LA SÉANCE DES PRIX DE VERTU EN
Novembre 1887.
Hier, sur le quai Conti, en sortant de l'Académie française où la vertu venait d'être couronnée, je me suis interrogé : a A présent, me suis-je dit, es-tu plus vertueuse, ô mon âme ? — Et si tu ne l'es pas, franchement que te faut-il ? M. Boissier, cette année, a mis tout son esprit à raconter et à louer de très belles vies ; tu as assisté, d'autres années, à des spectacles plus imprévus encore et plus édifiants : tu as entendu célébrer la vertu successivement par M. Dumas, l'auteur de V Homme- Femme, par M. Pailleron, l'auteur de l'Age ingrat, par M. Sardou, l'auteur de Divorçons; que te faut-il, ô mon âme, pour être convertie, si tu ne l'as pas été une de ces trois fois ? »
Eh bien, non! j'ai écouté ces divers discours avec une curiosité extrême, avec un plaisir variable, mais sans le moindre profit spirituel. Les éloges de la vertu que prononcent ces messieurs de l'Académie m'ont toujours fait penser, je ne sais comment, à ces messes en musique que chantent une fois par an les choristes de l'Opéra. Les artistes sont prêtés par le diable au bon Dieu ; tout ce qu'on entend est très beau, très religieux, mais ce sont, en somme, des airs sacrés inporîibus
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infidelium, et cela empêche d'en tirer toute l'édification qu'on voudrait... Si bien qu'après tant de nobles exempies, tant d'exhortations pressantes, tant d'homélies pleines d'onction, je suis demeuré, comme auparavant, un homme assez doux, mais dépourvu de toute espèce de moralité.
Cet état est grave ; mais ce qui me console, il est très répandu. A part les matelots sauveteurs et les vieux domestiques de province, que je ne fréquente pas, toutes les personnes dontj'ai ouï parler manquent totalement de vertu. Ah ! sans doute, il y a dans ma connaissance particulière des natures distinguées qui voient le bien avec finesse, à qui il ne manque tout juste que la volonté pour le faire , et, quant aux très grands cœurs, je pourrais en compter jusqu'à un. Dieu me préserve de dire que nous sommes vicieux, pris dans l'ensemble ; mais nous n'avons qu'une vertu de hasard et de circonstance et, comme dit Rousseau, a une moralité sans fruits parce qu'elle est sans racines ». Un homme qui ne souffre pas volontiers le spectacle du mal et de la misère, vous l'appelez bon : il n'est que sensible, et cela vient sans doute des nerfs. Si nous ne sommes pas un peu indélicats, un peu malhonnêtes, c'est presque toujours par dégoût plutôt que par principes, parce que le mal est inélégant, vilain, non parce qu'il est le mal : c'est aussi, d'autres fois, par paresse ; c'est enfin parce que nous ne sommes pas tentés. Mais regardez à la loupe, je vous en prie, les motifs inavoués, inconscients de nos actions (quand ils sont inconscients, le symptôme est plus grave encore),
et dites-moisi vraiment, par définition, la vertu, c'est ce que vous pratiquez.
Puis parmi toutes les sortes d'esprit que vous avez sans doute, se trouve-t-il celui des humbles et des pauvres diables, l'esprit de suite ? Pour la perfection morale, il est essentiel.
Entre toutes ces vies excellentes que M. Boissier raconte si bien, rappelez-vous celle de la bonne Cadette : une fille qui, pendant cinquante ans, sert pour rien la même pauvre veuve, la soutient, la nourrit, sans autres attributs qu'une robe de bure et un bonnet plissé. Croyez-vous qu'une vertu si résistante soit de notre société ? Je n'en connais pas d'exemple ; il faut que le bien que nous faisons soit vite expédié ; on solde, on liquide vite, vite, et on passe à une autre occupation.
A Dieu ne plaise que je vous en fasse un reproche grave, monsieur l'homme vertueux : ce n'est pas à vous qu'il faut s'en prendre, mais à la vie tout entière où vous êtes immergé. Une moralité tenace vous est très difficile ; il y a tant de choses, devenues nécessaires à l'existence, qui sont tout à fait étrangères à la moralité. La science, par exemple, et l'art, et tout le reste : ne sont-ce pas autant de sources d'ivresse qui vous rendent difficile un effort soutenu et lucide vers le bien ? Nous en sommes arrivés à ne plus nous poser une fois sur mille la vieille question : Dois-je faire ceci ?
Enfin nous débordons tellement de notions confuses que nous en avons perdu l'habitude de distinguer les limites des choses ; or la morale est, par essence, une
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limite, et fixe autant que possible. — On nous offre un pot-de-vin pour quelque service d'État : nous refusons, et Dieu sait quelles sévérités nous gardons à ceux qui acceptent ; mais la même personne nous invite à dîner. Refuserons-nous encore ? — Elle nous offre de recommander notre iils au baccalauréat. Refuseronsnous toujours ? Nous ne volerions pas le prix d'une place à une compagnie de chemin de fer, sans doute ; mais quoi ! nous avons un billet de retour, un ami nous emmène prendre le train à une station plus éloignée, il nous entraine dans un wagon auquel nous n'avons pas droit ; nous n'avons pas de menue monnaie : à la sortie ferons-nous attendre toute la cohue des voyageurs pour acquitter cette dette insignifiante ? 0 divine casuistique ! ô ténèbres, tâtonnement vague de la conscience ! Notre vie morale, à nous autres qui avons un peu trop vécu, me rappelle ces pelouses du bois de Boulogne où il était jadis défendu de passer ; on les a si bien piétinées, qu'on ne discerne plus le gazon interdit de l'allée permise ; alors on marche au hasard.
