‹ Esquisses et SouvenirsChapitre 4 sur 51 · ROMANTIQUES · texte numérisé non relu

ROMANTIQUES

çon de jeter de la poudre aux yeux, en sHllusionnant eux-mêmes. Ils se donnaient innocemment le vertige qu'ils voulaient faire éprouver aux autres ; cela leur constituait une sorte de sincérité bizarre, qui les soutenait dans leur rôle et agissait sur le public. Car, véritablement, en pareille occurence, il serait peu commode de mener jusqu'au bout une tromperie à froid.

M. Lasserre range l'Emphase romantique à part. « Elle consiste, — nous dit-il, — dans un désordre de la pensée elle-même. Du moins, l'abus de moyens verbaux procède-t-il chez les romantiques d'une exaltation vraiment ressentie. C'est cette exaltation qui est emphatique par rapport à la petitesse ou l'indignité des objets auxquels elle s'attache et qu'elle revêt d'une importance ou d'une sublimité menteuse. L'esprit romantique a une irrépressible tendance à s'émerveiller, s'extasier, s'indigner, s'épouvanter, qui regarde peu à la qualité des occasions, et d'où il tire, sur tout propos, une inépuisable disponibilité de pathétique. »

Cet émerveillement perpétuel, si bien observé chez les romantiques par M. Lasserre, me fait songer au Rat de la Fontaine. Comme ce jeune rat, de jDeu de cervelle, nos romantiques découvrent le Caucase devant la moindre taupinée.

Et l'on peut faire fond de leur élonnement. N'avez-

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VOUS point remarqué, que dans Hernaniy les personnages ne cessent d'être surpris, durant cinq actes, de leur qualité d'Espagnols ''.

Il m'arrive quelquefois de voir répéter de jeunes acteurs qui vont en tournée. S'ils répètent un drame de Victor Hugo, l'élément absurde saute aux yeux tout de suite et repousse dans l'ombre des beautés réelles. ÎS^'en cherchons point la raison dans l'inexpérience des acteurs, simplement. La cape est devenue oripeau, le panache est défraîchi !

Mais la vraie tragédie classique se dresse toujours d'aplomb en dépit du temps.

Sa noble architecture la soutient ; elle n'a pas de ces ornements disparates qui se détachent et ne sont plus que poussière.

Chez Corneille, chez Racine, si la psychologie est sérieuse, l'art ne l'est pas moins. Les vers de ces deux poètes sont fortement construits, et même ils riment par des sons où la convenance n'empêche point l'éclat. Quant à la splendeur des rimes romantiques, c'est un quiproquo.

Ne parle-t-on point, à propos de nos classiques, de lieux communs et d'expressions toutes faites \ En cela, on leur oppose les Grecs. iMais les Grecs avaient aussi leurs formules, sans lesquelles le poète perdrait son temps à la recherche de futilités. Et les poncifs romantiques abondent !

ROMAINTIQUES 1 5

Nous pouvons égaler hardiment l'auteur &' Horace et l'auteur d'Athalie aux grands Athéniens. Et si Sophocle se complète de quelques nuances, il advient que le peu qui manque à Corneille et à Racine les rapproche de lui, plus que ne le fait le trop qui charge, — Shakespeare par exemple.

Le Romantisme n'a pas soufflé son miasme sur ses conceptions théâtrales seulement. Il en a saturé les esprits et les cœurs. Nos mœurs, les vertus et les vices, tous les sentiments, bons ou mauvais, portent aujourd'hui le masque exagéré du Mélodrame.

Pour la littérature, il me semble qu'elle avait déjà souffert à maintes reprises, bien qu'à des degrés moindres, d'une semblable folie. Notamment sous Louis XIII, avec certains poètes que Gautier appelait des grotesques, tout en les exaltant.

Mais un Théophile de Viau n'a pas l'importance d'un Hugo. On reconnaît chez Hugo tous les instincts et les façons du méchant auteur, et il est, quand môme, un homme doué prodigieusement, une manière de chanteur inspiré.

Serait-ce point là le signe fatal d'une époque?

L'aventure des Romantiques, qui prétendirent re-

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médier à l'afTadissement du classicisme à sou déclin, me rappelle une phrase que j'ai lue, je ne sais plus où. La voici :

— C'est souvent à l'aide d'une amélioration spécieuse que l'on détériore.

LES RATURES DE CHATEAUBRIArsD

Le vieux Balzac et ses contemporains, Vaugelas, Ablancourt, Coeffeteau, étayèrent la langue et lui permirent le nombre et la cadence.

Saint-Simon avait plusieurs styles : un pour ses lettres, qui est encore du xvi* siècle, un autre, de son temps mais à côté, pour ses Mémoires ; puis un troisième, où il s'essaie à l'ampleur, celui de son ouvrage sur les rois.

La manière du cardinal de Retz est un lazzi en figure.

La Rochefoucauld fut le Salluste de la Fronde.

Pascal a le langage de toutes les passions. Il ne lui a manqué que d'avoir gardé les chevaux à la porte d'un théâtre, comme Shakespeare.

Fénélon est fluide, et Bossuet comme une grande chute d'eau.

La Bruyère était un marqueteur avec des lubies. Il s'extasiait sur les vieux rondeaux du père de maître Clément.

Boileau-Despréaux dessine au trait.

Ilomèl-e ni Sophocle ne montent pas plus haut

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que le style rimé de La Fontaine ou de Racine, poètes qui remportent encore sur plus d'un, lorsfjue par hasard ils écrivent en prose.

Voltaire et Montesquieu pétillent dans une langue qui s'éteint déjà.

A l'heure où Chateaubriand prit la plume, que trouva-t-il pour nourrir ses dons magnifiques ? A peine le pseudo-classicisme de son ami Fontanes.

