‹ Esquisses et SouvenirsChapitre 21 sur 51 · PROPOS DU MATIN · texte numérisé non relu

PROPOS DU MATIN

Si vous habitez mon quartier, allez fumer un cigare, au lever du jour, sur le pont du chemin de fer, en face de la rue Giordano-Bruno. Mais vous n'aimez peut-être les cigares qu'après dîner.

... Une maison basse, aux contrevents rouge brique. Sur l'huis est peinte une belle botte couleur azur. Admirons-la et faisons-nous y ressemeler.

... Franchissons la barrière. C'est la route de Chàtillon plantée d'acacias et bordée de buvettes et de potagers.

Aube d'un été chaud, je ne te compare pour la douceur qu'aux après-midi de fine pluie.

Sous mes pas, des moineaux prennent leur vol ; ils font maintenant tio-tio dans les branches.

L'étrange bric-à-brac en plein air ! Que d'usure sur ces tapis, sur ces suspensions ! Que d'objets divers et de rebut !

Un énorme chien garde tout cela. H est orangé avec du brun sur l'échiné et au bout des pattes ; il a de longues et remuantes oreilles. Il me jette un regard pesant ; je crois qu'il va aboyer, mais il secoue à peine les moucherons qui l'agacent et se couche le museau dans la poussière.

Un enfant mène cinq vaches ; il y en a deux qui sont rousses et les autres blanc et noir. Devant, marche un bouc suivi de deux petites chèvres tout à fait bas-relief : derrière, un chien campagnard saute en tirant la langue par l'ouverture d'une gueule sarcastique.

Je m'arrête devant l'entreprise d'un horticulteur. Il se vante, sur l'enseigne, d'avoir la spécialité des bouquets à la main. Il faut le croire, car j'admire là, entre deux rangs de solides poiriers, un beau remous de fleurs multicolores.

A la grille d'un jardin une vigne grimpe. Elle est pâle, mais pleine d'audace, et ses grappes aboutiront.

Yoici une autre vigne. En vérité, elle est plus forte et plus souple que la première. Non, toi, je ne t'aime point ; lu t'appuies trop sur ce mur.

Sur une porte en treillis de bois, une sorte de caisse toute coiffée de pétunias et de géraniums : violets, blancs, rouges, piolés.

0 choux-fleurs ! qu'elles sont réconfortantes à contempler, vos larges feuilles vertes 1

Beau laurier-rose, comme tes bouquets battent la mesure du vent !

Un grand tournesol se penche sur une haie où roucoulent des colombes.

... Des cloches sonnent, des cloches rustiques. Mon esprit revole en Quercy, dans les ombreux vallons, tristement...

Enfant, j'ai rêvé sous les cyprès qui ombragent, par delà l'Ilissos mélodieux, les cendres de mes ancêtres...

Après vingt-cinq ans je me souviens encore de ces tombes que le flot céruléen baigne presque aux environs de Gênes...

A Wiesbaden, sur la colline, le cimetière russe est si doux que l'on pardonne à la vie...

Pauvres croix de paysans, c'est pour vous que j'ai écrit ceci :

Dans le jeune et frais cimetière Je suis assis sur une pierre ; Aux arbres s'apaise le bruit Des oiseaux, car voici la nuit.

Sans vous envier ni vous plaindre, Je regarde le jour s'éteindre Sur les tertres de croix semés, 0 pâles morts, oCi vous dormez.

... J'ai vu le cimetière de Montmartre du haut du

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pont Caulaincourt. J'étaisjeune, j'allais à des rendezvous d'amour et je méprisais les morts.

... Il y a dans le cimetière de Montrouge un chat blanc chassieux, six vernis du Japon bien groupés, une margelle de puits. Il y a un très vieux tombeau que l'épais lierre qui le couvre a rendu anonyme. Il y a d'autres tombeaux plus jeunes et en nomljre suifisant, certes. Il y a des arbustes et des fleurs.

Quittons, quittons les cimetières ! Je suis dégoûté de la Mort. On ne peut pas compter sur elle.

STEPHANE MALLARME

Déjà c'est l'Automne, et clans ce tiède aprèsmidi, et pendant ce soir frais, et lorsque le jour vaporeux blanchit la ligne horizontale.

