CHAPITRE PREMIER
De 1789 à 1790.
SOMMAIRE
Introduction. — Prospérité de Marseille avant 8&. — L'Arsenal converti en ^maisons. — Le Clergé. — L'Hotel-de-ville. — Commencement de troubles. — . L'Assemblée des Prêcheurs. — Pillage chez M. Rebuffel. — Chompré. — MM. de Gaillard et Capus, lapidés. — Mirabeau. — Élections aux Étals * généraux. — Encore Mirabeau. — Ses ovations à Marseille. — Son départ. ^r- Les Journalistes. — Bremond Jullien. — Barbaroux. — Alexandre Ricord. — Désordres administratifs. — La Garde nationale. — État du commerce. — M. de Caraman. — Son entrée. — ÉchauUourée de la Tourrette. — Pillage •. de la maison Laflèche. — Poursuites. — Rebequy. — Pascal Granet. — M. d'André. — MM. Saraatan, Gimon, Gabriel Merle, Etienne Martin, Échevins. — Mouraîlle.
La France conservait un souvenir amer des désastres de la guerre de 1756. La révolte de l'Amérique anglaise, survenue environ vingt ans après, parut offrir au gouvernement français une admirable revanche. On
n'hésita pas à intervenir dans cette querelle de famille , sans considérer le péril de la contagion. Le monde vit avec étonnement une armée royale prêter main forte au fanatisme républicain ; politique absurde , politique fatale qui contribua à l'affaiblissement du vieux système européen, menacé par la réforme, ébranlé depuis la régence par le levier philosophique, auquel des mœurs abâtardies avaient servi de point d'appui.
Toutefois la guerre d'Amérique n'avait pas été sans
gloire : les succès isolés de notre marine balancèrent , en : quelque sorte, ses revers, et nos défaites navales de l'é-' v poque furent loin de porter le caractère d'extermination des désastres maritimes qui marquèrent la fin du sièclè. \ Une guerre maritime a pour effet immédiat de para- / • lyser le commerce ; cependant la France industrielle n'en * *.-'. éprouva que de faibles dommages. Des convois périodi- ' quement organisés et convenablement escortés entretin- * • rent dans notre navigation marchande une circulation vi- . j\ * vifiante. Nous aidâmes nos alliés de fraîche date avec nos* '* denrées aussi bien qu'avec nos armes. Ce fut l'occasion der*5. quelques fortunes, il y en eut même de célèbres : majs la chute du papier-monnaie des insurgés retentit dan* nos •% ports de mer.
Le commerce du Levant, en particulier, n'avait près-, \g que pas subi d'interruption ; la prospérité même de Màr-' . seille s'accrut à certains égards ; car la régularité forcée'.. .' des expéditions dans l'Orient devint un avantage en maintenant l'équilibre entre les besoins et leur aliment. Chose % remarquable ! la baisse inévitable des productions exdtï-* ques, à la nouvelle de la paix, fit naître des murmures'
contre un événement dont il semble, au contraire, que le commerce aurait dû se réjouir.
\4 liberté des mers enflamma toutes les ambitions. De vastes projets s'organisèrent de toutes parts, à Marseille . /surtout. Les capitaux indigènes furent bientôt insuffisants. : Genève , la Suisse et la Hollande nous firent participer à " leurs trésors. Au moyen de ces suppléments, le pavillon .".bleu de la vieille Provence parut dans toutes les mers , VVcônnues; nous pénétrâmes jusqu'au fond de l'Asie. Lequel nous n'a pas entendu parler des belles et grandes 1 '-h* expéditions aux Indes-Orientales de la maison Rabaud, v*Vl<>ht le chef devait expier plus tard sur l'échafaud " •'Tsoifc" honorable renommée commerciale ? renommée , ;\ ,; àuv; reste, pour le dire en passant, qui revit dans ;*\^esdeux fils. De grands succès répondirent aux efforts de t '^\ios concitoyens ; cette belle époque fut l'apogée de la
*£ prospérité marseillaise et l'avant coureur de nos calami-
* >tés: Car telle est la nécessité des choses d'ici-bas. La for-
^.'jkitfe'plaça son temple au milieu de la reine du Midi , qui
V/dçvirit alors, mais, hélas! pour trop peu de temps, le
gfibénire des affaires et des plaisirs et le modèle du bonheur
.**ôeià<t. Le luxe s'agrandit, mais le luxe modéré par l'éco- 't • • .
: .mjm ie , réglé sur les degrés de richesse et de position , y jonsacré aux commodités de la vie plutôt qu'aux exigen- ViîteS'de la vanité : car il existait au fond de la population v..ïriàrseillaise une habitude profondément enracinée des * yieilles mœurs. On vivait alors chez nous bien moins en dehors que de nos jours; Paris et ses extravagances ne . 94$ avaient pas encore gâtés, et ceci paraîtra peut-être Su ïôpnte : un Marseillais qui avait fait le voyage de Paris
I 0 ESQUISSES UISTORIQUES. ^ /"• v
était un être remarqué; on l'entourait, on le questionnait à son retour, comme s'il revenait de l'autre monde: ^ ï;} - Le petit nombre de familles marseillaises véritable- ^ ment nobles n'étaient pas assez riches pour étaler du*^
faste, et la noblesse de fabrique connaissait encorè.4éf
prix de l'argent: c'était une tradition soigneusement cqnr& )\ servée. Le haut commerce, bien loin de rien envier èifeyW classe privilégiée, l'éclipsait au contraire par une déf/.- ;. pense hors de la portée des revenus fixes , mais tout çé*$>V » ne formait qu'une seule société, et des alliances fréqu^j^rtes entre la naissance et les écus arrangeaient tort .^>£* monde. Les préjugés aristocratiques et leshabitudesfa^-^vgeoises se trouvaient ainsi confondus. fï?
On a remarqué, du reste, que les riches protestaE^*Ji^; Marseille s'étaient en cénéral montrés de bonne .-heurfe^"-' ennemis de la révolution , en dépit des préjugés dè\ëeptj^fr' et au rebours des jansénistes , leur diminutif. La causé .efcfcjv.. est d'abord que les disciples de Calvin s'en tenaiettt' v e^jjVV hommes de sens , à la réalité des choses , tandis q'ûèlf*}*.^' rêveurs du jansénisme s'abandonnèrent niaisemeut.à (Jrfjf*. • chimères; ensuite, et par dessus tout, c'est que nos,pf©«Ç? testants étaient presque tous riches. Le petit peuple Vniâii* /ïassez commodément : ses besoins convenablement : sâ1j**ç.* : faits par un travail bien rétribué , ses passions encorerë»^ S" dormies , son attachement à la religion, surtout chez Faf£»v* tisan établi ; son amour pour le souverain, sa soumissfôrt^/ aux lois , son respect , son dévouement même pou* les . classes supérieures , la simplicité de ses goûts , la vivafift^ . de son caractère, la légèreté des charges publiques-; U*jVen un mot , contribuait à la félicité de ce bon peupky-def .
vieux temps. Les derniers beaux jours de notre patrie réalisèrent presque les utopies des philosophes.
Bientôt Marseille ne fut plus assez grande pour une population qui allait croissant de jour en jour. Une nouvelle ville s'éleva par enchantement au milieu de l'ancienne.
Louis xiv , avec cette grandeur et cette munificence dont tout ses ouvrages portent l'empreinte , avait fait bâtir à grauds frais , tout à l'entour de la partie méridionale du port de Marseille , un arsenal destiné au service de ses galères ; les derniers vestiges du long mur qui séparait l'arsenal du reste de la ville existent encore vers le mi- > lieu de la rue Sainte. Le système des galères ayant été définitivement abandonné vers la fin du dernier siècle , la marine royale de la Méditerranée transporta tous ses grands établissements à Toulon , et l'arsenal de Marseille fut évacué ; ses nombreux magasius furent loués au commerce , et son enceinte n'était plus , à l'époque dont nous parlons, qu'une vaste solitude. Le gouvernement de Louis xvi , cherchant d'ailleurs à faire face aux besoins du trésor , dont la pénurie , par suite d'une administration aveugle et des irrésolutions royales , commençait à faire des progrès inquiétants , mit au nombre de ses ressources l'aliénation d'un établissement désormais improductif. Belle ressource, vraiment, quand on n'avait qu'à parler un peu ferme pour s'en procurer de surabondantes !
Quoi qu'il en soit , une compagnie étrangère souffla l'affaire aux capitalistes du pays ; mais , soit que l'orgueil marseillais se crût blessé de cette impatronisation génoise, soit (pie la spéculation entrevîl des avanta-
ges à surenchérir , une association de négociants, ayant trouvé dans ses capitaux et dans son crédit mis en communauté une somme de cinq millions , fut substituée aux premiers acheteurs. On sait que le marché fut conclu par l'intermédiaire de M. Malouet , commissaire spécialement délégué. Le grand talent du négociateur était alors à son aurore ; ce talent devait briller plus tard sur un théâtre bien autrement célèbre : il n'y avait dans l'affaire de l'arsenal de Marseille ni la gloire ni les périls du forum.
Bientôt toutes les idées se tournèrent vers cette vaste entreprise. Le plan une fois arrêté , l'exécution suivit de près. On vit dans l'espace de quelques mois les rues s'aliguer , les quais s'élargir, des constructions rivaliser de magnificence, une salle de spectacle , disputant de prééminence avec les plus beaux théâtres de la capitale , dominer un quartier superbe et donner une incalculable va- , leur à ses avenues et à ses alentours ; et tout cela sans que le mouvement commercial fût ralenti , sans qu'aucune branche de l'industrie marseillaise eût à souffrir de celte déviation des capitaux : preuve incontestable de la prospérité publique. Elle est gravée cette prospérité sur les pierres de la rue Beauvau (1).
A la voix du destin , le géant 89 apparut : monstrum immane , ingens. Un bonnet teint de sang couvrait sa tête en guise de diadème ; il portait la planche aux assignats dans une main , et dans l'autre un coutelas. Les beaux jours de Marseille étaient finis.
Lorsque la révolution éclata, le diocèse de Marseille
(!) On remarqua . comme un symptôme fâcheux , qu aucune relise ne fut bâtie sur le terrain de l'arsenal: on eut dit que les entrepreneurs avaient lu Mans l'avenir.