A la fin, Chateaubriand se découvre sa vraie nature originale ; mais elle était mêlée comme le poil de Polyphème.

M. Antoine Albalat eut la chance de pouvoir feuilleter un manuscrit des Mémoires d'ouh-e-ioinhè, que l'éditeur Champion possède en ce moment. C'est une copie revue par Chateaubriand qui l"a corrigée de sa propre main.

M. Albalat fatigua sans relâche à déchifTrer les ratures et les refontes ; il lui fallut un zèle brCilant et obstiné pour parvenir à se reconnaître sous l'encre des larges bandes et des lignes coupant en travers.

Le manuscrit Champion ne contient que la dernière partie des Mémoires. Ainsi, pour le comnien-

cernent de l'ouvrage, si l'on veut se rendre compte de son état primitif, il faut rechercher une publication faite il y a quelque trente ans. Cette publication a son histoire.

Pendant les dernières années de sa vie. Chateaubriand ne cessa de remanier. 11 effaçait et récrivait furieusement ; puis, chez M""^ Récamier, il lisait ces nouveautés à ses vieux admirateurs. Ceux-ci, fort anxieux, écoutaient le vieillard en hochant la tête.

Lenormant pensait :

— 11 va gâter tout par ses repeints.

Lenormant et M""" Récamier, peu rassurée à son tour, complotèrent de remédier à la ruine des Mémoires cT outre-tombe.

Us obtinrent de Chateaubriand la permission de recopier en partie l'ancien texte, celui de 182G. C'est ce texte que la publication dont j'ai parlé nous a rendu.

Jetons un coup d'œil sur les tourments du grand prosateur.

Chateaubriand avait écrit :

« Le Tasse supplia Cintio de brûler la Jérusalem ; ensuite il demanda à rester seul avec son crucifix. »

Et voici comment il corrige :

a a ESQUISSES et souvenirs

« Le Tasse supplia, etc.. ensuite il désira rester seul avec son crucifix. »

Aimez-vous ce désira ? Ne fait-il pas le prétentieux? Avec son air de dire beaucoup, il alourdit. Sans me fâcher, je préfère : « Il demanda à rester seul avec son crucifix. » Va-t-on m'objecter la rencontre des deux«.^ Car, en vérité, nous y avons demanda à.

Théoriquement, un pareil heurt de voyelles doit, être évité ; dans la pratique les meilleurs écrivains; s'en accommodent, selon l'occurrence. Il ne faut pas abuser du « gueuloir « de Flaubert, à tout bout de champ.

Un jour, Des Yveteaux, celui qui se promenait dans son jardin du faubourg Saint-Germain vêtu en berger de d'Urfé, dit à Malherbe :

— ^ C'est une chose désagréable à l'oreille que ces . trois syllabes : ma la pla, qui se trouvent dans votre vers :

Enfin cette beauté m'a la place rendue,

— Et vous, répond Malherbe, vous avez bien mis pa ra bla la fia !

— Moi ! fait Des Yveteaux tout étonné.

— N'avez-vous pas écrit, reprend Malherbe :

Comparable ù la flamme...

Nous allons voir comment Chateaubriand fait du. plaqué avec le terme rare. Et c'est ma foi de beau plaqué.

Hugo et \ignY plaquaient de préférence les sentiments. Gautier chine son style, si j'ose dire.

Mais certains Symbolistes et, aussi, un ou deux Naturalistes, reprirent diversement le procédé de Chateaubriand...

« 31a jeunesse revient à cette heure ; elle ressuscite les jours écoulés, que le temps à réduits à l'état de fantômes. »

Chateaubriand efface état pour le remplacer par inconsistance. Voyons : V inconsistance des fantomes. Cela ne suffit point. 11 faut chercher. 11 cherche et il trouve insiibstance.

a Ma jeunesse revient à cette heure ; elle ressuscite les jours écoulés que le temps a réduits à l'insubstance des fantômes. »

Insuhstaiice... ça n'est pas mal. Insiihstantiel est plus usité.

Chateaubriand avait rencontré, comme tout le monde, une petite lille qui portait une hotte.

« J'ai rencontré — écrit-il — une petite hot' teuse. i>

11 regarde dans une cour par la fenêtre d'un don-jon :

« Le jour, j'avais en perspective les créneaux de

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la courtine opposée, d'où pendaient des scolopendres... »

Pendaient cède la place à végétaient. Pourtant, pendaient peignait bien.

Question d'euphonie ! nous dit M. Albalat : Pendaient, scoloyoewdres.

Je crois plutôt que ce fut pour l'amour du verbe végéter qui surprend, bien qu'il y soit à sa place. Une plante végète, et c'est sa façon de vivre.

Dans certain morceau remanié de fond en comble, il y a d'abord les changements insignifiants. Par exemple, le retour des tempêtes ^our s'approcher la saison des tempêtes ; \e rassemblement des corneilles pour se rassembler les corneilles. Il est vrai que maintenant à ces oiseaux de mauvais présage s'ajoutent les cygnes et les ramiers. Cependant les corneilles seules faisaient peut-être plus grande figure dans ce tableau désolé...

Voici qui est plus important : le plaisir toujours nouveau devient un plaisir indicible. Cet indicible qui n'est qu'un adjectif innocent, puisque chacun dit : joie indicible, plaisir indicible, douleur indicible, est ici employé sournoisement ; et c'est de cette manière qu'il devait plus tard fructifier à tort et à travers. Revenons aux corneilles. Elles allaient simplement se percher sur les grands bois ; elles finissent par choisir les chênes du grand mail et

elles y font leur perchée. Grand mail et perchée sont heureux. 3Iais pourquoi le vent gémit-il non seulement des complaintes, mais encore des lais ? Vous me direz qu'il ne s'agit que de doléances, selon la signification archaïque du mot. N'importe, lai est fade dans le cas. feutrais en pleine possession des sympathies de ma nature est une phrase belle et nette.

