‹ Esquisses et sentencesChapitre 35 sur 57 · Quand une verite se trouve 6tablie jus · texte numérisé non relu

Quand une verite se trouve 6tablie jus

qu'k la certitude, on serait mal venu a so plaindre qu'elle ne l6 soit pas jusqu'a Fevidence et a la revoquer ea doute a cause de certaines difficultes de detail. Les objections les plus fondees en apparence prouvent alors simplement, non que le vrai nous echappe, mais que nous ne le possedons pas tout entier.

4. — * Voiney suppose une reunion de sectateurs de toutes les religions. Apres que chacun a longucment perore sans parvenir, naturellemeut, a convaincre ses adversaires, de sages legislateurs s'avancent et posent a Tassemblee une s6rie de questions dans le genre des suivantes : « Quel est (c le plus doux, du miel ou de Tabsinthe ? — de « plus dur du fer ou du plomb? — de plusagr^able <( du plaisir ou de la douleur. » Immediatement, ces hommes qui ne pouvaient s'entendre , so trouvent tons d'accord et font la reponse que Ton devine : « Vous le voyez done bien, concluent les (c legislateurs. Vous etes tous du meme avis , « lorsqu'il s'agit de choses tombant sous le sens, « et dont par suite, il vous est possible de juger en (( parfaite connaissance de cause. Vous vous trou- « vez„ au contraire, en desaccord, sur les questions « de dogmes, lesquels ne peuvent etre connus avec « certitude, puisqu'ils reposcnt eux-memessur des

'< traditions plus ou moins fabuleuses ou sur le te- « moignage de soi-disant prophetes qui ne savaient « quetromperie public.. Votre unanimite constitue « une preuve infaillible de verite dans le premier « cas, de m^me que vos dissentiments, une de- '< monstration d'erreur evidente dans le second. « Laissez done de c6te toutes ces pr6tendues re- « ligions positives, fruit du caprice ou de Tiraagi- « nation des hommes et tenez-vous en a la simple « religion naturelle qui, elle, n'ecrase pas votre « intelligence sous le poids de dogmes incom- « pr6hensibles et ne tourmente pas votre cons- « cience d'inutiles terreurs. »

U est 6trange que du sein de la foulo, une voix ne se soit pas elevee poiir repondre : « Votre « argumentation nous paratt laisser singulierc- « ment k desirer et vos conclusions ne se trouvent « pas renfermees dans leurs premisses. Sans doute, « rhumanit^ est divisee sous le rapport religieux, « mais a la fagon dont les citoyens d'une ville en « revolution, le sont au point de vue politique. « Tout le monde y est d'accord sur la n^cessite d'un « bon gouvernement , seulement chacun juge « meilleur, celui de son choix et refuse d'accepter « celui du voisin. Au fond, pas de peuple sur ce « globe contestant qu'il existe une religion revelee « de Dieu, que le ciel ait parle aux hommes par la

« voix de ministres inspires, qu'il ait present lui- (f mfeme , le culte par lequel il entend etre « honore. Vos hypotheses pour expliquer Torigine « des diverses croyances seront demain dementies « par la science et vos explications presentent ce « leger defaut, qu'elles n'expliquentrien dutout. Si « les donnees astronomiques , la v6n6ration qui « s'attache au souvenir de personnagesillustres et « autres causes analogues ont abouli , partout et « toujours, k la creation de religions positives, « c'est evidemment que la nature a fait dfes Fori- « gine, un besoin pour les hommes, de la foi au « surnaturel, et sans doute, elle ne Ta pas fait en i( vain. L'on peut affirmer, dfes lors, que toutes « les objections des libres-penseurs n'auront pas « plus pour effet de le supprimer que de le satis- « faire. En definitive, le t6moignage du genre « humain ne saurait se scinder. Si vous admettez * (( Tunanimite comme preuve indiscutable de la « verite, dans un seul cas, il faut Tadmettre ega- « lenient dans tons. Done, pour me servir de vos « expressions, il est aussi certain que parmi toutes « les croyances, il y en a une absolument vraie « et que votre pretendue religion naturelle n'est « qu'une chimere, qu'il est certain que le miel est c plus doux que I'absinthe ou le plomb moins dur « que le fer. »

Ceci bien entendu, le probleme se trouve loin encore de sa solution complete ; savoir que la verite existe quelque part, sert peu si Ton ignore oil la chercher. Chaque egiise a ses croyants sinceres et d6vou6s , ses traditions et legendes pieuses etablissant son origine divine ; plusieurs ont meme leurs martyrs. Si Ton consulte les fideles de telle ou telle confession, pas un qui ne se glorifie de posseder la seule doctrine reellement orthodoxe, tout pr6t d'ailleurs k anath6matiser quiconque ne pense pas comme lui. C'est, qu'en definitive, la force de Thabitude est plus puissante sur Tesprit des hommes que celle de Fevidence et qu'en depit des plus beaux raisonnements, ils ne pourront se resigner a juger fausse la doctrine dans laquelle ils ont ete eleves depuis leur enfance.

