‹ Esquisses et SouvenirsChapitre 23 sur 51 · FUMÉE · texte numérisé non relu

FUMÉE

Je passe l'hiver sur le rivage sublime où, jeune garçon, j'attrapais, dans les trous d'eau, les crevettes par la barbe. Je me nourris de poisson, je bois de ce petit vin blanc qui sent la résine.

Il y a autour de moi des pêcheurs, vieux et pauvres, pareils à ceux de Théocrite, couchant comme eux, dans des cabanes tressées, contre leur barque, parmi les filets, les appâts, les nasses. Sans doute ils rêvent aussi d'une pêche dorée. Dois-je frayer avec eux? A quoi bon? Autant vaudrait un six-à-septà r « American Bar ». Et puis, môme un tête-à-tête avec l'écume de l'onde, c'est trop communicalif.

Pourtant, j'aime à descendre sur la plage, lorsque les premiers feux du matin colorent par intervalles l'horizon gris. A mon approche, les mouettes posées sur les fucus s'envolent, en battant des ailes,

en poussant leur plainte si chère à mon cœur...

J'ai des livres et un carnet pour tracer des vers.

Mes amis de Paris m'écrivent : leur conversation m'excédait, leurs lettres me sont douces : elles m'amusent...

J'ai connu l'horreur sacrée de la forêt profonde ; j'ai suivi ces vieilles femmes dont la peau semble une écorce, glissant entre les futaies en quête de bois mort. Mais, ô vaste mer! quelles sont mes pensées, lorsque, au déclin du jour, je porte, solitaire, mon pas trébuchant, là-bas, là-bas, sur les rochers ras dont tu as fait, par un lent travail, une carapace monstrueuse !

Hélas! Hélas! Pitho, Admète, lanthe, Electre, Doris, Primo, belle Uranie : Hippo, Clymène, Rhodia,Callirhoé, Zeuxo,Ciytie, Idia,Pasitlioé,Ple\aure, Galaxaure, aimable Dioné ; Mélobosis, Thoé, Polydore, séduisante Cercéis, Plouto aux grands yeux, Perséis, lanira, et Acaste et Xanthé ; Pétrée qui charmes les cœurs, Ménestho, Europe, Métis, Eurynome, Telesto au voile couleur de safran, Chryséis, Asie, sage Calypso ; Eudore, Tyché, Amphirhoé, et toi nymphe Slyx, la première parmi tes sœurs, et vous les autres, (illes de l'Océan, race brillante et divine, je vous aimais avec tendresse, mais je suis, pour parler votre langue, âj-î/.opo;. Maintenant je

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m'accommode à peine de ce Dieu caché dont parle le philosophe de Locres.

... La maison que j'habite au bord du torrent qui rit naître Sophocle est blanche et nette malgré sescontrevents vermoulus. Nous sommes au mois de mai, et dans mon petit jardin, entre deux oliviers, un grand mûrier, un peu de vigne et une margelle de puits, de belles roses fleurissent.

Le cri des petits oiseaux salue mon réveil, et je m'endors au chant du rossignol, qui se plaît toujours dans cette conlrée :

Sous l'ombrage divin et dans le lierre sombre Se plaisent à chanter les rossignols en nombre.

L'après-midi, quand la lourde chaleur qui égaie les cigales assoupit l'air, je ne dédaigne point le cabaret. Là, sous un platane, accoudé sur un table grossière, je me rafraîchis avec cette espèce d'absinthe blanche qui nous vient de Thessalie, et mon imagination ose franchir le seuil redouté des déesses Euménides :

Vous que cache aux mortels ce bois silencieux, Euménides, ô sœurs ! la crainte de nos yeux, Du repos que j'attends justes dispensatrices. Ici m'arrête enfin, sous de meilleurs auspices. Apollon dont je lire un malheur qui n'a pas Dès mes plus jeunes ans abandonné mes pas.

... Ce janvier est rude. Notre bourg, au bas d'un noir plateau des Cévennes, est sous les frimas.

Dans l'unique rue les passants sont rares ; au bout, devant la vieille église accroupie, le calvaire étire ses bras sur le ciel morne.

Il y a de la paille devant les portes. Il y a un bon feu de branches dans la cuisine.

Une joie nous éveille à l'arrivée de la diligence. Des sabots sonnent un peu sur la neige durcie.

Pendant les repas je m'attarde avec grand plaisir à chaque plat, à chaque verre de vin. Celui-ci est jeune, mais nous avons une brave eau-de-vie vénérable qui m'aide à fumer.

... Je suis retourné à Munich. Le miracle d'Eson s'est renouvelé pour moi : voyez ! dans la rue, comme jadis, l'admiration des femmes hésite entre la couleur de mes cheveux et la petitesse de mon pied.

Ce soir je vais au théâtre : j'entendrai chanter Siegfried.

... Je suis à Bologne, j'ai seize ans. Tous mes compliments à la tour Garisenda qui se penche avec noblesse, mais comme je lui préfère les jeunes filles qui, le soir, m'arrêtent dans la rue pour me vendre ides bouquets de jacinthes.

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... Je suis, à Florence, aux Cascines, en phaéton.

Regardez passer cette noble Dame ! Elle est belle et hardie comme une héroïne de ser Giovanni Boccaccio.

Savez-vous que si l'on me trouve cette nuit, à sa porte, percé de coups, je ne l'aurai pas volé?

... Je suis sur la frontière d'Autriche. J'ai mal dormi en chemin de fer ; j'ai le teint flétri et je n'ose pas me montrer àM'"®X..., à qui j'ai fait la cour toute une journée et que je quitte sans espoir de la retrouver.

Je suis en Espagne ; peut-être au Maroc...

Allons, allons, je m'enferme toute une année dans mon Petit-Montrouge. Notre belle cathédrale romane est pour moi le bout du monde.

Par ma fenêtre je regarde les saisons se succéder sur les plates-bandes de mon voisin l'horticulteur.

Avril me plaît à la porte d'Orléans ; il est plein d'entrain.

Pendant l'été, sur la route de Châtillon, le réveil du jour m'est fort agréable avec ses bruits de roues, ses envols d'oiseaux dans les haies vives.

Par un couchant d automne, je fume volontiers un

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cigare en face des fortilications, assis sur un banc, les pieds dans les feuilles mortes.

... Enlin le vent se lève qui va semer la neige. Du café bien fort, de quoi passer du cigare à la pipe et de la pipe à la cigarette, un grand brasier de coke, et c'est tout ce qu'il faut pour écrire des bêtises toute une nuit...

Je suis mort. Mais non, cela c'est trop beau, ou ce n'est rien.

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