Deux ou trois fois, par ces refontes, Chateaubriand donne à M. Albalat l'occasion de faire le procès des verbes auxiliaires. Foin à' être ! Foin d'avoir! M. Albalat a raison puisque nous ne savons plus nous en servir.

Corrections diverses :

Chateaubriand n'avait à sa boutonnière que la petite fleur qu'il avait l'habitude d'y porter. Mais, agacé par ce diable de que, il la porta simplement selon sa coutume.

Vau gelas conseillait d'éviter les répétitions de que, soit pronom relatif, soit conjonction, et il blâmait Malherbe qui en avait tant usé dans sa fameuse lettre à M""" la princesse de Conti. Quelqu'un a répondu à Yaugelas :

— Il est vrai que l'on doit éviter autant que l'on p&ut la trop grande répétition non seulement des que, mais même de toutes les autres particules : je soutiens cependant que lorsqu'elles sont néces-

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saires il n'y a du tout plus de vice à les répéter.

Une femme rêve et Chateaubriand conjecture qu'elle a un rendez- vous pour le soir avec un gros, jeune homme blond qui fume sa pipe. Puis, c'est toujours un gros jeune homme blond mais dont la pipe vient de s'éteindre.

Finale musicale, nous dit M. Albalat.

« A Bamberg, en 1815, le prince de Neufchâtel tomba d'un balcon dans la rue : son maître allait trébucher de plus haut. »

En corrigeant, l'auteur a mis « son maître allait tomber de plus haut. »

Avait-il jugé la répétition de /omèe?- bonne? Serait-ce point afin de ne rien devoir à Boileau, qui a dit, en parlant de Uonsard :

Ce poète orgueilleux trébuché de si haut...

Voici une fort jolie correction :

« J'aurais été heureux de rencontrer Pellico et Manzoni, rayons d'adieu de la gloire italienne. »

Au lieu de : « Derniers rayons de la gloire italienne prête à s'éteindre. » Phrase languissante.

Chateaubriand, dont nous venons de surprendre les secrets, conseillait de tâcher à connaître ceux des bons écrivains du grand siècle. 11 pensait que les ratures de ces maîtres seraient un aiguillon et un guide pour corriger, polir, arrondir les phrases.

André Chénier soupire après les brouillons des

grands poètes, j»o«r voir par combien d'échelons ils ont passé.

A côté de Chateaubriand, M. Albalat analyse dans son livre les procédés de Bossuet, de Pascal, de Fénelon, de Montesquieu, de Rousseau, de Buffon, de quelques poètes, de quatre ou cinq prosateurs modernes.

Il rudoie Stendhal, qui n'aimait pas Chateaubriand et le comparait à un Italien, Don Ruggiero, lequel disait : r Aurore aux doigts de rose. Cette expression est fort belle et sera toujours neuve. Je ne sais pas ce que Don Ruggiero en fait.

Stendhal avait des manies ridicules, mais il n'est pas seulement psychologue, c'est un écrivain. Son style est dans le tour. Et c'est un vrai style, et c'est à lui que Stendhal doit de conserver sa vogue.

M. Albalat est également sévère pour Fénelon. Il dit que les ratures de Télémaque montrent jusqu'à l'évidence en quoi consiste le mauvais style.

Serait-ce possible ?

Les corrections de Bossuet que M. Albalat nous montre m'ont fort intéressé.

Bossuet note plusieurs mots avec l'intention de choisir à la fin ceux qui lui seront le plus convenables. Et il le fera sans cet artifice inconscient qui nous gâte aujourd'hui.

Puis, s'il évite les répétitions, je dirai que c'est

à bon compte. On peut mettre en parallèle, pour le don du grand style, Chateaubriand et Bossuet. Mais celui-ci en avait l'emploi naturel dans ses travaux d'orateur, tandis (|ue l'autre n'a fait que proser merveilleusement de l'épopée et jusque dans ses Mémoires.

11 m'arrive d'accompagner mes interprètes, lors qu'ils s'en vont jouer ma tragédie d'Iphigénie Silvain et Albert Lambert, M'^^Tessandier, M'"' Dud lay, M'"" Louise Silvain, M'^° Roch ont déjà fait ap plaudir mon ouvrage à Orange, à Paris, à Athènes à Champ! ieu, à Bordeaux, à Arles, à Bagnères-de Luchon. à Bruxelles, à Liège, à Aix-les-Bains, chez les Ethiopiens et chez les colons d'Algérie.

Je leur dois bien des impressions pittoresques, et j'aime à me remémorer tous ces spectacles.

Je revois le stade d'Athènes, éclatant de marbre pentélique, baigné d'azur et de douce lumière. Champlicu, aux vestiges romains, hante aussi ma pensée, avec sa lisière de bois profonds découpés à l'horizon tendre du beau pays de Valois. Puis, la scène improvisée, là-bas sur un tertre, contre les remparts d'Alger, m'apparait encore, sereine dans le bleu du ciel, malgré le vent du large qui soufflait et renversait les pots de lauriers-rose...

Quel imprévu pendant ces tournées dramatiques, et quel entrain aussi, en dépit de la fatigue !

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On va on vient, on ne fait halte que pour repartir aussitôt.

C'est le train qui siffle ; vite, il faut grimper, dans l'aube grise ou parmi les ombres de la nuit. On s'accoude à la portière : des prés, des fleuves, des crêtes, des vallées, des trous noirs, des feux défilent.

C'est le paquebot qui roule ; ou jacasse en bas sous les lampes, on court sur le pont pour voir le jour se lever, le crépuscule s'étendre sur les flots. Enfin, voici la rade, le môle! Quels sont les visages qui vont vous sourire ?...

