‹ Esquisses et impressionsChapitre 8 sur 41 · LE CARDINAL GUIBERT · texte numérisé non relu

LE CARDINAL GUIBERT

il blâmait ses collègues trop belliqueux; mais, attaqué, il ne reculait point d'une semelle : c'eût été déserter. Il se tenait donc sur le seuil de sa cathédrale, muet, mais inflexible, contenant ses lévites trop prompts, mais les protégeant contre le peuple. Ce qu'il lui fallut pour cela de réflexion, de possession de soi-même, de réaction contre son humeur provençale, on ne le saura jamais tout à fait ; il n'était pas homme à publier son panégyrique.

Il fut un saint et, même pour les gens qui ne croient pas aux saints, c'est un beau titre. Tout jeune, il s'était engagé dans les confréries de missionnaires du Midi. Il en garda toute sa vie l'observance ascétique. Il vivait durement, il priait à toute heure du jour, il donnait ce qu'il avait aux pauvres. En même temps il était superbement entêté, comme tous les saints. Les œuvres qu'il a fondées ont vécu malgré vent et marée ; les églises dont il a posé la première pierre sont sorties du sol malgré ministres et conseillers municipaux. Toute sa vie, j'y reviens, a été partagée entre la croyance et l'action ; l'action ne lui a pas ôté la force de croire ; la croyance, même mystique, n'a pas détendu chez lui les ressorts de l'action. J'estime que c'est là une sorte de miracle. Autour de nous, dans les Assemblées, les Académies , les magistratures, j'en cherche un second exemple : je ne le trouve pas.

DELAUNAY

21 mai 1887.

Delaunay a tenu la scène plus de quarante ans. Il a joué Glitandre, Dorante, Horace, Damis, Saverny, Perdican, Valentin et le duc d'Aléria. Il nous a appris, quand nous nous croyions jeunes, ce que c'était que la jeunesse, et, à la fin, quand il donne pour prétexte à sa retraite qu'il est vieux, il n'y a que lui qui s'en aperçoive. Rappelez-vous de quel ton il disait, l'an passé : «... Tout sied bien aux belles ; on souffre, tout des belles ! » Vraiment il avait l'air de souffrir des belles encore beaucoup de choses.

Quarante ans d'adolescence, c'est un joli privilège. Et d'une adolescence plus réelle qu'on ne croirait, car la fraîcheur de la voix doit entretenir un peu celle du cœur. L'amour se nourrit aussi de jolies paroles, et quand le sentiment ne les précède pas, il arrive parfois qu'il les suit. A force de faire des déclarations, on finit par y croire : toute la personne vibre au même diapason que la voix, et l'on peut ainsi se délecter d'une ombre de passion qui amuse et qui occupe sans coûter de larmes.

Ce n'est là qu'une rêverie, je l'avoue, et c'est pourquoi j'y tiens. Quant à la vérité historique de cette pe-

DELAUNAY

tite psychologie, je n'en réponds pas : M. Delaunay ne m'a jamais fait de confidence. Nous n'avons eu de lui que son jeu, sa physionomie, ses attitudes, sa voix, nettement timbrée, son merveilleux débit; que peut-on lui demander de plus ?

Il n'eut jamais à faire preuve d'une réflexion bien poussée dans la composition d'un rôle. Ceux qu'on lui confiait étaient tous conçus de la même manière : des jeunes gens étourdis et enflammés, pensant peu, sentant davantage, parlant plus encore et toujours par élans, par exclamations et par tirades. Il n'y a guère autre chose chez les amoureux de Molière. Beaucoup plus de surface que de profondeur ; Delaunay y excellait. Mais dès qu'il fallut un effet d'interprétation plus tendu et plus pénétrant, comme dans le personnage d'Alceste, il échoua. Il échoua du moins autant qu'il le pouvait faire, c'est-à-dire avec bien de la grâce encore et une incomparable perfection dans le détail. Il enguirlandait le rôle qu'il ne pouvait étreindre.

