TÉTHYS
Quand j'étais petit enfant, j'aimais à courir le long des rivages. J étais habile à surprendre les crabes dans les trous des rochers.
Chaque jour je nageais à une grande distance des terres : tel le dur xiphias, aussi dangereux qu'une épée, fend l'onde amcre qui s'amoncelle en forme de voiîte.
Mais j'ignorais encore quel amour pour l'Océan je renfermais en moi.
L'absence et les Muses me l'apprirent plus tard.
Byron s'écrie :
« Je t'ai toujours aimé, Océan! »
Et c'était devant la mer Tyrrhénienne.
J'eusse aimé la mer partout : là où le Septentrion la glace^ là où les Tropiques la font bouillonner.
Les voiles colorées des tartanes s'inclinent doucement sur la pâle étendue de cette mer Adriatique
298 KSQVISSES ET SOt'VEMRS
OÙ Ion pèche, dit-on, les turbots les plus admirés.
La mer qui entoure la verte Corcyre est charmante ; elle est molle et tendre comme cette Parthénope qui berça les rêves de Virgile. Elle n'est pas tout à fait grecque.
Les deux mers de Corinthe le sont. — Mais l'Attique est encore loin.
A Eleusis, à Salamine, près de Mègare aux blanches maisons, c'est le ciel attique, presque le ciel d'Athènes, qui donne sa couleur aux flots de la mer. — 31ais je cherche la mer de Phalère.
Tout un côté de la mer de Phalère est déshonoré par la Mode. Pourquoi m'en soucier ? Mon cœur emportera dans la tombe intacte la noble image que je m'en suis formée. — J'eusse aime la mer partout ; mais c'est là que je l'aime.
Tétliys qui m'as vu naître, ô Méditerranée !
Quinze fois le Taureau nous ramena l'année.
Depuis que, par ton zèle exilé de ton sein,
Ton aimable couleur à mes yeux fut ravie.
Certes, mon àrae est forte et brave est mon dessein,
Et rapide est mon soc dans la trace suivie ;
Et jà ma bouche a su entonner l'aquilon
Avecque l'Euménis, dans l'airain d'Apollon.
Car, enfant, j'ai mâché d'une fureur avide,
Le rameau pénéan, de tes embruns humide.
Mais du fils d'Oilée ou d'Hector la Vcileur
Un instant elle fault ; et parfois mon courage
(Toujours la pique au poing 1) médite la douceur
Que je m'accoude un soir pleurant sur ton rivage,
Tandis que sur tes Ilots où Diane a versé
La stérile lueur de son flambeau glacé,
Le cri de l'alcyon ne cesse de s'accroître..."
Ainsi je chantais à Paris, me souvenant de la mer natale, par une belle nuit d'avril. Comme on le voit au second vers, il y avait quinze ans que j'étais, éloigné d'elle.
Je voudrais chanter un jour comment j'ai revu la Méditerranée en 1894. Ce ne fut point sur les côtes de la Grèce, mais dans les Pyrénées-Orientales, làbas, près de la frontière d'Espagne.
Je voyageais à travers le Rouergue et le Quercy avec l'ami qui est la moitié de mon âme. Nous avions visité des bourgs enserrés au fond de détroits montagneux, des hameaux suspendus sur des précipices. Penne et Bruniquel nous étaient apparus debout encore sur leurs rochers. Nous avions vu la lune éclatante se mirer dans l'Aveyron rapide ; la tempête nous avait surpris sur le causse morne où pousse le noir genévrier. Nous avions rêvé sous le vert lumineux. des chênes de la Grésigne.
Mais je désirais revoir la Méditerranée, et nous partîmes vers les Pyrénées-Orientales. Je me sou-
3CMD ESQUISSES ET SOUVEMBS
viens qu'au sortir de Narbonne nous traversâmes des étangs salés : ils frémissaient sous le vent, mais je n'ai pas reconnu l'antique voix de Téthys.
