‹ Esquisses et SouvenirsChapitre 19 sur 51 · LECONTE DE LISLE · texte numérisé non relu

LECONTE DE LISLE

L'autre semaine, en traversant le jardin du Luxembourg, je me suis arrêté devant le monument, — que l'on venait d'inaugurer, — de Leconte de Lisle. Pauvre vieux maître, c'était bien la peine de vivre inconnu, bafoué, pour avoir, après ta mort, de la sculpture, des discours et tout l'encens de la presse !

Quand parut mon premier recueil de poésies : les Syrtes, j'en envoyai un exemplaire à Leconte de Lisle. n m'écrivit, et certain jour j'osai enfin l'aborder dans la rue et me présenter tout d'une haleine. Je me souviens qu'il me reçut avec afFabilité et que nous causâmes longuement. Depuis, nos colloques péripatéticiens se renouvelèrent, — aux environs

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du Luxembourg, — plus d'une fois, et, sans me flatter, je crois qu'il prenait plaisir en ma compagnie. Je pus donc goûter à mon aise et sa malice et ses anecdotes sur les aînés romantiques et les contemporains du Parnasse. Je dis sa malice, je ne dirai pas sa méchanceté. Je sais que Leconte de Lisle avait la réputation d'un féroce ; sans doute il se croyait tel. Selon moi, malgré les misères et les amertumes de sa carrière, il était demeuré ce qu'on appelle un vieil enfant terrible. Pourtant si je m'abusais ? Connaît-on toujours un homme avec qui on passe sa vie ? Et qu'est-ce que des propos sans suite le long d'une grille de jardin, pour connaître un vieux poète ?

N'est-ce pas que pour l'ensemble il n'y a rien dans la poésie française de ce siècle au-dessus de Lamartine et de Hugo? Alfred de Musset, je l'accorde, a mérité plus d'une fois l'admiration du vulgaire ; mais lorsqu'on relit ses stances A la Malibran^ quelques passages de ses Nuits ou la sublime plainte du Souvenir, on se dit que la troisième place lui appartient. Vigny, Baudelaire, Leconte de Lisle, Verlaine suivent.

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J'ai veillé hier sur les œuvres de Leconte de Lisle. Vraiment l'art y est tout caparaçonné, tout pesant, ignorant du sacrifice : c'est quelque chose, mais d'une autre façon, comme dans le Ravissement de P'roserpine de Claudien. Et l'inspiration s'envole-t-elle hors du sujet traite? Non, non. Et l'expression ne manque-t-elle pas de cette vertu cachée qui enchante en surprenant chez les véritables maîtres de la langue? Taisons-nous ! Ecoutons vibrer cet arc barbare : un dieu l'anime ; qu'importe si ce n'est point le lils de Zeus !

Au sujet d'Homère, soyons pleins d'inquiétude, si vous voulez, devant la traduction de Bitaubé, mais n'accordons pas tant de confiance à celle de Leconte de Lisle : elle a nommé l'Olympe par son nom ; en est-elle moins languissante ?

Ceux qui me blâmeront de parler ainsi librement ne savent peut-être pas lire et aimer comme je le fais et UEpée d'Angantyr, et le Cœur de Hialmar, et les Hurleurs, et le Manchy, et Djihan-Ara, et même Nurmahal, si hérissée pourtant de « Çaïs », de « Lall-Bibi » et de « djungles du Pendj-Ab »,

Donc, en dépit de mes scrupules, je tiens Leconte de Lisle pour un vrai, noble et fier poète. M. Charles Maurras l'a jugé, à plusieurs reprises, avec une grande rigueur. Ne croyez pas que je le désapprouve. Platon dit qu'Orphée, sur le point de reprendre Eurydice chez les Ombres, a manqué de courage comme un musicien qu'il était. C'est mon cas. Maurras regarde de plus haut, et sa belle dévotion pour l'art d'un Racine et d'un La Fontaine le rend cruel. Et puis, sur la terre, un jugement ne vaut que par celui qui le porte, et notre ami vaut beaucoup. Il a la science avec la passion du beau, la fougue avec la juste mesure.

... Je ne suis jamais allé chez Leconte de Lisle, j'aime peu les visites. Quant à nos promenades, elles cessèrent après la publication de mes Cantilènes et mes juvéniles luttes d'alors. Plus lard, le vieux poète parla du Pèlerin passionné sans indulgence. Je ripostai et je le regrette aujourd'hui. En somme ces petits conilits ne prêtent qu'a rire, et l'on sait comment Leconte de Lisle traita, dans sa verte jeunesse, et Lamartine et Musset. Je ne dis pas cela pour me comparer à lui ; je ne me compare à personne.

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