‹ Esquisses et sentencesChapitre 15 sur 57 · Les lois d^ la reconnaissance nous · texte numérisé non relu

Les lois d^ la reconnaissance nous

obligent k faire entrer en Hgne de compte dans Testimalion du service rendu, non seulement le profit que nous en avons tire, mais encore Tennui qu^il a caus6 au bienfaiteur,

67. — La seule preuve certaine qu'un homme sera reconnaissant du service rendu, c'est qu'il commence par etre assez fier pour le refuser.

68 — Celui'li, k coup sur, se montrerait digne de bienveillance qui, en acceptant de nouveaux services, considererait moins son int6ret personnel que le moyen d'augmenter la dette de sa reconnaissance.

69. — Ce qu'il y a de plus dur dans le m6tier d'oblige, c'est de se trouver si rarement libre dans le choix de son bienfaiteur. Le juste mepris que celui-ci merite parfois rend plus lourd le fardeau de notre reconnaissance, mais ne nous dispense pas de le porter.

70. — II nous arrive bien plus souvent d'^prouver de la reconnaissance pour celui qui nous exploite et nous trompe que pour telui qui nous sert reellement.

71. — Les vices et les travers de notre bienfaiteur nous servant bien plus volontiers de pretexts

^ or TH€

ESQUISSES ET SENTENC^J ^CalipQRH^

pour lui refuser noire gratitude que de raison pour repousser ses services.

72. — II est certains cas oil refuser les bienfaits de celui qui nous aime, constitue la plus noire ingratitude.

73. — Le meilleur moyen d^6viter Tingratitude, c'est de ne s'adresser a la bienveillauce du prochain qu'autant que la n6cessite nous fait un devoir aussi rigoureux de demander, qu*i lui de ne pas refuser.

74. — Qui seme ses bienfaits sans discernement doit s'attendre a ne r6colter que Tingratitude.

73. — R6compenser g6nereusement un service rendu, c'est risquer de faire un ingrat ; c'est se faire un ennemi a coup sur que de le recompenser avec usure.

76. — L'on pent compter rarement sur la reconnaissance de ceux vis-a-vis desquels on s'est montr6 bon, toujours sur le mepris de ceux vis-a-vis desquels on a ^te faible.

77. — C'est une question delicate de savoir lequel, k la longue, finit par sembler le plus lourd k porter, du poids d'un bienfait ou de celui d'un outrage.

78. — Nous reservons volontiers notre gratitude pour les services a vehir et notre oubli pour ceux qui sont deji rendus.

79. — Pas de sentiment plus vif ni plus imperieux au coBur de Ihomme, que le souvenir des bienfaits reQus. Ce qui le prouve de reste, c'est Taversion que finissent toujours par nous inspirer ceux qui nous out rendu trop de services.

80. — II est des circonstances oil nous n^essayons pas de nous venger de celui qui nous a fait du mal ; il n'en est guere oil nous ne cherchions a abuser de celui que nous savons dispose k noiis faire du bien.

81. — Ce que nous haissons dans le bienfaiteur, ce nest pas la modi cite du service rendu, c'est qu'il ait et6 a meme de nous le rendre.

82. — C'est une preuve d'^sprit considerable que de ne pas chercher a nous venger trop t6t ni trop ouvertement de celui qui nous a fait du bien.

83. — C'est signe assure quo nous avons fait trop de bien h un homme, lorsqu'il commence k nous trailer d'ingrat.

84. — II en est des dettes de reconnaissance comme de toutes les autres ; la trop'grande faci-

lite avec laquelle nous les conlractons constitue la meilleure preuve du peu de soin que nous comptons apporter k leur acquittement.

85. — La patience du bienfaiteur k souffrir que nous profitions de ses bienfaits pour nous moquer de lui pent prouver que nous avons lieu de le faire, non que nous en ayons le droit.

86. — Trop d'empressement a accepter les bienfaits dun homme que Ton sait meprisable, est le signe le plus assure d'un coeur ingrat.

87. — Ce qui rend la haine de Toblige plus durable que celle de reiinemi, c'est que le dernier ne nous en veut guere que du mal que nous lui avons fait et qui peut souvent se reparer, le premier des services a lui rendus et dont il ne saurait perdre le souvenir.

88. — Si notre devoir consiste k ecarter du prochain les occasions de mal faire, refuser de lui rendre aucune espece de service merile, & juste titre, de passer pour le plus hero'ique des actes de charite, puisqu3 c'est le seul moyen connu de le preserver de Tingratitude.

89. — Nous n'oserions peut-etre pas soutenir que notre bienfaiteur nous doit de la reconnais-*

sance pour les services que nous avons daign^ reecvoir de lui, mais Tensemble de noire conduite demontre que nous ne sommes pas ires loin de le penser.

90. — Quand on sera parvenu k rendre les hommcs probes, loyaux, sinceres, alors il sera permis de s'etonner que Ton eprouve tanide difftculte k les empecher d'etre des ingrats.

91. — II nous semble ordinairemont moins dur d'obliger un inconnu qu'un bienfaiteur.

92. — Celui-la seul peut se faire une idee de ee que pese la reconnaissance sur le coeur des hommes qui a eu besoin des services d'un oblige.

93. — Plus un homme s'est montre g6nereux k notre 6gard, plus nous aimons a nous rep6ler a nous-m6mes qu'il pourrait davanlage, s'ille voulait.

94. — Aux yeux de la plupart des hommes, le veritable ingrat, c'est celui qui refuse de conlinuer a se laisser exploiter par eux.

95. — Nous Savons rarement assez de gr6 k notre bienfaiteur de ses travers et de ses defauts, puisqu'ils nous fournissent aux yeux du monde le pretexte le plus plausible de lui manquer de reconnaissance, sans passer pour des ingrats.

96. — Nous nous attachons k autrui en proportion des bons offices dont il nous est redevable ; nous le haissons en raison du mal que nous lui avons fait ou des services qu'il nous a rendus.

97. — C'est presque justifier un ingrat k ses propres yeux que de lul reprocher trop ouvertement les services qu'il a rcQus de nous.

98. — Si les pauvres se rendaient compte du parti que certaines gens savent tirer des OBUvres de charite pour leur avantage personnel, c'est alors qu'ils auraient bien du merite a ne pas devenir tous des ingrats.

99. — Nous taxons plus volontiers d'ingratitude rhomme fier qui refuse nos services, que Tingrat qui les oublie.

100. — 11 y a des gens si pointilleux en mati^re de reconnaissance, qu'ils n'en exigent jamais davantage que pour les services qu'ils nous out rendus malgr6 nous ou le mal qu'ils nous ont fait.

101. — Certains esprits sont ainsi conformes qu'ils ne reclament guere moins de gratitude pour les services que nous refusons d'accepter que s'ils les avaient reellement rendus.

Page 1