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CHAPITRE SIXIÈME

De 1793 à 1794.

SOMMAIRE

Considérations politiques. — Chute de Lyon. — 11 est débaptisé. — Recrudescence d'emprisonnements. — Les délateurs. — M. Honoré Maïsse. — M. de Mazargues fils. — M. Eyguesier des Tourres. — M. Bouquier. — M. Licutard. — M. Tarteiron. — M. Samatan. — Son patriotisme éclairé.

— Bernard Mégy. — Apogée de la terreur. — Maillet et Giraud destitués.

— Leur défense. — Démolition des édifices publics. — Granet blâme les démolitions. — Panique des maisons d'arrêt. — La commission militaire de Brulus. — Ses mesures atrocement sanguinaires — Condamnation prononcée du haut du balcon du Palais. — Le capitaine Tassy. — Le raffineur de sucre Giraud. — La populace. — Pièces retrouvées aux archives d'Aix. — Les prêtres orthodoxes condamnés. — Les assermentés — Condamnations capitales acumulées. — Les notabilités protestantes de Marseille. — Le banquier Etienne. — M. Gallicy. — Le courtier Guilhermy.

— L'avocat Lavabre. — M. Chegaray de Bavonne. — Episode de Ste.- Claire.

De tous les contre-temps essuyés par les Marseillais, l'isolement de Lyon fut le pire. Avec la participation de cette ville, la guerre départementale pouvait devenir sérieuse. Quelques bataillons sortis de Lyon pour renforcer les Nîmois maîtres du pont St. -Esprit, et, de concert avec eux , délivrer l'armée marseillaise neutralisée dans Avignon, auraient probablement empêché Cartaux de s'interposer. Reconnaissons toutefois que si les Lyonnais s'isolèrent ils y furent coutraints par la nécessité. Les forces des partis étaient balancées dans la ville , car les patriotes modérés ne s étaient réunis aux royalistes que

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dans l'intérêt de leurs propriétés; le reste de la population était hostile. Les vents révolutionnaires soufflant de l'est, s'étaient infiltrés dans les masses ouvrières (1). Il fallait songer avant tout à tenir en respect une fourmillière de prolétaires sans travail, et mal conseillés par la faim; Lyon, d'ailleurs, était menacé lui-môme d une attaque. Dans de pareilles conjonctures, pouvait-on secourir autrui? Lyon soutint un siège, glorieux sans doute, mais toute l'habileté dePrécv. toute la vaillance de ses compagnons, ne pouvaient tout au plus réussir qu'à retarder de quelques jours une catastrophe inévitable. La situation topographique de Lyon en rend la défense à peu près impossible lorsque les hauteurs du nord et le cours des deux rivières sont au pouvoir de l'ennemi. Une chance restait, l'apparition soudaine de vingt mille Allemands. Certes, le moment était propice et le succès de la diversion presque assuré, et pourtant c'eût été folie que de l'espérer. L'inconcevable campagne de 92 avait donné le vertige à l'Europe; la montagne resta stérile après l'accouchement.

Lyon tomba le 19 octobre; Marseille en frémit , elle prévoyait trop bien que, dans l'ivresse de la victoire, les satellites de la convention allaient mesurer sympathiqueraent leurs fureurs sur celles de Couthon et de Collotd'Herbois. L'assemblée ouvrit la scène en débaptisant la ville subjuguée. Lyon n'exista plus sur la carte

(4) Le royalisme si vigoureux sur les bords de l'Océan brelon , refuse de s'acclimater au pied des Alpes , bien que la latitude soit la môme; c'est peut-être que les provinces de l'Ouest sont françaises par essence . tandis que la frontière opposée ne l'est que par accession.

républicaine que sous la dénomination de commune affranchie, comme Marseille devint plus tard la ville sans nom, et Toulon port de la montagne. Noble et vieille Marseille, des assassins sans gloire essayèrent de tuer ton nom , comme si ce nom consacré par vingt-sept siècles pouvait jamais mourir!

Les conventionnels régnaient en tyrans. Le mode des emprisonnements isolés, usité jusqu'alors , leur paraissant trop lent, ils adoptèrent alors le moyen expéditif des fournées; c'était pourtant par des arrestations au choix que les portes des prisons s'étaient ouvertes vingt fois par jour sur l'exhibition de mandats d'arrêt qui n'émanaient pas tous de la môme main. La besogne ayant été divisée, chaque mandataire en faisait sa part; c'était la légalité du cahos. Au milieu de cette meute lâchée sur l'élite des habitants, la commune en particulier fit montre d une servilité d'animal domestique poussée jusqu a la stupidité. L'agent national Lejourdan s'était-il endormi? Un ordre supérieur commande l'arrestation de Rigordy, tout court. Grand fut l'embarras, il v avait à Marseille quatre hommes de bien de ce nom ; lequel des quatre demandait-on? Pour ne pas se tromper et faire diligence, on happe le quatuor sauf éclaircissement. Or, il existait un cinquième Rigordy , c'était précisément celui qu'on voulait avoir; il avait pris la clé des champs. Le nom de Hugues avait sept homonymes; on les mit tous sous les verroux; l'ordre ne s'adressait qu'au plus riche, M. Hugues l'aîné, dont la fortune était proverbiale. Les municipaux ne le comprirent pas.

Les emprisonnements par fournées donnaient moins de

souci. Au milieu de la nuit , un pêle-mêle de soldats et de gardes nationaux déguenillés investissait une île de maisons, des sbires tiraient à tour de bras la sonnette proscrite. On ouvrait, et les chercheurs d'aristocrates se précipitaient en foule dans la chambre à coucher du maître qu'on y trouvait ou qu on n'y trouvait pas. Dans le premier cas, on lui donnait à peine le temps de s'habiller et de faire ses adieux à sa famille éplorée. Dans le second cas, le porteur d'ordre, obligeant l'épouse à se lever, cherchait à découvrir une double empreinte dans le lit conjugal. Insolence gratuite, attendu que la classe en péril couchait habituellement hors du logis. Ces perquisitions nocturneséveillaientà la fois plusieurs quartiers. La chasse finie, on entassait à l'Hôtel-de-Ville le produit qui s'éleva plusieurs fois jusques à deux cents captures , les suspects restaient là jusqu'au jour : on répartissait ensuite les groupes dans chaque prison. Les visites domiciliaires étaient un appendice de ces grands coups de filet. On les renouvelait à de courts intervalles , mais soit par la négligence des visiteurs , soit par la vigilance des visités, ce genre de récolte était fort ingrat, ce qui importait peu , puisque toutes les prisons regorgeaient d'habitants.

Les délateurs de profession indiquaient au doigt le domicile marqué de noir. Lors de la comparution au tribunal-bourreau , ils étaient là aussi en qualité de témoins à charge, entassant absurdité sur absurdité , contre l'innocence et le malheur. Qui nous dira le nombre de pères de famille tués par la langue d'aspic du ferblantier Roybon? L'existence d'un honnête homme était insupportable à ce

monstre. Un voisin , un confrère , un citoyen quelconque jouissant d'une bonne renommée, et assez malheureux pour être connu du tigre de la place Neuve, était un homme perdu, s'il ne se tenait pas soigneusement hors de la portée de ses griffes.

Nommerons-nous le ràpeur du tabac Chieusse ou Chiousse, àne enragé qui ne savait ni lire ni écrire. Il fallait voir jadis l'attitude de cet infâme jongleur à l'église; signes de croix., extases, génuflexions, rien n'y manquait. Le Laméla de Gilblas eut été un écolier auprès de lui. Le camarade de don Raphaël n'était du moins qu'un rusé filou, son singe était à la fois voleur et assassin (!).

Un scélérat , le savoyard , ancien porteur de chaises, Pourcel ou Pourceli (2) , faisait le métier de délateur dans le riche quartier de Saint-Ferréol ; il y avait équipollence entre le fonctionnaire et les fonctions. La figure ignoble

(1) M. Honoré Musse, ancien boulanger enrichi, excellent homme, en dépit d'un caractère inflammable, ne sachant pas le moins du monde contenir son indignation en présence du méchant . est jeté ù Brutus pour qu'il le dévore. Le vieillard, tremblant d'effroi, balbutie une défense adressée à des antropophages. Une voix sortie de la fosse aux lions, c'est-à-dire du milieu des bandits crottés de l'auditoire l'interrompt, le contredit , l'accuse de mensonge, l'accable d'imputations atroces, mensongères! c'était la voix glapissante de Chiousse. Citoyen Chiousse, s'écrie l'infortuné Maïsse au désespoir, que vous ai-je fait pour me déchirer ainsi , chè vous aï fa ? Chiousse se tut. Brutus répondit à sa place par une sentence de mort.

(2) Le régicide Granet, à son retour de Paris, s'étant débarrassé de sa femme légitime par le divorce , épousa la fille de Pourcel , jeune personne médiocrement belle. Il avait quitté, pour plaire à sa fiancée la carmagnole et le bâton noueux , et s'était vêtu ea rau>c>din, sans préjudice du bout de l'oreille. Granet, qui é&itt alors maire du 3" arrondissement, conduisait au théâtre et partout sa conquête, et l'on disait : Voilà Monsieur et Madame Grand !

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du goujat portait l'horreur avec elle. Cet abject instrument saisissait les gens, comme son ami le bourreau les égorgeait, sans les connaître.