était gouverné depuis vingt-cinq ans environ par M. de Belloy , duue illustre famille de Picardie. ïl y avait dans la physionomie de ce prélat , dans son port , dans ses manières et dans ses moindres actions , je ne sais quoi de grandiose et de solennel dont l'eflet ne peut se dépeindre. Ce noble vieillard , si grave dans son maintien , si majestueux à l'autel , était dans le monde le plus poli , le plus affable des hommes , le plus aimable des convives. Rien n'était pareil au charme de sa conversation familière : il contait à ravir, et contait volontiers ; son excellente mémoire possédait une infinité d'anecdotes curieuses , piquantes , mais toujours en harmonie avec la dignité de son caractère et de ses fonctions. Populaire , doux, tolérant, ami de Tordre, il avait de l'indulgence pour le ridicule, et ne faisait la guerre qu'au vice. La nature lui avait enseigné la représentation , qu'il ne recherchait pourtant en aucune manière.
Le château d'Aubagne, propriété* particulière qu'il s était plu à embellir , faisait les délices de M. de Belloy. Ce prélat avait dans sa jeunesse hanté la cour ; mais la simplicité de ses goûts répugnait au luxe des courtisans mitrés. La résidence , qu'on pourrait appeler la vertu moderne de l épiscopat , loin d'avoir pour l'évêquede Marseille les dégoûts qu'elle inspirait à plusieurs de ses collègues , entrait au contraire merveilleusement dans l'uniformité de ses habitudes paisibles ; mais , quand il le fallait, personne ne savait mieux que lui faire les honneurs du diocèse. Les vieillards n'ont pas oublié la visite du comte de Provence ( Louis xvm) à l'évèché ( 1776 ) ; le prince en témoigna hautement sa surprise et sa satisfac-
lion. Il est vrai que les vastes appartements du palais épiscopal faisaient ressortir les dimensions rétrécies de l'hôtel de M. de Pilles , rue Grignan , où Monsieur était des-
cendu.
M. de Belloy venait à Marseille aux solennités annuelles ; si ses devoirs l'exigeaient , il prolongeait son séjour à la ville ; car tout , jusqu'aux moindres choses . était surbordonné à sa direction suprême. La révolution , comme on pense bien , n'épargna ni le domaine ni la personne du prélat; il eut à subir, à l'origine de nos troubles , des contradictions politiques et des amertumes que son caractère conciliateur semblait devoir lui faire éviter; l'esprit de vertige gagnait déjà de proche en proche jusqu'au sacerdoce. Son beau château d'Aubagne fut incendié à l'instar des autres châteaux. L'ennemi avait respecté jadis l'habitation de Fénélon , les révolutionnaires marseillais se montrèrent plus barbares que les soldats de l'étranger. Enfin , le» jours du successeur immédiat de Belzunce étant menacés, M. de Belloy s'exila les larmes aux yeux. La Providence lui ménageait un meilleur avenir , mais ce ne fut qu'après la disparition du maître que les flammes dévorèrent son pacifique séjour : les misérables incendiaires crurent apparemment ensevelir la mémoire du propriétaire sous les cendres de sa demeure (1).
(I ; M. de Belloy vécut longtemps ignore dans ces temps critiques, sans cesser néanmoins de diriger son diocèse de Marseille, jusqu'à son élévation au siège métropolitain de Paris. Là il sut transiger avec les exigences de sa place , sans faiblesse et sans fade adulation. Dans ces fonctions émincntes , le prélat finit sa longue carrière, honoré de la pourpre romaine, estimé du monde entier et honoré même de Napoléon.
Pendant les années précédentes, M. de Belloy avait eu à punir quelques désordres individuels : il y parvint sans bruit. Débonnaire par tempérament, un peu faible même si l'on veut, sa longanimité toutefois ne dégénéra jamais en mollesse, moins encore en aveuglement. Sous son gouvernement paternel , la discorde , qui , semblable à la peste , s'introduit tôt ou tard parmi les hommes rassemblés , et plus vite encore chez ceux dont le contact est quotidien , la bruyante discorde troubla de temps en temps le silence des cloîtres et mit à des tristes épreuves l âme angélique du prélat. Les monastères éloignés du centre de la population l'en dédommagèrent. Humble couvent des Minimes de la Plaine ! vos bâtiments étaient simples et modestes comme le génie et la vertu , et pourtant un parfum de béatitude embaumait vos pourpris ! Vénérables ruines devant lesquelles je ne passai jamais sans m'incliner, salut! Là fleurit jadis l'école des Marin , des Plumier , des Mersenne et des Feuillée ; et vous . saints martyrs, Nuirate et Taxi , vous étiez aussi enfans de François de Paule !
Le chapitre de la cathédrale remontait aux premiers siècles du christianisme ; il possédait de grands biens , dont il aurait été le maître d'augmenter le revenu en renouvelant des baux restés immuables malgré la différence de valeur du signe monétaire. Heureux les fermiers du chapitre de la Major ! le ciel , dont ils étaient sans doute, les élus , faisait tourner en leur faveur l'orase et la grêle et les changeait en rosée ! De ces fléaux sortait , au retour de chaque printemps , le texte de leurs doléances adressées au chanoine commissaire. Or, le bon chanoine,
n'entendant pas que les serviteurs de l'Église vécussent dans la pauvreté , appostillait la supplique en fermant les yeux(1). Les propriétaires actuels s'en tiennent-ils, par hasard , à la tradition? Les prébendes du chapitre étaient presque toutes données aux cadets des vieilles familles du pays. Les deux Martin Compian , dont l'aîné , ancien prévôt , administra dans ces derniers temps le diocèse sous deux archevêques (M. de Cicé et M. de Beausset ) : et dont le cadet s'est retiré tout-à-fait du monde après avoir gouverné sagement la paroisse de la Trinité, étaient des personnages très recommandables. MM. de Lumini , de Demandolx , de Robineau brillaient parmi leurs collègues par leur noble caractère , leurs lumières et leur charité , et dans le monde par l'élégance des manières et les grâces de l'esprit.
La ponctualité, l'ordre et une magnificence dans l'appareil des cérémonies, unique dans le Midi , illustraient notre cathédrale : on y suivait à la lettre le rit romain , avec toute la rigueur primitive ; car les traditions de la Major venaient de fort loin. La pompe du service divin , celte pompe inhérente au catholicisme et (pie le catholicisme exige, ne laissait alors rien à désirer à Marseille, parce que le trésor capitulaire était riche , le gouvernement religieux et les populations ferventes.
Les quatre autres paroisses de Marseille consistaient en deux chapitres mal dotés, un prieuré et une cure à la nomination du chapitre de Saint -Victor. M. Levesy, prieur de Saint-Laurent , était l'idole de ses paroissiens ( tous marins et ouvriers.
(I) M. de Demandolx. mort évèque d'Amiens, était ordinairement à la tête de la comptabilité.
Les moines ! là était la plaie du clergé de Marseille. Je ne conteste pas les exceptions , car le couvent cité plus haut eut de nombreux émules ; mais , il faut l'avouer, le relâchement progressif, l'esprit d'insubordination et l'anarchie minaient depuis longtemps ces institutions. Tout annonçait une dissolution imminente ; la révolution a seulement précipité la catastrophe.
L'expulsion des jésuites , expulsion dont les derniers aveux du libéralisme ont si clairement démontré l'injustice et la maladresse , fut longtemps diversement jugée; mais ce qui n'a jamais fait doute pour personne , c'est le dommage que l'enseignement et la religion ont ressenti dans toute la France de cette mesure de parti. Marseille eut à regretter un collège célèbre. Les oratoriens , héritant de leurs anciens antagonistes , se trouvèrent investis de la direction du collège de Belzunce environ vingt ans après la dispersion de ses premiers habitans. L'ancienne Sainte-Marthe devint alors une vaste maison de retraite ; les études , sous cette congrégation honorable , obtinrent, il faut en convenir , un certain éclat jusques à la révolution : on y enseignait le latin , les éléments des mathématiques, quelques parties de la physique expérimentale et de la chimie , deux sciences à peu près dans l'enfance au temps dont je parle. La philosophie scolastique , qui périssait de vieillesse , et la métaphysique cartésienne y étaient professées par manière d'acquit. La ville fournissait la plus grosse part des dépenses de l'enseignement, sauf les treize bourses fondées par M. de Matignon , abbé de Saint-Victor. Les élèves externes n'avaient pas une obole de rétribution à débourser , et tel écolier de Sainte-
Marthe ou de Belzunce qui n'avait peut-être pas de souliers à mettre à ses pieds , a pu s'élever à la fortune et aux honneurs au moyen de cette instruction gratuite. Ces choses-là se sont pourtant passées sous l'ancien régime, n'en déplaise à la nouvelle université. Au reste , le collège municipal de Marseille , dans son indépendance absolue au dehors, fournissait un contingent respectable aux lettres françaises.
Les oratoriens de Marseille se divisaient en deux classes
de confrères très distinctes , les vieux et les jeunes. Chez les premiers un jansénisme opiniâtre, le dédain du prosélytisme , la simplicité , la régularité des pratiques , la gravité de mœurs , quelques professeurs habiles , des écrivains en petit nombre et du second ordre; en général, des médiocrités, des nullités comme partout; enfin , une antipathie pour l'ultramontanisme qui conduisit, par une pente insensible, certains individus longtemps exemplaires jusqu'à l'apostasie. Quant aux derniers ( les jeunes gens ) , recrutés parmi les cadets de Provence d'extraction honorable, ils arrivaient à l'institution d'Aix avec autant de présomption pour le moins que de latin. Ils ne se considéraient là que comme dans une position transi- . toire assez propre à les amener convenablement dans le monde , et la bulle Unigenitus était le dernier de leurs soucis. N'aspirant qu'à un changement d'état qui leur fît un avenir , leur ton répondait assez mal à leur habit quand ils pénétraient dans les salons. Quelques-uns de ces jeunes gens ont figuré dans les divers partis de la révolution ; les plus heureux ou , pour mieux dire , les plus rusés sont parvenus à la fortune , chacun à sa manière.