Oil done trouver Tarbitre qui prononcera avec autorite entre tant de pretentions inconciliables ? Ou rencontrer le juge appele a trancher de si graves differends? II nous faudrait imaginer un penseur etranger a toute croyance positive, ou du moins assez degage de prejuges pour n'en repousser aucune a />non, d'ailleurs suffisamment epris du vrai pour le chercher de toutes les forces de son esprit et bien decide a le proclamer hautement des qu'il estimera Tavoir rencontr6.

Iilvidemment le premier soin de notre philosophe

sera de proceder a une etude comparee des religions entre elles. 11 constatera bientdt que si toutes proposent a notre foi, des mysteres inexplicables, toutes ne satisfont pas dans une mesure egaie aux exigences de la logique ni a celles de la conscience. La precisement se rencontre le criterium qui permet de discerner la verite de I'erreur, car, en definitive, les voies de Dieu out beau etre inaccessibles a notre intelligence, il faut bien les supposer toujours conformes aux regies de la morale et a celles du sens commun.

On pent indiquer un certain nombre de conditions auxquelles une religion doit logiquement satisfaire pour etre reputee superieure aux autres et par suite, seule conforme a la verite. Bornonsnous a en examiner quelques-unes :

I. Le bon Dieii s'etant plu k creer les hommes speciliquement assez semblables les uns aux autres, en depit des variations de race et de caractere physiques, leur ayant donn6 sous toutes les latitudes, a peu pres la meme dose d'intelligence, les ayant fait capables des m^mes vertus, sujets aux memes travers el aux memes vices, on ne s'expliquerait guere un systeme religieux etablissant entre les mortels, des distinctions inconnues k la nature elle-meme. Pas de preuve meilleure

pour celui-ci de la divinite de son origiae, que de s'aflFranchir de tout esprit de classe, de race, de nationalite. Agir de la sorte, n'est-ce pas, en eftet, se conformer a la verite absolue, laquelle ne fait point d'acception de personnes et reste constamment identique a elle-meme?

Eclaircissons cela au moyen d'un exemple :

Voici le Brahmanisme qui present k ses sectalours, la residence dans une region determinee, constituele sacerdoce a Tetat de caste dont les membres jouissent seuls du privilege etrange de parvenir immediatement apres leur mort , a la delivrance finale. De plus, il tient non seulement les etrangers, mais encore uiie portion notable des habitants de I'lnde en dehors de sa communion, declarant crime irremissible, le seul fait de leur donner connaissance des livres sacres. II faudrait que les sages des rives du Gauge eussent de bien fortes raisons a faire valoir, sinon pour justifier, du moins pour oxpliquer un tel exclusivisme ; sans cela, tout homme de bon sens sera en droit de declarer leur doctrine, une simple invention de pretres jaloux d'exploiter a leur profit, la credulite populaire.

Et que dire maintenant du judaisme? Nulle religion au premier coup d'oeil ne semble plus petrie de contrndictions. Universelle par son dogme,

strictement nationale par soa culte, elle proclame Texistence d'un Dieu unique, eternel, createur et pfere de tous les hommes, lequel semble pourtant oublier rimmense majorite de ces derniers pour faire d'uu tout petit peuple, Tobjet special de ses favours et de ses complaisances. Le Seigneur impose comme premier devoir aux fideles de Taimer de tout leur coeur et neanmoins, il recrute les ministres de ses autels, non parmi les plus vertueux et les plus dignes, mais seulement parmi la posterity d'Aaron et de Levi. La loi present la charite vis-St-vis de Tetranger, mais permet de lui prater h int^ret, ce que Ton ne doit pas faire pour risraelite et exclut k tout jamais du service du temple, les descendants des Chanan^ens. Un des privileges des enfants d'Abraham, selon la chair, c'est de se trouver astreints h une foule d'observances et de pratiques plus genantes les unes que les autres et dont le proselyte rcste exempt de droit, h. moins qu'il ne lui prenne fanlaisie de se faire naturaliser juif. Le plus grand admirateurde la loi mosaique, s'il sait se mettre au-dessus du parti pris et des idees preconQues, n'a visiblement qu'une ressource pour conciJier d'aussi flagrantes antinomies, c'est de reconnaitre en celle-ci, un etablissement provisoire, destinfi k etre, avec le temps, remplace par quelque chose de plus com-