Parmi les détenus des premières levées , on comptait les noms les plus recommaudables: le fils unique de l'ancien maire, M. de Mazargues, était du nombre. On avait incendié le château de son père absent; grief immense: on avait manqué le chef de la famille, on s acharna contre son héritier. La simplicité de mœurs, la douceur de caractère, la nullité politique ne préservèrent pas le bon Mazargues : c'est à son nom qu'on en voulait. On l'assassina pour ne plus entendre parler de lui. Il avait assisté à l'enterrement du club; tel fut le prétexte de sa condamnation. Son voisin, M. le marquis de Glandevès Nioselles, vivait dans une retraite honorable des débris de l'ancienne fortune de ses devanciers; sincèrement religieux et philosophe dans la véritable acception du mot, il fuyait les affaires publiques avec autant de soin qu'un de ses ancêtres en avait mis à s'y plonger. Néanmoins, M. de Nioselles fut arrêté presqu'en même temps que M. de Mazargues, qu'il suivit de près à l'échafaud. Avec lui s'éteignit la branche marseillaise d'une des plus anciennes maisons de Provence. Les révolutionnaires désignaient dérisoirement le noble marquis par son nom patronymique de Feraud.

M. le chevalier d'Eyguesier des ïourres, ancien capitaine' de vaisseau, vieillard valétudinaire sans fortune, vivait à l'étroit, surtout depuis la suppression de sa pension de retraite, dans le vieux et pittoresque château dont il portait le nom. Evitant le monde, il n'avait pas mis les pieds à Marseille depuis la révolution. Populaire,

charitable malgré sa gêne, le bon chevalier jouissait dans la contrée de la considération, de l'affection respectueuse des honnôtes gens; la canaille le craignait. Guerre au patronage féodal! Une escouade de va-nu-pieds viut arracher M. de Tourres au coin de son feu. D'où venait le coup? Nous l'ignorons. Nous savons seulement que le propriétaire des Tourres avait un frère à peu près fou, jadis abbé, plus tard jacobin (I).

A la nouvelle de l'arrestation de M. des Tourres , le voisinage s'émut. La population rurale de Saint- Antoine, reconnaissante, parut devant Barras en suppliante. Le conventionnel , feignant la mansuétude , accorda la demande. M. des Tourres revit son foyer pour ne plus en sortir. Il est probable que Barras se rendit, dans cette circonstance, bien moins à l'humble supplique du hameau qu'au souvenir d'une connaissance faite dans la guerre d'Amérique où le capitaine des Tourres s'était couvert de gloire. La gent conventionnelle n'avait pas plus d'entrailles que d'oreilles.

M. Bouquier, sortait de la noble et loyale famille qui se trouve placée dans le plus beau jour, près-

(1) Quelques années après In révolution, une bande de malfaiteurs s'introduisit nuitamment dans le manoir des Tourres. Le vieil ofticier de marine , éveillé par les cris de son seul domestique , vient se placer à demi-vêtu , un fusil double à la main , vis-à-vis la porte de sa chambre fermée à double tour. Enfoncez la porte , dit-il aux assiégeans , avec l'énergie guerrière de son premier métier. Les drôles ne l'osèrent pas, et firent bien ; car ils auraient fort mal passé leur temps. Le domestique , échappé de leurs mains, sonna la cloche d'alarme, se précipita d'un toit peu élevé , courut chercher main-forte , et le siège fut levé. Médisance ou calomnie, le bruit courut que l'abbé dirigeait l'attaque en personne.

qu'à chaque page des annales marseillaises du moyènâge. M. Bouquier était digne de ses aïeux, c'est assez dire qu'il pensait comme lous les hommes de bien sur les monstruosités révolutionnaires, et qu'il ne craignait pas de penser tout haut. Un caractère aussi tranché ne pouvait être épargné. L'emprisonner et l'envoyer à la mort, ce fut l'affaire de quinze jours. Vers la fin de septembre , M. Bouquier périt, lui troisième, à la Plaine Saint-Michel. Après lui , la hache homicide descendit à la place Royale, sur le même carré où l'arbre de la liberté fit, trente-sept ans plu9tard, une courte et honteuse apparition (1 ).

L'industriel au pied-bot, M. Lieutard, homme de franchise et de probité, avait pris bénignement la révolution au sérieux ; il rêva le retour de l'âge d'or. Dans son enthousiasme patriotique, il crut qu'un bon citoyen devait concourir de toutes ses facultés à l'œuvre d'une régénération imaginaire. 0 vanité, que de malheurs n'as-tu pas causés! A de fortes études, M. Lieutard joignait un remarquable talent d'improvisation , don du ciel , très différent de la routine des banalités. Il y avait dans M. Lieutard l'étoffe d'un excellent instituteur ou plutôt d'un puissant missionnaire ; il avait pris, au rebours, le métier de fabricant de plomb à giboyer.

Lors des premières élections par le peuple, M. Lieutard devint officier municipal ; il se distingua dans la sec-

(1) Les Bouquier ne sont pas éleints. Us sont représentés à Bordeaux par un honorable magistrat retiré , et tous les Marseillais, quelle que soit leur opinion, considèrent et affectionnent le modeste épicier du Cours.

tion de la police par sa bon ne judiciaire sur les petites choses et par ses chaleureuses sorties en présence de la dépravation éhontée. Ce que M. Lieutard voyait et entendait tous les jours autour de lui répugnant à son âme candide, ses yeux se désillèrent; il se repentit, déserta la mauvaise compagnie el se tint quelque temps à l'écart; les sections lui ayant fourni une merveilleuse occasion de donner un libre cours à sa faconde , il y tonna sans relâche contre les méchants; attentat irrémissible. M. Lieutard, jeté des premiers en prison , fut aussi l une des premières victimes des vengeances républicaines. Il subit la mort en héros chrétien, s'oubliant lui-môme pour prêcher à ses compagnons la certitude d une meilleure vie. Bon Lieutard , que ta mémoire soit à jamais honorée (1 ).

M. Laurent Tarteiron , protestant peu zélé, Marseillais de la vieille roche, négociant riche et considéré, avait été porté sur la liste des émigrés par une erreur involontaire, puisqu'il n'avait pas découché d'un seul jour de sa belle maison de la rue Tapis-Vert. A grands coups d'assignats, il était parvenu à se faire rayer; le voilà bien avec son beau sauf-conduit dans la poche. Le digne homme n'avait oublié qu'une bagatelle : sa présidence de six jours à la section des Capucins ; les jacobins se montrèrent plus mémoratifs.

Nous l'avons dit , M Basile Samatan brillait parmi les sommités marseillaises de l'époque. Le retentissement de la maison Samatan vibrait dans tout l'univers commercial; la droiture, l'habileté du chef avaient fixé sur ce

[i) On prit poiK le condamner le prétexte qu'il avait excité à prendre les armes contre la convention.

négociant d'élite une considération sans bornes. Au milieu de ses grands travaux de tous les jours, M. Samatan se préoccupait avec amour de la prospérité de sa ville natale et du bonheur de ses compatriotes. Tel nous avons connu ce personnage, lorsque la révolution vint désoler la France.

Le 27 octobre 1789, le conseil municipal de Marseille procéda, suivant les anciens usages, au renouvellement périodique de l'échevinal. MM. Samatan , Gimon l'aîné , Gabriel Merle et le fameux Etienne Martin , salué plus tard du sobriquet de Marlin-le- Juste par Mirabeau , furent nommés; à peine avaient-ils pris possession de l'Hôtel-de-Ville que des troubles graves éclatèrent; le Parisien Chompré en était le principal instigateur. Sur les ordres du gouvernement, le grand prévôt, M. de Bournissac arrive ; la tranquillité reparaît et Chompré va coucher à la citadelle. Les directeurs du patriotisme, irrités de la séquestration de leur premier sujet, essayèrent alors de circonvenir l'Hôtel-de-Ville pour en arracher un acte de faiblesse. Ils prient sur le ton de la menace les magistrats nouvellement élus d'aller demander en personne à M. de Bournissac la délivrance du prisonnier. Sans montrer la moindre crainte, le premier échevin , M. Samatan , répond à l'insolente requête par un refus positif exprimé de manière à faire comprendre à l'assistance qu'il n'en démordrait pas. Ses collègues n'eurent pas le même courage. M. Samatan indigné , envoya sa démission dès le lendemain, les trois autres chaperons suivirent immédiatement son exemple, les deux premiers par prudence peut-être , et le dernier par des inspirations

moins désintéressées. Le conseil municipal indiqua pour la semaine suivante une seconde élection qui n'eut pas lieu.

En 92, les subsistances devenaient rares; l'enthousiasme du bien public se réveille dans l'âme de M. Samatan. Tandis que le commerce étranger retire sa confiance aux négociants de Marseille, il n'hésite pas à compromettre sa fortune pour nourrir son pays; il donne partout des ordres sans limites, et bientôt une foule de navires chargés de grains sillonnent la mer à son adresse. Quatre chargements sont capturés par les croiseurs ennemis; les autres arrivent à bon port et, grâce aux soins de M. Samatân , Marseille a des greniers d'abondance. Vous le voyez, nous sommes aux antipodes du civisme du club, mais lorsque les vautours sont tout-puissants, les corbeaux sont les bons citovens, et malheur aux colombes! Le dévouement et la générosité de M. Samatan , loin de trouver grâce auprès d'une faction jalouse et soupçonneuse , devinrent au contraire une des principales causes de sa perte. Les monstres, pareils en quelque sorte aux végétaux ingrats qui brûlent les terrains dont ils ont épuisé les sucs, dévorèrent sans pitié celui qui les avait nourris.

La révolution avait marché , portant dans son bagage l'inique loi du maximum. Le code du vol à la main, les frères et amis se font ouvrir les magasins de M. Samatan. Douze cent mille francs, valeur effective, de marchandises de toute sorte lui sont enlevés par enchantement. Attendez ! le propriétaire n'aura pas à se plaindre , on lui a fait sa part: la moitié de la moitié; le lion a pris le reste. Cependant on découvre à Tarascon une insignifiante quantité de

laines qui n'a pas été déclarée ; elle appartenait à M. Samatan, ce qui du reste ne fut pas démontré. Chercher à soustraire son propre bien au peuple souverain, le cas est pendable; haro sur le délinquant. Tel fut le prétexte de la première détention d'un homme irréprochable, Telle fut la première punition de ses services. Une défense appuyée sur l'absurdité de l'accusation et peut-être aussi sur des arguments d'une autre nature le rendit momentanément à sa famille. Liberté perfide dont la fin fut lamentable (1)!