Dans une grande v ille où jadis tout allait pour le mieux, ce que je dis sans prendre souci du trait d'Horace (1), les hommes d'église étaient généralement heureux et considérés ; mais les riches pensionnaires de la grasse abbaye de Saint-Victor pouvaient passer, à bon droit , pour les prédestinés de la tonsure. Si je mets dans un coin du tableau , et tout près du cadre , le groupe des successeurs de Saint Cassien , c'est qu'ils étaient en réalité situés en dehors du système diocésain ; Dieu me garde de vouloir insinuer par là le moindre doute sur la prééminence du nobilissime chapitre.
Saint-Victor de Marseille était une des plus anciennes et des plus riches abbayes de la chrétienté , comme chacun sait, La description topographique des lieux sortirait de mon sujet ; on la trouve d'ailleurs partout. La haute dignité d'abbé était ordinairement dévolue à un très grand nom ; le prince Camille de Lorraine l'a possédée le dernier. En vérité l'abbé grand seigneur n'avait pas d'immenses devoirs à remplir : arrondir sa chevelure, placer une croix pectorale sur des vêtements mornes, signer des récépissés, et le voilà quitte. Dispensé d'entrer dans les ordres, il n'était pas même soumis à la résidence : autant en faisaient tous les gros bénéficiers. Certes» l'abbé de Saint-Victor usait du privilège tout à son aise; les tours de son cloître lui étaient aussi inconnues que la règle de Saint Benoît. Le noble chapitre avait dans toute la France , mais surtout dans notre province , de très vastes domaines et des redevances sans
(I) Laudator t emporta acti.
20 ESQUISSES HISTORIEES.
fin. On peut répéter ici ce qu'on a dit plus haut du chapitre de la cathédrale : Saint-Victor permettait pareillement à ses fermiers de s'engraisser du miel et du lait de l'église ; les revenus tels quels suffisaient à la félicité temporelle des chanoines comtes de Saint- Victor de Marseille, qualification calquée sur celle des comtes de Saint-Jean de Lyon et appuyée sur un diplôme qui existait sans doute , mais que je n'ai pas vu. Comme on peut croire , de pareilles sinécures étaient vivement convoitées ; elles avaient autrefois appartenu de droit à la vieille bourgeoisie marseillaise. A force de négociations et d'intrigues d'un côté , de faiblesse obséquieuse de l'autre , ou plutôt par la conséquence toute simple d'une lutte inégale , les grandes familles provençales étaient venues à bout depuis une cinquantaine d'années d'arracher aux candides Marseillais cette sorte de patrimoine. On vit ainsi la féodalité circonvoisine , plus riche en parchemins qu'en espèces sonnantes , fondre en masse sur une proie sacrée quelle dévorait des yeux depuis longtemps.
Les mœurs changent avec la fortune , telle fut dans tous les temps la marche de ce bas monde : les modernes Cassianites n'échappèrent pas à cette nécessité. Le dernier cloîtré emporta dans la tombe les faibles restes de l'esprit du fondateur. Des prébendés enrichis et titrés se seraient difficilement accommodés à l'antique régularité monastique. On observait cependant encore la lettre de la règle, c'est-à-dire que des gagistes dépêchaient les offices à heure fixe, en présence du chanoine de semaine ; mais on comptait quelques bons prêtres dans- les basses stalles du chœur. La révolution , en démantelant le cloître ,
obligea ses habitants à se montrer tels qu'ils étaient , et, il faut le dire , le bien l'emporta de beaucoup sur le mal en dépit du relâchement monastique. Avant cette grande ruine la liberté la plus complète régnait parmi les chanoines de l'abbaye. Quelques-uns vivaient en prélats, d'autres en petits-maîtres, ceux-ci en quakers, ceux-là en simples villageois ; et ces derniers , tels que le bon abbé de Sabran , étaient précisément ceux qui portaient un nom historique. L'union, ou plutôt l'indifférence, régnait parmi les bénéficiers ; il n'y avait là ni élections , ui budget ; le chiffre et la répartition du revenu étant invariables , chacun retirait sa portion de gâteau et la mangeait comme il le trouvait bon. Par la vertu du cumul plusieurs de ces bénéfices avaient un appendice : bienheureux cumul , antique et vivace puissance ! César ne dompta pas l'âme de Caton , et tu triomphas de la révolution !
Les comtes de Saint-Victor , ruinés par le commun naufrage , poursuivis , pauvres dans l'exil , essuyèrent plus de malheurs et de privations dans leur vieillesse qu'ils n'avaient goûté de jouissances et de félicité dans leurs beaux jours. Eh bien ! on ne saurait trop le proclamer, fidèles à la noblesse de leur origine , ils se montrèrent supérieurs à la mauvaise fortune clans ces vicissitudes. Tous sont morts en prédestinés; réduits à un tel dénûment qu'on a vu leurs anciens domestiques les secourir à la dérobée. Tous on fini leurs jours sans porter le moindre regret à leur ancienne opulence : tous ! je me trompe , un seul fut excepté, et celui-là franchit toutes les barrières.
Si j'osais me permettre ici une courte digression , je di-
rais que l'ancienne académie de Marseille comptait dans ses rangs les ecclésiastiques les plus recommandables de la ville. Quoi î une académie à Marseille , dans un pays où la considération se mesure au boisseau , où la rhétorique des lettres de change est la seule bonne ! Le fait n'en est pas moins constant , et de plus une académie florissante. Un homme d'humeur atrabilaire , dont l'orgueil satanique empoisonnait les talents , troubla de temps en temps la paix académiquè : cet homme était Mouraille.
A présent , si nous mettons en regard le bien et le mal, il restera démontré qu'avant 89 Marseille était heureuse autant qu'il est possible de l'être ici-bas. Cette prospérité sans égale excitait naturellement le désir d'y prendre part ; aussi voyait-on accourir de tout côté dans cette
ville opulente des chercheurs de fortune, des pêcheurs en eau trouble , des escrocs et aussi de bons provinciaux alléchés par la renommée. Alors les avocats sans cause , les hommes à mauvaises affaires, les frondeurs sans conscience , les instituteurs sans élèves , les pédants à grands mots , les cuistres faméliques , les coureurs de cachet foisonnaient en dehors du commerce. Il sortit de grands scélérats de ces dernières classes , éléments grossiers que le souffle de Paris mit en fermentation; ambitieux de bas aloi auxquels la populace , dupe éternelle des charlatans , servait d'instrument et de marchepied.
Les bonnes institutions fondent l'ordre social; une sage administration les protège et leur obéit ; voilà tout son secret. Les institutions sont bonnes lorsqu'elles se trouvent en harmonie avec les mœurs publiques. Alors tout se régularise , tout se simplifie. En s associant aux habi-
tudes des populations , l'autorité ne rencontre point d'obstacle dans sa marche ; alors les peuples sont bien gouvernés. Ce grand paresseux de Montaigne , qui s'effrayait d'avance du poids du gouvernement municipal de Bordeaux, avouait, après l'expérience faite , qu'il n'aurait jamais cru la besogne si facile.
Tel avait été le régime municipal de Marseille durant plusieurs siècles. Cette ville célèbre tenait de ses anciens souverains des privilèges sans nombre : Marseille en était jalouse à bon droit ; ses magistrats spéciaux , tous enfants du pays , ne l'étaient pas moins. De là ces longues inimitiés politiques entre Marseille et Paris , vis à vis de qui nous étions dans un état permanent de suspicion , tout bonnes gens que nous sommes. De là ces luttes sans cesse renaissantes, luttes inégales , mais généreuses. Sans doute, nos ancêtres consentaient à s'incorporer au reste du royaume; mais, avant tout, ils prétendaient demeurer Marseillais. Avaient-ils donc si grand tort? De temps en temps , à la- vérité, la mutinerie devint sérieuse. Hélas ! nos privilèges laissèrent maintes fois des lambeaux dans la mêlée. C'est ainsi que Louis xiv ou plutôt Mazarin changea les consuls en échevins : c'était jouer sur le mot. La bastide Saint-Nicolas portait un caractère plus prononcé. Rien de si paternel , au surplus, que la police de la ville dans les mains de ses magistrats naturels ; une vingtaine de gardes, vieux et mal armés , suffisaient pour maintenir Tordre ; le parlement et la maréchaussée faisaient le
reste.
En 1 767 , Louis xv adjoignit aux échevins et à l'assesseur un maire noble ; ses prérogatives se bornaient à la
préséauce. Les conditions et les formalités de son élection étaient les mêmes que pour l'échevinat. Les affaires financières et d'économie commerciale restèrent sous la direction des échevins négociants , dont les plus ancien était président-né de la chambre de commerce. La place de maire de Marseille ne piquait guère la vanité de la noblesse titrée : c'est, d'abord , qu'il eût fallu céder le haut du pavé aux MM. de Pilles , gouverneurs viguiers héréditaires ; ensuite , en considération des frais obligés de la représentation : les parchemins ne sont pas des billets de banque.
Ce replâtrage municipal dura peu de temps : la révolution de 89 emporta , comme un torrent impétueux , maire , échevins et tout. Les charlataneries de Mirabeau et surtout le funeste exemple de Paris échauffèrent nos pauvres tètes méridionales : on se mit à crier à l'abus; le désordre survint , et l'émeute mit l'arbre tutélaire au niveau du sol.
Le premier maire gentilhomme de Marseille fut le marquis de Jarente, issu d'4ine ancienne race provençale. Il dut son chaperon à son frère , lévêque d'Orléans. M. de Jarente avait deux autres frères ecclésiastiques : l'un , évêque de Senès ; l'autre , comte de Saint-Victor de Marseille , et, en outre , abbé delà grasse abbaye d'Aiuay de Lyon , ce digne M. d'Ainay, que ses domestiques volaient à qui mieux mieux , avec approbation et privilège. Quant à M. le marquis, c'était un célibataire usé , vivant sans faste , vieux comme Saturne , maigre comme Lazare, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir des maîtresses , régis ad exemptai On n'a jamais entendu parler , que je sache , de ses talents administratifs.
M. (Je Jarente n'eut que sept successeurs , tous plus ou moins recommandables ; M. Isnard de Granvillc fut le pénultième dans l'ordre chronologique de cette série écourtée qui finit à M. le marquis de Gaillard. M. de Granville sortait de la finance ; la fortune compensait de reste ce qui pouvait manquer à son illustration. La belle prestance de ce débonnaire vieillard de médiocre capacité , prévenait en sa faveur. Le maire de Marseille fut appelé à la première assemblée des notables , en 1 788 ; il ne s'y fit pas remarquer autrement que par un grand état de maison , tel qu'il convenait au représentant d'une ville opulente ; il y recueillit cependant des témoignages unanimes d'estime et de considération.