C'est pourquoi j'ai dit plus haut que, mes amis et moi, nous étions dépourvus de toute espèce de moralité, et c'est pourquoi j'avais résolu d'assister cette fois encore, pour m'améliorer, à la proclamation solennelle des prix de vertu.
Le dôme de l'Institut rempli et regorgeant de monde, ce n'est pas une église, c'est un cercle, ou, si vous
voulez, c'est une église un jour de grand mariage : c'est-à-dire qu'il y règne peu de recueillement. Les huissiers ne sont pas des bedeaux, malgré leurs chaînes, ou, si vous voulez, ce sont des bedeaux de Saint- Thomas d'Aquin, qui ont du monde et des manières. Le chef du secrétariat, M. Pingard, est le plus fin et le plus obligeant des hommes ; je le dis en toute franchise, et sans rancune, quoiqu'il m'ait plus d'une fois rendu service... Aussitôt entré, je respire un parfum d'héliotrope et d'iris. Je n'oublierai pas cependant que je viens ici pour y chercher la vertu... Tout ce que je vois, tout ce que j'entends a un air académique, décent, orléaniste, qui me plaît beaucoup... On se sent devenir distingué... Mais c'est là une inspiration mondaine ; les préoccupations temporelles me ressaisissent En face de moi est la statue de Fénelon ; j'aimerais bien être archevêque, j'aimerais bien être de l'Académie, j'aimerais bien avoir du génie et avoir écrit certaines lettres de Fénelon qui m'ont toujours délecté, les lettres à son neveu, par exemple, ou au duc de Bourgogne, ou au chevalier des Touches... ; mais tout cela, n'est-ce pas une ambition terrestre ? Chassons-la: c'est la vertu que je viens chercher... — Près de moi, dans une douillette fourrée, parfumée, une grande dame, encore parée de tous les charmes qui peuvent suppléer à la jeunesse, et encore blonde, blonde quand même ! — De l'autre côté, une petite dame très jeune, très mignonne, qui me demande de lui désigner M. Octave Feuillet et M. Ghevreul, l*adorable enfant !... J'aimerais bien qu'un soir, vers cinq heures, à la salle
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de lecture du Bon Marché... Mais non, c'est la vertu, la vertu seule que je suis venu chercher ici. Cela en estil ? je ne sais plus, je ne sais plus ! Oh ! qu'il est difficile de persévérer dans le bien et même dans le désir du bien !
La séance est ouverte. M. Camille Doucet lit son rapport sur les prix, mais sur les prix littéraires, ceux qui sont étrangers à la vertu. M. Doucet, quoi qu'il cherche à paraître, n'est pas du tout un vieillard. Il comprend très bien qu'on ne soit pas d'autrefois : il encourage la jeune poésie, la jeune critique, le xxc siècle. 11 aime l'avenir. Je l'entendrais dire très bien le mot touchant d'Hector à son fils, dans Ylliade : « Enfant, puisses-tu être encore meilleur que ton père ! » Mais il le dirait avec ce sourire à demi ironique, à demi bienveillant, qui charme sans rassurer tout à fait. Il a rendu une pleine justice à cet ouvrage de M. Albert Sorel sur l'Europe et la Révolution qui est une des plus belles coustructions intellectuelles de notre âge — et pourtant M. de Barante comprenait l'histoire autrement ; — il a rendu la même justice à M. Êmile Faguet, l'esprit le plus lucide, le plus acéré, le plus véridique de notre génération, — et pourtant, M. Villemain comprenait autrement la critique ; il nous rendra la même justice à nous-mêmes le jour où nous aurons du talent — et pourtant Dieu sait si nous ressemblons à Scribe, à Dumas et à Béranger !
Remarquez pourtant comme la bienveillance universelle est un dissolvant de la vertu. Après avoir entendu M. Doucet, je me fondais en optimisme ; je n'é-
tais plus stoïcien le moins du monde, même en aspiration ; je devenais indulgent, courtois, poli jusque dans la moelle des os. Je me serais senti capable de faire académiquement l'éloge de Baour-Lormian... Que de faiblesse, Seigneur, que de faiblesse !... Heureusement qu'après cela nous avons eu la musique Spartiate des beaux vers de M. Emile Moreau, et la sincérité m'est revenue.
M. Goppée a très bien lu les vers de M. Moreau, avec force et conviction -, on aurait pu croire qu'il en était lui-même l'auteur. Je ne m'y suis pas trompé cependant. La poésie de M. Moreau est poétique. C'est un symbole brillant sur Pallas Athéné, déesse de l'aurore, déesse de la sagesse, de la liberté nationale et de l'indépendance d'esprit. Vous vous rappelez la fameuse Prière sur l'Acropole sans doute ; eh bien, il n'y a rien de pareil dans le poème dont je vous parle : l'allégorie est plus directe, plus étroite, plus une. D'abord c'est la défaite des Titans devant la terrible porteuse d'égide : imaginez un tableau du chaos sur les données d'Hésiode corrigées par Élie de Beaumont ; quelque chose de cyclopéen, de quaternaire, de titanesque enfin ; l'escalade du ciel, l'apparition radieuse et vengeresse de cette aurore divinisée, l'ensemble étant d'un beau et ferme coloris, non d'un dessin très net, à la façon de Malherbe (dans son Ode à Louis XIII), mais large et sonore. Puis la Grèce s'éveille, — et ce passage est délicieux de langueur printanière ; puis Homère, Sapho, d'autres personnages fort connus murmurent à tour de rôle quelques mots vaguement conformes à leurs
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caractères véritables ; puis les barbares arrivent du fond de l'Asie (en passant par la Légende des siècles), tout couverts de peaux, de mitres, de zagaies, de choses horribles, enfin de tout le musée ethnographique du Trocadéro. Les barbares sont battus ; par qui ? par Pallas Athéné, toujours. Alors les petits couplets reprennent : Sophocle, Eschyle, Aristophane, etc. Enfin le triomphe de l'esprit est proclamé... Cette composition me semble puissante et significative ; c'est une nuée d'orage entre deux éclaircies. Œuvre véritablement symbolique par la conception, symphonique par l'exécution, bref moderne et vivante. Que dire de plus? Les vers sont très beaux. M. Leconte deLisle lui-même, qui était là, a condescendu à les écouter.