M. Jean Payan, issu d une famille considérable de la petite ville maritime de la Ciotat, avait commencé sa fortune à Cadix où il s'était marié à la fille d'un riche négociant du pays; spirituel, sémillant, magnifique, aventureux, M. Payan, définitivement établi à Marseille, trouva dans l'activité de son caractère et dans une imagination puissante le moyen de donner au commerce marseillais un développement tout nouveau. En 88 , il essuya une très forte perte; il la subit honorablement. La révo-

(1) La famille Samalan est originaire du comté de Toulouse où elle a fourni plusieurs capitouls pendant le 13« et 44* siècle; Guillaume Samatan, natif de Castres, dans le comte de Toulouse , vint s'établir par mariage à Marseille, où il épousa Hélène de Barres , et c'est de ce mariage qu'est venue la branche qui se perpétue eneore à Marseille, cette émigratiou est établie par son contrat de mariage du 6 janvier 1593 , notaire Rigolet de St. Pons à Marseille.

Etat des institutions de Toulouse par Dumége 1844 Capitouls du nom de Samatan. En 1303 Arnaud de Samatan ;

4306 Bernard de Samatan ;

1314 Arnaud de Samatan ;

4 319 Le même;

1321 Bernard de Samatan.

lution arrivée, M. Payau, qui était doué surtout du génie» des affaires , découvrit le premier les trésors enfermés dans la spéculation mercantile et dans les expéditions lointaines, sous le régime du papier monnaie qui par sa nature débile et sa dépendance des chances politiques, tendait incessamment à la dégradation. Excité par cette perspective, le hardi négociant met toutes ses voiles au vent , centuple ses ressources par la circulation financière du papier de service, en un mot, il fait tant et si bien qu'au bout des trois années qui précédèrent l'anéantissement de tout commerce, il possédait une très belle fortune. On a prétendu que M. Payan avait dans les premiers temps, manifesté quelque sympathie pour la nouveauté ; ce qui est certain , c'est qu'il jugeait défavorablement la révolution, puisque toutes ses entreprises étaient calculées sur l'avilissement forcé des assignats. Lorsque les temps tournèrent à la tempête , M. Payan , absorbé par une liquidation compliquée , ne s'aperçut pas du danger ; il fut arrêté. Toutefois il eut le bonheur ou l'adresse de se faire relâcher après quelques jours de prison. L'avertissement fut perdu; l'imprudent revint au travail. Ouvrant, enfin les yeux, il vit l'abîme, mais en vain , on le reprit ; cette fois ce fut tout de bon.

M. Jacques Rabaud , notabilité commerciale du même ordre que les précédentes, réuuissait à une merveilleuse capacité pour les grandes entreprises maritimes des mœurs douces et bienveillantes ; la haute direction d'un commerce étendu, son obésité qui le rendait pesant, enfin son goût naturel pour la vie retirée l'avaient toujours éloigné des mouvements politiques de sa patrie adoptive ; l'hono-

rable M. Rabaud était à Paris , où le comité des subsistances l avait appelé en consultation dans le temps où Barras et Fréron châtiaient Marseille. La conduite circonspecte de ce père de famille inoffensif abrité par la demi-sauvegarde d une mission spéciale , autorisait peut-être le négociant marseillais à se croire en sûreté sur le pavé de Paris, Illusion! Une dénonciation partie de Marseille accuse M. Rabaud d'avoir fourni les canons destinés à foudroyer la Jacobinière du numéro onze. S'il est vrai que l'artillerie des navires en désarmement fut employée dans une circonstance extrême, on peut affirmer, du moins, qu'on déplaça les pièces d'autorité à 1 insu du propriétaire, et partant sans son consentement. Le négociant sans reproche fut pourtant jeté en prison , traduit au tribunal révolutionnaire et mis à mort sur cet unique et absurde grief.

Si nous descendons l échelle sociale de quelques degrés, nous rencontrerons un cuisinier ambulant qui s'appelait Bernard Mégy. Le Mignot de la rue de l'Arbre était un empoisonneur, c'est un fait aussi incontestable que celui de son honnêteté; Bernard aurait été un être parfait s'il avait eu le sens commun ; sa bouche était un moulin à paroles saugrenues; ayant pris les armes contre Cartaux, il n'avait eu du courage que jusqu'à Aix, d'où il revint au plus vite sur le prétexte qu'il avait laissé ses pigeons sans pâture. Un soir de septembre, à l'heure des chauve-souris, je rencontrai le bonhomme dans la rue Thubaneau. — Ah ! te voilà; où vas-tu de ce pas? — Je vais me faire réarmer chez Négri. — Bernard , mon ami , tu vas faire une sottise suivant ton habitude; si tu veux m'en croire,

tu n'iras pas; Négri est un coquin qui te déteste, prends garde à toi. — Je parlais à* un sourd. Je revois Bernard au retour, il était pâle et défait. — Et qu'est-ce? que t'aton dit? — On m'a dit.... on m'a dit que j'allasse me faire réarmer dans l'autre monde. — Va t'en et cours te cacher. — Il n'en fit rien, niais qu'il était. Une 'semaine après , le pauvre cuisinier était guillotiné ni plus ni moins qu'un personnage d'importance.

Mais quel diable d'homme était ce terrible Négri? Le Piémontais Laurent Négri était valet de chambre de M. Roussier (1), receveur-général des fermes du roi. L'homme de finance avait été ruiné par les bienfaits de la révolution, et par suite une foule de petites gens qui avaient placé leurs économies dans ses mains, furent réduits à la Tjesace ou peu s'en faut. Le domestique de M. Roussier avait un fils que son maître avait fait élever comme le sien propre. Or le jeune Négri avait marché sur les traces de son père le laquais , on pouvait, sans leur faire tort, qualifier les deux générations de scélérats fieffés. La sansculotterie n'avait pas d'adeptes plus accomplis; Laurent Négri figurait le Cerbère parmi les dieux infernaux. Jetez des gâteaux à Cerbère, il en est friand. — Au surplus, les opinions religieuses et politiques de M. Roussier étaient fort énigmatiques ; cet original , vivant comme un hibou , ne s'était pas laissé pénétrer , on parla de sa mort à quelque temps de là; comment mourut-il? c'est ce qu'on n'a jamais su au juste (2).

(4) Ce M. Roussier n'avait rien de commun avec le négociant de même nom , député à la constituante , père de M. l'ex-président du tribunal de commerce.

(2) Les tristes particularités qu'on vient de lire sont de deux

Depuis le milieu de septembre, jusqu'à la fin de l'année 93, le tribunal de Maillet avait expédié cinq cents jugements, condamné à mort cent soixante-deux pères de famille, renvoyé dans les prisons le plus grand nombre par précaution et prononcé de rares acquittements pour simuler l'impartialité. Cent soixante-deux têtes d'hommes étaient sans contredit une assez belle récolte pour que les maîtres pussent s'en montrer satisfaits. Avec des faucheurs aflfriandés aux larges exploitations, ce n'était qu'un sarclage insignifiant, du temps perdu. Suivant Barras, le tribunal existant aurait perpétué, par ses lenteurs, l'encombrement des prisons, et la république n'avait que faire de serviteurs paresseux; il fallait aux exterminateurs des sicaires de la grande école. On se débarrassa de Maillet et de l'accusateur public Giraud par une inculpation de fraude. On prétendait les punir, non pas d'avoir rançonné les riches, car c'était faire de l'égalité, mais d'avoir pris la bourse et laissé la vie, ou plutôt de s'être approprié une rançon dont ils frustraient le proconsulat , crime d'état au premier chef. Certains élargissements remarquables, le malaise habituel de l'ancien maître d'école , la rapacité proverbiale de son partenaire semblaient autoriser les soupçons. Sur quoi Barras et Fréron , se détournant un moment de la boucherie du champ

dè Mars de Toulon, destituèrent les juges de Marseille, or-

époques. La fin tragique de MM. SamaUn , Payan , Tarleirun et Maïsse. appartenant à la commission militaire inslitutée par Barras, est mal placée dans l'ordre chronologique. La mémoire surchargée a fait courir la plume à sou gré, les autres condamnations se rapportent à la première session du tribunal Maillet, c'est une irrégularité qu'il importe de signaler.

donnèrent leur arrestation et leur translation immédiate à Paris. L'arrêt du 1 7 nivose an 2 , 5 janvier 94, était signé Barras, Fréron et Ricord (\) dont le nom ne figurait que pour la forme. Témoin de la chute inopinée de ces deux arcs-boutants , le club gronda , sans toutefois crier bien fort; l'étoile du club avait singulièrement pâli depuis

I apparition de Barras qui ne tint aucun compte des criailleries. Dans une défense froidement atroce , le président sous les verroux se fit un mérite, entre autres vanteries , d'avoir, en haine de Barbaroux et du fédéralisme , livré à l'exécuteur le jeune Allemand, secrétaire à Marseille, de Barbaroux (2) , Guyon , ami d'Allemand , Corail , neveu de Rebequi , et Giraud , officiers dans l'armée départementale. Ces jactances ne réussirent pas, mais l'absolutisme du proconsul, pris en mauvaise part à la rue Saint-Honoré, contribua à préparer de loin la révocation des accusateurs et la réhabilitation des accusés.

Par un second arrêté, au bas duquel le conventionnel régicide Salicetti ne rougit pas d'apposer son seing , les édifices de Marseille où les sectionnaires s'étaient réunis furent condamnés à la démolition.

Barras et Fréron quittèrent enfin ïoulou pour s'établir à Marseille. Les proscriptions prirent alors une effroyable iutensité, sans préjudice des ruines dont Frérou revendiqua le monopole.