M. le marquis de Gaillard avait sur son prédécesseur immédiat l'avantage de la naissance : c'était peu de chose ; mais il y joignait ceux de la jeunesse et de l'esprit. On applaudit à sa nomination , et l'opinion publique se prononça hautement en sa faveur. Si les premiers pas de M. de Gaillard dans la carrière politique furent semés de roses , les épines l'attendaient au bout. Ainsi va ce triste monde. Le jeune maire de Marseille, appelé à son tour à la secondé assemblée des notables , réussit à Paris , où l'on apprécia ses hautes qualités. Heureux celui qui a résisté à cette grande épreuve ! Il s'y distingua surtout dans le célèbre bureau de Monsieur depuis Louis xvui , par la solidité de son jugement et un talent de discussion fort remarquable. Les prospérités administratives de M. de Gaillard finirent en même temps que l'assemblée ; des tribulations inouïes lui étaient préparées à Marseille. Ayant repris les rôties de l'administration t M. de Gaillard essuya
dans le sein d'un conseil municipal soi-disant, régénéré , des opinions exaltées , de la malveillance et des propositions insensées ; visiblement l'état des choses tendait au bouleversement. Le jeune magistrat comprit sa position et son devoir ; il vit le danger et l'affronta , bien loin de se laisser intimider par le bruit. Cet homme si tolérant et si doux , fut harcelé , contredit , menacé môme par une opposition systématique frappant à coups redoublés sur l'édifice social ; opposition , toutefois , qu'il parvint souvent à confondre , sinon à convertir , avec les seules ressources d'un esprit conciliant et modéré. Mais à quoi bon? Le dé était jeté : plus M. de Gaillard déploya de persévérance et de vigueur , plus les haines amoncelées contre lui se montrèrent puissantes et opiniâtres.
Une réunion séditieuse , convoquée par je ne sais qui , s'étalait dans l'église des Prêcheurs, dont la vaste nef put à peine contenir la foule délibérante et vociférante. Tous les hommes tarés , tous les gobe-mouches de la ville s'y étaient donné rèndez-vous : les gens sans aveu pullulaient. Le bureau fut choisi, comme de raison, parmi les célébrités naissantes du patriotisme populacier. En conséquence , les voûtes sacrées de ce spacieux pourpris furent souillées d'infâmes imputations , de sorties tantôt virulentes , tantôt ordurières contre l'Hôtel-de-Ville et spécialement contre le fermier des impositions municipales, les seules que les habitants de Marseille eussent à supporter avant la mise en action des utopies philosophiques. M. Rebuffel , dont la gestion était irréprochable et la longanimité fiscale proverbiale, fut calomnié, maudit cl condamné aux gémonies. Peu d'instants après ,
le domicile de cet homme honorable fut livré au pillage et à la dévastation , et l'on ne peut dire ce qui serait advenu de sa personne s'il n'avait été averti à temps.
Un parisien , nommé Chompré , se prétendant parent de l'auteur du dictionnaire de la fable , débuta dans ce proto-club ; on ne l'avait connu jusqu'alors que comme un famélique coureur de cachets , enseignant aux femmes la grammaire française et la belle prononciation de Parris. M. Chompré était insinuant , obséquieux , proprement vêtu , grand diseur de riens ; ses politesses étaient compassées et son aplomb imperturbable ; c'est ce que certaines femmes prennent pour de l'esprit. M. Chompré devint à la mode. 0 femmes , sexe impressionnable et léger, serez-vous donc éternellement dupes des faux dehors ? Par un coup de baguette de la magie révolutionnaire , il arriva que cet homme aux révérences fut métamorphosé tout d'un coup en jacobin forcené. Comme il n'y a que le premier pas qui coûte, on a vu ce misérable successivement aboycur public , coryphée du club, valet d'Albitte (1) et plus tard deMaignet,
(4) Un jour, c'était sous Albitte , on jouait au théâtre le Brutus de Voltaire : un jeune homme, mauvais comédien s'il en fut, faisait le jeune Brulus. Voici son costume: hoqueton romain , descendant à peine à mi-cuisse, le reste absolument nu , hormis les bandelettes crurales. Figurez-vous cet indigne histrion , arpentant l'avant-scène en matamore , pour attendre la fin du vacarme occasionné par son apparition inattendue , et que surexcitait chaque attitude nouvelle ; qui peut rendre l'effet de cette pantomime sur une chambre où les honnêtes femmes étaient introuvables? Mais ces divertissements dramatiques n'étaient qu'un prélude des jouissances diversifiées. Le premier acte fini, le peuple souverain demande les airs nationaux ; les musicien? frémissent , je le crois bien , w les airs nationaux en étaient
membre du comité révolutionnaire , enfin pourvoyeur et ami du bourreau , auquel il envoya traîtreusement le vieux ami de sa famille. Chompré, échappé par miracle aux vengeances réactionnaires , a terminé son abominable existence sur le sol étranger. Vivent les révolutions pour achever un homme !
Des succursales de l'assemblée des Prêcheurs s'établirent bientôt; de tous côtés des tribunes politiques furent improvisées ; tout était bon , les tables de café , les tréteaux des halles. L'antre de Polyphème de la rue Thubaneau n'est venu qu'après cette époque. Les boute-feu , les avocats en plein vent , les oiseaux de proie encombraient incessamment la place publique, endoctrinant les groupes en permanence que la moindre nouvelle mettait en émoi. Bibit ore vulgus.
C'est là que gagaèrent leurs éperons les Bremond Ju-
déjà à leur douzième répétition, pour le moins. L'orchestre obéit cependant, quoique d'assez mauvaise grâce. Tout à ccup le représentant Albitte, caché jusque-là au fond de sa tanière, c'est sa loge que je veux dire , jette son corps en avant du bord , les bras étendus. « Silence, musiciens , silence! C'est donc ainsi , misérables, que vous profanez par une exécution détestable les chants sacrés de la liberté. » Il allait poursuivre; une voix aiguë, partie du cintre , interrompt l'orateur. Cette voix de fausset n'était ni plus ni moins que celle de l'ex-Parisien, de l'ex-instituteur do demoiselles, Chompré. « Albitte, s'écrie le sans-culotte régénéré, à qui crois-tu parler? à des hommes? non. Tu parles à des monstres, à des fauteurs du modérantisme , à des stipendiaires du
négociantisme , à des , à des Allons, amis, laissons-là
ces valets de Pilt et Cobourg, et chantons tous ensemble l'hymne des hommes libres.» U dit, et disparaît de son œil-de-bœuf , comme Perrin Dandindaussa gouttière. On chante donc; au couplet de la liberté chérie , voilà qu'un fier-à-bras , à gosier homérique, prenant la parole: « A genoux , tout le monde ! » et tout le monde se prosterne , jusqu'à l'auteur de celle histoire , car il y était.
lien , les Esmenard , les Barbaroux et bien d'autres. 11 y avait , à coup sûr , dans ces échappés de collège , plus d'esprit que de raison , moins de moralité que de talent. Parvenir était leur fin , n'importe comment. Ils se jetèrent à corps perdu dans le patriotisme , comme un aventurier dans un vaisseau partant pour les grandes Indes , ne voyant que le profit, et s aveuglant sur le danger.
Qu'on me permette ici quelques considérations.
Une des principales causes du bouleversement dont nous sommes les témoins , c'est l'absence presque absolue d'instruction dans les hauteurs sociales. Les pères , se croyant toujours au siècle de Duguesclin , transmettaient à leurs enfants des préjugés surannés , et une ignorance systématique. Il y avait des exceptions , je le sais bien , je pourrais en citer de frappantes; il n'y en avait pas assez pour faire pencher la balance. Incapables de comprendre la marche du temps et ses vicissitudes, plus incapables encore de connaître l'espèce humaine et sa corruption, ces gens de loyauté ne s'attendaient pas à être supplantés un jour par les classes inférieures au moyen de cette instruction même dont ils avaient cru pouvoir se passer. Soyons aimables , disaient les jeunes gentilshommes, et fi des pédans ! C'était tout de même dans le haut commerce , qui tendait sans cesse à s'assimiler à la noblesse, tout en la jalousant; car voilà l'homme : il fronde et copie. Le fils d'une maison opulente était un enfant gâté qu'on n'envoyait pas au collège l'été à cause de la chaleur , l'hiver à cause du froid , si bien qu'il arrivait à l'âge viril avec des vices pour toute acquisition, connaissant à fond le traité des jeux , point du tout le
traité des études. Et voilà justement comment les maisons s'écroulaient.
Mais il ne manquait pas , Dieu merci , dans les médiocres gens , dans la bourgeoisie besogneuse , des pères de famille bardés de latin , trouvant qu'il n'y avait rien de tel pour faire des hommes que d'assujettir leurs enfants à des études fortes. Les enfants , de leur côté , se prêtaient à cette exigence paternelle, attendu que leur bourse mal garnie leur interdisait les plaisirs coûteux de leur âge. De cette portion de Marseille , plus qu'on n'imagine , sont sorties les célébrités qu'on a nommées plus haut.
Le 1 er consul , M. de Gaillard , se trouvait aux prises avec un conseil municipal déchaîné contre la politique de conservation. Il était puissamment soutenu dans la lutte par l'esprit et le bon sens ( qualités peu sympathiques d'ordinaire ) de M. l'avocat Capus , assesseur en exercice. Il importait au parti révolutionnaire de se débarrasser, de manière ou (Vautre , de ces antagonistes incommodes : on s'en débarrassa par l'émeute.