0 tendre Automne ! tu erres à présent sur les boulevards et devant les théâtres, mais je t'aime surtout palpitant aux lumières des boutiques.

C'est parmi les souvenirs de l'un de mes automnes, le plus charmant peut-être, que je retrouve l'image du poète Stéphane Mallarmé, qui vient de mourir.

J'habitais à cette époque, là-bas, un logis encore tout embaumé d'un amour qu'un départ soudain avait brisé. Je passais les nuits sous la lampe paUadienne à composer les poèmes de mon premier recueil : les Syrtes. Je n'eus jamais par la suite autant de plaisir àrimer. Lorsque je me sentais fatigué,

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je sortais, et j'allais au hasard, en macferlane fashionable, et ganté de blanc, cherchant à rassembler mes chimères.

J'étais lié depuis un an avec Paul Verlaine, qui venait de rentrer en France.

Vous l'avez tous connu truand et boiteux ; il marchait alors d'un pas ferme, redressant sa haute taille avec la mine d'un professeur bougon et facétieux. 11 était en effet professeur d'anglais dans une institution religieuse. , 11 ne portait aucunement le feutre à la manière des enfants perdus, de ses dernières années, mais un beau chapeau de soie, de forme londonienne et solennelle.

Après cela, je vous avouerai qu'il aimait quand même à prendre des petits verres chez les mastroquets de sa rue de la Roquette, et que j'en prenais aussi, tout en prêtant l'oreille aux fines anecdotes littéraires qu'il me racontait et aux belles strophes de Jadis et Naguère encore iné-^ dites, qu'il me récitait avec un art plein de nuances.

Un soir, Verlaine me parla de son vieux camarade Mallarmé et me récita le Tombeau d- Edgar Poe. Je désirai vivement d'être présenté à l'auteur de ces vers sublimes, mais Verlaine avait perdu de vue son ami, et quant à moi, j'étais ce que je suis encore, nonchalant et oublieux.

Je n'allai voir Stéphane Mallarmé que l'année suivante.

Louis Le Cardonnel, un charmant poète qui est maintenant curé de campagne, en Provence, je crois, s'était chargé de me conduire chez le Maître. Nous y fûmes par un soir d'octobre de 1883, et nous eûmes la chance de le trouver seul : sa noble dialectique me ravit tout de suite.

Cette maison de la rue de Rome me frappa dès la porte d'entrée, dès l'escalier.. Elle n'est cependant qu'une vulgaire maison moderne, mais je pense, et ne riez pas, f[ue la fréquentation constante du poète l'avait imprégnée de charme.

Il y avait dans Mallarmé un faune certes; je lui trouvai certain jour tout le geste et la grâce d'un tailleur pour dames idéal. N'avait-il point rédigé un étrange journal de modes, non pour le gain, mais par amour de cet art ? 11 savait rendre par sa parole animée les maillots d'actrices un sujet digne de Platon.

Stéphane Mallarmé, ce métaphysicien, cet abstracteur qui connut la Beauté dans son aspect, je dirai invisible, faisait en même temps sourdre, par le sortilège qui était en lui, de tous les petits riens épars dans la vie contemporaine, une claire source de plaisirs esthétiques.

J'ai revu souvent Mallarmé depuis ma première visite.

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Je l'ai revu à ses réceptions hebdomadaires dans un cercle de sots, de garçons de lettres qui le raillaient en demandant le cordon, et de trois ou quatre vrais artistes qui l'estimaient, sachant pourquoi.

Je Tai revu seul, et j'ai pu m'en faire une idée inexprimable.

Je possède plusieurs lettres de Mallarmé ; je cherche sans les trouver toutes : mes paperasses sont brouillées comme mon àme.

Voici cependant ce qu'il m'écrivait à l'apparition du Pèlerin passionné :

Paris, S janvier tS9l.

