FRAGMENT
Sous le clair soleil, les statues sont charmantes dans les jardins ; mais comme elles touchent, désolées, sous la neige ! A vrai dire, je les préfère pendant l'extrême automne ; alors le vent fait tourbillonner les feuilles d'or, ces belles feuilles mortes dont j'ai tant de fois empli avec amour les paumes de mes mains.
Maudits soient les musées 1
Quelle folie !... Il faut adorer les musées, il faut respirer délicieusement leur haleine funèbre.
Connaissez-vous le musée de l'Acropole d'Athènes ? C'est un tombeau.
Il y a un an, — après vingt ans d'absence, — je revins là au milieu des débris du Parthénon, en face de la mer de Phalère.
170 ESQUISSES ET SOUVEMUS
J'ai vu la baie de Naples pleine de lumières, de molles vapeurs, de chansons. Virgile s'y plaisait.
Phalère, c'est V Iliade ; le mont Hymette regarde Phalère.
Il y a un an, j'étais là, dans l'Acropole d'Athènes. Il pleuvait doucement sur les marbres brisés, sur les fleurettes poussées aux fentes des ruines.
En contre-bas du Parthénon, une pauvre maison s'élève. C'est le Musée. Il faut descendre quelques marches grossières...
Idoles féminines, je vous revois toujours, un secret sourire sur vos belles bouches. Je revois vos yeux, vos cheveux, massés sur votre front, répandus sur vos seins. Comme votre main gauche relève harmonieusement le chiton ionien, comme toute votre parure vous sied !
Idoles que vous aviez de charme par cet aprèsmidi voilé, cependant que l'eau du ciel résonnait goutte à goutte sur le toit de tuiles i
0 jeune homme, qui portes sur tes épaules un veau, en te voyant je t'avais pris pour Hermès, le messager rapide, mais l'excellent M. Castriote, frère de Madame Schliemann et conservateur du musée, m'apprit que tu n'étais que Kombos, fils de Paies. Tu ne m'en es pas moins cher.
Lecteur, as-tu réfléchi sur le fond essentiel de
la sculpture et sur ses rapports avec les autres arts ? Te demandes-tu comment Winckelmann a été amené à commettre certaines erreurs ? Sais-tu quels sont les écueils évités par les peintres et les statuaires grecs, lesquels cherchaient avant tout à réaliser la beauté absolue? Te réjouis-tu du sort de ce Pauson qui vécut dans le mépris et dans l'extrême pauvreté à cause de son goût trivial?...
0 lecteur, tu connais la plus célèbre des Dianes de Falguière ; tu en possèdes peut-être un plâtre sur ta cheminée. Crois-tu que l'artiste est impie, qui osa représenter la déesse toute nue ? M. Louis Ménard, l'ennemi des philosophes, l'affirme.
J'aime et je respecte M. Ménard ; c'est un septuagénaire plein de verve, il est redoutable. Artémis sans voiles l'offusque seulement, mais les divinités grecques sous des noms latins le font souffrir tout à fait.
Il me fit l'honneur de lire un de mes poèmes intitulé Proserpine cueillant des violettes.
— Monsieur, me dit-il, Proserpine n'a jamais cueilli des violettes.
— Hélas ! répondis-je, c'était peut-être d'autres fleurs.
— Proserpine, reprit-il, n'a jamais cueilli ni violettes, ni aucune espèce de fleurs ; vous avez confondu avec Koré.
Tu ne l'ignores point, lecteur, ^^?^, est un des noms de cette divinité souterraine. Fort bien, mais la première fois que j'aurai le plaisir de rencontrer M. Ménard, je lui dirai :
— Cher maître, il est vrai que Proserpine n'a jamais cueilli des fleurs ; mais Koré non plus, puisque c'est Pherréphatta. M. Alexandre Desrousseaux, qui sait le grec et qui vient de traduire les odes de Bacchylide, m'assure que du temps de Solon, qui est un temps vénérable, les Athéniens nommaient ainsi la fille de Déméter. Pherréphatta ! Pherréphatta ! cher monsieur Ménard.
AUTRE FRAGJVIENT
Denis Diderot, le philosophe, comme il s'intitulait ! Faut-il l'admirer, faut-il en être dégoûté? Fautil l'aimer, faut-il le haïr? Il est la fougue débraillée, ébouriffée : il est le cri animal de la passion. N'estil point un délicat balourd, un tempérament trivial assaisonné des plus fines épices du sentiment ?
Je conseille aux jeunes gens qui veulent écrire aujourd'hui de cultiver Diderot, surtout celui des Lettres à jy"" Voland. Mais qu'ils s'arment, pendant la lecture, de circonspection, et môme de répugnance : qu'ils relisent entre temps les Provinciales, la Relation sur le Quiétisme, ou quelque bonne page de Voltaire. De cette façon, le style de Diderot leur sera profitable ; car, — c'est son Neveu de Rameau ([ui nous l'alHrme : — « On tire parti de la mauvaise compagnie comme du libertinage ; on est
dédommagé de la perte de son innocence par celle de ses préjugés ».
Un style toujours pur nous est interdit. Je commence à prendre gaiement ce malheur. Distinguons, hélas ! — comme l'a dit quelqu'un, — les temps, les lieux et les personnes.
J'ai entendu quelquefois traiter Voltaire de méchant homme, et Diderot de cœur généreux. Je crois bien que le premier se faisait volontiers un peu scélérat, et que le second était fort sincère en se disant : douXy facile^ indulgent, trop peut-être...
Lecteur, ils ont sans doute commis des fautes tous les deux ; et là-dessus je me rappelle certaines paroles de Socrate dans le Second Hlppias, dialogue attribué à Platon, et qui probablement est de lui, malgré l'opinion de nombreux commentateurs. « Il me paraît, dit Socrate, que ceux qui font des fautes en quoi que ce soit avec dessein de les faire, sont meilleurs que ceux qui les font sans le vouloir. »
Je pense ainsi, lecteur ; mais ne suis-je pas également de l'humeur que le même Socrate confesse à la iin du débat en ces mots : « Je ne suis jamais constamment d'un pareil avis. »