Après une séance dont les débats orageux avaient retenti au dehors , les deux collègues s'acheminaient de compagnie vers leurs domiciles contigus. Il était environ deux heures ; les négociants se rendaient à la Bourse. Deux valets de ville , en livrée municipale , portant à l'accoutumée un sac d'étoffe bleue qui contenait l'antique chaperon de velours pourpre , précédaient les honorables magistrats. Parvenus à cet endroit de la Coutellerie où l'espace est plus rétréci , un embarras de voiture qu'on ne manqua pas d'attribuer au hasard vint obstruer la circulation. Forcé de faire halte comme tout le monde , le
cortège municipal est investi tout à coup par une troupe d'homme mal vêtus , dont le nombre grossissait à vue d'œil. Le maire et l'assesseur de Marseille sont coudoyés . pressés , acculés contre le mur ; on les accable d'insultes et d'imprécations. Vainement le chaperon apparaît sur leur personne , le chaperon , insigne pacifique qui jamais, jusqu'à ce jour , n'avait manqué son effet sur la populace mutinée : ils cherchent alors à rebrousser chemin , et de nouveaux groupes encore plus furieux que les premiers, débouchant par la rue St.-Jaume , leur barrent le passage. Alors , une grêle de pavés, heureusement mal dirigés , vole autour d'eux ; ils allaient succomber , lorsqu'une porte tutélaire, s'ouvrant à l'improviste , les reçoit et se referme aussitôt. Ainsi , Marseille éprouva la honte de l'assassinat de ses édiles. Les assaillans désappointés s'acharnèrent contre cette porte miraculeuse , mais les verroux tinrent bon. Pour le moment , il fallut se contenter de briser les vitres ; comme on voit , ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on fait des révolutions avec de la boue et des pavés.
Après une alarme aussi chaude , la place n'était plus tenable. Mrs. de Gaillard etCapus, dégoûtés d une toge consulaire , presque semblable à la tunique de Nessus , envoyèrent leur démission. On peut bien croire que l'avertissement de la rue Coutellerie protégea leur avenir. A quelque chose malheur est bon. A la restauration M. le marquis de Gaillard fût nommé conseiller de préfecture. Il fit encore une fois briller dans l'exercice de cette magistrature difficile son discernement , sa modération et son esprit. Juillet le rendit enfin à la vie privée. Quant à M.
Capus , qui ne sait qu'il a , jusques à la fin de sa longue vie, rempli les fonctions de secrétaire de la Chambre de commerce , à la satisfaction générale.
On a prétendu , que l'attroupement de la rue Coutellerie provenait du concours des sectateurs de Mirabeau , attirés là dans l'espoir de l'y rencontrer : c'est une erreur. Il n'était pas question le moins du monde de Mirabeau dans cette échauffourée, bien que l'effervescence populaire fût indirectement son ouvrage. Mirabeau savait du reste que la vieille machine municipale tomberait en poussière au premier choc et au jour marqué. Il n'en voulait pas personnellement aux échevins de Marseille ; seulement il les comptait pour rien.
Au mois de janvier 1 789 , la Provence avait eu à s'occuper de ses élections aux états généraux. En conformité des ordonnances royales, les trois ordres se formèrent séparément en assemblées primaires et nommèrent respectivement des électeurs. Quelques prétentions mal accueillies par le corps de la noblesse marseillaise , fournirent un aliment aux amateurs du ridicule.
Les électeurs du clergé de Marseille choisirent M. de Villeneuve Bargemont, comte et dignitaire de St.-Victor, dont la simplicité extérieure contrastait avec la majesté affectée de sa tenue à la tête du chœur abbatial. C'était un ecclésiastique de mœurs sévères, d'une capacité médiocre; on lui donna pour collègue, le vieux chanoine de St. -Martin Davin , qui n'avait jamais lu que son bréviaire. La présence de M. de Belloy , évêque de Marseille, n'eut aucune influence sur ces deux choix ; loin de là, le vénérable prélat fut abreuvé de mortifications assurément fort
inconvenantes , par quelques individus qui s'étaient fait ses ennemis. La noblesse était représentée par deux chevaliers de St. -Louis, M. de Sineti, gentilhomme lettré, * tant soit peu Voltairien, adonné par goAt aux études agronomiques et aux méditations de l'économie politique, et M. le marquis de Cipières, ancien mairô de Marseille, brave et loyal chevalier, entiché de préjugés de caste et partant antipathique aux idées nouvelles. Le tiers état nomma deux députés de plus que les deux premiers ordres d'après la loi. Le nom de Mirabeau sortit le premier du scrutin endépit d'une assez vive opposition, Mirabeau qu'on venait d'élire à Aix refusa au grand désapointement du parti novateur. Les autres députés étaient M. Lejeans l'aîné, négociant très estimable et très estimé, mais d'un corps cacochime et d'une âme affaiblie par les années; M. Michel Rbussier , aussi négociant. M. Roussier passait pour frondeur, ses lumières et son intégrité ne pouvaient pas être contestées. 11 y aurait eu dans ce personnage l'étoffe d'un bon législateur, si la goutte ne l'avait pas rendu presque paralytique; M. Louis Liquier, protestant, homme du monde, homme d'affaires, modéré malgré ses préjugés de race, appartenant au haut commerce de Marseille et du Languedoc; M. Delabat, vieux fabricant de savon , doué d'une certaine facilité d'élocution de salon , politiquant du matin au soir dans un petit cercle d'amis, au demeurant homme de bien et d'honneur. M. Peloux, manufacturier à broche et à rouet, et M. Castelanet, notaire en exercice, furent nommés suppléants. Nous verrons plus tard ces deux médiocrités à l'œuvre. Ou reste, l'assemblée constituante n'eut pas de
membres plus pacifiques que les envoyés de Marseille. Ils furent très utiles dans les bureaux, à peu près nuls à la tribune. La tribune à Mirabeau.
Mirabeau fit son apparition politique à Marseille à peu près au moment où M. de Gaillard était revenu de Paris. Il y vint tgut gonflé de rage contre les mépris de la noblesse d'Aix ; il en avait brigué les suffrages et ses pairs l'avaient injurieusement repoussé. Que de maux n'a pas causés cette étroite politique ! car les hommes de la trempe de Mirabeau ne se vengent pas à demi. Il est probable que le fils aîné du fier ami des hommes , que le neveu du gothique bailli aurait à la tribune défendu son ordre avec autant de chaleur , non moins d'esprit et bien plus d'aplomb que son frère cadet ; mais la noble réunion • de l'ancienne capitale de la Provence n'était pas une assemblée de sorciers.
Quoiqu'il en soit , Mirabeau se fit démagogue sans conviction aucune , si ce n'est celle de son ascendant sur ses semblables qu'il méprisait par outrecuidance et par instinct. Une seule pensée l'absorbait alors tout entier : flageller une société qu'il détestait parce qu'il l'avait souillée, et déployer sur un théâtre conforme aux gigantesques dimensions de son talent, ce qu'il y avait encore d'inconnu au fond de son âme satanique. Les entrailles de ce colosse contenaient , en effet , une surabondance de passions diverses qui le pressaient de combattre plus au large qu'au fond de sa province. Les grandes ruines aux Titans. Emportées par leur nature ultrà-virile , ces puissantes poitrines appellent sans cesse les révolutions , s'y plongent , les accomplissent , dominent un moment avec elles et par
MARSEILLE. — I 789. 3i")
elles , et disparaissent ; le lendemain du triomphe , le génie révolutionnaire dévore l'imprudent magicien qui l a déchaîné. Tel fut le sort de Mirabeau. Est-il à présent besoin de dire , après tout le monde , que sans le héros du jeu de paume, la révolution de 89 aurait peutêtre échoué , et que sans la révolution , Mirabeau , mort , n'aurait laissé que la renommée d'un fléau social et d'un écrivain du troisième ordre.
L'apostasie de Mirabeau fit la fortune de la démagogie (rui cherchait un chef. Le gentilhomme rancuneux le devint , et quel chef qu'un pareil homme ! Libre du choix entre Aix et Marseille pour la députation aux états généraux , il opta pour son pays natal afin de se donner le plaisir de narguer ses ennemis à bout portant. Toutefois , sa présence momentanée à Marseille était indispensable. Le thermomètre politique de cette ville n'était pas encore à la hauteur de ses desseins.
Dès son arrivée à Marseille , Mirabeau fut entouré des jeunes littérateurs dont on a déjà parlé. Il les endoctrina, leur promit monts et merveilles et les subjugua. La tournure d'esprit de ces jeunes têtes les portait naturellement à l'enthousiasme; elles s'engouèrent de Mirabeau comme auparavant elles s'étaient engouées des Larive et des Sainval. Le maître exploita merveilleusement ces dispositions romanesques.
Ces grands hommes en perspective se dévouèrent corps et âme à leur nouvelle idole ; à l'égard de quelquesunes , les liaisons devinrent intimes ; la. plupart restèrent fidèles à ses doctrines ; d'autres, tels qu'Esmenard et Barharoux allèrent plus loin. Le patriotisme de seconde main
,'JC ESQUISSES HISTORIQUES.
eut son tour. Les Mossy , les Granet , les Rebecqui et autres notabilités de ce calibre participèrent aux leçons et aux courtoisies du député d'Aix. Ces gens-là pouvaient servir en poussant à la roue. Ah ! comme il les connaissait bien (1) !
(I) Dans sa tournée patriotique à Marseille, Mirabeau eonnut le maire constitutionnel en germe, M. Etienne Martin, qu'il surnomma Marlin-lc-Juste. après l'avoir entretenu : juste, manquant d'étoffe, pas tout-à-fait le par negotiis de Tacite. Tel était le vrai sens que 1 inventeur donnait à ce sobriquet. M. Etienne Martin prêta cornplaisamment l'oreille à la séduction et s'y laissa prendre. En dehors de ses fascinations patriotiques , M. Martin était un négociant consommé, un homme de bien et d'honneur, et sa vieillesse fut très exemplaire: mais il n'aurait pas dû changer de métier.
Mirabeau se lia , vers la même époque , avecLieutaud des Quatre-Pàtissiers , ainsi qualifié do nom de la rue où logeait sa famille; personnage remarquable que l'historien moderne de Marseille traite, à mon avis, avec trop peu de ménagement. M. Lieutaud avait sans doute des passions indomptables , des mœurs peu régulières, mais de nobles qualités le faisaient distinguer dans le monde. Grand et beau joueur, ami sincère etdévoué. ennemi loyal et généreux , inflexible avec le fort, indulgent et doux pour le faible , homme de plaisir et de prodigalité , comme César et Mirabeau , M. Lieutaud avait avec ce dernier quelques points de ressemblance de caractère ; mais notre compatriote , doué de beaucoup d'esprit naturel et d'un jugement parfait quand il était de sang-froid, manquait d'instruction solide. Sa parole, brève et nasillarde , sentait parfois le capitan, au rebours de l'élocution foudroyante du célèbre tribun. En outre, Lieutaud n'était pas au mieux avec les siens, à l'instar de son maître. On le mit à la tête de la garde nationale marseillaise, lors de la régénération de celte fille chérie du héros des deux mondes.