plet. Par ce seul fait que le Ghristianisme est sorti de la synagogue, mais en arborant un caractfere d'universalite presqu'etranger acette derniere, ily a forte presomption qu'il en est Theritier legitime et constitue la veritable religion de Tavenir.

II. Quoique le but direct et immediat d'une religion soit beaucoup plutdt le bien spirituel de rhomme que son avantage temporel, personne ne contestera Tinflueiice qu'une doctrine metaphysique, admise du public, doit necessairement avoir sur la marche de la societe. Plus cette influence sera heureuse et plus la doctrine elle-meme aura droit aetre tenue pour vraie. C'est bien ici le cas d'appliquer la maxime evangelique : « Vous jugerez de Farbre par ses fruits. »

Pourquoi, par exemple, les anciens, ces artistes incomparables, avaient-ils realise si pen de progres dans rindustrie et les sciences d'application? II y a a cela une raison sociale, pour ainsi dire, qui ellemfeme depend d'une raison religieuse. C'est qu'ils y voyaient autant d'occupations serviles, indignes d'dttirer Tattention des hommes libres. Pour que les choses changeassent de face, il a fallu que le Ghristianisme vint rehabiliter le travail manuel en faisant tomber les chaines de I'esclave. Et d'un autre c6t6, pourquoi est-ce seulement chez les

peuples baptises qu'un pareil progres a pu eire accompli? C'est que ce sont les seuls aussi qui regardent tous les hommes, a la fois, comma fils d'un meme pfere et rachet^s par le sang d'un m6me Dieu . Voyez ce qui se passe au sein des societes musulmanes ; le Coran a beau declarer que « celui qui libfere uu esclave, rachete un de ses membres du feu de Tenfer », on sail assez quel a ete le resultat pratique de cette belle maxime et a quelles abominations la traite des negres donne lieu chez les populations mahometanes de TAfrique. A coup sur, si les destinees de Thumanite s'etaient trouvees confieos a ces savants positivistes qui rejettent le dogme de I'unite du genre humainet s'amuseut a nous faire desceudre de diverses sortes de singes, se figure-t-on de bonne foi que le resultat eut ete le meme et que partant d'un point de vue tout oppose, Ton fut egalement arrive a Tabolition de Tesclavage ? Nous irons meme plus loin ; si les efforts des* ennemis de la revelation pouvaient etre couronnes de succes, si le Christianisme succombait un jour, sous les attaques de ses adversaires, oserait-on aflirmer que la premiere consequence de ce retour a Tetat de choses qui a precede la venue de Notre-Seigneur Jesus-Christ ne fut pas le retabli^sement pur et simple de Tantique servitude?

Et qu'on ne vienne pas, k ce propos, nous parler des principes de la civilisation moderne et de la diffusion des lumi^res, car tous ces principes eux-memes oti ont-ils ete puis^s, sinon dans TEvangile ? II en est du progres comme de Taffection ; il descend, mais ne remonte pas. Le progrfes metaphysique enfante les progres politiques, sociaux et maleriels, mais la reciproque ne saurait passer pour vraie, ces derniers etant incapables de durer par eux-memes. La science abandonnee a ses propres ecarts, ne sait bien faire qu'une chose qui. est de se suicider et Yon peat affirmer qu^un peuple de savants qui pretendrait rester etrangcr a toute question de dogme ou de philosophic ne tarderait pas a devenir un peuple de brutes et a retomber dans la barbaric.