Les enfants gâtés veulent des hochets pour les mettre

(1) Ne confondons pas le conventionel régicide le Ricord du Var. avec Alexandre Ricord , de Marseille.

(2) Allemand était frère de l'abbé Allemand , de sainte mémoire.

II n'avait pas encore vingt ans en 94.

MARSEILLE. — I79i. 329

en pièces; Fréron en fit autant, il atteignit par la pensée et par l'action l'idéal de sa vocation érostràtique ; abattre vingt à vingt-cinq monuments, bagatelle pour le démolisseur par excellence, auquel l'appétit venait en mangeant, si nous osons nous exprimer ainsi. Il rêva dans un paroxisme de folie l'anéantissement définitif de Marseille, et l'idée sublime de combler le bassin du port avec la montagne de la Garde lui passa par la lête. Son collègue, d'une atrocité plus réfléchie, lui conseilla de s'en tenir à la lettre de l'arrêté (1).

L'antique basilique des Accoules, dont l'architecture hardie et les magnifiques vitraux étaient admirés à bon droit, fut rasée sans en excepter son église souterraine. Le levier et la pioche eurent le canon pour auxiliaire. •Saint-Fer réol , fondé depuis un demi -siècle seulement, eut le même sort. Ce lourd bâtiment n'avait de remarquable que sa vaste enceinte et la superbe perspective de sa façade (2). L'élégante salle du concert bâtie sur le sol de la nouvelle bourse, l'église des Capucins, curieuse par la régularité de sa coupe et par la sévérité du style, celle des Minimes qui terminait si bien la large rue de ce nom, la Palud, jadis solitaire, aujourd'hui relevée sur un plan plus étendu, la chapelle du Petit-Séminaire, simple et

(1) L'extravagant projet de combler le port de Marseille se répandit dans les localités grandes et petites du périmètre; les fous et les méchants s'en réjouirent. Marseille ce sera nous, s'écriait la sottise : piroles incroyables, si nous ne les avions pas entendues! Que devient la Provence si Marseille s'en va , je vous prie ?

(2) Cette perspective au point de vue de la Cancbière était peutêtre moins solennelle, moins imposante, mais plus agréable à l'œil que celle de Si. -Euslache vue du Pont -Neuf; les rues de Paris manquent d'air.

vulgaire comme une paroisse de village, presque tous les oratoires de pénitents tombèrent comme les murs de Jéricho au commandement du Josué sans-culotte. L'Hôtelde Ville courut de grands risques , les regards de Fréron en étaient offusqués. On entama le grand balcon, on descendit Técusson royal , un des chefs-d'œuvre de Puget , pour le mettre en fourrière et le mutiler plus tard.

Le vandalisme proconsulaire irrita la montagne. Tous les députés du midi prirent chaudement la défense des édifices renversés. Ceux qui contemplaient d'un œil sec, ou pour mieux dire, avec délices, la place publique journellement inondée de sang, et qui n'avaient peutêtre d'autre regret que celai de n'être par eux-mêmes les ordonnateurs de ce spectacle de désolation , s'appitoyèrent sur des décombres. La voix inconnue de factieux-Granet retentit du haut de latribuue, et Moïse Bayle de son côté intrigua pour obtenir de son grand ami Barrère un rapport conservateur (1).

Barras eut aussi son rêve. Les massacres de l'abbave

avaient souri à son imagination dépravée, du moins le bruit en court. L'abominable imitation d'un des plus grands forfaits de la révolution était-elle entrée dans l'âme du conventionnel? Nous ne l'affirmons pas. Quoi qu'il en soit, les détenus s'en crurent menacés. Il parlèrent de se défendre, de vendre cher leur vie; on se fit des armes de tout; on décarrela les corridors; on aiguisa les rampes des escaliers, et que sais-je encore ?

(4) Les folies de Fréron eurent au moins l'avantage de couper court au triumvirat, et tel montagnard ne se doutait pas qu'en déclamant contre les démolisseurs, il plaidait la cause des prisonniers.

Ces ridicules préparatifs effrayaient les hommes sensés bien plus que les menaces elles-mêmes. L'effervescence exagérée par l'espionage et qualifiée de complot ne pouvait-elle pas en effet inspirer une pensée probablement encore à naître? Toutefois les alarmes des prisonniers n'étaient pas trop déraisonnables. Dans les temps de désordre, plus une nouvelle est étrange, plus elle est sûre, et les fantômes de la peur finissent souvent pour prendre un corps. Cependant , le projet d'un deux septembre de province avait été abandonné, s'il n'était pas imaginaire. L'humanité n'y gagna rien ; on trouva l'équivalent dans la création d'une commission militaire; l'ultrà-légalité d'un tribunal fut préférée apparemment à l'extrà-légalito d'une journée : voilà toute la différence.

On cherchait cinq mercenaires à sentence de mort , on aurait pu en choisir cent de la plus belle venue dans la grande pépinière jacobine. L'emploi de bourreau n'est jamais vacant faute de compétiteurs, à plus forte raison sous le règne du sang. On fit venir de Paris quatre aventuriers; on leur adjoignit un empirique de village fort connu dans les tripots de bas étage de Marseille. Nous enregistrons avec dégoût ces exécrables noms :

Leroi , dit Brutus, c'était le chef de la bande ; Lefèvre, Thiberge, Lespine et Vauchez, hommes obscurs qui n'obtinrent pas même la célébrité des grands scélérats , hormis Brutus dont les autres étaient les comparses.

La commission militaire siégeait dans la grande salle d'audience du Palais-de-Justice. Une table couverte de sabres et de pistolets isolait les juges. C'est laque, cinquante jours durant, cinq monstres s'acharnèrent à dépeupler la

ville de ses meilleurs habitants. La procédure était brève et péremptoire , car la faiblesse était sans défense. Qui aurait osé l'entreprendre , alors que chacun tremblait pour soi ? L'innocence était sans protecteur, la vérité sans amis, les juges sans miséricorde. Si quelquefois l'absurdité de l'inculpation déliait la langue du malheureux accusé, la voix foudroyante de Brutus lui coupait la parole et les délateurs à gages l'accablaient; on était en enfer. Au reste , tout cela n'était qu'un jeu concerté d'avance. Brutus recevait chaque matin le rôle des proscrits du jour arrêté dans le conciliabule de la veille. Ce rôle était sacré.

Le code de cet étrange tribunal ne contenait que deux articles : 1° Les aristocrates sont mis hors la loi (décret de la convention du 27 mars 93); 2° Les preuves morales seront admises. La portée du premier article n'avait pas de bornes. Qu'est-ce qu'un aristocrate? C'est celui qui n'est pas sans-culotte. Au moyen des preuves morales, un simple suspect passait à l'état de condamné. Exemple: Cet homme est en prison, il n'y a point de charges déterminées contre lui , mais par sa fortune , son état , ses préjugés, cet homme est nécessairement un contre-révolutionnaire: moriatur, c'est la jurisprudence du loup de la fable. Et que dire de ces mots chargés d'effroi, hors la loi, de ce talisman changeant un enfant d'Adam en quadrupède nuisible voué à la destruction ?

La nuit venue, maîtres et valets allaient couronner leur journée dans la joie des festins ou s'étourdir sur le remords dans les bras d'une courtisane.

Sous Maillet, les condamnés n'apprenaient leur sort

qu'en rentrant à la geôle. Lecture faite de l'arrêt fatal, on les enfermait dans un réduit appelé la chapelle, où ils passaient vingt-quatre heures en proie au désespoir, ou se préparaient, par la prière, à bien mourir. Les sentences groupées firent abandonner la retraite de la chapelle, dont l'usage parut trop prosaïque aux directeurs suprêmes. Un mode plus dramatique, et surtout plus expéditif que l'ancien , fut mis en pratique. Le-jugement bâclé , les condamnés, morituri, descendaient sur la place du Palais où la canaille soudoyée les recevait en hurlant. Un geste parti du balcon commandait le silence; aussitôt une manière de greffier exclamait les noms de ceux qui devaient mourir; on les liait, les tombereaux approchés , on les y plaçait , et le triste convoi partait pour la tombe. L'inévitable confusion d'une pareille cohue facilita deux tenta- • tives d'évasion à quelques jours d'intervalle Tune de l'autre. La première eut une issue horrible, la seconde réussit.

Le capitaine marin Tassy, fils puîné d'une famille nombreuse , riche et considérée ; n'avait que trente-huit ans en 94. Ses opinions étaient franches , honorables et fermes ainsi qu'il appartenait à un enfant bien né de Marseille. Ce brave garçon, impétueux comme son élément de prédilection , ignorait l'art des ménagements envers les méchants , de là des haines invétérées. Il avait figuré au premier rang dans le bombardement du numéro onze ; raison de plus pour lui d'aviser à sa sûreté. L'insouciant et courageux Tassy, n'ayant pris que des demi-précautions, fut arrêté vers le milieu d'octobre précédent sur un ordre de Giraud. Maillet l'ayant épargné, oublié peut-

être, il languit en prison jusques aux jours de l'implacable Brutus qui le comprit dans une fournée du balcon. Descendu sur la place, et la sentence lue, Tassy, l'œil au guet et les mains encore libres , entrevoit un passage à travers l'attroupement, il s'y glisse sur-le-champ. L'éveil donné , on court après le fugitif, il se débarrasse des premiers assaillants , gagne la rue de la Prison , la descend au pas de course, parvient au quai et s'élance dans l'eau. On le poursuit ; il nage vers le bord opposé. A la faveur de deux bateaux démarrés et envahis, les stipendiaires , aux trousses de l'intrépide nageur, le gagnent de vitesse ; un violent coup d'aviron sur la tête l'étourdit; on le retire de l'eau moribond pour le traîner enfin , parmi la populace ameutée, jusqu'au pied de l'échafaud (1).