Tout jeune encore , M. Lieutaud s'était adjoint à une pléiade marseillaise de vivants: c'était entre eux tous à la vie et à la mort. A raison de son incontestable supériorité autant que de sa bravoure éprouvée, Lieutaud maîtrisa d'emblée cette bande joyeuse, composée d'une demi-douzaine de sans-soucis à barbe grise, dont les saillies saugrenues et les grosses farces font encore , de nos jours, les délices des amateurs de bons contes. 0 divin Grimaud- Colère! Marseillais de la vieille roche , qui, dans tes mauvais moments, pratiquais d'une si belle manière l'art de la parole en ac-
Mais tout cela ne suffisait pas. Comme il fallait pariétaux yeux , le charlatanisme de carrefour était obligé. Mirabeau ne recula pas devant les exigences de son rôle ; et ses promenades dans les rues furent sur le point de compromettre la tranquillité de la ville , car la multitude le suivait partout. Les honneurs populaires lui furent prodigués , et de sa part les démonstrations bénévoles ne manquèrent pas. On fit des ponts-neufs à sa louange ; les places publiques et les guinguettes en retentirent, et les enfants du peuple, race si prompte à tout saisir , les eurent bientôt retenus. En voici un échantillon :
Il faut chanter en diligence Le «ranci comte de Mirabeau.
Flambeau du peuple de Provence , Allez aux étals généraux.
Les dames de la halle baisèrent môme les innombrables concavités de ses grosses joues.
Une apothéose de meilleur goût fut arrangée au théâtre. Une jeune et belle dame, tenant à la coterie, placée comme par hasard tout près du saint du jour , lut et lui présenta ensuite avec une grâce infinie quelques vers d ecoliers ; vers fades comme un madrigal , et qui n'en furent pas moins portés aux nues par l'assistance admirative.
J'ai vu de près l'ovation de Mirabeau reprenant la route d'Aix. Il remplissait à lui seul , attendu lénormilé
lion! et toi, incomparable Surville, Jocrisse premier, toi dont le gras patrimoine fondit jadis dans ta main, salut! Il ne vous a manqué qu'un poète qui chantât vos prouesses , pour passer à la postérité avec la renommée des Chapelle cl des Bnehaumont. Carent quia vale sacro.
de sa corpulence , la capacité d'un fiacre assez mesquin , dont les glaces étaient baissées (supposé qu'il y en eût). En dehors du char triomphal de louage, un bouquet monstre allait et venait balayant les panneaux en signe d'adieu , le tout accompagné de sourires étudiés et d'inclinations de prince. La frisure démesurée du triomphaleur , blanche comme albâtre , ne ressemblait pas mal à un arbuste neigeux fouetté par la bise de janvier : on eût dit Pasquin en bonne fortune. Sur la chaussée , la foule des enthousiastes niais , des compères , des gamins et des badauds foisonnait tout comme au premier jour de carême quand il fait beau. En vérité , ce spectacle singulier , dominé par l'aspect et le nom d'un homme extraordinaire , imposait à l'imagination jusqu'à un certain point. Quel amalgame bizarre de grandiose théâtral et de scènes carnavalesques ! Quoi , pensais-je , ce personnage qui , nouveau Mahomet , entraîne les populations -à sa suite , pourrait-il n'être qu'un comédien , don Juan ou Mascarille ? N'est-ce qu'un fou , et sommes-nous donc tous at- " teints de folie comme lui ? ou bien y a-t-il en effet l'étoffe d'un grand homme dans cette caricature ? A dire vrai , j'avais dé la peine à démêler le grand homme au fond d une parade.
Qu'était devenue l'autorité municipale au milieu de tout ce fracas ? inaperçus à l'Hôtel-de- Ville , les échevins de Marseille , sans pouvoir et sans volonté d'arrêter le torrent , faisaient tristement la police de commissaire. Durant une semaine , Mirabeau fut en réalité le roi de Marseille ; Beaufort , son devancier , n'avait été que le roi des halles.
En appelant au secours de nos souvenirs les derniers chapitres de ï Histoire de Marseille, de M. Augustin Fabre , nous nous sommes aperçu d'une singularité qu'il est impossible de passer sous silence. L'historien a constamment supprimé les qualifications sociales des personnages qu'il met en scène. Ainsi , l'intendant de Provence , premier président du parlement d'Aix et le lieutenant général commandant militaire en 89, sont nommés saus cérémonie Latour et Caraman. Deux anciens maires de Marseille, tous deux titrés, ne reçoivent pas d'autre qualification que celle de Gaillard et Montgraud. Anciens et modernes, grands et petits, M. Fabre met tout le monde sur le môme pied. S'il est vrai que la littérature soit l'expression de la société , ce système laconique n'est pas rationnel; car la société comme la littérature s'expriment moins absolument. Il faut être bien grand où bien petit pour perdre le monsieur. La Convention qui proscrivit ce mot, inventa du moins celui de citoyen, sans doute le savant écrivain voulait tout simplement établir une formule classique et philosophique; il ne s'est pas souvenu qu'il écrivait pour des Français et uon pour des Romains ou des Quakers. Mais laissons-là ces considérations.
C'est vraiment un thème fort épineux que celui d'une histoire contemporaine. Il n'est que trop facile de reconnaître dans l'historien moderne de notre ville l'influence pernicieuse d'une révolution grondant à nos portes (1), et j'aime à croire que dans les portraits , les jugements et les opinions, il y a moins de convictions que de
(1) V Histoire de Marseille a paru en 4820.
prévoyance. Voilà pourtant une de ces choses que nous ne comprendrons jamais , nous autres vieux royalistes , si fiers de notre métier de dupes.
Quoiqu'il en soit , une énorme lacune existait dans l'histoire de la ville; il faut savoir gré à M. Fabre de l'avoir remplie. Son travail est utile, précieux même par l'exactitude chronologique ; ses récits ont souvent de l'intérêt, et ses savantes remarques méritent des éloges. Revenons maintenant à nos souvenirs.
Les voyages lointains , la fréquentation des étrangers , le mouvement quotidien des affaires disposent merveilleusement à l'indépendance les habitants des villes maritimes commerçantes. Entre tous les porls de mer du monde entier, celui de Marseille était peut-être le plus libre. Il importait aux agitateurs de détrôner cette liberté d'instinct et toute marseillaise, liberté à l'allure franche, tranchante, parfois bourrue, mais toujours favorable à la droiture, antipathique à la feinte. Il fallait, pour réussir, acclimater parmi nous le régime de l'insurrection et de la liberté du moyen-âge. L'entreprise n'était pas facile, car les descendants des Phocéens, hommes de sens, tenaient à leur vieille idole , et alors, comme aujourd'hui, ne se payaient guère de grands mots. Cependant Mirabeau avait senti la nécessité de faire réagir sa province sur la capitale. Il lui paraissait indispensable de montrer Paris et Marseille se disputant la palme delà révolte, et de faire célébrer le civisme méridional par les cent voix de la renommée. Une correspondance basée sur ces principes s'établit entre le maître et les disciples. Ces communications intimes contenaient les plans de campagne et
MARSEILLE. — 1789. il
les demi-confidences. Mirabeau créa, dans le môme temps , à Paris , un journal qu'il intitula : Courrier de Provence. Il mit rarement la main à cette œuvre insipide , habituellement rédigée par ses teinturiers. C'était un rabâchage continuel sur la politique courante. Mirabeau contribua, de plus, à l'établissement d'une feuille périodique à Marseille. L'esprit en était détestable , comme on pense bien ; mais la rédaction . œuvre d'Esménard , de Bremond Julien et de Barbaroux (I) , était quelquefois piquante, et partant on en recherchait la lecture, bien que sa portée politique n'excédât pas le cercle local. La plume d'Esménard avait réellement du trait; mais la paresse incurable de Bremond Julien l'empêchait de s'assujettir à un travail régulier , et Barbaroux ne sut jamais écrire.
Un révolutionnaire du plus bas étage, fils d'un pauvre forgeron de la rue d'Aix , gagna, je crois, ses éperons dans les colonnes de ce premier né du journalisme provençal (2) , il écrivait sous la leçon , ou plutôt sous la dic-
(4) Soit dit sans vouloir contrister l'ombre de Mme. Rolland , dntinotis-Barbiiroux avait la face ultrà-rubiconde et passablement bourgconnée; sa stature ne dépassait que de fort peu la moyenne , sa taille était commune et ses jambes grêles.
(2) Nous sommes bien aises de nous rencontrer avec M. Louis Aféry dans le jugement qu'il porte sur cette feuille révolutionnaire, intitulée Journal des Clubs. Voici comment M. Méry en parlait dans un article bistorique sur le journalisme marseillais:
« Quand la révolution arriva , Marseille se vit inondée de pamphlets , de brochures politiques, de discours, de mémoires, de factums. Le public marseillais, comme celui de toute la France, fut assourdi par un immense tumulte de voix qui le harcelaient aux clubs, dans les cafés, sur les places publiques, dans des brochures de toute dimension , de toute forme ; feuilles légères
tée de Bremond Julien , dont il était l'écolier, le siuge et l'ami. Alexandre Ricord, puisqu'il faut l'appeler par son nom, auteur d'une lettre infâme sur l'assassinat de Louis xvi, ne put jamais, malgré son jacobinisme furibond, se guinder jusqu'aux bancs de la montagne conventionnelle.