Je me souviens de guimbardes montant une côte aux claquements de fouets, d'un repas sous les arbres, d'un retour à pied à travers champs, à l'heure où Vesper s'allume. Je me souviens d'une course nocturne par les rues d'une ville inconnue, à la recherche d'un gîte ; — d'un machiniste nègre, qui baragouinait dans les corridors mal éclairés d'un petit théâtre. Je me souviens de ceci et de cela, et j'avais plaisir à m'arrèter à des riens.

...Sans doute les comédiens voyagent aujourd'hui bien confortablement ; et toutefois Thespis ou Scarron s'y reconnaîtraient peut-être. D'ailleurs, jadis môme, les troupes cossues ne se privaient de rien pendant leurs pérégrinations ; et Dassoucy, l'empereur du Burlesque, qui rencontra Molière et les Bé-

sa

jart en Avignon, fut traité par eux de façon à pouvoir dire :

Qu'en cette douce compagnie

Que je repaissois d'harmonie,

Au milieu de sept ou huit plats,

Exempt de soin et d'embarras,

Je passois doucement la vie.

Jamais plus gueux ne fut plus gras ;

Et quoy qu'on chante, et quoy qu'on die

De ces beaux Messieurs des Etats

Qui tous les jours ont six ducats,

La Musique et la Comédie,

A cette table bien garnie,

Parmi les plus frians muscats,

C'est moy qui soufflois la rostie,

Et qui beuvais plus d'ypocras .

Les Muses aux vertes guirlandes se réveillèrent un jour parmi les ruines du Théâtre gallo-romain de Champlieu. Un comité, qui mêlait de beaux noms à la science et au monde officiel avait d'organisé là une fête dramatique.

On y joua le Cyclope d'Euripide, modernisé avec une jolie verve par M. Alfred Poizat, et VIphigénie que le tragique athénien m'a inspirée.

Je voudrais conter quelques menus détails de la répétition générale et de la représentation, où le plaisant et le pittoresque ne manquèrent point.

Nous avions jugé nécessaire de répéter, la veille de la représentation, sur le théâtre même ; et nous arrivâmes à Champlieu, sous un blanc soleil qui brûlait la campagne à perte de vue.

Tout de suite un rustre amena l'àne sur lequel Silène doit se montrer au milieu de son cortège de satyres. L'animal était d'une belle taille, vif et capable, sans doute, de détacher une ruade en secouant son cavalier. Mais Coquelin cadet est plus brave que le demi-dieu biberon qu'il allait personnifier, et nous le vîmes, avec admiration, enfourcher le baudet d'un saut rapide, jambe deçà, jambe delà !

On se mitàdéclamer : l'acoustique élait excellente. Cependant, Phébus, haut dans le ciel, lançait des traits impitoyables ; et les ouvriers, qui travaillaient encore aux échafaudages, tapaient à rendre sourd. Nous tombâmes d'accord qu'il ne fallait pas se fatiguer inutilement. La mise en scène était à peu près réglée. Nous revînmes donc à Paris.

Pendant cette répétition interrompue, une charmante surprise séduisit nos yeux. Tout à coup une ribambelle depaysans, composée surtout de femmes, envahit le théâtre en courant. Ce fut sous le soleil

un éclat de couleurs digue de tenter le pinceau d'un peintre.

... Le lendemain matin, nous nous retrouvâmes à la gare du Nord. Les employés n'avaient pour nous que des sourires.

Installés dans un wagon-salon, nous voyageons fort commodément, et nous arrivons à Orrouy de bonne humeur.

Dans la cour, toute pavoisée, de la gare, de magnifiques chars à bancs nous attendaient pour nous conduire à Champlieu.

Un brouhaha ; on se précipite, on prend place. Les postillons font claquer leurs fouets ; et en avant sur la route montante...

Aune courte distance du théâtre, un restaurateur parisien avait dressé des tables en pleine forêt de Compiègne, et, à l'heure du déjeuner, une nombreuse compagnie vint s'asseoir sous les grands arbres, dans la lumière tamisée et la douce fraîcheur.

L'on buvait et l'on mangeait sur les nappes semées de pétales de roses. Ce n'étaient que rires et propos aimables, et personne ne se fâchait contre les photographes qui surgissaient armés de leurs appareils.

... Lorsque je pénétrai dans le théâtre, les gradins étaient entièrement couvertsde spectateurs. Et quelle jolie peinture faisaient sous le soleil les toilettes claires des dames et les ombrelles diaprées !...

Xotre retour prit une teinte de Roman Comique. Nous nous étions attardés, et comme les chars à bancs qui devaient nous ramener à Orrouy ne venaient point, nous décidâmes d'aller à leur rencontre. Nous marchions à travers champs ; le soir tombait et vesper brillait déjà. L'un chantonnait, un autre contait des bourdes ; une jolie choreute se roula délicieusement dans les blés.

Enfin nous rejoignîmes les voitures qui descendirent la côte, dans l'ombre et le silence...

Compiègne et tout ce beau pays du Valois me rappellent un livre de Robert-Louis Stevenson. Ce sont des notes de voyage, où l'auteur laisse aller son humour. Mais il trouve moyen de fondre cette particularité anglaise avec le caractère tout français des sites qu'il traverse. C'est une manière doucement savoureuse, et sans nulle àcreté.

Stevenson arrive à Compiègne au déclin du jour, et il admire le beau profil de la ville se doublant dans la rivière que le couchant dore. Des gens sont sur le quai ; les uns pèchent, d'autres regardent simplement couler l'eau.