C'est fart, cette fois, qui me détourne de mes projets vertueux; c'est l'Armide la plus fallacieuse qui m'enlace de son charme. L'imagination orne et endort la volonté... Comme je comprends que saint Augustin s'accuse, dans les Confessions, d'avoir entendu, avec trop de plaisir, même de la musique sacrée ! La tentation la plus grande est là en effet: c'est là que se prend l'habitude de la passivité, si contraire à une ferme discipline. Mais l'heure de la vertu est venue ; notre cher maître, M. Gaston Boissier, prend la parole.
M. Boissier accepte le monde tel qu'il est ; il s'accepte lui-même volontiers. C'est aujourd'hui un rare et grand mérite ; c'est, de plus, la condition même de toute activité. Il n'y arien d'inquiétant ni de malsain
dans ce beau talent ; une libre et vive allure; un parti pris vaillant sur les hommes, les choses et la destinée : ni wagnérien, ni baudelairien, ni pessimiste... Il est conquérant, mais sans être jamais « vaincu par sa conquête », selon le mot de Hugo ; il est supérieurement intelligent, mais sans jamais se dépersonnaliser ni se perdre de vue lui-même... Il a l'esprit le plus juste, le plus net, le plus capable de simplifier les questions et les situations. Avec cela une préhension forte et prompte, un mordant qui agit, la conversation la plus brillante que j'aie entendue, le style le plus irréprochable que j'aie lu.
Aussi M. Boissier est-il un professeur incomparable. Nous autres, ses élèves de l'École normale, nous garderons toujoursle souvenir de cequ'il était parmi nous; nous tâcherons de garder en même temps un peu de cette chaleur rayonnante qu'il nous communiquait et qui nous faisait dire de lui: « « Ah! quand il aura notre âge !... ». Mais notre âge, il ne l'aura jamais. Il réagit merveilleusement contre le temps... Vous le rappelezvous, mes chers camarades, lorsqu'il régnait dans sa petite salle de conférences de troisième année ? Comme tout s'éclaircissait, s'illuminait à sa parole ! Partout il nouait des questions et, aussitôt nouées, il les tranchait ; on avait mis quinze jours à préparer une étude: lui, en dix minutes, vous faisait voir que vous n'y aviez rien compris ; de chaque texte il faisait sortir une idée comme une amande du noyau, et toujours l'idée était juste, simple, centrale, pour ainsi dire... Quel maître de style nous avions en lui ! Comme il nous châtiait
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bien ! Si nous n'écrivons jamais : « dans un but », ou : « sous un point de vue », ou : « embrasser une carrière », c'est à lui que nous le devons ; il est bon que le public le sache.
Pour la vertu, il n'est pas spécialiste, comme l'est, par exemple, M. Maxime Du Camp. Il en parle, l'occasion échéant, mais avec détachement et sans mysticisme. Dans son petit volume exquis sur Mme de Sévigné, il s'étonne de la vertu persistante d'une si aimable femme et l'explique en disant qu'elle devait avoir un tempérament assez froid. Ne voyez-vous pas là une excellente disposition d'esprit pour louer les belles actions désintéressées ? Rien n'était plus divertissant pour nous autres que d'entendre notre cher maître parler sur l'héroïsme des bons matelots et des bons domestiques ; il l'a fait avec cet esprit merveilleux qu'il nous a été doux de reconnaître. Gomme il aune façon toute concrète de concevoir, en s'attachant aux hommes, aux sociétés, aux livres, plutôt qu'aux généralités abstraites ; comme il est, en un mot, historien plutôt qu'idéologue, c'est sur l'histoire qu'il a appuyé son discours. Il a fait le récit, le tableau même des anciennes séances de l'Académie, où se donnaient les prix de vertu, et, sur ce fond solide, sa charmante ironie s'est librement déployée.
Nous n'avons personne dans l'Université qui ait plus d'agrément que M. Boissier. Rien ne manque à son discours de ce qu'on peut souhaiter d'aimable et de brillant. Ses mots d'esprit sont explicites, si l'on peut dire ; ils ne sont pas énigmatiques, mais francs et di-
rects. On comprend à merveille qu'il ne goûte ni le crépuscule poétique de ceux qui s'appellent les décadents, ni le lyrisme avorté qui se qualifie de littérature naturaliste. Il représente les esprits venus à terme et bien constitués, ce dont je le loue respectueusement et ce que j'envie à sa génération, plus concluante (et peutêtre aussi philosophante) que la nôtre.