Sa supériorité, comme celle de son prédécesseur Firmin, était dans la diction. Personne n'a jamais détaillé les vers d'une façon plus nonchalante en apparence, plus étudiée en réalité et, au demeurant, plus exquise. Il entrait allègrement, la moustache relevée, l'œil vif, le nez au vent, tout farci de rubans bien frais, son chapeau à plumes sous le bras, une canne à pomme d'or dans sa main bien gantée, et du premier coup il posait sa voix, dans les noies hautes, avec l'assurance d'un conquérant. Puis on le suivait jusqu'à la fin sans qu'il y eût une défaillance ; c'était une perfection par-

tout minutieuse et sûre, quoique en dehors peut-être de la vérité et du naturel. On croyait entendre moins un personnage vivant de Molière qu'un personnage automatique de La Bruyère ; mais comme le mécanisme était précis, joli et musical !

La musique de la déclamation, oui, voilà son fort. Rappelez-vous comme il disait, comme il chantait la scène, la tirade, la phrase ! Il était impossible de ne point percevoir aussitôt l'organisme de chacune de ces parties Les scènes de dépit amoureux qui sont, dans Molière, de véritables duos rythmiques avec un crescendo, un decrescendo, des parties alternées et des tutti, personne n'en a mieux fait valoir que Delaunay le dessin général et les sinuosités régulières. Les tirades, il les enveloppait d'une tonalité continue et cependant variée, brusquant ou ralentissant le mouvement, passant de longues files de vers roucoulés à des fanfares inattendues, semblant se récrier lui-même à ce qu'il racontait, multipliant les coupes, les gestes des bras, les éclats de rires contenus, baissant soudain le ton pour vous couler dans l'oreille quelque chose de mystérieux, puis reprenant les sonorités perçantes et finissant sur un plein élargissement de la voix pour achever le plaisir de l'oreille en même temps que celui de l'intelligence. Les phrases enfin, il les articulait, les ponctuait, les modulait, les terminant toujours à l'unisson de la note initiale. Principes qu'on apprenait fort bien à son école et qui sont vraiment selon la grande tradition classique. En lui on sentait le maître plus encore que l'artiste.

DELAUNAY

Personne, en effet, n'a mieux représenté la Comédie française ; personne ne l'a plus aimée et n'y laissera un vide plus profond. Rarement supérieur à lui-même, il ne fut jamais inférieur, compliment peu commun. Son secret, c'est qu'il avait beaucoup travaillé son métier et le possédait parfaitement ; or, tandis que l'inspiration faiblit souvent, le métier soutient toujours. « Pour vous, dit Molière à La Grange, clans l'Impromptu, pour vous je n'ai rien à vous dire. » Quand ce mot fut appliqué à Delaunay, on a fort applaudi ; c'était justice II n'avait rien à apprendre de personne, même de Molière, rien du moins de ce qui peut s'apprendre.

Mais à quoi bon rappeler ici cette physionomie que vous avez tous connue ? Pourquoi ne pas vous parler plutôt de Baron, de Lekain, de Préville, de Monrose, ce qui aurait chance de vous instruire un peu ? — Hélas ! il ne faudra pas de longues années pour que Delaunay ait pris sa place au milieu de ces figures évanouies. Il nous vieillira un jour de l'avoir entendu. Nous sentons bien au moment même où les comédiens nous charment qu'ils ne nous survivront pas, et c'est pour cela, sans doute, que nous les aimons tant.

M, CARO

23 juillet 1887.