Mon cher ami ^ "*

La page, oii s'évapore, en quelle rareté de voix et du coloris, votre mélodie écrite, me paraît vierge, autour de mots, même les modernes, qui qardent un air que vous ayez été le seul à les proférer, et n est-ce avant tout le charme que celte allure, pour le Vers, d'étranger, toujours, en vrai terroir! Vous excellez ainsi. Et pour la première fois, il me semble, donnez à penser qu'appartient séculairement et comme son patrimoine libre de toute daté et de tout lieu, à la corporation des

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poêles, lin langage à eux propice, et perpétuel. Tout cela est neuf, exact, suggestif, me retient, et, voyez, enchante de tous cotes ; fen suis heureux, cher Moréas, vous remercie de ce Pèlerin passionnées dis à bientôt /?owr vous en parler.

Votre main

STÉPHANE MALLARMÉ

Lorsque je publiai Eriphijle, il y avait déjà longtemps que je m'étais éloigné de Mallarmé. J'ai la chance et le malheur de brusquer et mes idées et mes façons et tout mon être.

Ecoutez cette pénétrante appréciation de mon poème :

Paris, il novembro 189 A.

La malice du destin selon lequel je n ai mis la main qu'en rentrant, ici, les derniers jours, sur Eriphyle espérée impatiemment, mon cher Moréas, vaudrait qu'on se la dît ou qu'on se rencontrât ; mais je tiens les beaux vers et, pardon, remercie tard. Au fond, vous trichez avec les siècles, mais j'adore cela qui est, peut-être, l'acte principal du poète : vous projetez à un futur inappréciable mais certain, avec le caractère de perpétuité pris alors.

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dès écrits qui sourdent maintenant d'une vie neuve spirituetle ; et quoi de plus enchantant que ce mélange et d'ingénuité et de vétusté — à travers votre maîtrise ?

Toujours votre

STÉPHANE MALLARMÉ

Avez-vous remarqué ce passage de la première lettre : qiC appartient séciilairement et comme son patrimoine libre de toute date et de tout lieu, à la corporation des poètes, tin langage à eux propre et perpétuel ? Et cet autre de la seconde ; Au fond, vous trichez avec les siècles, mais j'adore cela qui est, peut-être, V acte principal du poète ?

Méditez-les : ils ne s'appliquent point à mes vers, qui sont imparfaits, mais la compréhension de toute vraie poésie les réclame.

Ne dites pas, je vous prie, sur un ton conciliant : — Oui, oui, Mallarmé... 11 y a ses premières poésies de l'époque parnassienne...

Aimez, si vous voulez, cet air de sa seconde manière presque :

SAIMK

A la fenêtre recelant Le santal vieux qui se dédore De sa viole étincelant Jadis avec flûte ou mandore,

Est la Sainte pâle, étalant Le livre vieux qui se déplie Bu. Magnificat ruisselant Jadis selon vêpre ou complie :

A ce vitrage d'ostensoir Que frôle une harpe par l'Ange Formé avec son vol du soir Pour la délicate phalange

Du doigt, que, sans le vieux santal Ni le vieux livre, elle balance Sur le plumage instrumental.

Musicienne du silence.

N'oublions pas la surfine églogue de l'Après-midi dhin faune, mais...

aimons, aimons et honorons, avec Verlaine, « d'une sorte d'horreur panique »

LE TOMBEAU d'eDGAR POE

Tel qu'en Lui-même enfin l'éternité le change.

Le Poète suscite avec un glaive nu

Son siècle épouvanté de n'avoir pas connu

Que la mort triomphait dans cette voix étrange I

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Eux, comme un vil sursaut d'hydre oyaiit jadis l'Ange Donner un sens trop pur aux mots de la tribu, Proclamèrent très haut le sortilège bu Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange.

Du sol et de la nue hostiles, ô grief I

Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief

Dont la tombe de Poe éblouissante s'orne,

Calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur, Que ce granit du moins montre à jamais sa borne Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur.

Je ne rouvrirai point les livres de Mallarmé. Qu'ils dorment dans la poussière et dans mon amour avec les Destinées, avec les Fleurs du Mal, avec les Poèmes barbares, avec tout Verlaine.

... Lorsque j'ai commencé ces notes, le ciel était couvert, et maintenant le soleil brille sur les fleurs.

0 ciel couvert ! tu es clair pour mon àme, llamme affreuse qui brûle sans répit.

J'avais ouvert à l'orage ma fenêtre ; il m'a déçu comme le reste.

Me décevoir? Vous voulez rire! Ya-t-il quelqu'un ou chose au monde d'une telle importance ?

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