Enfin, comme la nuit tombait, nous arrivâmesdans le petit port de***. Je courus purifier mes mains dans les ondes : ainsi fit Télémaque avant d'adresser sa prière à Minerve, qui lui répondit sous la figure et avec la voix de Mentor.
Une barque était là, échouée sur le rivage. Nous nôus assîmes sur sa carène humide d'algues.
La lune brillait, l'embrun nous mouillait le visage. Tout à coup je sentis des larmes abondantes couler le long de mes joues pour se mêler à mes pi«ds avec l'écume de la mer.
GOLONE
Je foule le sol sacré de Colone qui t'a vu naître, ô Sophocle !
« ...Là, le rossignol mélodieux ^qui s'y plaît) chante dans de frais vallons, hantant le lierre vineux et la dure feuillée aux mille fruits, à l'abri du
LE VOYAGE DE GUÈCE 3oi
soleil et du vent, ffue Dionysos le forcené aime à parcourir avec les déesses, ses nourrices.
Là, sous la rosée céleste, sans cesse s'ouvrent, couronnes antiques et divines, et le narcisse qui a de belles grappes et le safran qui ressemble à l'or du matin. Les flots du Céphise, errants et sans sommeil, sont prompts à féconder cette terre au large sein, que les Muses et Aphrodite ne haïssent point.
Sur cette terre croît un arbre qui vient de luimême... c'est l'olivier au feuillage azuré... »
C'est ici que le vieillard aveugle, le roi OEdipe, arrêta ses pas errants. Son âme succombait sous de nombreux malheurs, il avait fait un chemin long pour un homme de son âge. Il s'assit sur une pierre non polie pareille, sans doute, à celle que j'aperçois tout près sous les arbres, au bord du Céphise) dans un lieu auguste, rude, occupé par les terribles déesses, fdles de la Terre et de la Nuit, les déesses Euménides.
Des vieillards, habitants de l'Attique, lui parlèrent ainsi :
« Hélas, hélas ! serais-tu né avec des yeux aveugles, ô malheureux surchargé de jours? Mais autant que je le puis, tu n'aggraveras point ta destinée. Arrête, arrête, sans pénétrer dans ce bois herbeux plein de silence ! Evite l'endroit où l'eau et le
3o2 ESQUISSES ET SOUVENIRS
miel se mêlent dans une coupe; va-t-en, étranger inlortuné... Quoi! l'espace retient mes paroles ?...- Entends-tu, ô fugitif accablé de peines ? Si tu dois répondre quelque chose, fais-le lorsque tu seras hors de ces lieux oi^i l'on ne marche point ; mais auparavant tais-toi ! »
« 0 ma tille, où la pensée doit-elle se fixer 1 » soupirait OEdipe.
a 0 père, appliquons-nous à suivre l'usage et la nécessité, » répondait la belle Antigone.
Se peut-il faire, hélas ! qu'un lit incestueux Ait pu jamais produire enfant si vertueux?
chante d'elle Robert Garnier, le vieux tragique, miracle de mauvais goût et de verve sublime.
Muses, filles du ciel ; brunes Charités, Euphrosyne, Thalie, riante Aglaé ; toi, Apollon à la lyre, d'or : si je vous ai dès l'enfance fidèlement servis, répandez sur mes yeux une puissance qui me fasse voir (car il n'a pas cessé d'être debout dans ces lieux) le sanctuaire ombragé de lauriers des sœurs Euménides.
O 31 uses, ô Charités, ô Apollon, rendez mon ouïe plus subtile que celle de la taupe souterraine, afin que je puisse entendre (car. elles sonnent toujours.
sur ces rives dans l'éther qui frémit) les paroles du Messager :
« ...La voix de quelqu'un l'appelle tout à coup^ de façon à faire dresser les cheveux tout droits de peur à nous tous qui sommes épouvantés. Car c'est un dieu qui l'appelle souvent et diversement : 0 toi, OEdipe, pourquoi différer ? depuis longtemps déjà tu tardes !... »