M. Giraud fils, petit raffineur de sucre (2), homme d'extérieur vulgaire , de taille médiocre , de faible portée d'esprit, avait, suivant ses accusateurs, arrêté des patriotes anti-sectionnaires; dénoncé en outre comme coupable d'excitation à la révolte (style sans-culotte) \epoco curante Giraud venait de prendre rang dans le funeste groupe. Arrivé à peine au bas de l'escalier , à la queue

(4) Le savant orientaliste M.Garcin de Tassy est le neveu du capitaine Tassy. On trouve le nom de Tassy sur la pierre monumentale des victimes de Quiberon ; c'était celui d'un frère cadet du capitaine, M. Auguste de Tassy sous-lieutenant dans la fatale expédition.

(2) Les grandes raffineries ne datent que dé l'empire , à l'époque du blocus continental qui fit tant de bruit et si peu d'effet. Les établissements majeurs de ce genre étaient incompatibles avec l'antique port franc de Colbert qui , leur interdisant le débouché de l'intérieur, les réduisait aux importations 1res bornées en Italie et dans le Levant où ils avaient à lutter contre la concurrence étrangère.

Marseille. — 1794. ✓ 335

du peloton dont les instants étaient comptés , une oscillation de la foule pousse hors du cercle Giraud qui se trouve confondu parmi l'assistance. Encore deux pas et le voilà sauvé, et si bien sauvé qu'il avait disparu lorsqu'on vint à remarquer son absence. On le chercha en vain , ou peut-être en n'en fit que le semblant (1).

A l'heure des massacres, la plèbe sale et triomphante s'agglomérait autour de l'appareil homicide. On dit que les croisées environnantes étaient ouvertes mais vides. L'apparition du sinistre cortège excitait un long murmure d'attente satisfaite. A chaque abaissement de la bascule , un court silence s'établissait qui laissait percer au loin le bruit sourd de la massue acérée mal étouffé dans le sang. Passarcs, criaient alors les goujats, passarès, criaient les gamins, passarès, criaient les mégères, vive la république, criaient les passants , auathême aux muets (2).

Si les assassinats commis par ordre et sous les yeux de Barras et Fréron sont déplorables par le nombre, ils le sont cent fois plus encore par la qualité des assassinés. Ici les noms se présentent en foule , et quels noms ! L'orgueil, la providence et la bonne odeur du pays. Jetons un coupd'œil rapide et respectueux sur cetté triste catégorie,

(1 M. Giraud, échappé des griffes de Brulus, grâce à l'assistance d'un volontaire du 22* , apparut à Livourne un mois après son aventure tel qu'un matelot naufragé , c'est-à-dire dans un dénuement à peu près absolu. L'homme du miracle inspira de l'intérêt : Giraud exploita jusqu'à l'indiscrétion ces dispositions bienveillantes; l'abandon l'en punit.

(2) Passarès t gare aux passants , vieux mot provençal tombé dans l'oubli depuis qu'une sage ordonnance de police a mis à l'abri des projectiles nocturnes l'odorat et les vêtements des piétons ainsi que le pavé des rues , notamment de celles des vieux quartiers de Marseille, dont l'ancien abus faisait des cloaques.

sans nous attacher à l'ordre des temps que nous serions hors d'état d'observer avec exactitude. Nous nous borne rons donc à passer en revue les personnages que nous avons connus jadis, et tels qu'ils se sont retrouvés après cinquante ans dans notre vieille mémoire. Hélas! les victimes dont il nous reste à parler ne forment guère que la trentième partie du catalogue.

Le clergé orthodoxe de Marseille avait quitté la France, sauf un petit nombre exerçant un apostolat clandestin sur des charbons ardents. On extermina sans miséricorde ceux qui par un zèle outré s'étaient laissés saisir. Le bon curéd'Auriol , M. Garcin , entre autres, s'était réfugié au quartier de Saint-Julien-lez-Marseille. Dénoncé , poursuivi, traqué par les pourvoyeurs d'office, il fut découvert dans un puits desséché sur l'indice d'un enfant regardant au bas du bord de la margelle. Quelques autres véritables prêtres subirent un sort pareil. La mort de tous fut sainte et précieuse devant Dieu. Parmi les prêtres assermentés, les uns passés rénégats s'étaient casés dans les administrations . les autres pauvres en général et sans talent évitaient le grand jour et n'étaient pas inquiétés; la rareté des exécutions sacerdotales n'est donc pas étonnante. Plusieurs prêtres constitutionnels tombèrent pourtant sous la faux de Brutus. Les deux plus remarquables furent: le premier M. l'abbé Bertrand , d'abord chanoine aux, Accoules , puis curé des Augustins de par la constitution civile, enfin, repentant et proscrit; il avait quelque talent et beaucoup de vanité ; le second l'évêque jureur Roux; on le prit dans la maison d'arrêt de Saint-Jaume qu'il avait édifiée pendant trois mois, pour

lui faire expier sa conversion sur l'échafaud. Dans ses derniers adieux , il exprima de la manière la plus touchaute le repentir , la résignation et l'espérance. Avec lui périt son grand vicaire , le vieux abbé Sardou, ancien prieur de N.-D.-du-Mont.

Soit par envie , soit par vieux préjugé de caste , Barras en voulait surtout aux négociants riches et de haute volée : il le leur fit bien voir. Par le glaive qu'il avait mis à la main de son mandataire, périrent entre autres MM. Basile Samatan, et Jean Payan, gràciés par Maillet, repris et condamnés ensemble par Brutus , le 4 pluviôse , an u (21 janvier 94) , anniversaire néfaste, célébré par quatorze assassinats consécutifs; M. Bourguignon de la place Vivaux , et son fils aîné , famille ancienne , annoblie et fidèle; M. Dragon l'aîné, de la puissante maison Favre Dragon , qui , retiré au fond de la belle maison bâtie pour lui, dans la rue qui porte son nom, vivait quand on l'arrêta, dans un éloignement philosophique des affaires et du monde entier (1). M. Scipion Fabre , que l'ancienneté de son nom, ses affaires délabrées et une nullité personnelle comparable à celle de Scipion Saluteius dont parle Suétone, ne préservèrent pas des conséquences de l'entrée de l'aîné de ses fils dans l'armée de Condé, et des dangers de l'opinion trop peu dissimulée du reste de sa famille ; M. Reynier de St.-Martin, riche négociant en couleurs, si beau, si jeune encore, si excellent Marseillais, qui avait combattu vaillamment dans les rangs de l'armée départementale à la tête d'une compagnie

(1) M. Favre, calculateur aussi profond qu'homme d'affaires avisé, s'était au moment de l'orage, réfugié en Suisse, sa patrie.

d'élite. M. l'avocat Giguoux, une des gloires du barreau de Marseille, jurisconsulte profond dans son cabinet, lepfi*9 aimable des hommes dans son salon, M. Gignoux, bon, charitable mais riche, ne pouvait pas être épargné; il avait Roybon pour voisin. M. Rolland l'aîné appartenait aux sommités commerciales de Marseille; issu d une famille manufacturière de Carcassonne que Colbert avait ennoblie ; or M. Rolland, doué d'un caractère allier, d'une volonté de fer, fut découvert à Lyon et condamné le 18 pluviôse. Interrogé sur sa profession, il se dit marchand drapier à Marseille; il ne mentait pas, car sa maison recevait en commission les draps du Languedoc propres aux Echelles du Levant. Un condamné, M. Moutte, d'Aix, s'étant coupé la gorge pendant la nuit, le cadavre fut porté à l'échafaud pour être décapité.

Dans les hautes régions du protestantisme marseillais, qui n'est pas le protestantisme du Languedoc, et en première ligne M. Jacques Seymandy , négociant, homme d'étude, personnage distingué par l'urbanité de ses mœurs, dont la fortune était problématique et la considération immense. A la suite de M. Seymandy, ses parents et ses alliés, M. Hugues l'aîné, veillard impotent, presque aveugle, étranger par système et par insouciance à toute pensée politique, mais coupable de ses huit ou dix raillions; M. Laurent Terteiron, le meilleur, le plus inoffensif des fils de Marseille; M. Cabrol de Moncaussou, ancien général de la garde nationale , partisan outré des idées républicaines. L'imprudent ne voyait pas que sa riche existence était en jeu (1).

Quelques proteslans du haut parage sortirent sains et saufs

Continuons, en reprenant courage, la triste litanie. L'irascible M. Maïsse, le débonnaire M. Espitalier, dont nous avons parlé plus haut; le petit banquier Etienne, que l'ingratitude et la cupidité conduisirent à la mort. Il avait donné du pain au brigand Chompré, à sa femme et à sa fourmillière d'enfants. On disait dans le temps que le propre frère de M. Etienne aida Chompré à faire précipiter la condamnation. Il brûlait de mettre la main sur une très mince succession qu'il jeta au vent dans un tour de main. Cet abominable parent fut appelé dès lors, par dérision, Etienne le Romain ; c'est Cain qu'il fallait dire de lui comme de Marie Chénier,

M. Gallicy , autre banquier de troisième ordre, septuagénaire sans fiel, quoique sans retenue dans ses boutades anti-républicaines ; M. Rostand de Louvicou , riche propriétaire, saisi en prenant terre sur la côte voisine de Touton, où sa femme, qui craignait la mer, voulut descendre à toute force. M. de Rostand avait pour compagnon Guilhermy, le Napoléon du courtage marseillais, Brutus l'interroge: ton nom? Guilhermy; ta profession? courtier en denrées coloniales; preuve morale, moriatur (4). M. Lavit, apothicaire de l'Hôtel-de- Ville de père en

de U bagarre, les uns parla fuite, d'autres par le naufrage de leur fortune.