On a fort applaudi ce beau discours, on a souri, on a été touché, moi comme les autres, par une saine contagion du bien... La voilà donc, cette vertu que je venais chercher à l'Académie; je m'en sens à présent tout pénétré... Il est vrai qu'il s'y mêle encore un peu de vanité : oui, je souhaiterais d'avoir opéré vingtdeux sauvetages comme ce brave Delannoy, mais c'est peut-être, en mon âme et conscience, pour être acclamé par tant de jolies voix de femmes... Remarquez même ceci : ce discours des prix de vertu peut faire naitre deux sentiments divers, ou bien l'ambition généreuse d'être un des héros de M. Boissier, ou bien l'ambition présomptueuse d'être M. Boissier luimême : ceci ou cela, selon que la vertu du modèle l'emporte dans notre admiration ou bien l'éloquence du panégyriste... Lequel de ces deux effets M. Boissier souhaitait-il de produire ?
Non, la vertu parfaite, voyez-vous, ce serait celle qui renoncerait à l'applaudissement, qui se contenterait de se sentir à l'unisson de l'ordre universel et qui garderait l'anonyme. Elle ne va pas sans quelque dédain des hommes... Je n'en connais pas d'exemple ; précisément parce que, si on la connaissait, elle perdrait son carac-
PRIX DE VERTU
tère... Pour moi, en sortant de l'Académie, sous l'impression de tant de beaux traits, j'ai donné deux sous à une femme qui mendiait ; seulement je le raconte, comme vous voyez : alors ce n'est qu'une demi- vertu. Je commence petitement.
RÉCEPTION DE M. GRÉARD
21 janvier 1888.
M. Gréard, M. de Broglie, M. de Falloux, voilà des sujets ingrats pour nous autres, peintres rapides des caractères, pour nous qu'une physionomie accusée attire plus que la régularité des lignes, qui cherchons avant toute chose l'instinct, la libre nature, la vie, et qui tirons meilleur parti des défauts que des vertus de nos modèles. Où se prendre, en vérité, dans un homme exact, bien arrangé, sans un trait saillant, teres atqae rotundus? On ne parodie pas Racine, on ne caricature pas l'Hermès de Praxitèle, on ne crayonne pas M. de Falloux, M. de Broglie, M. Gréard.
Avez-vous rencontré quelquefois un homme parfait, mais parfaitement parfait, parfait comme Grandisson lui-même? Ce spectacle est désagréable ; pourquoi? — Je ne sais ; par un effet de la jalousie sans doute. Il y a quinze jours cette bonne fortune m'advint.
Je dînais par hasard dans une maison élégante, où sans moi on eût été treize à table. Inutile de vous désigner les convives ; sachez seulement qu'il se trouvait là un homme parfait. La comparaison involontaire que
RÉCEPTION DE M. GRÉARD
je fis entre lui et moi fut un supplice pour mon amourpropre. Il avait une belle figure noble, mais point du tout l'air fat. Il était coiffé comme il faut, et même sur le derrière de la tête. Ses mains étaient blanches, mais viriles, avec de fortes veines ; ses ongles étaient frottés de poudre de rubis, son plastron de chemise sans une cassure. Il disait, d'un air modeste, des choses définitives, des choses dignes d'une revue bimensuelle. Je m'extasiais sur une aussi tranquille supériorité. « Quel homme admirable que ce monsieur! dis-je à la maîtresse du lieu. — Oui, il est gentil. — Comment, gentil ! Gentille vous-même ! Il est beau, il a de l'esprit, il a du monde, il sait tout, il est modeste ; est-il possible que toutes les femmes ne soient pas à ses pieds ? Comment s'appelle-t-il? — On me dit un nom que je ne connaissais pas. Moi qui me souviens de plusieurs personnes célèbres et médiocres, je fus surpris qu'un homme si accompli ne fût pas couvert de gloire. Cependant je sentais quelque humiliation de ma chevelure hérissée, de mes gestes gauches, de mes locutions incorrectes. Tout cela, on me le passait comme à un homme de lettres, à qui il est permis d'être au-dessous des autres par le costume, pourvu qu'il soit au-dessus par l1esprit. Mais l'esprit, l'esprit! Cet odieux homme en avait du meilleur, du plus fin. Vouliez-vous du Fontenelle ?I1 en avait. Du Marivaux? Il en avait. Du Beaumarchais ? Il en avait... Et comme il racontait les histoires, en les terminant toujours par un madrigal aux dames !... J'étais atterré. J'aurais donné quelque argent pour que son nœud de cravate tournât autour
de son col, pour qu'il répandit son vin sur la nappe, pour qu'il dît une énormité... Mais non, rien de tel n'arriva. Tout s'acheva le mieux du monde. — Ah ! je vais parler de littérature, pensai-je, il faut bien me trouver une supériorité quelconque. Il en parla mieux, mille fois mieux que moi... Dans la soirée, il s'approcha de chaque personne et, s'étant enquis de sa condition, lui dit les choses les plus fines, les plus marquantes sur ce qu'il pensait l'intéresser... Cinq minutes juste pour chaque convive; puis, sa tournée faite, il se retira. Sitôt qu'il fut parti, que n'appris-je pas sur cet homme parfait et exquis? C'était lui qu'on avait invité comme quatorzième... Aussitôt je lui pardonnai toutes ses perfections.
Eh bien ! l'avouerai-je ? autrefois je me représentais M. Gréard (sans le connaître du tout) comme un homme également parfait et irréprochable. Cela m'aigrissait contre lui. J'aurais voulu qu'il fût capricieux, fantasque, fertile en mots drôles et insensés. Enfin je lui souhaitais toutes les qualités qui auraient fait de lui un recteur détestable.
