LES SAISONS
Hier, le blanc clair de lune allongeait de belles ombres veloutées devant ma fenêtre, contre les haies que le printemps fera reverdir...
J'aime rinver, mais celui de la fileuse auprès de l'àtre, l'antique vieillard au manteau de frimas.
C'est un hiver à faux nez qui nous quitte. Une nuit pourtant, la neige ouata la vaste et déserte avenue que remontait au pas le liacre qui me ramenait à mon lointain logis. Je m'enfonçai dans un coin du véhicule, j'allumai un cigare, et, les yeux mi clos, je me laissai pénétrer jusques au fond du cœur par ce froid silence du sol et de l'air.
... Où sont les neiges de mon premier hiver d& Paris ? Qu'elles avaient de charme I Qu'elles étaient légères sous mes pas et riantes à mes yeux sur le clocher de Saint-Nicolas du Chardonnet, ou dans le
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jardin de Cluny sur la pierre des Monstres et des Saintes!...
A Ileidelberg, sur les belles rives du Neckar, la neige me murmurait : Atleniion, mon ami! lorsque je rentrais, fort tard, un peu titubant, à ma maison sise au pied de la colline...
En 1881, la veille de INoël, j'arrivai à T..., village de la Forôt-Noire. Le Danube qui y prend ses sources était sous la glace. A travers la neige amoncelée, une diligence me conduisit à l'unique hôtel du village, qui se trouve assez éloigné de la gare du chemin de fer. J'entrai dans une salle aux boiseries enfumées, où ronflait un vaste poêle. Je soupai d'un morceau d'oie rôtie et d'un pot de miel; puis je montai me coucher, ayant recommandé au garçon de me réveiller pour le premier train qui allait passer en Suisse. Quelques heures après, j'entendis frapper à la porte de ma chambre. J'ouvre ; j'aperçois mon garçon coiffé d'un bonnet et tenant une lanterne au bout d'une corde. Je lui demande, dans mon mauvais allemand, s'il a fait atteler; il me répond que non et que nous ferions la route à pied. Comme le jour était encore loin, je me recouche, disant que j'attendrai le second train. Lorsque, le malin, j'ouvris les yeux, un beau soleil de décembre jaunissait une petite place devant l'hôtel. Il y avait au milieu de cette place une fontaine où pendaient des glaçons;
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il y avait la diligence avec ses deux chevaux qui fumaient et heurtaient du sabot la neige jonchée de paille.
C'était une jolie peinture, et je la retrouverais volontiers dans ma mémoire, sans le Diable qui, juste à cette époque, commença à turlupiner mes nerfs.
... Que la neige était brillante, le jour où j'ai mangé, devant le lac de Zurich, un gros poisson à la sauce mayonnaise !...
J'aimais autrefois à composer des poèmes, par un temps de neige, bercé sur un rocking-chair, devant un bon feu !
... Vous détestez sans doute le brouillard; c'est que vous ne l'avez point vu flotter sur le lac des Quatre-Cantons et qu'il ne vous a pas caché aux yeux de votre maîtresse pendant que vous embrassiez sa petite sœur...
Trop longtemps je me suis moqué de la belle saison. A présent je la regrette : je n'attends plus rien d'eUe.
Tu reviendras, joli mois de Mai ; tu feras refleurir les plates-bandes dans les jardins de Chàtillon. Eh bien ! ne te gêne pas !
... C'était aux premiers jours d'avril. J'allais, làbas, à L..., entre le Quercy et la Gascogne. Mon cœur ne pesait pas une once ; je regardais sans re-
gret, par la portière du Magon, la tour tle Montlhéry disparaître dans les feux du couchant. Ali 1 me disais-je, le Diable est bien attrapé I
A la gare de C..., mon hôte m'attendait avec son char à bancs, et son valet de ferme. Le Diable immobilisait les traits de cet homme ! Cependant mon hôte m'avait dit : c'est un fidèle serviteur.
La voiture roula sur la route, entre des haies vives des rangs de peupliers, des champs de fèves, des vignobles. Nous approchions d'un domaine assez coquet, tout clair, tout net, avec une allée bien sablée. Est-ce là? fis-je. — Non, répondit mon hôte sans lever les yeux... Un peu plus loin nous nous arrêtâmes. C'est ici, fit mon hôte. Je vis une pauvre maison autour de laquelle il y avait une grande détresse. Alors je compris que tout à l'heure le Diable avait altéré la voix de mon ami en lui inspirant la fausse honte.