On a beaucoup parlé de M. Caro pendant sa vie et depuis qu'il est mort, mais presque toujours avec injustice et fausseté. Il possédait en effet les supériorités auxquelles les hommes pardonnent le moins, parce que ce sont celles que les femmes apprécient le plus : la réputation éclatante, le grand talent de parole et de style, enfin le don de manier la sensibilité. Personne n'a pu lui refuser d'être pour tout cela au premier rang ; mais on s'en est vengé en rabaissant les mérites qu'on ne pouvait lui contester. Il était un merveilleux orateur, sans doute ; mais qu'est-ce, après tout, que l'éloquence ? Une facilité déplorable à substituer le mot à l'idée. — Il exposait avec netteté, loyauté et finesse, les systèmes philosophiques les plus contraires a ses goûts propres ; mais quelle infériorité emporte cette promptitude à se déprendre de ses idées pour épouser successivement toutes celles des autres ! — Il écrivait très bien, il causait à merveille, il était sociable, bienveillant, curieux du talent plus encore que des faiblesses d'autrui ; mais sont-ce là des mérites pour un homme dont l'affaire principale doit être d'émettre des paradoxes profonds et d'édifier une métaphysique ? Cette vie

M. CARO

mêlée au monde ne révèle-t-elle pas plus d'attachement qu'il ne faudrait à ce que le philosophe fait profession de mépriser? Ne se glisse-t-il pas, par suite de ce compromis singulier, une nuance de charlatanisme dans la doctrine et d'hypocrisie dans les actes ? La vanité ne domine-t-elle pas là précisément où un peu d'héroïsme serait désirable ? M. Caro, aimé, choyé, bercé par les louanges, insatiable de flatteries, se faisant le centre d'un petit cercle plutôt que d'une école, n'a-t-il pas compromis la dignité de cette philosophie qui, en somme, ne nous importe guère, mais que nous sommes jaloux de voir respectée par ceux qui la professent ? M. Caro n'était-il pas simplement un professeur élégant, un écho sonore, un virtuose ?

Voilà ce qu'on va répétant, avec d'autres accusations perfides qu'il me serait trop pénible de relever ici. Écartons donc cette légende envieuse qu'il faudrait seulement dédaigner s'il n'en avait parfois éprouvé luimême un peu de tristesse. Rappelons-nous ce que fut ce professeur pfein d'autorité et cet homme excellent ; effaçons les faux traits pour graver son image comme sur une planche neuve ; traitons-le en inconnu. Il y eut tant de jours où il souhaita de l'être !

Ëtiez-vous jeune, aviez-vous donné quelque marque de sympathie à sa personne ou à ses idées, aviez-vous simplement montré quelque talent, il vous écrivait, vous priait de venir le voir, le matin, vers dix heures et demie, moment d'éclaircie entre deux grands travaux. On pénétrait dans ce petit appartement de la

rue Thénard où il vivait depuis plusieurs années au milieu des affections fidèles et des souvenirs douloureux. On attendait un peu dans ce salon si accueillant où l'on se rassemblait quelquefois pour écouter une lecture de Sully Prudhomme ou quelque musique grave. Autour de soi on ne voyait que des objets rappelant une circonstance intime de la vie, portant l'empreinte de la personne ; rien d'indifférent ni de froid ; de petits portraits, des hommages d'amis, des fleurs.

La porte s'ouvrait ; c'était le maître lui-même. Il vous tendait la main et vous faisait passer dans sa bibliothèque, une chambre étroite entourée de livres, où l'on était assis l'un près de l'autre, où l'on se voyait dans les yeux. 11 avait sensiblement vieilli dans les derniers temps ; mais son visage fatigué avait gardé sa mobilité toute spontanée : à soixante ans il n'avait pas encore appris à dissimuler ; on savait du premier coup si on lui plaisait. Il le savait aussi tout de suite ; il était si curieux des autres âmes, si conquérant, qu'il discernait aussitôt si l'on était une personne ou un fantôme de personne. Lui qu'on représentait si grand parleur, il aimait surtout à faire parler ceux mêmes dont il n'espérait rien apprendre ; il écoutait merveilleusement, d'une façon qui encourageait et donnait confiance. On en arrivait à dire ce qu'il eût été au moins prudent de taire ; d'abord on s'appliquait à lui plaire, à le gagner ; on souhaitait passionnément son estime ; puis cette dernière vanité s'évanouissait avec les autres et on se laissait aller tout simplement aux paroles