Aussi pourquoi était-il recteur ? L'homme que j'aime et respecte le plus au monde est recteur, mais lui, je le connais; son cœur ne m'est point étranger et sa fonction ne me cache point ce que je sais qu'il est. Au contraire, un administrateur illustre, public, et que nous n'approcherons jamais, nous inspire toutes sortes de soupçons ; nous lui prêtons, du grand au petit, le défaut de Napoléon : il doit croire à sa propre nécessité... Et cela suffitpour que nous soyons frappés de sa
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contingence, pour que nous nous donnions le divertissement de le supprimer en pensée, afin de nous démontrer que, luiôté, le monde continuerait de marcher... Quel est l'administrateur qui ne s'imagine point faire une ombre sur le soleil? Quel est celui qui se dit, selon le mot de Bossuet, et du fond de Famé : « Je ne suis venu que pour faire nombre, encore n'avait-on que faire de moi, et la comédie ne se serait pas moins bien jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre? » Hélas ! il y a peu d'humilité dans nos grandes administrations. Or nous sommes humbles ou du moins nous aimons qu'on le soit ; l'humilité est la forme suprême, poétique et douce de l'ironie.
Voilà comment, sans avoir même vu M. Gréard ni lu ses livres, j'étais disposé, par le seul fait qu'il est recteur et qu'il est irréprochable, à le mal apprécier. J'avoue avec candeur ces écarts d'un jugement trop ombrageux, d'abord parce que beaucoup de personnes, je le sais, se trompent encore là-dessus comme je le faisais moi-même, puis parce que la plus belle preuve de mérite que puisse fournir un homme, c'est de triompher, sans aucune peine et à son insu, d'une prévention injuste.
J'ai donc lu les œuvres de M. Gréard ; il faut que vous les lisiez aussi. La Morale de Plutarque et Y Éducation des femmes par les femmes sont des livres presque absolument délicieux. Le duc de Broglie, rappelant un jugement de Villemain, dit que le premier de ces ouvrages a fortement le caractère historique. Me sera-t-il permis de faire l'observation contraire? Tandis que M. Boissier,
par exemple, se serait échappé en mille rapprochements, en digressions sur les contemporains de Plutarque, sur Fétat de l'empire romain, sur ce qu'il y a de passager, de caractéristique d'un peuple et d'un temps dans les idées de son auteur, M. Gréard rassemble avec force tout ce qui est doctrine, et cette grave question, cette question dont un pur historien ne se serait jamais avisé, cette question de l'efficacité de la morale antique, il la pose hardiment, en homme que la vie intérieure préoccupe et charme.
Ainsi, dès ce premier ouvrage, il se révèle comme un directeur d'âmes, épris d'enseignement, de domination morale, et qui se repliera plus tard vers l'administration, non pour s'y stériliser, mais pour l'humaniser ; Fénelon peut-être, s'il eût vécu aujourd'hui, n'eût pas fait autrement. Sans doute Fénelon est un trop grand personnage pour que M. Gréard ne récuse pas un tel rapprochement; mais il y a, dans les rares moments d'abandon de ce ferme esprit, quelque chose de fénelonien et comme un parfum de la république de Salente. Dans la Morale de Phitarque, le chapitre sur la Maison domestique {sic) est tout à fait suave. M. Gréard est, en son fond, un homme du foyer, et cela rend gracieux jusqu'à ses rapports officiels.
Par exemple, il ne s'attarde pas, en composant, à cueillir des fleurs ; il ne cause pas, quoique la causerie soit le ton le plus naturel au moraliste; il démontre toujours. Dans ses études sur les femmes, de même, vous ne trouverez aucun trait inutile, mis pour le seul agrément. Les gens affairés, même quand ils se pro-
RÉCEPTION DE M. GRÉARD
mènent, ont toujours Fair d'être en courses. L'homme de gouvernement se montre à côté du connaisseur des âmes; l'un étudie et prépare ; l'autre décide. Voyez l'excellent rapport sur Y Enseignement secondaire des filles ou celui, plus vigoureux encore, sur Y Esprit de discipline dans l'éducation: comme la partie critique en est fine, comme la partie législative en est arrêtée! Tandis que nos essayistes s'amusent en spéculations bénévoles, tandis que nos hommes d'État décrètent et frappent à l'aveugle, M. Gréard excelle dans l'un et l'autre domaine. N'est-ce pas quelque chose d'unique, en vérité, que de trouver, réunis dans un seul homme, deux personnages qu'il est si rare de rencontrer, même isolément: un gouvernant qui réfléchit et un moraliste qui conclut?
Certaines gens sont ainsi faits qu'ils confondent le bien équilibré avec le médiocre. Quelle injustice, ou plutôt quelle inintelligence ! M. Gréard n'offre pas de prises à la critique, je l'ai dit, et si les portraits ressemblants qu'on veut faire de lui ont la fadeur des panégyriques, qu'il s'en prenne à lui-même. Je voudrais en vain mêlera mes louanges un peu d'acide, pour les mieux graver ; mais j'ai beau faire, ici je ne trouve qu'à louer. Ces rares qualités sont enveloppées de discrétion et de délicatesse. Pouvons nous oublier que M. Caro avait pris, dans l'Académie, position contre la candidature de M. Gréard (pourquoi? sans doute parce qu'il n'aimait pas à être protégé), et que, sur la tombe de M. Caro, M. Gréard a trouvé les plus hautes et les plus justes paroles ? Le parfait galant homme, voilà ce
que je suis content de voir enfin, et surtout de voir dans notre Université qui est souvent un peu anthropophage. Professeur, M. Gréard était tendrement vénéré de ses élèves; il corrigeait tous leurs devoirs ; directeur de l'enseignement primaire, il savait parler aux instituteurs et les tenir dans sa main ; recteur, il se laisse soulever doucement par le flux et le reflux, mais sans jamais rompre l'amarre. Il est respecté de tous les partis pour sa lucide intelligence, sa prestance, samodération. Nous avons si bien, en France, l'instinct de la mesure, que même les plus exaltés rendent hommage à une certaine sagesse abstinente, et que c'est cela qu'ils entendent justement parle mot d'honnêteté.