Au delà du pont, un régiment défile tambour battant, et Stevenson note sur son carnet :

« ... Les soldats français ne payent pas de mine à la parade ;en marche ils sont gais, alertes, pleins

de bonne volonté, comme une troupe de chasseurs de renards. »

II avait rencontré une jeune anglaise en pension en France. Cette nà.ss aimait à parler des soldats de son pays : et elle le faisait si fièrement et avec une telle émotion, que la voix lui manquait à la fin, et elle fondait en larmes. Stevenson jugeait que cette demoiselle méritait d'épouser un héroïque général, et que, même, elle aurait pu prétendre à une statue.

C'est ainsi que Stevenson badine à demi.

L'Hôtel de Ville deCompiègne avec ses tourelles, ses gargouilles et ses fantaisies architecturales, attirait Stevenson. Il ne se lassait pas de contempler, sur la façade du monument, le bon roi Louis XII qui s'y dresse, dans un grand panneau carré, à cheval, la main sur la hanche et la tête orgueilleuse.

La fameuse horloge donnait aussi du plaisir à Stevenson qui en fit une description détaillée.

... Le voyageur quitta Compiègne de fort bon matin, à l'heure où personnene se trouvait dans les rues, sauf les gens qui nettoyaient les escaliers. Cependant, sur l'Hôtel de Ville, les cavaliers de l'Horloge étaient déjà en grande toilette.

Les cavaliers de l'Horloge ne furent pas seuls à voir partir le voyageur. Il rencontra des laveuses matinales, qui plongeaient leurs bras dans l'eau, gaiement et sans craindre le froid...

Aimable Stevenson, tes gentilles lavandières je les connais aussi ! Je les ai rencontrées plus d'une fois, pendant mescourses sur les bords suburbains. Elles battaient le linge et levaient la tête pour sourire.

Un premier soir à Alger, dans la pénombre, lorsque le printemps souffle, tiède et rafraîchi tour à tour, est une vision légère qui mêle l'Orient à l'Occident.

Quels blancs fantômes glissent entre les passants en veston, et comme les longs voiles delà Mauresque palpitent à la même brise qui fait frissonner la plume à chapeau de la dame de France.

Les tramways vont et viennent et toute cette foule variée à souhait s'engouffre sous les arcades de la belle rue qui rappelle la rue d'Antibes à Cannes et qui n'en demeure pas moins marquée de sa grâce africaine.

Les palmiers du square montent drus et éclatent à la lumière du gaz comme au soleil.

Si vous voulez faire quelques pas, vous entendrez soupirer la mer nourrice de fameux corsaires.

Là-haut, le vieux conteur arabe fait merveille ; et vous avez, le même soir, au théâtre en face, l'harmonieux Silvain et sa femme, belle et nerveuse,

qui vous animeront les conceptions de nos grands classiques.

Pendant que vous serez au café à vous rafraîchir, vous formerez interminablement des nuages bleus en fumant des cigarettes bien roulées, que vous tirerez d'un joli petit paquet. Et il n'y a pas à craindre pour votre bourse ni pour votre santé. Car les cigarettes algériennes coûtent peu de chose, et quant au tabac que l'on y met, il n'a rien à voir avec la nicotine.

Vous voici entourés par les marchands de fleurs. Quelle avalanche ! et vous n'avez que le choix. Voyez ces belles roses sur leurs tiges solides. Elles sont tout épanouies, mais l'on peut les secouer, elles ne s'en iront point au vent.

Si vous avez la bonne idée de prendre dans un hôtel près du rivage une chambre très haut et qui donne sur une vaste terrasse, vousnevous plaindrez pas en vous réveillant le matin. Le temps est-il beau et fait-il grand soleil ? Vous pourrez admirer d"un côté le rire innombrable des flots dont parle Eschyle et de l'autre la blanche ascension de la ville étagée. Le ciel est-il couvert et le vent mauvais ? La mer sera encore belle à contempler avec ses bandes brunes, et les nuages amassés sur la Kasbah ne vous déplairont pas tant, à moins que votre

4o ESQUISSES ET SOUVENIRS

tragédie ne doive être jouée ce jour-là sur le Théâtre de plein air... Alors, vous vous consolerez en suivant du haut de votre terrasse l'inclinaison cadencée que les arbres du square marquent sous le vent.

Enfin, l'heure du déjeuner sonnera et vous descendrez l'escalier de la Pêcherie pour manger d'excellents rougets grillés ou de petites langoustes. Et après vous être rassasié, vous n'omettrez point ,en remontant, de visiter la jolie mosquée voisine.

Pour l'après-midi, je connais du côté de Mustapha une auberge qui possède une véranda ouverte où l'on peut passer un quart d'heure à se griser d'air et de lumière, et partir après avoir cueilli une rose sauvage sur un rosier grimpant.

Là-haut, c'est le vieil Alger, la Kasbah, comme on dit.

Des ruelles en escaliers, en voûtes, glissent et se tordent.

Elles sont noires ou inondées de lumière, elles sentent la moisissure et la fleur.

Quelques-unes de ces ruelles s'en vont closes, nues et silencieuses. Le long des autres s'ouvrent ces petites boutiques arabes si agréables avec leur fouillis et leur arc-en-ciel de nuances.

Entre une triperie et l'étal d'un boucher, vous pouvez faire emplette d'un odorant chapelet de fleurs

COMÉDIENS EN VOYAGE Al

d'oranger orné au bout d'un œillet ou d'une rose.

Dans la demi-obscurité ou dans le jour qui crève tout à coup, les passants à burnous, à veste, vont et viennent sans heurt ni confusion : c'est comme un pas de danse grave et harmonieux.

Je ne sais pas si l'apparence de ces Orientaux cache quelque grand mystère. Je suis tenté de les comparer aux chats, lesquels peut-être, malgré les rêveries des littérateurs, ne sont qu'une belle forme souple.