M. CARO

franches et révélatrices, comme s'il eût été pour vous une seconde conscience. Il disait quelques mots, mais qui valaient beaucoup : il vous définissait à vousmême, il y joignait une ou deux indications qu'on ne remarquait pas d'abord, mais qui, une fois qu'on avait descendu son escalier, vous revenaient avec insistance et finalement dirigeaient vos études, quelquefois votre vie.

Ce souci de plaire qu'eut toujours M. Caro, ce goût et ce talent rare pour conduire les volontés, il les dut à sa nature presque féminine, à son éducation religieuse, à son passage à l'École normale et à travers le monde.

D'abord il ressemblait extraordinairement à sa mère, femme d'un esprit très sûr et très délié, d'une sensibilité qui ne s'exerça que dans un cercle étroit, mais qui connut là toutes les souffrances, toutes les joies, tous les raffinements de l'affection. Dans la petite ville bretonne de Josselin, où s'écoula l'enfance de notre maître, aucune influence ne balançait pour lui celle de sa mère ; il la subit sans résistance. Cette douceur inquiète qu'il tenait de son sang et de ses premières impressions se garda intacte par l'effet d'une, vie continuellement unie. C'est par là qu'il devait conquérir cette affection qui fut le centre solide de son existence; c'est par là aussi qu'il plut naturellement à quelques femmes très distinguées et qu'il porta dans le monde l'habitude de certaines camaraderies féminines qu'on ne peut comparer qu'à des amitiés de couvent. C'est là un grand témoignage en faveur de sa pureté et de

sa distinction de nature, rien de plus, rien autre. Ce genre d'affection fut pour lui l'effet d'un pli reçu dans sa jeunesse ; elle n'eut jamais rien de passionné, étant fondée sur une ressemblance et non sur un contraste. Il aimait ce qu'il y a d'exquis dans la nature des femmes parce qu'il le sentait en lui.

Il était né, il vécut et mourut chrétien. Au collège Stanislas, où on l'envoya loin des siens, il trouva le P. Gratry, à qui son caractère comme son talent durent être bien sympathiques. Il garda aussi son empreinte, resta, comme lui, curieux de sciences sans être un savant, généreux, ardent, dogmatique comme lui. A vrai dire, Jules Simon et Saisset, qui furent ses maîtres à l'École normale, ébranlèrent en lui les barrières qui séparent la foi de la raison naturelle ; ils l'amenèrent par une douce avenue à ce spiritualisme où les chrétiens se reconnaissent sans trop de peine, comme dans une maisondontilsontfournile plan. M. Caro n'en sortit jamais ; il fut d'une fidélité exemplaire à l'idéal de sa jeunesse; il ne le dissimula en aucune circonstance; en aucune circonstance il n'en tira profit» Personne ne fut plus honnête, plus digne, plus constant. Je n'aime pas beaucoup l'en louer, car il ne s'en savait aucun gré à lui-même ; s'il y voyait quelque honneur, il le rapportait tout entier aux doctrines morales qui étaient le soutien de sa vie.

