Nous ne savons que rendre malheureux
ceux qui dependent de nous. Ensuite, nous nous indignons s'ils ne nous temoignent pas une gratitude 6gale au mal que nous leur avons fait ou aux ennuis que nous leur avons causes.
103. — Nous avoDs droit a la reconnaissance de ceux qui nous sonl chers, moins en raison de Taffection que nous leur avons port6e que du bien que nous leur avons fait.
104. — Celui qui ne sait que se rendre h charge a ceux qui dependent de lui n'est pas plus digno de reconnaissance que le chretien qui a la foi sans les oeuvreSy du paradis.
lOo. — Nous pardonnons la s6verite k rhomme qui sait 6tre dur pour lui-meme, jamais le desint6ressement k celui dont Tambition pourrait servir nos convoitises.
106. — Les hommes sacrifient volontiers leurs int6rets par vanite, par desir de vengeance, par caprice, par toutes sortes de motifs enfin, hors Tesprit de sacrifice el le d6sint6ressement.
107. — II est des hommes d'une franchise si h6roiquo que rien au monde ne pourrait les emp6cher de proclamer la virile toutes les fois qu'elle lour permet de dire du bien d'eux-memes et du mal du prochain.
108. — Depuis le bouillant Achille jusqu'a Napoleon P', en passant par Jules Cesar et Charles XII de Sufede, les grands hommes de guerre semblent tous avoir eu foi en une 6toile qui les meltait h i'abri des coups du sort aussi bien que de ceux de Tennemi. Ne dirait-on pas, en verity, que la premiere condition pouretre d'unebravoure h^roique, e'est d'y avoir le moins de m^rite possible et de savoir se persuader k soi-m6me que Ton est invulnerable ?
109. — La Rochefoucauld fait ressortir ce que nous pourrions appeler les contradictions de conduite chez les plus braves. « Tel, nous dit-il, se « montrera brillant au feu qui le sera moins h « I'arme blanche ; tel autre fera preuve de vaillance « derriere un rempart qui ne s'exposera pas vo- « lontiers a une sortie, etc. »
L'auteur des Maximes part de Ik pour conclure que la crainte du trepas enleve.toujours kThomme quelque chose de son courage, que la mort, dit-il, non plus que le soleil, ne peuvent se regarder en face et que toute la philosophie du monde se trouve d'un faible secours contre Teffroi qu'inspire uh peril trop imminent.
Lc celebre moralistc ne ferait-il pas confusion ici entre deux choses notablement differenles, Tamour de la vie et la crainte de la mort ? Aimer
TeKistence semble assez naturel h l-homme et cependant il ue manque pas de gens qui eu sont degoutes ct ne reculent pas devant un suicide commis avec lout le sang-froid du monde. Au contraire, ceux-la meme qui no redoutent pas de mourir ne laissentpas, en quelque sorte, pour cela de craindre le trepas et on pourrait avec raisoa leur appliquer ces paroles du poete :
Emori nolo^ nihil morluus esse reputo.
Ce n'est pas, a proprement parler, la perspective de raneantissement qui nous epouvante, mais les moyens a prendre pour y arriver et qui generalement nous semblent plus desagreables les uns que les autres. De profondes considerations sur la destruction de notre etre ne nous impressionneraient peut-elre pas beaucoup, mais notre pusillanimile se recrie k la pensee de ce que nous aliens avoir a souffrir. C'est qu'en definitive, si la nature n'a pas fabrique tons les hommes lAches ni poltrons, elle nous a tous crees douillets. Maintenant que telle ou telle souffrance nous cause plus d'effroi, que Tun redoute davantage une d(5charge de mousquet, I'autre un coup de sabre, cela prouve simplement la diversite des gouts et des opinions. De graves autorit6s declarent la pendaison quelque chose de tout a fait anodin. Si cette croyance
venait a se generaliser. Ton ne tarderait pas saris douie k voir la corde remplacer dans tous les cas, le rechaud et Fasphyxie par le charboa.
Les anciens, indifferents aux crainles de la vie future, savaient sacrifier leur existence assez gaillardement et se donnaient la mort avecune facilite souvent remarqu6e ; mais aussi quels raffinements, quelles recherches dans les moyens de se la rendre la plus douce possible ! On sait le trait de Cleopdtre experimentant sur des esclaves, le genre de trepas le plus confortable et los Romains du temps des Cesars, s'ouvrant les veines au bain, montraient. bien qu'il leur etait fort egal de retomber dans le gouffre du neant pourvu que ce fut sans douie ur.
110. — II est une sorte de courage qu'inspire le sentiment d'un danger qu'on ne peut fuir. Tel marchera bravement a un trepas inevitable qui n'eut pas hesite, si la chose s'etait trouvee possible, a sauver ses jours au prix d'une l^chete. Tel autre fera bonne contenance uniquement parce que la vue de 1 echafaud, en glagant toutes ses facultes, lui enlevera jusqu'5, la faculte de ressentir la peur et par suite de se montrer pusillanime. C'est en quelque sorte, Texces de la craintc qui le rend intrepide. La chose est attestee par Texemple de certains condamnes k mort dont pour une raison
ou pour Tautre, I'ex^cution n'a pas et6 suivie d'effet. Le calme et le sang-froid que le public admirait souvent en eux n'etaient dus, apres tout, qu'i une profonde stupeur qui, pour ainsi dire, leur enlevait la vie avanl lueme qu'ils n'eussent reQu le coup fatal.
HI. — L'on ne se repent bien que des fautes que Ton n'est plus en etai de commettre.
112. — Dieu est tout-puissant sans doute, cependant il ne lui est pas loisible de pardonner k qui ne se repent pas.