Des portes laissent voir le fond d'une cour à colonnade, blanche avec des faïences bleues. Des femmes sont assises par terre ou couchées sur des gradins bas. Une vieille accroupie prépare le café. Une paix tombe avec les rayons du soleil sur ces corps inertes. Ces femmes sont des prostituées.

On en rencontre à chaque pas, qui se tiennent sur leur seuil, les pieds nus dans des babouches. Leurs yeux sont peints de noir et leur visage miparti rose et pâle. Des pivoines ou de larges bleuets en papier ornent leurs cheveux. Quelquefois c'est une fleur naturelle qui pend vers l'oreille.

Comme j'errais par les détours de la Kasbah,je passai devant la boutique d'un arracheur de dents.

A l'huis, dans un cadre accroché, un assemblage de canines et d'incisives, de grosses et de petites

molaires, toutes bien nettes, formait d'ingénieux dessins en l'honneur de l'art du praticien.

Celui-ci, vieil homme à barbe blanche bien taillée, dormait profondément, par cet après-midi chaud, au fond de sa boutique, sur un divan étroit contre le mur. Le turban sur la tète, il portait des vêtements tout azurés.

J'ai passé une demi-journée en compagnie du peintre Maxime N.. C'est un compatriote de Barrés et de Claude le Lorrain. Il vint à Alger pour soigner un mal de poitrine. Il y est depuis vingt-cinq ans, je^crois, et le voici maintenant robuste de corps et sain de figure, avec sa barbe rude et ces yeux clairs.

Maxime N... s'est formé presque tout seul dans le métier de la peinture, sans rien garder cependant de la tare de l'autodidacte.

Il passe des mois entiers sous la tente, au désert, et il rapporte des toiles où la lumière et les ombres vivent de leur propre vie.

Il y a quelques années, des critiques et des amateurs organisèrent à Paris, avec grand succès, une exposition de l'œuvre de ce peintre curieux.

Sa conversation est soutenue sans emphase. Elle est discrète comme ce ciel d'Alger, lorsqu'il couve du soleil sous un gris délicat.

Il me fit visiter le Jardin d'Essai planté d'arbres

monstrueux et beaux. Puis nous déjeunâmes chez un restaurateur champêtre.

Après le déjeuner, une promenade à pied et en voiture nous permit de goûter le charme ombreux des collines de Mustapha.

Un instant, mon compagnon arrêta les chevaux devant une petite maison d'architecture arabe qu'il possède au bord de la route, sur une déclivité. On a de ce point la plus belle vue sur les bois et sur la mer.

Mustapha, enguirlandé de roses, est blanc, azuré et d un vert attendri. Cela n'a pas la fureur des beaux jardins de Nice ou de Menton ; tout y est plus aérien.

Je ne crois pas que les chemins de fer d'Algérie remportent pour le moment le prix de la course, mais ils sont familiers. Aux nombreux arrêts, vous vous précipitez à la buvette, et comme la soif vous dévore, vous buvez avec plaisir même des choses affreuses. Puis la fatigue de la lenteur est balancée par l'amusement, car on a le loisir de goûter le paysage.

Sous des accacias et des eucalyptus, c'est un repas de Kabyles à l'acoutrement coloré.

Les gorges de Palestre, rocs taillés à pic, regardent couler des torrents boueux.

D'autres monts décrivent leurs lignes, d'autres torrents se courbent dans les vallées, baignant les arbres et les arbrisseaux et l'herbe pâle semée de fleurs jaunes.

Une haie luxuriante de figuiers de Barbarie garde des chaumières silencieuses. A côté, ce sont à profusion des pins, des tamaris et des buissons de lenstiques.

Puis, tout à coup, une plaine aride s'étend, où des bergers arabes s'accroupissent près de leurs petits troupeaux.

Et là-bas, sur les routes, d'autres indigènes, tout blancs, montés sur des ânes, des chevaux ou des chameaux, se dessinent fièrement et passent dans le siroco et dans la poussière soulevée.

La cigogne consacrée à Junon va par les champs ou vole et plane, et le flamant à la couleur de feu hante les bords des lacs salés, qui mettent une nappe verte au pied des montagnes violettes.

Nous arrivâmes à Constantine le soir. J'allai sur la place que bordent deux ou trois cafés mal éclairés. A l'autre bout, des rues s'enfonçaient dans les té-

nôbres. Des passants, des indigènes pour la plupart, circulaient lentement. Ce n'était pas très gai>

Mais le jour Constantine est belle, dressée sur son roc, avec le Rummel qui roule en bas ses eaux dans le gouffre.

Les maisons d'un quartier arabe que j'ai visité sont toutes peintes d'un bleu céleste. Cela fait une vive impression. Et dans cette lumière azurée baignent les bazars et les échoppes oii l'on vend do tout, où l'on fabrique de tout. On y remarque les parfumeurs et les pâtissiers, ceux qui travaillent aux chaudrons et aux tonneaux, les tisseurs de burnous, et les cordonniers attentifs à coudre.

En sortant de ce quartier on traverse des ruelles habituées par des Juifs. Il y a là bon nombre de tailleurs ou brodeurs, et quelques jolies femmes, rousses et coiffées bizarrement d'une manière qui leur est fort seyante.

Constantine ne nous retint pas longtemps. Nous prîmes le chemin de fer jusqu'à Batna, puis des voitures nous menèrent à Timgad, en parcourant quarante kilomètres sur un haut plateau émouvant et nu.

Tout à coup surgit ce qui reste de l'antique Lambèse : son Prietorium et ses arcs. Et la route recommence à se dérouler monotone.

Plus de deux mille Arabes nous reçurent à Tim-

gad, et des chefs nombreux formaient la haie le long du chemin qui conduit aux ruines. Ils se tenaient là en pompe et apparat, ayant l'étendard du prophète déployé, et montés sur leurs bons chevaux piaffants.

