NOVEMBRE
Le ciel est beau, cet après-midi, malgré les cheminées d'usines, ce ciel de novembre glacé comme un gant.
11 fait chaud dans ma chambre. En face, là-bas, chez mon voisin Thorticulteur, les fleurs se couvrent de paille.
0 chères fleurs ! la Mort nous épie, vous et moi.
Pauvre Mort ! nous saurons encore devant elle prétendre en belle tête, comme dit La Rochefoucauld.
Je me lie tout de suite avec le premier venu, et il n'y a peut-être personne dont la familiarité ne me dégoûte.
Je suis bien malade, je vous assure, laissez-moi crever en paix...
Quelqu'un qui ne vaut plus rien m'a oft'ensé.
l88 ESQUISSES ET SOUVEMRS
Le malheur n'est pas fait pour les chiens. Celui qui m'a offensé n'a plus sa ligure depuis longtemps.
O infortuné ! si, tel quel, il était pourtant luimême I
Que voulez-vous chercher dans une méchante parole, dans une mauvaise action ?
Oui, j'y songe, la voix de cet homme monte et descend avec douceur. Il y a des âmes qui sont pleines de dévouement — pour une borne.
Mon cœur est affreux : il fait passer par le creuset ceux qui m'approchent...
La nuit tombe, rsovembre, ô automne ! je t'ai toujours aimé, et mon printemps ne fut qu'un autre toimême, plus alerte, mais aussi pale.
Je te cherche, ô Novembre! huit ans en arrière.
La Mort est une ombre gonflée de vanité. Elle ne me rendra jamais service : elle sait que je la connais trop bien.
La Mort est une sotte sans à-propos : elle aurait dû me prendre pendant que je croyais encore en elle.
Petite personne, ô Mort î tu te venges de moi : tu as laissé vivre ceux qui pouvaient être mon plus beau souvenir.
... C'est une nuit de novembre que j'ai songea cette Enone an clair visage^ dernier chant d'amour. Comme j'allais et venais, — il m'en souvient, — à
grands pas, devant ma table de travail ! J'ai fumé pendant des heures ; le tabac est mon ami, mais il n'avait rien voulu me dicter, cette fois, avant l'aube.
0 tendre lueur lointaine I confidente de mon cœur expirant, tu n'as point quitté mes yeux. Alors, seule par ma bouche, la Muse, Hlle de Jupiter, se plaignait sur la lyre.
... Hier encore, sur moi, les fleurs fanées desguirlandes, c'était une grâce de plus, et les feuilles mortes que je foulais étaient toutes dorées.
0 Syrinx ! ouvrage d'un dieu, maudit est celui qui te traverse d'un souffle mèlc de sang.
Fuyez-moi, Muses immortelles, et vous, Charités à la parole modérée, et toi, protectrice de ma cité, blonde Athéné, qui naquis d'un coup de hache, et toi, sa voisine, nymphe thébaine, Mélia au fuseau d'or l
Voici un apologue pour moi, et peut-être pour vous :
Il y avait jadis un vieillard du nom de Protée, sorte de pasteur qui menait sur le rivage marin les phoques du dieu Neptune. Ce Protée possédait l'art, comme qui dirait, de lire dans la main. Mais il était pitoyable aux hommes, et pour se soustraire à leur imprudente curiosité, il savait prendre toutes les formes qui se voient sur la terre. Ainsi, lorsque quelqu'un insistait trop alin qu'il lui prédit l'avenir,.
IQO ESQUISSES ET SOUVENinS
il se faisait tout àcoup lion, par exemple, ou serpent, ou terrible sanglier ; puis encore onde limpide et arbre au beau feuillage.
Le fameux Ménélas, qui n'était point sage, l'ayant surpris, le pressait pour être renseigné sur ses amis et sur lui-même.
« Ménélas, lui dit Protée, pourquoi me faire ces questions ? Quelle est cette fureur de connaître ? Je ne crois pas que tu restes longtemps sans larmes, lorsque lu auras tout appris. »