(1) Madame Guilhermy aimait son mari malgré ses infidélités quotidiennes et ses nuits passées au jeu. Et îe mari , malgré ses écarts, payait sa femme de retour, il l'aimait, il l'estimait et la respectait. Elle allait un jour au palais , non pas dans l'espoir de parler au prisonnier, ce qui était impossible , mais d'échanger de loin avec lui un regard, un signe, un geste d'amitié à travers les barreaux. Un concours extraordinaire lui barre le passage dans la Grand'Ruc; elle en demindc la cause; c'étaient les charrettes des condamnés du jour. La pauvre femme lève la téte, reconnaît

fils, périt pour avoir fait son rutHier en toute sûreté de conscience, c'est-à-dire qu'il avait fourni les médicaments de l'armée marseillaise. Cet homme crédule quitta Sainte- Claire pour aller comparaître devant Brutus dans l'intime persuasion d'un acquittement qu'on lui avait annoncé. L'atrocité de cette immolation fut remarquée entre toutes. Citons aussi M. Bagarry , ancien échev in , bon et digne bourgeois, pétulant comme un jeune nommé, en dépit de ses quinze lustres; le bonhomme Bagarry fut arrêté dans une maison de campagne du terroir où il se tenait caché avec M. Lazare Peirier de la Campane, juge du tribunal sectionnaire. L'édile et le magistrat moururent ensemble. N'oublions pas l'honnête et pacifique vieillard M. Grégoire, fabricant de chapeaux, qui ne quittait son magasin que pour aller à la messe; M. Molliez, opulent ferblantier du Cours. Ces derniers étaient , par malheur , l'un proche voisin de Roybon, comme M. La vit; l'autre son rival d'industrie et son maître en espèces. Le religieux M. Chaulan , marchand drapier , tué pour avoir tenu la plume dans sa section ; Chaulan était de la fournée des 1 4. Tu mourus aussi, mal avisé Carnelli, pour avoir, par réminiscence, prêché une seule fois, dans ton baragouin italien, la croisade anti-conventionnelle à tes frères adoptifs des sections (1).

La robe en général s'était tellement tenue en dehors de la levée de bouclier de Marseille, que la section de la

Guilhermy et tombe à la renverse. Lorsqu'elle eut repris ses sens, on s'aperçut qu'elle était folle. Depuis ce moment jusqu'à la On de ses jours qui furent assez longs, Mme. Guilhermy n'a joui que par intervalles de la plénitude de sa raison.

(1) M. Carneli était un chirurgien dentiste en grande réputation.

Loge, qui a voisinait le Palais, était présidée par un cordonnier. Il est vrai que l 'industriel de l'empeigne était homme de bien, de bon sens et desprit, un président comme on en voit peu (1 ). Mais , d'où provenait cet isolément systématique du barreau? C'est que les avocats et les procureurs de l'époque, n'estimant, comme ceux d'aujourd'hui, que le côté positif des choses, avaient découvert que l'entreprise de 93 ne présentait aux acteurs que des dangers sans profit, ce qui n'est pas tout-à-fait la même chose par le temps qui court. La robe s'abstint, mais non pas toute entière.

M. l'avocat Lavabre était compromis et partant menacé: il fallut fuir. La barque étrangère qui lui avait vendu son passage à prix d'or, naviguait péniblement vers la côte d'Italie. Elle est abordée à l'improviste par une embarcation à rames portant une escouade de sbires : Lafavre était trahi. L'infortuné le comprit, et préférant une mort volontaire à un inévitable supplice, comme l'autorise Montaigne, il se précipita dans la mer (2).

M) M. Laugier, après tout, ne doit p.»s être pris pour un artisan à genoux devant la pratique. Sa manucfalure de souliers ne fonctionnait que pour l'Amérique ; c'était un demi-négociant. Mais qu'importe pour la valeur morale du sujet qu'il soit maître Jacques ou M. Jourdain? Le vénérable M. Laugier, à sa mort, remplissait depuis longues années les fonctions d'ogent principal à l'hospice de la charité.

(2) L'avocat Lavabre était un homme de plaisir bien plus qu'un homme d'affaires. Comme jurisconsulte , il n'avait pas une instruction immense , mais la nature l'avait doué du talent si rare et si beau de l'improvisation ; ses plaidoyers étaient surtout remarquables par le trait. Qui n'a pas présent à la mémoire son exorde dans un procès contre un négociant prussien : « Je plaide contre le peu chrétien et trop Abraham Frege. » C'était le nom et prénom de sa partie adverse. Tout le monde siit que l'épicurien La-

Dans ces jours de deuil et d effroi , Marseille eut aussi à déplorer la mort sanglante de M. Chegaray , issu d'une famille de robe très ancienne et très considérée de Bayonne , qui paya de sa têté le droit de cité. Ce négociant distingué , homme d'esprit et de savoir, profondément imbu de la jurisprudence commerciale , était trop clairvoyant pour ne pas mal augurer de la révolte des sections, et trop sage pour ne pas comprendre que sa présence à la section onze, voisine de son domicile, ne serait pas sans danger, et que d'ailleurs elle y serait inutile; cette réserve ne le sauva pas. Par une coïncidence remarquable, son frère aîné, M. Michel Chegaray, président du tribunal civil de Bayonne, donnait au même instant un témoignage d'énergie bien rare alors, en prononçant la nullité d'un arrêté des représentants ordonnant l'arrestation de deux citoyeus. Les représentants Monestier , Pinet et Cavagnac prononcèrent la déportation immédiate du tribunal et son remplacement par de bons sans-culottes.

Nous nous abstenons de prolonger cette lugubre revue pour éviter l'abus des détails et soulager un peu notre tète lasse de tant d'horreurs accumulées. Mais, avant de reprendre le fil des événements, nous essaierons de retrouver dans nos vieux souvenirs l'histoire intérieure d'une maison d'arrêt , de Ste. -Claire , par exemple , où par la

vabre tenait pendant trois heures d'horloge une joyeuse réunion dans l'enchantement avec ses historiettes improvisées. M. Lavabre, dit Beaumarchais après l'avoir entendu, n'est pas, à coup sûr, un homme ordinaire. L'avocat conteur était fort laid, touchait à la vieillesse, vivait au jour le jour, et pourtant les femmes galantes en raffolaient ; il était prodigue.

MAftSElLLE. — 1794. 343

Volonté de Dieu nous passâmes , jeune encore , huit grands mois sous le glaive de Damoelès sans y faire trop d'attention. Hélas ! nos jours de Ste.-Claire ne furent pas nos plus mauvais jours.

Celui qui arrivait à Ste.-Claire le cœur "gros, la tête chargée d'ennuis, croyant aborder une terre de désolation, se trouvait singulièrement dérouté par un air de tranquillité d'autant plus frappant qu'il tranchait avec la consternation de la ville. D'où provenait chez les prisonniers cette manière de prendre les choses ? Etait-ce de l'espérance? mais l'espérance qui soutient, tourmente l'homme sans le consoler; de la grandeur d'âme , de la résignation religieuse ? Oui pour le très petit nombre. Toutefois la physionomie de la prison tenait à des causes plus générales et plus simples ; à l'accoutumance d'abord : toute espèce de séjour, celui du bagne lui-même s'habitue à la longue; ensuite et principalement à la légèreté de l'esprit humain. Ne sommes-nous pas tous , en effet, à degrés différents, légers et superficiels? L'absence de caractère n'est-elle pas d'ailleurs le partage de ces hommes communs dont le nombre est infini? Nest-il pas vrai qu'on rencontre à chaque pas dans le monde des individus auxquels le Ciel ja refusé la pensée et le sentiment? Ne parlez pas à de pareils êtres de la veille et du lendemain , tout est dit quand ils ont dîné. Fruges consumere nati. Montaigne n'a pas avancé sans raison qu'il se trouve plus de différence de tel homme à tel homme que de tel animal à tel homme.

Quoi qu'il en soit , la vie de Ste.-Claire était supportable en quelque sorte, on pouvait arpenter le cloître de-

puis les combles jusques aux murs de clôture sans que personne s'avisât d'y trouver à redire. Cette espèce de liberté bâtarde avait son mérite. Figurez-vous à présent une agglomération humaine de tout âge et de toute condition entassée pêle-mêle dans une souricière de dix toises, un tas de fous francs du collier en loyauté, qui allaient se moquant les uns des autres ! le monde en raccourci. Des Jourdain , des Harpagon , des Brigandeau émérites, des matamores, des jocrisses ; dans les hautes et moyennes régions quelques hommes d'esprit, d'expérience et de bon conseil ; dans les basses classes plus de bon sens qu'on ne s'y attendait et, brochant sur le tout , un assortiment complet de têtes carrées. Il n'y avait point d'avocats, renards aux belles paroles, incomparables pour la manœuvre dans les passes difficiles. L'un (1) se levait de grand matin, au cœur de l'hiver, pour prendre un bain dans les lavoirs de basses-offices, et réunissait le soir dans son étroit réduit un quatuor de mélomanes râclant le boyau. Râclaient-ils juste? cela est possible: quanta nous, cette musique de prison agaçait nos nerfs comme la lime d'un scieur de long.

Un autre (2) passait la nuit à se promener à pas précicipités dans les corridors déserts à la lueur expirante d'une lanterne enfumée, et demeurait le reste du temps dans son lit qui lui servait de table à manger. Celui-là , quoique brouillé avec la fortune, faisait bonne chère par ostentation; son commensal f quoique riche, faisait de la lésinerie par avarice et pour jouer la pauvreté. Plus loin ,

(1) M. de Charleval-Cadenet.

