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Le personnel du tribunal révolutionnaire répondait à tout le reste. Le triste maître d'école Maillet cadet, président; l'ex-oratorien Giraud, accusateur public ; deux juges à l'instinct de vautour, et Chompré pour greffier, composaient cet aréopage sanguinaire. Avec des compères si bien choisis , les têtes ne teuaient plus que par un fil.
Tant que les Lyonnais résistèrent, les arrestations de Marseille furent partielles et au choix. Les conventionnels reculaient encore devant les grandes fournées. A chaque capture, les esprits légers s'aveuglant sur eux-mêmes , s'épuisaient en raisonnements sur le compte du capturé. On a pris un tel , quoi d'étonnant ? Il avait été officier dans la garde nationale , soldat contre Cartaux, motionnaire à la section ; c'était ceci , c'était cela, et le raisonneur se comparant complaisamment à celui qu'on venait d'enfermer s'endormait sur les deux oreilles. Le lendemain il allait coucher en prison.
Parmi ces alarmes, le club poursuivit glorieusement sa carrière; le vandalisme y coulait à pleins bords. On ne pensait plus ni à Barbaroux ni à Rebequy ; ils étaient malheureux. On ne sait à propos de quoi la tribune un jour tira leur nom de l'oubli. Anathème aux hommes du 31 mai , s'écrièrent en chorus ceux là même qui jadis ne juraient que par eux! Le vent était aux démolitions ; un clubiste de l'école de Fréron demanda que le domicile du couple girondin fût rasé; proposition du reste qui n'eut pas de suite. Rebequy se trouvait alors à Marseille , repoussé d'asile en asile comme un pestiféré , l'infortuné venait de recevoir congé de son hôte effrayé. Ce dernier trait de la fortune, joint aux malédictions de la rue Thu-
baneau, ayant tout-à-fait démoralisé le pauvre Rebequy, il alla se jeter dans le bassin du port. ïl faut en convenir, celui qui avait voté l'appel au peuple , au rebours de son démon familier, méritait un meilleur sort ; il y avait de l'énergie et de la droiture dans ce caractère là.
Barras et Fréron pelotaient en attendaut les grandes scènes de la terreur ; ils ordonnèrent la réclusion des filles publiques. Puritanisme menteur , jonglerie toute pure; le grappin n'atteignit que le rebut de la prostitution qu'on mit en fourrière aux anciennes repenties. La détention fut courte, attendu qu'il fallait fournir la portion congrue aux vestales du coin du Reboul , et qu'il fut d'ailleurs impossible d'établir la paix dans la communauté. Les courtisanes en robe de soie trouvèrent des sbires compatissants et des protecteurs en crédit; elles prirent le tablier à bavolet, abaissèrent leur coiffure et furent qualifiées de couturières.
Vers la mi-octobre, le calendrier végétal devint obligatoire. L'ère nouvelle commença par la seconde année ; c'était, pour ainsi dire, réaliser l'idée de ce directeur de spectacle, qui ne voulait pas de premier bal masqué. Les mois romains furent débaptisés et disloqués. L'antique semaine , cette contemporaine de la création , tomba dans la disgrâce des républicains ; la décade usurpa brutalement sa place, et la milice céleste s'éclipsa devant les raves et les choux. Toutefois, les anciennes institutions subsistèrent en secret dans les familles pieuses et sensées- Qui pis est, l'Europe refusa tout net de reconnaître la substitution; elle est devenue moins difficile.
Dans la pensée de Barras , les cloches narguaient la ré-
volution , et leur permanence au centre des ogives semblait prédire un futur réveil. Le sage économiste réfléchit aussi qu'on pourrait utiliser la matière. Haro sur les cloches ; on les mit à terre. Les plus belles passèrent en Italie, où la religion leur rendit la voix ; on convertit les autres en monnaie de billon , sans oublier d'en extraire au préalable l'alliage d'argent. Les petits profils sont les plus sûrs, dit la sagesse. N'entrait-il pas d'ailleurs dans la politique régnante d'effacer jusqu'aux apparences du catholicisme, et la disparition des cloches n'était-elle pas , après tout , la suite inévitable de la clôture des églises ?
L'ostracisme du clergé constitutionnel , devenu suspect comme tout le monde , ayant suivi de près l'occupation républicaine, toutes les églises de Marseille avaient été fermées sans exception , comme en temps de peste. Celles où les sectionnaires s'étaient assemblés furent condamnées plus tard à la démolition (I). Quelques-unes pourtant échappèrent à la pioche. Les Augustins, fréquentés par la marine, restèrent debout; les Recollets devinrent un grenier à foin , on n'en abattit que le beau cloître et le clocher élégant; on respecta les églises des vieux quartiers, vu que le sans-culotisme inconséquent et bizarre de la populace des Carmes n'aurait pas vu de bon œil ses cloches partager le sort commun. Marseille , du moins , ne donna pas l'exemple des profanations commises presque à ses portes.
(I) La religion s'était réfugiée au sein du foyer domestique comme dans un sanctuaire ; car le malheur extrême ramène l'homme à celui qui frappe et qui sanctifie ; et quel temps plus propice aux élans vers le ciel que celui où la mort sanglante était assise sur le seuil de chaque porte.
Dans une petite ville des environs, une bande de scélérats sans pudeur fondit sur la paroisse et la dévasta. Un de ces misérables , à bout d'abomination , escalada le maîtreautel, et, la brute fanfarone, s'accroupissant... ventrem exoneravit. L'énormité du sacrilège frappa de stupéfaction ses partenaires eux-mêmes : il n'en reçut, au lieu d'éloges, que des malédictions, et les huées de la population le poursuivirent jusqu'au gîte. Bourrelé de honte et de remords, il mourut la nuit suivante d'apoplexie. Laissons là ces turpitudes, nous trouverons plus loin des consolations inattendues.