M. Gréard restera donc toujours, pour notre bien, au poste élevé où nous sommes heureux de le voir. Il ne peut que monter. Il est un de ces hommes en qui notre démocratie doit se complaire, qu'elle fait voir aux uns comme une garantie, aux autres comme une parure, et qui lui donnent le mieux le vernis d'une vieille monarchie.
M. Gréard serait le ministre de nos rêves; il est l'académicien de notre choix. Il est vrai que M. d'Haussonville, auteur d'une étude sur la misère, émule de M. Maxime du Camp, fils d'un homme aimable, petitfils d'un homme supérieur, arrière-petit-fils d'une femme de génie, était son concurrent. Mais soyez tranquilles : la littérature de charité aura son tour; elle n'est qu'ajournée. Peut-être avant quinze jours d'Académie se sera annexé M. d'Haussonville, pour représenter la bienfaisance, et M. Claretie, pour représenter
RÉCEPTION DE M. GRÉARD
la bienveillance... N'est-ce pas l'occasion de rappeler qu'en élisant M. Gréard, l'Académie s'est honorée ?
On pourrait dire d'un mot que le discours de réception de M. Gréard a été parfait. Mais il faudrait en serrer d'un peu plus près les qualités rares. Il faudrait analyser ce plaisir que nous a fait éprouver une voix nette et simple, une composition lucide, partout sensible, une langue ferme, point stagnante, mais coulante avec force, une décision et même une vaillance véritables dans l'exposition des idées.
« Je ne pense pas comme M. de Falloux, mais je le respecte ; je ne lui ressemble pas, mais je veux le faire aimer et regretter. » Voilà tout le support de ce discours. On conçoit la difficulté d'une telle position. Il ne faut pas être hostile, et pourtant il ne faut pas abdiquer. M. Gréard a pris des précautions ; il eût pu s'en passer. Tous ceux qui l'écoutaient étaient sûrs de sa dextérité.
La partie d'éloges n'était pas la plus attendue; elle a cependant fait plaisir. On a beau s'exercera la malice; il est si rafraîchissant d'être d'accord dans le bien, surtout avec des adversaires ! La bonté, la dévotion élevée de M. de Falloux ont été caractérisées avec largeur, puis par des anecdotes où l'orateur touchait à la grâce; — le talent de M. de Falloux a été vivement peint ; il a été surtout bien éclairé par l'opposition avec Montalembert.
nu
(l Plus d'une fois la discussion rapprocha M. de Falloux de M. de Montalembert. Ils défendaient les mêmes causes avec le même zèle ; mais dans le caractère de leur éloquence et de leur action, quel contraste ! M. de Montalembert s'élançait à la tribune comme à l'assaut, l'œil en feu, le front chargé de passion, la tête rejetée en arrière, la poitrine découverte, attendant et provoquant la lutte ; d'un bond il s'élevait à son sujet ; sa voix nette, fière, retentissante, semblait monter au fur et à mesure qu'elle se déployait ; l'indignation, non point une indignation d'école et de métier, une indignatton sincère, profonde, le transportait, et l'éloquence coulait de ses lèvres brûlantes comme la lave. Mais, tandis qu'il s'abandonnait aux mouvements de son âme, irrité par les interruptions, enflammé par les applaudissements et comme enivré lui-même par la magnificence de sa parole, il franchissait toutes les bornes, frappait ses amis en même temps que ses. adversaires, se livrait ; et, plus d'une fois sans doute, alors qu'il regagnait son banc au milieu d'une assemblée frémissante, il dut se demander si son triomphe avait servi sa cause autant qu'il l'honorait.
M. de Falloux se présentait, les yeux à demi-clos, impassible, dans une sorte de recueillement. Sa voix harmonieuse et douce delà douceur angevine, son geste élégant et sobre pacifiaientles esprits. Également préparé à se réserver ou à tout dire, aucun incident ne troublait son sang-froid : se redressant sous le coup d'une interpellation injurieuse, il la repoussait avec une hauteur qui coupait court à la réplique ; en face du péril, allant jusqu'au bout de sa pensée, il la gravait dans une formule tranchante... Mais, jusque dans les emportements qu'il se permet, on sent le calme d'un esprit qui se possède. Il ramenait, il réglait, il sauvait les discussions. C'était un tacticien consommé... Au témoignage de ceux qui l'ont suivi de près, il savait admirablement écouter : son tour venu, il reprenait les arguments, les analysait, les pressait, insinuant, caressant, passant par toutes les portes, sans en forcer aucune, très sensible au bien joué et semblant parfois se laisser battre, puis rentrant dans ses positions par un détour inattendu, tenant ceux qui croyaient le tenir et leur faisant sentir la pointe pénétrante de sa parole, mais sachant se contenter d'un demi-succès et satisfait d'avoir préparé le lendemain : avec cela, nul souci de lui-même, aucune préoc-^ cupation de vanité personnelle, n'ayant jamais en vue, dans les
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petites choses comme dans les grandes, que l'idée qu'il défendait. »
Y a-t-il, dans le Livre des orateurs, de Cormenin, des portraits mieux burinés que ceux-ci et enlevés d'un mouvement aussi vif ? Une image si expressive ne faitelle point pâlir tous les panégyriques, n'est-elle pas un hommage plus vrai ? M. Gréard est peintre, peintre de la vieille école, de la bonne ; la campagne de M. de Falloux au bourg d'Iré, la vie de Voltaire aux Délices, la polémique de Veuillot sont touchées en passant et de quelques traits, mais avec une justesse précise. C'est par là qu'un éloge académique arrive presque à la vie: il n'y a que le roman qui le sauve.