(3) M. de Fortia de Pilles.

un ami de la propreté exagérée, signe de sottise, soignait sa toilette comme pour le bal , soa voisin gardait sa barbe quinze jours durant, indice de folie. Un boutiquier de petite taille, au regard égaré, aux traits sombres, campait sur l'escalier dont il charbonnait les parois de sentences bibliques. L'illuminé, suivant toute apparence, avait été frère-lai dans quelque maison de capucins. Un hôte de la montagne, c'est-à-dire de la charpente de l'église ruinée, doué d'une humeur moins mélancolique tuait le temps en apprivoisant des moineaux. Trois ou quatre pierrots dont chacun avait un nom, voletaient, béquetaient, prenaient enfin leur essor pour aller se rallier à leurs camarades des champs et revenaient le soir à tire d aîle en jeunesse bien apprise ! Lagent volatile était libre et nous étions encagés ! Triste sujet de méditation , que n'avions-nous aussi des aîles (1). !

Au rez-de-cMàussée une salle basse était à bon droit nommée la chambre des canards. Elle était habitée par les selliers, les carossiers, les charrons et les décorateurs, industriels ennemis par état des révolutions qui les tuent. A ces sectateurs de Bacchus les libations incessantes , le sans gêne et le vacarme du cabaret (2).

(1) L'instituteur de passereaux , sorli sain et sauf de Ste.-Claire, emporta ses élèves em plumés. Rendu chez lui, il les laissa libres, ils s'envolèrent aux champs à l'accoutumée, mais ils ne revinrent pas à l'heure de la retraite, ils étaient venus coucher en prison.

(2) Les orgies de la chambre des canards subirent au mois de mai 94 un déplorable intermède. M. Buisson, gros marchand de papeterie sur le port, y fut jeté à l'improviste. Le moral de M. Buisson répondait aux grâces de sa personne. Vrai Marseillais par la franchise et la droiture du cœur, il avait généreusement accepté le commandement d'une compagnie d'élite dans l'armée départementale ; il s'y était distingué à la tcte de ses vaillans camarades.

Au premier corridor d'en haut , la Rive-Neuve. C'était un appartement de plusieurs pièces bourrées d'ouvriers maritimes, charpentiers, calfats, voiliers, constructeurs auxquels s'étaient adjoints par fantaisie des amis de la joie d'un style plus rélevé. A ces vivants la folle gaîté , les chansons décolletées, la grosse chère et les jeux de hasard. On n'admettait dans la coterie que des visiteurs discrets et sûrs ; on vous recevait à la porte à coups d'oreillers lors de la première visite , en guise d'initiation. Le buste de Marat figurait sur une console vermoulue. Or , il arriva qu'à la fin d'un repas où les lois de ta tempérance avaient été mal observées , une boulette , puis deux, puis cent plurent insolemment sur le vengeur du peuple, Après les boulettes, les serviettes, finalement les plats et les pots. Le conventionnel de plâtre chancelle , tombe et se brise sur le plancher. La réflexion amène le repentir. Quelle imprudente folie ! ceci peut devenir une belle et bonne conspiration de prison et les débris même de Marat seront homicides. Du silence et de la célérité ! Avant la fin de la journée, un Marat tout neuf avait remplacé l'ancien. Le secret fut bien gardé, et la geôle crut ou feignit de croire que la chute du Dieu n'était qu'une maladresse.

Ces philosophes de la nature, épicuriens par tempérament, royalistes par le cœur, abandonnaient le souci de

M. Buisson , que les Jacobins avaient vainement cherché à découvrir depuis neuf mois fut enfin arrêté, et conduit à Ste.-Claire , sa condamnation était indubitable; il le savait et sans attendre le lendemain il s'y déroba par le poison. La dose d'arsenic était énorme sans doute , car son agonie fut terrible. La lutte du minéral exterminateur contre une constitution de trente ans, dura vingtquatre heures, passées dans d'épouvantables convulsions.

l'administration à M. Dumas du Petit-St.-Jean , la meilleure pâte d'homme qui fût jamais. Il n'y avait au monde que les sans-culottes pour ne pas aimer ce brave cama- . rade. Les traits du bon Dumas avaient, le teint à part, quelque ressemblance avec ceux du roi martyr; sous cet extérieur débonnaire, palpitait une âme inondée des plus nobles sentiments. Lors du sinistre appel pour Orange, M. Dumas fut un des premiers désignés. Il fit trente lieues sur une ignoble charette comme un vil criminel ; le 9 thermidor lui sauva la vie (1 ).

A côté de la Rive-Neuve résidait un soi-disant homme de lettres du temps de Louis xv. M. Louis Lesbros avait jadis mis au jour je ne sais quel roman quintessencié que les plus intrépides amateurs du genre n'ont jamais eu le courage d'ouvrir. Il avait établi dans sa chambre une espèce de bureau d'esprit ; on y faisait , de la littérature facile , un peu ; de la politique, beaucoup; s'il y avait de mauvaises nouvelles, le vieux rêveur en faisait lui-même de bonnes. Tantôt c'était la Vendée aux portes de Paris ou sur la roule de Marseille; tontôt le roi de Prusse occupait la Champagne à la tête décent mille hommes, on pouvait compter là dessus , tout le reste était faux. Les gazettes du lendemain arrivaient , comme à l'ordinaire , chargées de désastres, M. Lesbros était imperturbable; il niait encore la débâcle de Toulon quinze jours après l'événement, en dépit des déclarations positives et circonstanciées de témoins oculaires qu'il prenait pour des espions , quoiqu'ils

(4) Les traditions du père ont survécu dans ses fils . M. l'avocat Dumas et son frère Théophile.

fussent de fort honnêtes gens , reconnus pour tels par tout le monde.

Le moindre mot tant soit peu cavalier sur un souverain quelconque, fût-ce le grand-turc, mettait aux champs notre don Quichotte monarchique ; rompant en visière, il vous invitait, plus ou moins poliment, à cesser vos visites (1) : c'est ce qui arriva un jour à M. Charles Fallot, homme peu endurant, possédé du démon , je ne dis pas du génie de la peinture.

Dans les cellules voisines du romancier publiciste , on s'occupait plus utilement. Ici, l'on faisait des souliers; là, des habits ; des barbiers s'étaient établis plus loin. Les pauvres détenus sans industrie servaient les riches; c'était une philosophie chrétienne qui s'ignorait elle-même. Des distractions de bonne compagnie remplissaient les loisirs inquiets de la fraction polie et grisonnante de Ste. -Claire. Les échecs, le whist, les tarots et, dans les belles soirées, l'éllipse ambulante qui encadrait les joueurs de boules du ci-devant jardin était tout aussi serrée qu'au Chapitre. Le barbouilleur Durbec passait pour le roi de la boule ; l'ho-

(I) Au fond, M. Lesbros était un personnage fort estimable, malgré sa folie. Quoique dépourvu d'instruction solide, il ne manquait ni d'esprit, ni de la politesse vieillie de ses bonnes années. Bien que son royalisme fût d'une rare indiscrétion, M. Lesbros de la Ver— sane, notre allié, se tira d'affaire devant Maillet réhabilité, qui le renvoya en prison sans jugement, peut être parce qu'on le savait sans fortune; mais le coup fut mortel : une maladie de langueur l'emporta peu de temps après son élargissement. Son fils périt dans un château-fort, sous Bonaparte, pour ses missions mystérieuses aHoly-Rood; c'était un garçon accompli. Mme.de laVersane, après avoir vécu quelque temps à Paris d'une pension sur la liste civile de la restauration , se brûla toute vive dans sa chambre par imprudence.

norable M. Mille cadet , fabricant tanneur , qui depuis fut pour nous un ami , le détrôna d'emblée : l'amour-propre du peintre s'en étant piqué au vif, Achille courroucé se ferma dans sa tente; c'est-à-dire que Durbec ne vint plus au préau.

Nous n'avions qu'un seul prêtre , M. Bonaventure Martin , que ses deux maisons avaient entraîné dans le schisme; tête à perruque des mieux conditionnées, grand donneur d'exercice aux langues mal pendues , il prenait plaisir à les mettre lui-même en branle.

Les premières heures de la matinée , aux jours ordinaires, étaient tristes. Une noire inquiétude assombrissait toutes les physionomies ; on tremblait à l'approche du sinistre appel. Ce moment cruel passé, la maison prenait un aspect plus serein ; on se mettait à la correspondance patente ou occulte. Les guichetiers ne sachant ni lire, ni écrire, les billets passaient sous les yeux de l'officier de garde. Disons à la louange de la plupart des militaires , que leur contrôle était de pure forme, surtout à l'égard des visiteuses de bonne mine. On dînait ensuite dans les chambrées de fort bon appétit. On avait environ vingtquatre heures de vie devant soi.

La veille de la décade, on respirait plus à l'aise; le soleil semblait briller d'un éclat plus vif à travers des vitrages plombés de l'antique moûtier : les bourreaux chômaient la décade. L'illusion disparaissait devant la perspective du lendemain, à mesure que le jour baissait. Après tout, la vie est-elle autre chose qu'un provisoire douteux dans sa durée, quoique certain dans son terme? Nous nous ac~

commod ions aux choses, au rebours du poète, qui accommodait les choses à lui :

Et mihi res, non me rébus componcre conor.

Les communications directes étaieut interdites; toutefois les monstres de la geôle se laissaient toucher quand l'offrande était grasse. Les tête-à-tête conjugaux ou non n'étaient pas impossibles ; il n'y avait qu'à ne pas marchander sur le prix. La femme et la sœur du geôlier , créatures aussi dégoûtantes Tune que l'autre , arrangeaient les parties. On dit même : horresco referens , qu elles jouaient les doublures au besoin.

Circonstance remarquable, il n'y avait point de malades à Sainte-Claire ; la grande maladie s'était emparée du monopole de la mort : la peste en fait autant. Puisque le mot est prononcé , nous ajouterons que vers la fin de 93 , le bruit de l'existence de la peste dans les vieux quartiers de la ville se répandit parmi les détenus. Tant mieux, s'écrièrent les fous, tant mieux, que la peste sévisse. Les portes resteront ouvertes, faute de sentinelles.

