LA ROUTE
Je marche sous les feux de l'été que de fortes rangées d'arbres ont peine à briser.
Je prends mon plaisir dans la vue de la plaine si claire étendue, d'un chien gambadant, de quelque âne qui broute à côté dans un champ.
Mais c'est trop près de Paris !...
Sons des cloches, paix bucolique, Coucous qui chantiez ce beau soir, Lorsque je vins mélancolique Au bord de l'Aveyron m'asseoir ;
Matin levant, pas de la porte Où s'assied un vieillard rasé, Libre fumée agile et forte.
Honneur du foyer embrasé ;
0 graves vaches accroupies
Qui songiez aux rayons couchants,
Brebis laineuses, vol de pies.
Blanc et noir sur le vert des champs ;
Sombre causse plein de genièvres Où, dans l'orage et dans le vent, J'admirai le meneur de chèvres Debout dans son manteau mouvant ;
Et toi, forêt qui me sus faire Oublier la Parque et les maux Au bruissement du mystère Qui tombait de tes longs rameaux ;
Adieu vous tous, ombre et lumière, Souffles, fantômes que j'aimais :
Roses de la saison dernière, Vous ne me reviendrez jamais !
Chaux, brique, tuile, ardoise, paille, odeur de fumier, de corne briîlée, coup de marteau de la maréclialerie : je rencontre les premières maisons du village de X...
Je dîne devant la porte d'une auberge.
Sur la route, des enfants courent, montés sur des écbasses, en soulevant la poussière. Un petit chien blanc taché de brun les poursuit en aboyant, puis il revient sur ses pas, lève la patte et pisse contre les caisses de fusains.
L'ombre remuée des arbres fait miroiter le soleil sur le sol.
J'entends sonner les colliers de trois chevaux attelés à un bazar ambulant. Ce sont des bétes solides, aux oreilles gantées de coutil.
Mais voici le dos de deux jeunes filles, attablées devant moi avec leur père, dont je n'ai rien à dire, et leur mère qui est jeune encore, grasse et lourde.
Ce sont des dos pointus, fourrés de robes à carreaux criards, que ceux de mes voisines.
Aristote dit, je crois, que les meilleures tragédies roulent sur des sujets empruntés à l'histoire d'un petit nombre de familles, comme par exemple sur Alcméon, OEdipe, Oresle ou Thyeste et Télèphe.
Voyez pourtant : notre Henry Becque aurait sans doute formé avec la Parque obscure de cette famille de bourgeois une forte tragédie en prose.
Je me souviens d'avoir vu un portrait de Becque jeune. Il est cambré, il a les bras croisés sur sa poitrine ; sous une courte moustache, ses lèvres pincent ; son regard, bien lancé, délie, quoi? l'objectif.
Homme de talent, cher Henry Becque, pauvre lutteur, les photographies et les propres figures de ceux qui, sans lutte comme sans mérite, l'emportent dans ce monde, sont autrement faites !
On a beaucoup écrit sur le talent de Becque. Le travail que M. Paul Souday fit publier là-dessus môle l'utile au doux.
La vie a trahi Henry Becque ; je crains que la mort ne se moque de lui.
On se représente bien Homère aveugle et sans toit. Dante pouvait se permettre le bannissement et
l'enfer de la rancune. Je goûte assez le naufrage de Camoëns, la disgrâce de Racine et les savates du vieux Corneille. Je n'eusse point vu d'inconvénient à la hart de Villon, pas plus que je n'en vois à la guillotine d'André Chénier. Le Tasse même supporte sa démence et sa prison.
Mais comment voulez-vous que la postérité compense suffisamment les torts des contemporains envers un auteur de drames bourgeois, fùt-il celui des Corbeaux ?
... J'ai rencontré naguère un romancier, le plus admirable qui soit. Voilà dix ans qu'il vit loin de nos bassesses, dans la retraite de la foret. J'ai regardé ses yeux et j'y ai démêlé trop d'extase pour le croire sans inquiétude.
Hélas ! mon cher monsieur, fallait-il que vous vous retirassiez du monde pour écrire des romans?...
0 fille de la maison, pâle demoiselle ! voici le prix de mon dîner. Adieu.
... Les branchages des tilleuls centenaires forment voûte, et dans l'avenue large et courte, l'ombre y est complète.
C'est une bien digne ombre, non pas joueuse comme celle des jeunes taillis.
2l4 ESQUISSES ET SOUVENIRS
Quant à l'ombre que font les peupliers, je la compare volontiers à une trop belle femme, Didon ou Nausicaa.
A droite, à gauche de l'avenue, aux deux bouts, le jour éclate et brûle, probablement.
Si la vie était de faire les cent pas à l'ombre et de se moquer de la canicule !,..
Je m'en vais en sifflant, cette chanson d'autrefois, par exemple :
Son mari en devint jaloux, Qui la battait trois fois par jour.
(Cheminez, fillettes.
Cheminez toujours).
Qui la battait trois fois par jour.
— Ami, pourquoi me battez-vous?
(Cheminez, fillettes.
Cheminez toujours.)
— Ami, pourquoi me battez-vous ?
Ne couchai-je pas avec vous?
(Cheminez, fillettes, Cheminez toujours.)
Ne couchai-je pas avec vous.
Et le jour avec mes amours?
(Cheminez, fillettes,
Cheminez toujours.)
FEUILLETS 2l5
Il y a dans ma vie deux matinées, un peu pluvieuses, comme je les aime.
L'une, c'était à Aunay, surnommé également la YalIée-aux-Loups :
Je me tenais à la fenêtre d'une salle basse devant un vieux mur de clôture, crevassé, couronné de lierre.
Quelle adorable moisissure j'aspirai là !
L'autre matinée, c'était à Antony, dans un jardin nouvellement planté :
Je me balançais sur une escarpolette.
Elle allait de travers.
Il y a dans ma vie bien d'autres matinées ; il y a bien d'autres souvenirs plus lointains, plus beaux et plus tristes :
Je vous revois toujours, immobiles cyprès,
Dans la lumière dure.
Découpés sur l'azur, au bord des flots, auprès
D'une blanche clôture.
Je garde aussi les morts ! elle a votre couleur,
Mon àme, sombre abime, Mais je m'élance hors la Parque et le malheur,
Pareil à votre cime.
... Un témoin des derniers jours de Becque m'en a conté la tragique histoire, dans la pénombre d'une très antique allée de marronniers, près d'un étang morne et peut-être pestilentiel.