Je me trompe: il y a aussi le plaidoyer. Ah ! toute l'éloquence est là, dans l'art de contredire. Tel homme qui devant des amis sera lourd et incolore, devant des adversaires se réveillera avec une force imprévue. M. Gréard se sentait en présence d'un auditoire en partie hostile, non à sa personne certes, mais à ses idées et surtout à sa pourpre et à ses faisceaux consulaires. Cette idée a doublé son accent. Premier représentant de l'Université, il a défendu ce corps fameux, non en arrière, mais bravement, en prenant la tête du régiment. Il ne se peut pas que l'Université tout entière ne lui en sache beaucoup de gré. Sans doute il n'y aguère d'esprit de corps parmi les professeurs ; mais l'unité, au milieu d'Une telle diversité, semble faite par moments, puisqu'elle s'incarne dans de tels hommes et s'exprime dans de telles paroles. Libre à nous de renon-
cer, en nous jouant, au libéralisme. M. de Frayssinous, M. de Falloux, M. Fortoul sont si loin de nous, qu'ils nous semblent chimériques ; mais à voir notre impatience dans les moindres abus d'autorité, j'imagine que ce despotisme ne nous sourirait guère, s'il devait ressusciter. Nous oublions aussi vite l'ancienne oppression qu'un convalescent oublie son mal. Il est vrai que d'autres dangers, opposés à ceux-là, nous sollicitent. Il faut nous garder des. uns et des autres : le vrai courage est dans le juste milieu ; il faut même tâcher de haïr un peu ces noirs fantômes de la Congrégation et de la Théocratie : la raison le veut. Remercions donc M. Gréard d'avoir exprimé des idées qu'il n'est pas bon de laisser trop vieillir ; remercions-le d'avoir été plus raisonnable que nous ne sommes ; remercions-le de nous avoir enfermés dans une enceinte, un peu antique peut-être, mais encore bien fortifiée. Surtout rangeons-nous respectueusement autour de lui ; cet hommage le touchera plus, je le sais, que tous les éloges mérités par son beau style.
Son prédécesseur, M. de Falloux, n'était pas pour nous un contemporain. Je me rappelle l'avoir vu, une seule fois, à l'Académie. Il avait l'air d'un lord puritain; c'était un grand vieillard avec une longue barbe, fort poli, mais non cérémonieux, froid, très digne, comme quelqu'un qui a passé par la politique et compte garder une place dans l'histoire. Sa vie, sinon son talent littéraire, fait de lui une figure.
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Ce talent littéraire e'tait véritable pourtant, mais pas assez net, assez individuel, pas assez affecté peutêtre, pour que nous le percevions aujourd'hui. M. de Falloux avait, si je puis dire, un style centre droit... Et voici justement qu'un de mes amis me dit : « En politique, il n'y a d'amusant, il n'y a de littéraire que l'intransigeance ; Vallès ou Veuillot, Veuillot ou Vallès ; entre les deux, il n'y a que verbiage solennel, guizotisme, style plat. » — Non, je ne suis pas de cet avis : le bon sens est quelque chose, même en littérature ; seulement il y faut, pour marquer, bien plus de vraie force que dans les opinions extrêmes. On n'est pas porté sur cette rivière sans courant ; il faut deux fois plus de rames et de voiles ; M. de Falloux n'en avait peut-être pas assez. Il écrit bien, mais qu'est-ce que cela ? Il faut écrire d'une manière unique pour être compté.
Sa vie fut son véritable ouvrage. Il y montra autant de finesse que de persévérance, il tint à la fois du parlementaire anglais et du prélat italien. Royaliste, il le resta toujours, et c'est le titre qu'il a voulu mettre en tête de ses Mémoires. Personne n'est assez sot pour lui en faire un reproche : il n'y a pas d'intelligence à blâmer quelqu'un d'une opinion sincère, surtout d'une opinion qui, étant innée, semble presque instinctive. La réflexion de M. de Falloux, dès qu'il eut l'âge d'homme, l'inclina vers la modération. Il fut partisan de la cocarde tricolore, il fut un homme de la Charte. Lisez, dans ses Mémoires, le récit de son entrevue à Venise avec le comte de Chambord, vous verrez quel
politique fut ce chouan, quel homme d'État il eût été. Condamné à la vie de propriétaire rustique, il ne voulut pas cependant, comme le dit si bien M. Gréard, être « un émigré dans son propre pays ». Il sut encore trèsbien se faire insulter, surtout se faire mitrailler par les tirailleurs avancés de son parti. « Voyez comment me traitent mes amis », disait-il doucement en montrant un numéro de Y Univers.