Tout fut perdu quand les classes inférieures de la population se mirent à faire de la politique avec leur ignorance et leurs passions. Bientôt on vit s'assombrir la physionomie générale de notre ville. De ce moment commença la haine fatale de la veste contre l'habit. La liberté d'opinions disparut, la confiance fit place aux soupçons. Voisins, domestiques, ouvriers, tous jusqu'aux, parents et amis de la maison devinrent suspects. On s'enfermait à double tour pour gémir en famille sur les malheurs publics. Bientôt chacun prit un parti. D'une part, l'engouement pour les doctrines du xvm e siècle fit de nombreux fanatiques; de l'autre , certaines consciences hypocrites , contenues jusques-là par le respect humain , se mirent à nu , et Marseille vit d'étranges métamorphoses ; mais l'immense majorité demeura fidèle à ses principes. Le haut commerce , plus éclairé que personne au monde sur ses véritables intérêts, et d'ail-
voltigeant en tout sens , courant l'air , inondant les pavés , et qui , après avoir fait tant de bruit, reposent maintenant dans la poussière de quelques bibliothèques. Un journal fut créé au milieu de ce brouhaha de brochures, le Journal des Clubs, fondé par Micoulin et Ricord ; feuille passionnée , où l'article se dressait en massue et s'aiguisait en poignard, où la phrase, dans un désordre fiévreux , avait des allures littéraires si grotesquement prétentieuses , où la période avait le transport au cerveau. Ce journal frétait qu'un factum qui prolongeait les hurlements des motions des clubs. » {Chronique de Paris, 85 décembre 1835. )
leurs tremblant pour sa fortune, se montra constammant inébranlable. A peine vit-on quelques mauvais exemples , nés des préjugés de secte et de l'ambition politique. Il y en eut davantage parmi les levantins récemment débarqués. Ces novices en révolution n'avaient pas appris à connaître les hommes dans les quartiers francs de Smyrne et de Constantinople. Un certain nombre de riches bourgeois se jetèrent, par système ou par peur, dans une sorte de juste-milieu qui, ne sauva ni leurs écus ni leurs personnes.
Dans ces déplorables conjonctures, l'autorité légitime allait s'affaiblissant de jour en jour. Le conseil municipal , dominé dès-lors par des révolutionnaires, changea de nom pour se renforcer des aflidés et des aboyeurs du parti ; il s'intitula solennellement : Conseil des trois ordres ; triste parodie de la grande pièce qui se jouait alors à Paris. Les trois ordres ! dans une ville marchande, où la noblesse et le clergé pesaient à peine un grain dans la balance politique!.
Enhardis par cet envahissement , les démagogues ne gardèrent plus de mesure ; peu de journées se passaient sans désordre. Les places publiques, Jes théâtres retentissaient des cris menaçants. Chaque matin , les coins des rues étaient couverts de placards à la main , véritables listes de proscription. Les honnêtes gens n'osèrent presque plus se montrer en public, et les choses en vinrent au point que le meurtre et le pillage furent ouvertement préconisés.
Les négociante, profession toujours positive, voyant (pie la garantie de l'autorité n'était plus qu'une chimère,
puisque celle-ci se déclarait incapable de se garantir ellemême, obligés pourtant de se mettre à couvert, car il y avait urgeuce, s'entendirent pour improviser avec les magistrats, une garde bourgeoise, composée de* leurs propres fils, de leurs commis et des ouvriers reconnus fidèles. Tous les habitants qui avaient quelque chose à perdre grossirent ce noyau. Les malfaiteurs reculèrent et la tranquillité fut rétablie pour quelque temps encore.» Telle fut l'origine de la garde nationale marseillaise , milice dont l'utilité n'est pas encore trop bien démontrée au dire de certains frondeurs, malgré ses quarante-sept ans d'existence. Je dis marseillaise , qu'on le remarque bien , car je respecte trop la garde nationale parisienne pour la mettre en cause.
Qui le croirait ? au milieu de tant d'inquiétudes et de périls , le commerce marseillais garda son activité presque entière; le port ne désemplissait pas, nos navires marchands sillonnaient encore toutes les mers , les spéculations étaient régulières et heureuses, l'argent courait les rues. Ce n'était pourtant rien encore en comparaison du mouvement gigantesque imprimé plus tard à la machine commerciale; énorme perturbation qui, confondant toute chose, poussa sur les marchés maritimes la plus grande portion des capitaux de l'intérieur; tourbillon irrésistible qui, dans ses capricieuses rotations, élevant les uns, abaissant les autres, vint expirer enfin devant le maximum et la terreur.
La trêve entre le bien et le mal fut courte, cette garde bourgeoise, dont le zèle animé par l'intérêt personnel semblait ne devoir jamais se ralentir, se laissa gagner par
la lassitude et le dégoût. Ces sentiments seraient-ils traditionnels dans la milice citoyenne? La discorde s'en mêla peut-être ; on en a vu plus tard d'autres exemples. L'anarchie aux aguets releva la tète, les pamphlets atrocement orduriers, les placards incendiaires , les rassemblements , séditieux , les conciliabules reparurent avec un redoublement de fureur : le peuple , c'est-à-dire les meneurs, flanqués d'une poignée de misérables , affichant des prétentions insolentes, annonçait dans ses vociférations les plus sinistres projets. Les lois étaient foulées au pied ; toute supériorité repoussée, il n'y avait donc plus d'administration possible; les magistrats, débordés, accablés d'outrages, avaient les mains liées, faute de moyens de repression ; l'énergie et la grande habileté de M. de Latour , lui-même, échouèrent contre tant d'écueils et de monstruosités.
Évidemment la situation indiquait les remèdes héroïques; on s'y décida, quoiqu'à regret ; diverses circonstances les convertirent en faibles palliatifs.
Le gouvernement du roi , portant enfin ses regards sur le midi de la France, vit le désordre de Marseille et la nécessité de l'arrêter. Il fut donc décidé dans le conseil d'état qu'un corps de six mille hommes serait dirigé sur la Provence , dont M. le lieutenant général comte de Caraman était alors commandant militaire. Cet officier fut mis à la tête de l'expédition : choix dicté sans doute par les convenances , auxquelles on tenait alors. Il ne man- • quait à cet appareil guerrier que des instructions plus énergiques, un général plus ferme, et surtout des troupes mieux disciplinées : c'était beaucoup.
iG ESQUISSES HISTORIQUES.
On s'attendait à voir les troupes royales entrer au premier jour dans la ville, tambour battant, mèche allumée ; il n'en fut pas ainsi. M. de Caraman ne se fit pas attendre; mais, parvenu sous les murs de Marseille, il s'y arrêta. Les troupes furent cantonnées dans les environs , et, Rétablissant lui-même avec son état-major dans une guinguette d'Arenc , il y attendit les députations municipales (1).
Marseille jouissait de nombreux privilèges qu'elle devait à la munificence de ses anciens souverains; l'exemption des gens de guerre était, sans contredit , le plus beau de ces privilèges. Les échevins , défenseurs nés des immunités marseillaises comme les titres en faisaient foi, se crurent donc obligés par l'honneur et par le devoir de tout tenter dans cette circonstance pour empêcher une occupation militaire (2) ; comme s'ils avaient pu oublier, sans
(I) L'armée royale était composée de trois régiments de ligne: royal marine, lyonnais et d'Ernest suisse, corps superbe, qui , plus tard , paya bien cher sa fidélité. Le premier de ces régiments avait pour colonel M. le marquis d'Ambert, d'une des premières maisons de Comtat; le second, M. Leveneur, dont l'illustre race remonte à Guillaume-le-Conquérant , le môme qui fut par la suite aide de camp et compagnon fidèle de Dumouriez , jusques à son émigration exclusivement. Les Suisses étaient commandés par leur colonel propriétaire. La cavalerie comptait deux régiments de dragons: ceux du roi et de Lorraine. Le prince de Vaudemont , colonel du second, était un jeune homme d'une très haute stature , surmontée d une tôle de femme et terminée par des jambes en accent circonflexe. Le régiment de Lyonais partit pour Toulon peu de temps après son arrivée.
Il faut ajouter à ce dénombrement le régiment deVexin, qui occupait les forls: le comte de Damas, père (si je ne me trompe) du vertueux baron de Damas qui a vécu longtemps parmi nous, en était colonel.
(1) M.Laflèche, négociant de haute et honorable renommée, était premier échevin ; depuis la retraite forcée de M. de Gaillard.
se montrer inconséquents , qu'ils avaient eux-mêmes , au moment du danger, reconnu l a-propos de l'expédition. Ils ne voulurent pas voir que la défense d'une cause à peu près condamnée d'avance, n'était que du temps perdu; car il devenait tous les jours plus évident, au train dont les choses allaient .depuis quelque temps, que les privilèges de la ville subiraient le sort réservé par la révolution à toute espèce de privilège. Ces hommes de franchise ne s'aperçurent pas davantage que leurs démarches sincères auprès du général, coïncidant avec la soumission artificieuse du parti populaire, pourraient bien être considérées par le public, sinon comme une connivence , du moins comme une faiblesse. Fallait-il donc leur apprendre que dans l'alternative de deux maux à subir, on doit toujours choisir le moindre, et que par conséquent la jouissance du tien et du mien étant la première condition de toute société civile , c'était au maintien de la sécurité du pavé qu'on devait sacrifier tout le reste, les privilèges compris, lesquels n'étaient, dans le fond, que d'un intérêt secondaire ? Le marquis de Pilles, gouverneur viguier, s'adjoignit, suivant l'nsage, aux magistrats de l'Hôtel-de- Ville , qui lui cédaient le pas (1 ).
Il avait passé ses plus belles années à Constantinople , à la tôle d'une grande maison de commerce. Il fut constamment entouré , dans ce long séjour, de la considération universelle et d'une distinction flatteuse auprès des ambassadeurs de France, surtout auprès de M. de Vergennes. M. Laflècbe avait contracté dans les salons du ministre cet usa^e du monde , cette élégance de manières qui faisait singulièrement ressortir sa belle physionomie. M. Laflèche n'était pas un homme transcendant; mais il avait de l'élévation dans les idées et de la fermeté dans le caractère.
(4) La brillante sinécure de gouverneur viguier de Marseille semblait avoir acquis le droit de prescription dans la noble famille
M. do Caraman , de son côté , connaissant l'extrême répugnance de la cour pour les mesures tranchées, voyant d'ailleurs au loin l'horizon chargé de nuages , homme faible lui-même, n'était probablement pas fâché que le temps s'écoulât en tâtonnements et en vaines négociations. Tout cela prolongeait sa quiétude temporisante; il fallut pourtant se prononcer à la fin , et l'on convint que le général ferait son entrée dans la ville en sa qualité seulement de commandant de la province. Le surlendemain , en effet , M. le comte de Caraman fut reçu à la Porte-d'Aix avec le cérémonial d'usage : la harangue officielle fut prononcée par l'avocat Cresp, qui n'avait pas son pareil dans le monde pour débiter du galimathias sur le ton d'un homme en colère: le général fut escorté par le corps municipal jusqu'à son hôtel, au milieu de fa population enchantée. M. de Caraman était regardé dans ce moment comme un sauveur.