Nature délicate, éducation chrétienne, voilà, avec son talent précoce, ce qui le marquait parmi ses camarades d'Ecole normale. Il était de la génération qui nous a fourni presque tous nos maîtres, les fins

M. CARO

essayistes qui ont représenté la littérature lettrée sous le second empire et jusqu'à présent, MM. Boissier, Mézières, Martha, Jules Girard, Merlet. 11 avait de plus qu'eux un irrésistible penchant à affirmer et à évangéliser, avec une intrépidité de néophyte et une abondance de poète lyrique. Son talent oratoire et véhément le tourmentait. 11 lui donna l'essor dans de premiers ouvrages tout à fait catholiques qu'il ne publia point sous son nom, puis dans sa belle thèse sur Saint-Martin, le philosophe inconnu. Plus que dans aucun de ses livres suivants, on y sent une impatience juvénile et l'allègre démarche d'un prédestiné de la gloire qui fait le premier pas vers l'avenir. Avec cela ses intuitions philosophiques ont déjà l'ampleur et la sonorité d'un cantique :

« Hôtes passagers sur la terre, nous sentons qu'il y a quelque chose de grand, d'immense, au délà de la réalité grossière que nos mains étreignent et qui étouffent notre esprit. Nous sommes dans un sépulcre, mais nous devinons la vie, et nous nous agitons douloureusement sous l'aiguillon de ce pressentiment secret qui nous annonce un Dieu. A celui qui a senti cette inquiétude sacrée, que sont tous les amours de la terre, toutes ses félicités misérables! Il semble que l'infini ne se laisse entrevoir à notre âme que pour exciter de plus hauts désirs, ou pour creuser plus profondément encore l'abîme de notre néant. De là ces rêves et ces élans qui sont une aspiration vers une perfection chimérique ; de là aussi cette passion de l'idéal qui, selon qu'on l'in^ terprète, donne du prix à la vie et ennoblit nos épreuves ou crée le désespoir au sein de la volupté. »

Jouffroy avait-il cette allure, Cousin cette suavité ? S'il m'est permis de le dire, le R. P. Hyacinthe Loyson, avant son Schisme, est le seul orateur contemporain

qui ait trouvé des accents aussi élevés, aussi purs, aussi soutenus, dignes, semble-t-il, de la vaste nef de Notre- Dame.

Mais M . Caro vécut dans le monde, et le monde chercha à faire croire qu'il le possédait tout entier. La vérité est qu'il s'y prêtait seulement, mais avec une complaisance qui pouvait faire illusion. Il avait reçu tous les dons qui permettent d'y régner, et, par-dessus tout, la grâce. Il était gracieux par nature, et avec tout le monde, même avec des hommes obscurs et qui avaient besoin de lui. Il écrivait les lettres, surtout les billets; d'une façon exquise. Cela vient de ce qu'il n'était pas du tout égoïste et que son plus grand plaisir était de faire plaisir. Il se représentait vivement ce que souhaitaient ses correspondants et semblait faire naître leur sensibilité pour la flatter et la satisfaire. Il causait avec une extrême souplesse ; comme il avait tout lu et n'avait pointd'entêtement, il n'étaitjamais à court et ne pérorait jamais. On ne peut dire qu'il était « reçu dans le monde » * il en était.

A la Sorbonne, son cours était tenu au courant des polémiques contemporaines ; il était renouvelé sans cesse avec une fertilité qui étonnait les Allemands, habitués à une plus longue incubation ; il était cependant préparé de très près, construit rigoureusement, nourri d'idées, et avec cela fort au-dessus de la partie du public profane pour qui on le disait fait. Que de questions toutes neuves y furent posées et débattues ! Ce n'était pas une officine de lieux communs, mais un actif laboratoire d'idées. Il fallait n'être pas ignorant

M. CARO

pour en apprécier l'originalité, pourvoir surtout combien de provinces y étaient conquises par la philosophie, les unes sur l'histoire naturelle, les autres sur la politique, toutes sur l'empirisme confus et sans principes. La demi-science qu'il appelait, d'un nom très heureux, la psychologie sociale, et dont il a indiqué l'esprit plus encore que les méthodes, lui doit une vie qu'Herbert Spencer n'avait pas su lui donner. Notre maître, moins logicien que les Anglais, avait beaucoup plus qu'eux le sens du variable, de l'accidentel, enfin de la complexité du monde vivant. Quant à son talent de professeur, il était surtout éminent dans la discussion. Ceux qui ont assisté à la soutenance des thèses philosophiques en Sorbonne se rappellent avec admiration la part qu'y prenait M. Caro. Là, point de périodes faites d'avance, point d'effets prémédités, mais un dialogue libre et pressant, naturel et fortement enchaîné. Seul il voyait le point précis des divergences d^opinion ; il s'y portait d'abord et entraînait avec lui toute l'argumentation ; il ne s'interdisait pas les malices ni les coups droits, mais il excellait surtout à comprendre, à élucider, à simplifier, car il avait encore plus dUntelligence que d'esprit.