Du reste, les faits parlent assez d'eux-memes et il n'y a quk etudier la marche de la civilisation, d'une part au sein de la chretiente et de Tautre chez tons les peuples qui u admetteut point le dogme de Fincarnation. L'on dirait que Ton a a faire a deux humanites absolument dilTerentes et regies par des lois opposees. A la premiere seule, le progres continu et la marche incessante en avant. Les seconds n'ont guere connu que des periodes plus ou moins brillantes bicnl6t suivies d'une longne et irremediable decadence. Si Ton

compare, par exemple, la methode scientifique et Tesprit critique d'Aristote a la credulite de Pline, pourra-t-on nier que, dans Tintervalle qui separe ces deux icrivaius, la civilisation antique n'ait suivi une marche retrograde? Au xi® siecle, nous voyons llslam, enrichi des depouillesdeTunivers, regner sur les nations les plus policees de ce tenaps- ]k et nos Occidentaux contraints d aller s'instruire a r^cole des Arabes. Quelques si^cles plus tard, le spectacle change du tout au tout. Le monde Chretien echappe a la barbarie du moyen age, en d^pit des guerres et des revolutions, arrive a une suprematie chaque jour plus incontestable. Cependant, les societes musuloianes, atteintes de decrepitude, ne parviennent pas k se relever, malgre tons leurs efforts pour imiter ceux qui furent leurs anciens eleves.

A moins de renoncer k toute logique et d'admettre la theorie des effets sans cause, force estbien de reconnaitre dans cette superiorite materielle et morale des societes chretiennes, une preuve eclatante de la superioiite de leurs croyances et que la source de toutprogres sur terre jaillit de Tevangile.

Sans doute. Ton a vu des populations faisant profession de christianisme, dechoir et perdre leur autonomie, mais il ne s'agit la que de cas particuliers dans revolution de Thumanite. Cela prouve

simplement qu'il ne faut pas confondre les destinies d'uae soci6te particuliere avec celles de la civilisation.

111. L'6tude de la nature tend de plus en plus a nous montrer dans le progres, la loi meme de la creation et de revolution des etres. Pendant des millions d'annees, la vie orgaaique a ete impossible sur notre globe. Les premiers animaux et vegetaux dont les debris nous aient 6te conserves appartiennent tons k des types rudimentaires. Ce n'est qu'en avangant dans la serie des kges que Ton voit apparaitre des creatures k organisme sup6rieur. Enfin, Thomme, le vrai roi de notre planete, ne vient qu'en dernier lieu.

L'analogie nous conduit a penser que le developpement des idees religieuses a bien pu suivre une marche comparable a celui du monde materiel. Et, en effet, dfes que Ton admet que le Tout-Puissant s'est manifeste auxmortels, pourquoi vouloir qu'il ne Tait fait qu'une seule fois? Pourquoi ne se serait-il pas produit plusieurs revelations, de memo que plusieurs creations successives? Par exemple, ce que la logique exige imperieusement, c'est que chacune de ces revelations soit le point de depart d'un etat de choses meilleur, au point de vue du dogme et de la morale. La substitution de Tevan-

gile k la loi mosa'ique n'offre en elle-mpme rien qui puisse choquer notre raisoo, puisque le code chrelien developpe les principes de charity et de fraternity coutenus dans celui dlsrael. La question serait lout autre en ce qui concenie le mahom6tisme. Si Flslam avail pris naissance a une 6poque oil ridolAlrie re^nait sans partage sur Tunivers, il y auraitlieu, en raison de sa superiorile dogmatique sur cette derniere, de le croire d'institution divine. Mais pr^cisement, nous le voyons surgir longtemps apres le christianisme ct precher une morale beaucoup moins pure. Des lors, plus d'hesilation possible, il conslitue une decadence, non un perfectionnement, et se proclame par Ik-menie le fruit de Timposture et une oeuvre purem6nt humaine.

IV. Dieu, nous dit Tlmitation, peut faire plus que rhomme ne saurait comprendre et ses voies ne sonl point cellos des mortels. Si done il y a une religion reellenient revelee , le simple bon sens nous apprend qu'elle doit se distinguer de toutes les autros par les circonstances memes qui out preside a son etablissement. Aux culles de provenance purement humaine, les moyens exclusivement humains. La fille du ciel portera au front, si nous osous nous servir de celle expression, la

marque de son origine divine. II faut de toute ne- €essite que Thistoire de son developpemenl soil en dehors du cours habituel des choses, que Tobservaleur^ en y appliquant sa pens6e, soil contraint de s'ecrier : Digitm Dei est hie.