Sur le seuil, nous fumes salués par la femme du valet qui m'avait déplu. Je la regardai : Oh ! pensaisje, nous sommes en pleine diablerie !
En eiïet, le Diable était là dans tous les coins. Pour le combattre, je me mis à pécher à la ligne dans le ruisseau voisin et à relire les tragédies de de Racine ; mais il cria avec la voix aigre des pintades et fit du bruit dans le grenier sous la forme d'une douzaine de rats et de trois ou quatre fouines.
Un voyage que nous entreprîmes vers ce temps, mon hôte et moi, déconcerta singulièrement le Diable, car nous changions trop souvent de place et nous mangions de très bon appétit. Néanmoins, un certain soir, dans la bourgade de S..., que baigne l'Aveyron impétueux, le Diable pensa circonvenir une canne que j'affectionnais, dans le dessein de me faire assommer les passants. Mais j'avais bu, après diner du brou de noix fortement mélangé d'armagnac, et je me moquai de lui, car je voyais tout à l'envers...
En somme, cette fois-là, le Diable avait fait pauvre figure. Malheureusement je retournai à L... l'année suivante, et le Diable eut son tour. Les domestiques nous quittèrent avec insolence, le puits se tarit, le vin tourna dans les bouteilles ; il arriva des accidents de voiture. Le goujon ne mordait plus, et la divine harmonie de Racine me paraissait insipide. Quant aux pintades elles criaient à rendre sourd et pondaient en cachette. Les rats grimpèrent sur nos lits.
Je me sauvai de L..., maigre et découragé. Hélas! Le Diable voulut que mon hôte vînt habiter Paris, où il en fit son jouet, tellement qu'il me le rendit insupportable.
... O Diable! j'ignorais encore ton existence et ta malice, lorsque, par un splendide été je promenais
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ma jeunesse, là-bas, clans la riante vallée, sous les hauts platanes qui bordent le gave écumeux.
Jours charmants et vulgaires, vous eûtes vos mélancolies ! Mais je ne veux garder de votre passage que les sons de violons, les belles courses sur les monts remplis d'ombre, et le sourire d'une femme blonde avec le rire du mendiant idiot et le goût des conlitures de carotte...
L'année dernière, au mois de juillet, j"ai voulu mener le Diable aux champs. Je comptais sur les vaches tachetées, sur l'angélus de la campagne.
Je partis.
Je vis Berny, Antony, Orsay qui parle à mon cœur, Lozère aux blanches maisons où grimpent des sarments couverts d'une pâle verdure.
A Dampierre j'admirai le tronc vénérable et pelé d'un arbre. Il y a, tout à côté, un étroit sentier que bordent des murs tapissés de lierre épais. A cette heure que le soleil était haut, l'ombre végétale enfonçait le sentier mystérieusement. J'y pénètre, et bientôt, je reconnais — ô destin! — qu'il finit en impasse. Mais un peu plus loin, sur la façade d'une maison, un fort rosier étend ses bras inombrables tout chargés de blanches roses au cœur de feu : le mur est sordide et plein de crevasses, mais le rosier ne s'en soucie point...
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A Saint-Remy-lez-CIievreuse, je déjeunai sous des berceaux en fleurs, au son des cloches d'alentour. La nuit, je couchai dans une chambre dont la fenêtre s'ouvrait sur le plus doux paysage. Quand je m'éveillai, on ferrait dans la cour un cheval, et le poulailler faisait un beau vacarme.
J'eusse aimé vivre dans cette chambre ; mais le Diable me ramena à Paris le jour même.
... Quand le Diable y serait ! il faut que je passe l'automne prochain dans un vallon silencieux, parmi les feuilles mortes. Mais je suis las de l'automne...
Le Diable des occultistes est catalogué.
Mon Dial)le n'est pas une divinité dans la manière de ces vieilles Euménides qui faisaient : hon ! hon l hon ! hon ! et se prenaient aux sérieux.
Mon Diable est un simple mauvais plaisant : voilà sa force !
Mais, mon pauvre Diable :
Qu'importe à la rose superbe
Le vent qui l'effeuille sur l'herbe ; |
Qu'importe à laigle élincelant
Le plomb qui l'abat tout sanglant !
Qu'importe aux accents de ma lyre
Le plus injurieux délire.
Et qu'importe à ma vie encor
D'avoir si mal pris sou essor !
Doucement! il importe beaucoup^