Ce qui a manqué à ce philosophe, c'est une philosophie. A part les principes de morale, qui étaient pour lui terre ferme, le reste flottait un peu dans sa pensée, du moins dans son enseignement. 11 n'éprouvait pas le besoin de la cohésion logique ; cela tenait sans doute à ce qu'il comprenait trop de choses ; il ne se laissait pas plier par un « vent régnant », mais avait des fenê-

très percées aux quatre points cardinaux. Du transformisme, du socialisme qu'il combattait, il était disposé à admettre certaines vérités partielles. De là, dans ses livres, une grande abondance d'arguments, d'objections, avec quelque stérilité quand il s'agit de conclure. Il fut cependant un psychologue et un critique de premier mérite, comme le montrent ses Études morales sur le temps présent, et surtout sa Fin du XVIIIe siècle, œuvre simple, multiple, qui marque un étrange rajeunissementde ses habitudes intellectuelles ; il fut un manieur d'idées et un adversaire philosophique à la fois digne, sérieux et intransigeant, comme le montre son livre sur M. Littré, chef-d'œuvre de discussion et non de polémique ; il fut un grand connaisseur de famé des peuples et un clairvoyant ami de la France, comme le montrent les Jours d'épreuve, série d'articles improvisés en pleine année terrible, d'une éloquence enlevée, où la sagacité persiste à travers les plus troublantes émotions, celui de tous les ouvrages contemporains qu'on serait le plus fier d'avoir écrit.

En ai-je assez dit pour faire voir combien le public fut injuste et méchant pour cet homme qu'il semblait avoir honte d'admirer? Le public aime à être méprisé ; Caro le respectait trop. Le moment est venu peut-être de la réparation complète. Pour moi, j'ai une grande prédilection pour ces morts illustres et méconnus ; quand je parle d'eux, je ne sais plus voir que ce qui les rend infiniment regrettables. Caro fut d'abord un maître exquis, plein de mansuétude et d'ardeur de propagande : il fut un excitateur et un entraîneur incompa^

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rable : sans lui beaucoup d'ouvrages excellents de ses amis n'auraient jamais été faits ; M. Martha même n'aurait pas écrit ; beaucoup de jeunes gens auraient désespéré de leur avenir encore incertain. Avec tout son esprit, il ne riposta jamais amèrement, il ne mordit' que des lèvres, sans déchirer ceux qui le calomniaient. Ondoyant et un peu mou dans la forme, il ne fit jamais fléchir son plan de conduite ; il fut le plus désintéressé et le moins hypocrite des hommes. Personne ne peut dire qu'il était riche, caril vivait modestement ; personne ne peut dire qu'il était pauvre, car il ne demanda rien à qui que ce fût ; il mit enfin dans toute sa vie une qualité très simple et très rare que j'appellerai, faute d'un meilleur mot, la décence, la décence, c'est-à-dire ce qui est souverainement convenable, ce qui convient, non seulement à un académicien, non seulement à un homme bien né et à un professeur habile, mais à un homme qui accomplit vaillamment tout son métier d'homme ; bref, ce qui fait qu'après la mort, si l'on doit comparaître au tribunal de quelque Dieu, comme le voulait la croyance antique, on se trouve dédommagé de ses peines et justifié par ses actes.

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