Justement, si nous nous donnons la peine d'6tudier la fagon dont la plupart des cultes sont nes et se sont constitu6s, nous en trouverons la raison suffisante dans des influences de milieu ou evenements hisloriques. Tons les pplytheismes , par exemple , si semblables au fond , malgre leur apparente diversite, decoulent de ce besoin aveugle d'adoration qui pousse Thomme a diviniser les forces de la nature. Le Bouddhisme nous apparait comoie lo fruit naturel d'une reaction contre Tesprit de caste et Texclusivisme du Brahmanisme.

Quoi de plus propre a nous degouter de I'Islam que le souvenir de ses debuts et de ses conquetes ? Tout y proclame le genie de son fondateur, ses vastes conceptions, sa connaissance approfondie du coeur humain et de celui de ses compatriotes en particulier. Par contre, Taction surnaturelle de la Providence ne s'y fait guhve sentir.

Mahomet annonce un Dieu unique k des nomades quelque pen frott^s deja de predication juive et chretienne, mais auxquels l eur genr e de vie

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intcrdisait ce luxe de ceremonies et de pratiques ext6rieures, seul capable d'attacher un polytheiste a sa religion. II promet a ses sectateurs un paradis sensuel et grossier comme eux, charme les yeux d'un peuple guerrier, pauvre et pillard, par le spectacle du monde entier a conquerir et a depouiller, Tenflanimant ainsi de ce double enthousiasme du martyr pret a verser son sang pour sa foi et du' brigand auquel on propose un mauvais coup a faire.

Inutile, on en conviendra, d'etre un prophete bien serieux pour r6ussir dans de pareilles conditions, II suffisait de se montrer homme habile, eloquent, hardi, et surtout sans scrupules.

Laissant de c6te le zoroastrisme, sur les debuts duquel tout renseignement precis nous fait h peu pres defaut, nous ne trouvons guere a citer que deux religions, lejudaisme etle christianisme, dont la fondation offre un caractere si extraordinaire que Ton hesite a y reconnaitre un fait de Tordre purement naturel.

Voici ce petit peuple juif, etranger aux speculations abstraites, aussi bien qu'a la culture des arts et des sciences, tres inferieur en civilisation aux nations environnantes. Cependant il Temporte sur toutes par la sublimite de son dogme ; seul, il professe la croyance a unDieu unique, c'est-a-dire

uno doctrine tellement Iranscendante que les societes les plus policees de Tancien monde n'ont pu s'eleyer jusqu'a elle.

Ce n'est pas, au reste, que les Hebreux fussent monoth^istes par gout. Toute leur histoire atteste combien etaient vifs, chez eux, la tendance h Tido- Utrie et le penchant a imiter les superstitions des gentils. A chaque page, pour ainsi dire, Tancien Testament nous retrace le tableau de leurs apostasies, toujours suivies de conversions difficilement obtenues et bien pen durables. Nous assistons ainsi a ce spectacle vraiment etrange de toute une population ne parvenant point a se d6barrasser d'une religion fort genante k son gre et pour laquelle elle eprouve surtout de Tantipathie.

Tout ceci semblera peut-etre un pen difficile a comprendre, si Ton se refuse a admettre Taction plus ou moins directe, mais constante, de la Providence. A la verity, les explications naturajistes n'ont pas fait defaut. II en est d'elles comme des remedes contre la rage ; leur nombre infini constituo la meilleure preuve de leur peu de valeur.

Des observations analogues peuvent etre faites en ce qui concerne les origines du christianisme, ou plut6t elles ont 6le si souvent formul6es que ce n'est guere la peine de lesrepeter ici. C'est devenu une sorte de lieu commun de I'apologetique chre-

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i^enne que de faire ressortir Textreme disproportion entre les ressoiirces dont disposaient les ap6tres et le siicces de leur predication, II est an seul point sur lequel nous demandons la permission d'attirerTattention du lec'teur. Qiie le grand nombre des martyrs atteste la divinite de la doctrine chretienne, e'est ee que certains lie veulent aucunement admettre. « De tout temps , nous « disent-ils, la persecution a eu pour consequence- « necessaire d'enflammer le zele des opprimes. » II leur semble tout naturel que pendant trois sifecles des millions de fideles aient prefere la mort et les tourments les plus affreux k Tabandon de leur foi, et volontiers ils soutiendraient que la fureur de ses ennemis constitue pour un dogme le plus sur element de prosperite ; h leurs yeux, n'importe quelle autre religion eut ete sure d'un triomphe aussi complet que celle du Christ, si elle avait eu la chance de.se trouver aussi cruellemeut traitee. Pareille faQon de raisonner nous semble par trop fantaisiste et ce n'est pas du tout ainsi que les choses se passent dans, la r^alite. Une resistance prolongee k la force brutale est ce que Ton pent rever de plus contraire k la nature humaine. Chaque religion ne peut fournir qu'une somme limitee d'efforts, qu'un nombre born^ de martyrs, en rapport avec la foi qu'elle inspire, Tele-