La conciliation sur tous les terrains, ce fut toujours le rêve de sa vie ; la conciliation de deux choses dont il aimait l'une et dont il acceptait l'autre, bien entendu. 11 faut croire que son naturel l'y portait . Une personne spirituelle autant qu'instruite médisait à propos delui : « M. de Falloux a tenté trois fusions de portée et de succès divers : la fusion des races royales, et là il a échoué ; la fusion de l'Église et de l'Université, et là il n'a guère réussi ; enfin la fusion des bœufs Durham avec les vaches mancelles, et là, par exemple, il a triomphé. »
L'unité de cette existence, c'est dans la foi religieuse qu'il faut la chercher Le nom de M. de Falloux, impopulaire grâce à cette fameuse loi de 1850, vivra aussi par un autre souvenir, qui lui ramènera les sympathies, celui de MmC Swetchine. J'accorde à M. Gréard qu'il y avait un peu de puérilité dans la dévotion de petites chapelles où se complaisait cette femme vertueuse, mais quelle puérilité touchante ! D'ailleurs Mme Swetchine, si clairvoyante, si femme d'état quand il s'agit de ses amis (et seulement alors, grâce à Dieu !), n'a-t-elle pas dit un mot pour lequel il lui serait beau-
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coup pardonné, s'il y avait à lui pardonner quelque chose: « Le paradis, pour moi, c'est d'aimer en paix » ?
M. de Falloux fut donc un vrai, un grand catholique. Là était le vallon secret où toutes ses activités avaient leurs sources. Ce qu'il a dit de son ami Augustin Cochin, on peut le répéter de lui.
« La sérénité lui était habituelle, parce qu'il se sentait sous la main divine ; son optimisme était invincible, parce qu'il voyait partout l'action providentielle ; sa passion pour le bien était infatigable, parce qu'il pensait non à l'homme, souvent misérable, mais à Dieu, toujours juste. Son amour pour les humbles et les déshérités était sans bornes, parce qu'il considérait en eux l'œuvre du Créateur et trouvait dans leur faiblesse une leçon pour lui-même ; la pénétration de son esprit n'était rien à sa bienveillance. 11 eût été un redoutable railleur, s'il n'eût été un admirable chrétien ; mais les travers d'autrui lui rappelaient ses propres défauts, et son humilité maîtrisait sa verve spirituelle. Les succès et les revers, la joie et la tristesse, le monde et la nature, tout le ramenait vers Dieu, tout lui rendait sensible sa présence. En même temps, personne n'eut moins que lui l'affectation de la vertu, personne n'aima plus à faire le bien et n'aima moins à le prêcher. Il gardait au fond de l'âme la pensée habituelle qui l'animait : les effets seuls en montraient la puissance. »
Il me semble qu'on ne peut peindre ainsi qu'à une condition, c'est de trouver son modèle en soi-même.
Si j'osais faire une comparaison géométrique , je dirais: M. de Falloux est une circonférence, M. de Broglie un polygone ; cela signifie tout simplement que ce dernier a des angles. Nous le savions déjà. M. de Broglie a été ce que nous attendions, un politique-
décidé et sans nuances. Toutes ses nuances, il les garde pour son style ; sa pensée n'en a point. Par exemple, il reste toujours ce qu'il a été dans tous les domaines, et depuis sa dix-septième année, un premier prix de discours français.
On l'entend mal, en raison d'un défaut de prononciation et d'une véritable inhabileté dans l'art de dire. Mais ce qu'on entend suffit pour qu'on juge du ton et pour que beaucoup de personnes applaudissent. M. le duc de Broglie, avec son grand talent, ne doit pas être flatté de ces applaudissements qui coûtent et prouvent trop peu. Ce sont ses idées qu'on applaudit, non parce qu'on les admire, mais parce qu'on les partage. Voilà le désavantage d'une personne, même très distinguée, qui porte des reliques ; elle ne pourra jamais savoir si c'est devant elle qu'on s'agenouille.
Cela dit, je ne trouve qu'à admirer dans ce beau discours. Le duc de Broglie se renouvelle, au moins dans la forme, comme tous les vrais écrivains, comme ce grand Chateaubriand et comme ce surprenant M. Jules Simon, et, comme eux, il se rapproche de plus en plus, avec les années, de la simplicité aisée, qui est l'art suprême. Il a encore quelques élégances d'autrefois, dont certaines sont bien jolies, par exemple : « Le roseau brisé blesse la main qui y cherche un appui trompeur » ; mais, dans l'ensemble, il est rapide, tout en étant savoureux. Et, avec cela, quoique duc héréditaire, il a de l'esprit et de la grâce comme un simple parvenu.
Je glisse ; il ne m'appartient pas de juger des vues
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sur l'éducation chrétienne, qui, d'abord, ne devraient pas être discutables, étant de pur sentiment, et qui, de plus, ne sont pas neuves. Il est pénible de différer d'opinions sur des choses qui touchent à de chers souvenirs ou à de chères influences féminines subies par nos âmes. M. de Broglie, quoi qu'on dise, n'a guère employé l'allusion malicieuse ; il a attaqué franchement, vigoureusement, et (du moins au point de vue de l'effet littéraire) je l'en loue de tout mon cœur. Il y a aussi un sujet sur lequel nous sommes tous d'accord, M. Gréard, M. de Falloux, M. de Broglie et moi, c'est le conseil municipal de Paris.
Nous sommes sortis contents de l'Académie. Les discours étaient des chefs-d'œuvre du genre, et M. Gréard sera l'ornement de la compagnie ; il semblait né pour elle. On peut m'en croire ; je ne suis pas courtisan par nature, je suis républicain, sinon peutêtre d'opinion, du moins de caractère.