On avait entassé au fond de la maison les suspects arrivés d'Arles. A part quelques individus très recommandâmes, c'était le produit d'une presse brutalement organisée de mariniers et de laboureurs. Les voisins du Rhône sont turbulents et amis du bruit, c'est dans ce coin de Sainte-Claire que la discorde avait pris domicile; toutefois, les querelles étaient courtes sinon rares. Si les tapageurs ne brillaient pas par la civilité , ils étaient du moins sans venin.

On lisait peu à Sainte-Claire. Pour goûter la lecture,

il faut Être sans préoccupation, disposition d'esprit impossible chez les prisonniers instruits. Gela n'appartient qu'aux sots, mais les sots ne lisent que dans l'almanach. Mettez un livre dans leurs mains , ils vont s'endormir sur la première page. J'avouerai , en mon particulier, que pendant ma réclusion je n'ai lu avec quelque attention que trois volumes : les psaumes , de imitatione de Gerson , et de temps en temps Horace. Lorsque un passage de l'ami des Pisons et du bon sens m'embarrassait, j'avais recours à M. de Castillon fils, ancien avocat général au parlement , qui m'honorait de sa bienveillance. S'il restait du doute, nous en appelions à l'ancien maître d'école M. Carrier. Celui-là, par exemple, possédait ses classiques ad iinguem, c'était le dernier des variorum. Le bon Carrier, l'humaniste en chef de Sainte-Claire, crasseux comme une vieille perruque depuis la tête jusqu'aux pieds , était en outre morose, hargneux comme un roquet, susceptible comme l'indigence, grondeur comme un sanglier de basse cour. Sa docte cervelle était pétrie d'apophtegmes et de sentences, il n'avait pas plus de fiel dans le cœur que d'espèces dans sa bourse (1 ). Mais que de raison , que de lu-

(4) L'automne de 94 avançait, la maison se dégarnissait de jour en jour, les soirées devenaient mortelles , je voyais fuir le mois d'octobre, et ma chaumière de St -Antoine ne m'apparaissait plus que dans un lointain indéfini , et je disais en soupirant au vieux pédagogue : que veut -on faire de nous? Et, de sa voix caverneuse, il répondait: Nous serons ici in œlcrnûm et ullrà. Vous connaissez peut-être un prêtre vertueux , qui renferme dans sa très modeste enveloppe des trésors de science et d'esprit, sans un scrupule d'outrecuidence , c'est le fils de notre latiniste. Les hymnes de l'office diocésain sont pour la plupart de l'abbé Carrier; Santeuil ne les aurait pas désavouées. Santeuil vivait grassement et son émule est négligé par tout le monde à commencer par luimême.

mières, que de bonté dans ce digne fils d'un magistrat célèbre , et quelle simplicité polie ! 0 vous , dont les sages paroles et les attentions presque paternelles ont soulagé des douleurs qui étaient aussi les vôtres, noble M. de Castillon, puissiez-vous avoir trouvé quelques douceurs dans des épancliements mutuels ou la différence d'âge était oubliée! Que du moins votre ombre honorée reçoive ici l'hommage testamentaire d'un vieillard qui ne pensa jamais à vous sans attendrissement.

Quant aux procédés réciproques des détenus , chacun supportait ses camarades de chambrée afin d'en être supporté à son tour. Du reste , point de sympathie entre gens mêlés au hasard. Pour quelques-uns, c'était précisément l'opposé. Pour paraître aimable à ceux qui nous voient à tout moment, il faut l'être beaucoup, disait Madame Riccoboni ; en effet, l'homme physique est un animal passablement dégoûtant , à certaines heures du jour. Les exhalaisons masculines circulant dans une salle à vingtcinq lits privée d'air pendant la nuit , ne sont pas essence de rose ; mieux vaudrait le parfum d une écurie. Puis , combien d'individus tout-à-fait insupportables! et l'on n'était pas toujours libre dans le choix de son voisin.

J'avais pour camarade d'alcove, dans l'ancienne infirmerie , un malotru , Narcisse de cinquante-cinq ans , à la face blême et ridée. Tout le souci du sot consistait à trouver un moyen de réparer les brèches du temps. Par une nuit étouffante de la canicule je fus assiégé dans mon pliant par des myriades de mouches dont le bourdonnement et les piqûres me tenaient éveillé. D'où était tombé ce cataclysme aîlé ? Je voulus le savoir , et m'adressant à

l'alcove voisine: Avez-vous ici beaucoup de mouches? — Pas une seule, et nous en sommes étonnés avec le chaud qu il fait. Il me vint alors dans l'esprit d'épier mon partenaire ; je me couchai donc ce jour-là plus tôt que de coutume, et lorsque j'entendis les pas du compère, je fis semblant de dormir. Le faiseur de malles, c'était son état, ayant mis bas une carmagnole et un pantalon de gamin , décrocha une chemise ou plutôt une serpillière qui lui servit à remplacer celle qu'il avait sur le corps. Notez que ces deux chemises, couleur de suie , faisaient alternativement le service depuis un an. Après ce préalable , le ci-devant jeune homme versa dans le creux de sa main gauche un long filet d'huile puante dont il oignit pareillement sa main droite, et frictionna pendant un quart d'heure avec ce vernis sa figure patibulaire et sou poitrail décharné. Cela fait , il s'étendit à demi sur son grabat la tête haute et les mains en éventail. Au bout de cinq minutes, l'alcove était un guêpier. Le lendemain dès l'aurore je l'éveillai , je lui fis une scène qui divertit fort la galerie, et je transportai mes pénates au beau milieu de la salle.

Ce qui rendait surtout impossibles les intimités , c'était , je le dis à regret , l'égoïsme brutal et envieux. Sauf les exceptions qui confirment la règle , le cœur de l'homme s'était replié sur lui-môme. L'arrivée d'un malheureux de plus excitait plus de curiosité que de compassion et, dans les mauvaises natures des velléités intérieures de satisfaction , comme si le poids de la chaîne devenait plus léger en se divisant. L'annonce d une condamnation- consternait d'abord par la présence de la foudre bien plus que par la

perle du foudroyé. Bientôt je ne sais quelle affection d'un égoïsme satisfait et mal déguisé semblait dire: les autres s'en vont et moi je reste. Apprenait-on un acquittement , ce qui n'arrivait que très rarement, on simulait de la joie, mais l'envie était au fond du vase. Une municipalité villageoise de quatre compatriotes faisait son ménage en commun. Dans une de ces longues et ténébreuses soirées de novembre ; ils ne se trouvèrent que trois à table. On attend en vain le retardataire, on fait du bruit; on court; leçonciergé armé , accon.pagné de ses deux dogues dont il suit la piste, parvient sa lanterne à la main au pied du mur de clôture du jardin , sur les indications des chiens il lève la tète et aperçoit le fugitif sur la crête. La sentinelle extérieure couche le malheureux en joue et tout est perdu. Vingt-quatre heures après les municipaux furent condamnés en masse.

Le jeune Francoul était aussi remarquable par sa laideur, que son frère, garde du corps de Louis xvi , par sa beauté. L'aîné des Francoul ayant quitté la France on se mit à la quête du cadet qu'on feignit de prendre pour l'émigré. Nous le vîmes arriver parmi nous vers le mois d'avril 94. On ne lui avait pas même donné le temps de prendre son chapeau ; à peine deux jours s'étaient écoulés que le tribunal fit appeler ce brave garçon. Bertrand . dit-il, il s'adressait à un sien cousin assez mauvais sujet, prête-moi ton chapeau , preste-mi toun capeou. Et Bertrand apprenant la triste fin de son parent, allait disant : pauvre Francoul, lou capeou ero tout noou.

Un homme de qualité, nous ne le nommerons pas, qui du reste avait toujours mal vécu avec tout le monde, .même

avec les siens, apprend que M. Edouard Cousinery , venait d'entrer dans la maison. Voici donc encore un de ces messieurs les négociants, s'écrie-t-il en ricanant?

Un prisonnier du Palais-de-Justice avait été dévalisé au jeu ; le gagnant fut condamné le lendemain même. Cet homme là ne pouvait-il pas être guillotiné vingt-quatre heures plutôt, dit le perdant?

Détournons nos regards pour les porter sur un petit groupe d'hommes pieux se réunissant en secret dans un coin écarté de la prison , afin d'y prier Dieu pour les appelés de la journée, sainte et trop peu nombreuse congrégation (1) !

C'est ainsi qu'à Ste.-Claire le temps se passait comme partout, dans une alternative de grands maux et de petites consolations. Les préliminaires et le voyage d'Orange firent gagner du temps et nous sauvèrent. Quelle que fût au surplus la disproportion entre les bons et les mauvais jours, chacun de nous aurait consenti sans hésiter à passer dix ans de plus derrière les fenêtres grillées, à condition que sa tête ne serait pas séparée des épaules, Tout bien considéré, les habitants encore libres, toujours sur le qui vive et présents aux forfaits quotidiens , souffraient peutêtre davantage et n'avaient pas les mêmes adoucissements.

(I) Le promoteur et le chef de cette bonne œuvre, marchaud de comestibles de la poissonnerie Vieille , s'appelait Farnaud ; ce vieillard trapa , de la figure la plus avenante et de l'humeur la plus douce , était l'ange du quartier. Le tribunal Maillet le fil traîner devant lui , de quoi Taccusa-t-on ? D'avoir été pénitent blanc. Je ne croyais pas mal faire , répondit benignement le bon homme. Lorsque la halle apprit qu'on jugeait Farnaud, les dames du lieu désertèrent leur étal à l'instant el vinrent en tumulte au Palais demander moussu Farnaou. La peur d'une émeute fit son acquittement , et les femmes portèrent en triomphe le bienheureux de la rue Négrcl.

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