valion de ses dogmes, la purete de sa morale. Sit^' cette mesure depassee, la doctrine elle-meirie se Irouve frapp6e k moit et disparait sans retour. L''histoire nous montre k chaque instant des tenlatives de reformes religieuses 6toufr6es dans le sang et les supplices. Rappelons-nous, k cet egard, les Albigeois du xiu° sifecJe, les Alumbrados du temps de Philippe II, les Bdbis de la Perse moderne. Pr6cisement, ce qui aux yeux de Tobservateur impartial revet le christiaaisme d'un caractere de sup6riorite bien frappant, c'est qu'il a pu grandir et se developper au milieu d'6preuves telles qu'aucune doctrine n'en a jamais support6es de semblables.

V. 11 est dans la nature de la verite de chercher a se repandre, comme il est dans la nature de Teau de couler et du feu de consumer ce qui Tentoure, et son vrai triomphe consiste dans la libre adhesion des volontes a sa loi. Si les fideles d'une religion se montrent tiedes a augmenter le nombre de ses adherents, c'est evidemment qu'ils tiennent k celle-ci plus par habitude que par conviction et ne sont pas bien surs qu'il faille voir en elle le plus court chemin de la terre au ciel. Des lors, pas de motifs pour tenir leur foi plus en estime quails ne font eux-memes et tourner les yeux vers une lumiere si empressee a rester sous le boisseau.

La logique nous pousse mvinciblemeot k chercher la vraie religion parmi celles qui ont ce que ran peut appeler un temperament propagandists, a Texelusion de toutes Ics aatres. Sous ce rapport, le cbrislianisme et Tislam se trou vent dans une situation bieu meilleure quelejudaisme, lequel, depuis longtempSy a renonce a faire des proselytes.

Mais encore faut-il que ce besoin de diffusion se manifeste par des actes dignes du but k atteindre et en parfaite harmonic avec lui. Chaque ordre de conquetes a ses precedes qui lui sont propres et ne doivent point etre transportes de Tun aTautre. Qu'un prince avide de domination recourre k la force brutale pour agrandir se^ Etats, il est, jusqu'a un certain point, dans sou role, mettant ainsi les armes materieiles au service d'une ambition toute terrestre. Au contraire, une doctrine qui ne sait dire k ses adversaires que crois ou meurs se trouve beaucoup moins dans le sien. II ne doit pas s'agir pour elle, en effet, de faire sentir qu'elle est en etatde s'imposer par la violence, mais de prouver qu'elie est vraie ; non d'asservir les corps, mais de gagner les coeurs etles ames, ce qui ne se peut faire que par Tenseignement et les moyens de persuasion. En cela a toujours excelle le cbristianisme et c'est ce qui, aux yeux de tout le monde, les musulmans exceptes, constituera toujours une

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de ses superiorites ^videntes sor le mahometisme, souvent si peu eourtois, eomme Ton sail, dans sa fagon de eonvertir les gens.

Mais nous poovons aller plus loin encore ; que les protestants et les grecs soient fiers pour leurs eglises rtrspectives des travaux apostoliques de leiir clerge, rien de plus naturel ; sans cela, ils n^enlretiendraicn! pas tant demissions, souvent si couleuses. Tout en reconnaissant Tesprii de foi et de devouement dont firent preuve en maintes circonstances, popes et predicants, comment nier qu'ils ne se trouvent de beaucoup distances par les missionnaires catholiques ? Qui a ete precber la bonne nouvelle en Coree, au Japon, dans tous les pays enfin oil sevissait la plus effroyable persecution et oil le seul titre de pretre etranger equivalaiti une sentence de mort? Quelle est la communion qui pent se vanter d^avoir fourni la plus longue liste de martyrs? Sur ce point, nuHe comparaison n*est possible entre Teglise de Rome et les communions separees. La conclusion s'impose avec toute la rigueur d'une operation d'arithmetique, et pour le constater d'une faQon irrefutable, il snffit d'an peu de patience joint a un peu de bonne foi.

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