Timgad déterrée couvre une assez vaste étendue. Ces arcs, ces temples, ces fùls ne sont point beaux : la matière en est pauvre et l'art incertain. Pourtant, à leur vue, le cœur vous bat dans la poitrine, à cause de la grande ombre de Rome qui plane encore sur eux.

Dans la soirée, le bach-agha Ali-Bey nous lit les honneurs de son chez soi : une magnifique tente parfaitement aménagée. Et bientôt on y pouvait voir des Parisiens couchés sur des tapis et mangeant des pâtes douces et des confitures. Ah-Bey portait avec noblesse sa belle tète bronzée ; et son frère le caïd parlait en souriant, et il me fît songer à Zadig, qui était très sage et très sul)til.

Nous partîmes de bon matin pour retourner à Batna, et nous croisâmes sur la roule plusieurs caravanes. Des cavaliers exécutaient des fantasias brillamment. Mais nous n'avions d'yeux que pour les enfants accrochés aux hautes selles des chameaux. L'un tenait un bélier nouveau-né, l'autre un petit chien, et la plupart des coqs bien crétés et reluisants.

A Tunis, le négoce est toujours la grande affaire comme au temps des Phéniciens, premiers colons de cette ville. L'avenue de France, centre du quartier européen, va droite et large, bordée de riches magasins et de cafés étincelants où l'on boit du citron pressé et de l'absinthe, en causant de quelque beau trafic.

Des tramways, légers et propres, montent et descendent l'avenue. Le jour, le soir, les passants y sont nombreux : Occidentaux à feutres ou à chapeaux de paille, Arabes raides dans leur costume blanc, couples juifs, l'homme un peu courbé, la femme molle et ronde. On vend à Tunis des cartes postales iUustrées représentant des mariages juifs où l'épousée étonne par la précocité de ses mollets. C'est qu'avant son mariage, la jeune fille doit être engraissée méthodiquement par ses parents pendant quarante jours.

Devant les cafés, des colporteurs offrent leur pacotille : écharpes, éventails, coffrets, et d'autres brimborions. Tout cela, dit-on, vient d'Allemagne ou de Lyon. Qu'importe ! la brise africaine a donné un pli à ces écharpes et le soleil qui coule paisiblement sur les terrasses tunisiennes a eu le temps de

poser une caresse sur le bois de ces éventails et de ces coffrets. D'ailleurs, ces colporteurs ne sont point fiers. Ils commencent par demander un prix assez élevé d'un seul objet, et ils finissent par en laisser quatre ou cinq pour la même somme. Le tout avec un sourire.

A Tunis, assis à une table de café, j'ai fumé des cigarettes assez tard dans la nuit. La paix était au ciel et, dans les rues, la vie semblait s'éteindre sans angoisse.

La ville indigène est encore très vivante. C'est un dédale où Ton aime à se perdre à cause des couleurs et des lignes qui frappent les yeux, à cause des bruits inconnus qui bourdonnent à l'oreille.

J'ai parcouru, amusé et bercé, des rues et des ruelles. J'ai marché sous des voûtes qui laissent tomber de distance en distance, une lumière qui fait sur le sol comme une flaque. Je me suis cogné contre des murs en saillie et j'ai demandé en vain leur mystère aux moucharabis, qui sont des grillages en bois, de forme carrée ou ronde, et peints d'un vert foncé.

Çà et là, des minarets roses et des palmiers s'élancent par-dessus les toits.

Et toutes ces rues et ces ruelles sont pleines de blancs burnous et de dalmaliques aux vives couleurs, où se mêlent les voiles secrets des Mauresques.

COMÉDIENS EN VOYAGE l\^

Quant aux échoppes qui se succèdent sans intervalle, comment décrire leur variété et leur pittoresque ? Quels cuisiniers, par Mahom \ et quels mar* chands de beignets !

Aux alentours de la grande mosquée sont les souks, centre d'un commerce important et pépinière d'artisans habiles.

Il y a le souk des selliers qui façonnent avec art le maroquin et le velours enrichis de fdigranes.

Il y a le souk des cordonniers qui font les babouches rouges et jaunes et les patins de bois des Juives.

Les fruits verts, les épices, la viande ont leurs souks.

Il y a le souk de ceux qui mettent en œuvre le cuivre ; le souk des forgerons bruyants qui, pour activer le feu, piétinent une peau de vache.

Les Juifs sont tailleurs et orfèvres.

Les souks des étoffes et des tapis éblouissent de leurs mille couleurs. Celui des parfums sature l'air à la ronde. Quelques gouttes d'une essence précieuse valent une fortune.

... Je suis allé rêver dans un cimetière arabe. C'est un vaste jardin qui s'étend et gagne les flancs d'un coteau.

5o ESQVISSES ET SOIVEMRS

On a cessé d'enterrer depuis longtemps sur les hauteurs du cimetière et les vieilles tombes, cachées sous l'herbe légère et les fleurettes mélancoliques, dorment là dans leur paix séculaire.

Je me suis promené dans les allées et les contreallées, j'ai pris les petites sentes de traverse.

Un silence régnait, qui n'avait rien de pesant ni de désespéré.

Le ciel était gris-bleu, le soleil suave.

Le cimetière était désert, à cette heure de l'aprèsmidi.

Des insectes volaient sur les hautes herbes, entre les figuiers, les poivriers, les mimosas et les buissons d'eucalyptus.

11 y avait partout des tombes très simples, d'une forme harmonieuse, à peine ornées de stèles modestes, avec des inscriptions douces à la vue.

J'ai remarqué que la pierre de ces tombes était creusée au milieu, de façon à conserver l'eau de pluie qui étanchera la soif des oiseaux.