Par une belle journée d'automne , l'amateur des longues promenades pédestres se dirige vers les hauteurs qui séparent de l'ouest à lest, jusqu'au port de Bouc, la rade de Marseille et l'étang de Berre. Après trois heures de marche sur un plateau semé d'arbustes aromatiques et de genêts sauvages, l'œil découvre tout à coup avec ravissement une large et riante vallée que parent dans tous les sens des vergers d'oliviers, d'amandiers et des vignobles à perte de vue. La côte demi-circulaire s'élève en amphithéâtre et fournit à des milliers de grasses brebis» paissant à l'abri du vent du nord, un excellent pâturage, salé par les émanations maritimes (1). C'est la vallée du Rove.
Cette fertile campagne appartient presque en entier aux héritiers de Fortuné Gouirand , nom commun dans le pays. Ce riche propriétaire était fils de laboureur et laboureur lui-même. Vingt valets, ses égaux, travaillaient
(i) Comme chacun sait , la saveur du laitage du Rove est exquise.
à son champ ; il n'en était que le chef. Les enfants de Fortuné sont encore aujourd'hui pâtres et cultivateurs , comme leur père , avec vingt-cinq mille francs de revenu net.
Sur le coteau du midi , s'élève le village qui contient mille à douze cents âmes. Les maisons sont pauvres, comme les habitants; toutefois l'extrême indigence y est inconnue, parce que l'intempérance et la fainéantise en sont bannies. Ajoutez que la piété filiale envers la vieillesse et les infirmités y est inépuisable, car la piété filiale est une vertu de hameau ; à la ville, elle ne sera bientôt plus qu'un ridicule.
Dans cette contrée aimée du Ciel , la population entière se réunit le dimanche à l'église ; les absences sont rares ; les récidives déshonorantes , et les cérémonies touchantes, dans leur simple appareil (1). Ce coin de terre privilégié sortit de la révolution vierge de scandale. Le prêtre mis en lieu sûr , l'église fermée , le Rove attendait en paix la fin de l'orage.
Au couchant de la vallée et à la distance de cinq cents pas environ du hameau , la nature et le temps ont creusé des cavernes dont l'entrée n'était guère connue que des
(1) a Nous avons passé la nuit de Noël en prières aux pieds des autels, nous disait fe bon abbé Mourre; je me croyais en paradis » Le saint homme ajoutait pourtant : « Si la dévotion sincère, si la conduite chrétiene de ses paroissiens constituent le bonheur d'un curé, celui du Rove est certainement le plus heureux des nom mes ; mais si le pasteur a le moindre penchant à la sensualité , s'il aime le confort, comme on dit, je crois, aujourd'hui, la tâche sera rude, les rustres qui l'entourent considèrent les prêtres comme des êtres surnaturels, qui ne doivent songer qu'aux choses d'En-Haut.
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indigènes et du petit nombre de curieux qui les visitaient de temps en temps; il fallait un bouleversement social pour que.des hommes civilisés s'estimassent heureux d'y habiter. Trois ou quatre proscrits marseillais d'une classe distinguée, errant depuis plusieurs jours à l'aventure , talonnés par la mort, arrivèrent enfin sur les terres du Rove. Les travailleurs de la campagne s'empressèrent autour d'eux, et leur indiquèrent la grotte voisine comme un asile inaccessible. Ils y furent conduits, et faisant de nécessité vertu ils en prirent possession ; des compagnons d'infortune étant survenus , environ vingt troglodites se trouvèrent en société dans l'antre du Rove à la garde de Dieu. On s'arrangea comme on put , la nécessité est industrieuse ; grâces au bonnes gens du pays on eut quelques meubles, des vivres en abondance; en un mot l'hospitalité du souterrain perdait tous les jours de son étrangeté. On pouvait du moins s'y endormir sans trop redouter un brusque réveil. Crainte de surprise, la compagnie faisait bonne garde; un factionnaire de soixante ans stationna plus d'une fois au bivouac en pantoufles et en robe de chambre. Mais qu'était-il besoin de sentinelles, la population n'était-elle pas nuit et jour sur le qui vive? La religion de son côté, cette sœur des malheureux, répandit des trésors d'espérance et de résignation sur la colonie ; un prêtre courageux vint de temps en temps dire la messe et distribuer le pain des forts (1).
(I) Les pèlerinages au Rove de l'abbé Jaubert et de son ami l'abbé Rcymonet, au corps grôle, à l'âme ardente , ne datent que de la persécution fructidorienne. C'est dans le pays du nouveau Jessen que l'Hercule du sacerdoce abjura solennellement ses erreurs , la scène fut, dit-on, des plus pathétiques. On a prétendu que
Deux mois se passèrent ainsi ; mais l'atmosphère de Marseille s'assombrissait tous les jours; des bandes de maraudeurs ayant été lancées dans toutes les directions, il était difficile d'échapper toujours à un pareil acharnement. Conduits par des guides sûrs à la plage de l'Estaque, les fugitifs y trouvèrent une embarcation génoise qui les transporta sans accidents à bord de la félouque du large.
l'ostentation n'était pas étrangère à l'héroïsme religieux de l'abbé Jauberl, tranchant de l'apôtre ; que ce cœur intrépide aimait les chances périlleuses de l'apostolat , comme le matelot aime les tempêtes; et quant à sa conduite ultérieure, que ses actions n'avaient pas toujours été conformes aux règles de la prudence , et qu'il fut quelquefois la dupe d'une charité trop crédule. Mais on ne pourra contester à l'abbé Jaubert d'avoir rendu d émioents services à la religion pendant les mauvais jours.