En quittant le cimetière, j'ai traversé un faubourg.

Le soleil à son déclin jetait des rayons amortis sur les murs blancs et sur la poussière du chemin.

Des hommes fumaient, couchés dans les petits cafés maures aux plafonds bas.

Une belle femme pâle et noire, visiblement de sang sicilien, songeait à sa fenêtre.

Un jeune Bédouin, à la taille dégagée, passa sur un cheval blanc, au galop.

Un enfant courait, monté sur un àne bridé de cordes.

Il y avait presse dans la boutique du barbier. Ceux qui attendaient jacassaient, tandis que le patron finissait d'accommoder un client, qui avait son menton dans l'échancrure d'un plat à barbe.

A la porte même de la ville, dans un renfoncement qui était une sorte de niche, j'aperçus un vieil Arabe hroussailleux de poil. Il était assis et taillait des roseaux. 11 façonnait de longues flûtes qu'il peinturlurait de je ne sais quelle substance rouge. Il en avait, accrochée^'au mur, toute une rangée déjà prête.

... La veille de mon départ de Tunis, je suis retourné à la ville indigène avec mon ami le poète Jules B..., fixé là-bas depuis plusieurs années.

Ce fut pendant la nuit, heure qui convient à ces vieux quartiers, car, alors, avec les ombres du ciel et les lumières que la terre allume, de tout ce qu'on y rencontre, les choses et les êtres, une signification se dégage qui occupe l'esprit.

Nous avions commencé notre promenade par les voies les plus larges et les mieux éclairées, pleines d'animation, entre les boutiques et les cafés.

C'étaient encore les mêmes burnous et les mêmes

dalmatiques avec quelques voiles de passantes tardives. Cependant, une nouvelle nuance morale, que le jour avait cachée, s'ajoutait de moment en moment.

Peu à peu nous nous écartâmes du centre. Nous prîmes des rues à côté, où les murs se rapprochaient, où la lumière devenait faible. Puis, ce furent des ruelles qui se brisaient dans leur étendue et des passages sous des voûtes closes. Enfin, un vertige de tourner nous saisit et nous nous mîmes à marcher très vite, en suivant d'autres ruelles de plus en plus à angle, et très noires, et qui, souvent, ne menaient à aucune issue. Alors nous retournions sur nos pas et le môme jeu recommençait. Nous étions égarés, malgré la connaissance que mon ami avait des lieux. Nous errions dans la solitude et dans la demi-obscurité. Par moment, c'étaient des échappées de lumière et des sons de tambour môles à des chants nasillards. Nous nous trouvions dans le voisinage d'une maison mal famée et nous ne tardions point à passer devant une de ces portes qui laissent voir des femmes outrageusement peintes, aux cheveux plaqués sur leurs tempes cerclées de métal, et vêtues de robes vertes ou rouges. Puis, l'ombre, le silence et la solitude régnaient de nouveau. De temps à autre, un indigène qui rasait les murs s'arrêtait pour nous examiner avec curiosité et peut-être avec haine. Et

les groupes d'ivrognes que nous croisions n'étaient pas non plus rassurants. Là, aux heures nocturnes, les Arabes, lorsqu'ils ont bu, ne manquent point, par hasard, de méditer un mauvais coup contre l'étranger pour le voler ou simplement pour lui être désagréables.

Tout cela durait depuis assez longtemps lorsqu'un homme à veste bleue surgit d'un recoin.

— Tiens! s'écria mon ami, c'est Salah l'empoisonneur !

L'homme tourna la tète et vint à notre rencontre.

— Comment! lui dit mon ami, je croyais qu'on t'avait fait disparaître.

L'homme marmonna quelques mots en français et se mit à rire.

— Salah, reprit mon ami, nous sommes perdus dans ces ruelles, conduis-nous.

Il passa devant et nous débouchâmes bientôt sur une petite place.

Après quelques paroles échangées, notre guide prit congé de nous.

— Qui est-il' demandai-je à mon ami.

— C'est un Arabe à qui j'ai rendu service, fit-il.

— Ne l'avez-vous point appelé empoisonneur?

— Certes. Il est capable de tout. 11 passe pour avoir empoisonné plusieurs femmes arabes qu'il vendait aux étrangers.

— Et qui donc aurait pu le faire disparaître comme vous disiez ?

— Mais ses coreligionnaires !

— Pour venger la mort des victimes ?

— Non, mais les Arabes ne souffrent pas que les femmes de leur race, même les plus perdues, donnent du plaisir aux Européens ; et Salah favorise ce trafic, dont il tire profit.

Nous traversâmes la petite place pour nous asseoir devant un café maure, où nous bûmes, dans des tasses exiguës, de l'excellent moka parfumé, en admirant une belle lune dans son décours.

A côté de nous, deux nègres adossés au mur vendaient du nougat qu'ils étalaient sur une table grossière. Au milieu de la table, une mèche brûlait dans de l'huile et palpitait follement.

Carthage ! Il ne se dresse aujourd'hui sur ces collines que les monuments que Ht bâtir le cardinal Lavigeric.

Là-bas, les flots frissonnants du golfe reflètent toujours les lignes des monts historiques. Mais on a beau prêter l'oreille, l'écho ne répète plus la plainte de Didon ; et celui qui promène un regard circulaire sur le sol semé de touffes de verdure flétrie, cherche

en vain la trace de la cité opulente et guerrière qui, debout sur le rivage africain, regardait fièrement bouillonner le Tibre.

Bien que l'amphithéâtre de Carthage soit fort ruiné, son beau dessin reste intact. Le proscenium est spacieux, et l'acoustique excellente. Il y a, certes, à en tirer parti. Cela est véritablement approprié au grand art tragique.

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