Tout allait donc à merveille : l'Hôtel-de-Ville triomphait , mais les patriotes riaient sous cape. Ils avaient singulièrement avancé dans l'espace de quelques jours : le patriotisme de carrefour avait rencontré dans le camp , avec lequel il communiquait librement, plus de sympathie qu'il n'eût osé l'espérer. Grâce à la diligence de la propagande parisienne , la route ne désemplissait pas de soldats que leurs nouveaux amis entraînaient dans les cabarets de la ville , où des copieuses libations cimenté-
Fortia tic Pilles. La survivance de la place descendait presque à la troisième génération. M. le marquis de Pilles , dont il est ici question , était le père de M. de Fortia de Pilles , connu dans les lettres par plusieurs ouvrages estimables.
rent cette union fatale, qui, depuis, facilita tant d'horreurs ; en un mot , on avait fraternisé (style de l'époque) tant et si bien, que lorsqu'il fut question de s'établir dans l'enceinte de la ville, le général ne pouvait plus compter que sur les Suisses.
Sans doute , M. de Caraman , en hésitant si longtemps , craignait la contagion du rapprochement; il fallait donc clouer le soldat au drapeau, chasser les visiteurs, et les faire saisir en cas de récidive. Loin de là , le général , à l'instar des dieux d'Epicure, semblait s'être renfermé dans une inconcevable indifférence.
Cependant , la défense intérieure de la ville était absolument nulle; cet état commençait à devenir inquiétant : les échevins ne pouvaient compromettre plus longtemps la sûreté publique. Rassurés par la présence et le concours du général, ils s'occupèrent de reprendre en sous-œuvre la réédification de la garde bourgeoise, tombée naguère ; ils nommèrent un comité spécial mi-parti de militaires et de bourgeois. On fit un appel à la jeunesse commerçante ; celle-ci s'empressa d'y répondre , mais à condition que les places d'officiers lui seraient exclusivement conférées; on n'osa pas refroidir par un refus le zèle un peu capricieux de ces jeunes têtes , et brevets d'officiers de pleuvoir sans discernement et sans mesure. Inde mali labcs.
Deux questions d'importance se présentèrent : la garde bourgeoise aura-t-elle un uniforme? les officiers porterontils l'épaulette? Le comité décida qu'il y aurait un uniforme et que cet uniforme serait bleu. Les débats ne s'engagèrent que sur la seconde question , et ce ne fut pas une petite affaire. Une vieille croix dit d'un ton dédai-
gneux , qu'il lui paraissait fort singulier que la bourgeoisie prétendît aux honneurs des officiers du roi, mais qu'on saurait bien empêcher ce scandale. L'aristocratie des écus répliqua , d'un ton plus doux , que œtte opposition de caserne était tyrannique , et qu'après tout on ne pouvait pas refuser une distinction à des gens qui ne faisaient pas payer leurs services. Les tôles s'échauffaient, quand une capacité administrative proposa de substituer à l'épaulette un collet brodé en or , ce qui ayant passé d'emblée, tout le monde se montra satisfait. Il ne restait plus qu'à remplir les cadres, mais c'était là précisément le nœud de l'affaire: on n'y avait pas pensé; on reconnut alors qu'on avait commencé l'édifice par les toits. Le petit commerce, les honnêtes artisans, piqués de leur exclusion aux honneurs , ne voulurent pas servir sous de jeunes fats , comme ils disaient , qui les avaient dédaignés , et tout le reste en fit autant: de façon que la nouvelle garde bourgeoise présenta le phénomène du serpent à mille têtes. Les collets brodés n'en furent pas moins commandés , en attendant qu'un autre Cadmus vînt faire sortir les soldats de dessous terre. Vraiment, les patriotes avaient beau jeu contre des adversaires de cette trempe.
On en était là, quand un beau matin un ordre, transmis de bouche en bouche, émané de je ne sais où, invitait les officiers inpartibus à se rendre, à 4 heures du soir, sur l'esplanade de la Tourette. On ne connaissait pas davantage le motif d'un rendez-vous si mal choisi. Mais la démangeaison puérile de faire parade de l'uniforme fut plus forte que les soupçons.
Arrivés sur le terrain, nos jeunes amis, formés en
groupes, se demandent mutuellement ce qu'on était venu faire si loin et où étaient les officiers supérieurs, car il n'y en avait aucun de présent , quoiqu'il y en eût de nommés (1). On murmure, on s'alarme, on a été mystifié , trahi; que veut donc dire tout ceci ? Tout à coup l'air retentit d'un bruit sinistre , et la rue qui débouche sur la Tourette vomit une nuée de misérables , armés de bâtons et dirigeant leur marche tumultueuse vers l'inoffensive réunion. Dans un clin-d'œil , l'effroi gagne tous les rangs : sauve qui peut, une volée de passereaux n'eût pas été plus prompte à prendre la fuite. Chacun cherche à regagner le logis par le chemin le plus court ou le plus sûr, mais quoi qu'on fasse, le trajet est de demi-lieue; que de périls à redouter dans la route ! c'était tout une Odyssée. Les plus calmes arrivent au Port sans encombre , par de longs détours; les plus effrayés se jettent à corps perdu dans la première issue qui se présente : c'était le grand nombre. On les poursuit, on les serre de près, on les atteint; ils sont insultés, battus, secoués et dépouillés comme Jodelet , heureux encore d'avoir la vie sauve ; mais ce n'était ici qu'un exercice préparatoire des révolutionnaires, un écho de la Bastille que la distance avait affaibli. Remarquez que ces choses-là se passaient à Marseille avec six mille hommes dans les faubourgs. Une multitude 9 de nos jeunes gens trouvèrent la plus généreuse hospitalité chez les habitants des vieux quartiers, où les bons sentiments ne sont pas rares , comme chacun sait. On les reçut
(1) Le comte de Damas avait accepté le commandement.
à bras ouverts , et on les tint cachés en attendant que la nuit et des vêtements d'emprunt favorisassent leur rentrée dans leurs familles, préalablement rassurées.
Cependant la voix publique, exagérant les choses, suivant sa coutume, annonçait d'épouvantables événements. Tout avait été massacré; la ïourette était jonchée de morts et de blessés. Quel désespoir pour nous tous!
Le fils chéri d'une très honorable maison , dont j'étais le voisin , se trouvait par malheur enveloppé dans cette bagarre. Ceux-là seuls qui savent aimer, les mères surtout, comprendront les tourments de cette famille patriarcale. Depuis deux grandes heures, on stationnait sur la porte ou sur le trottoir, les regards fixés au loin , comme pour hâter le retour du bien-aimé. Le voici, le voici, s'écrie enfin la sœur; 1 amitié y voit toujours de loin. En regardant bien , en effet . nous apercevons ce pauvre enfant au bout de la rue, au milieu des gamins ; nous le distinguions à peine. Il marchait sur les aîles de la peur, le corps en chemise, les bras tendus vers le toit paternel qu'il avait cru sans doute ne plus revoir. Mal en point, haletant , éperdu , il arrive enfin, saute au cou de sa mère et s'évanouit.
Vers le soir, le bruit se répandit dans la ville qu'un homme avait été tué à la Tourette; que ses partisans avaient promené son cadavre dans les environs et que c'était la cause de la colère du peuple souverain. Tâchons de tirer au clair cet épisode.
Un meurtre sur un terrain aussi ouvert que la Tourette aurait eu inévitablement une foule de témoins; le coupable eût été reconnu sur-le-champ et dénoncé. Il n'en fut
rien. Ce qu'il y a de certain dans cette aventure, c'est qu'un coup de fcisil parti des rangs de la garde nationale atteignit mortellement, au milieu de la bagarre, un volontaire de la compagnie Fabron, nommé Garcin. L'émeute, s'étant emparée du cadavre, le promena par la ville comme une victime des habits bleus. Au fond , l'accident , quelque déplorable qu'il soit en lui-môme, ne peut être considéré que comme une maladresse ou une étourderic; or, la maladresse et L'étourdérie n'ont jamais passé, que je sache, pour des cas pendables. Mais il fallait déchaîner la population marseillaise contre une partie d'ellemême ; il fallait flétrir la plus belle fleur de notre sol ; il fallait perdre dans l'opinion ces jeunes espérances, qui dépourvues de sens tant qu'on voudra, n'en étaient pas moins d'une race très inoffensive, très incapable d'une mauvaise action/ La garde bourgeoise de cette époque eut un tort , il est vrai , et ce tort est immense : le ridicule.
Cette affaire prouve une fois de plus que lorsqu'il est question de perdre les gens , les hommes pervers ne manquent jamais d'employer sans scrupule le mensonge et la calomnie , parce qu'ils en connaissent par expérience l'infaillibilité. Qu'on me dispense, de grâce, d'en citer des exemples plus récents.
Ainsi finit l'histoire des collets brodés; leur existence fut plus courte que celle de la rose: une même soirée les vit naître et mourir. Mais enfin, comme il y avait eu dans l'échauffourée de la Tourette plus de peur que de mal, nous finîmes tous par en rire. La nuit suivante était grosse de scènes d'un genre plus sérieux.
5i ESQUISSES HISTORIQUES.
Pour dissiper la garde bourgeoise enluminée de 89 , il ne fallait que souffler dessus. Aussi , ce ne fut là qu'un jeu pour les héros de la Tourette, mais un jeu sans profit. Il leur fallait pourtant un butin ; car , la victoire sans butin pour des guerriers de cette trempe , c'est la chasse sans curée pour une meute de chiens. La maison de M. Laflèche, premier échevïn , fut en conséquence vouée au pillage, sa personne proscrite et l'exécution fixée au soir même. L'audace d'un pareil attentat semblait autorisée par l'impunité. Le général , avec quatre mille hommes dans les faubourgs , n'avait pas fait la moindre démonstration préventive au bruit de l'émeute. On eût dit que le sol de la ville était irrévocablement interdit aux troupes royales.
A la nuit close , le cortège des pillards déboucha sur le Cours , après avoir rencontré dans tous les quartiers de la vieille ville, cette espèce de sympathie qui fait fermer les .boutiques. Des torches flamboyantes, tenues par des polissons en guenilles , jetaient au loin une immense et sinistre clarté. L'air retentissait de cris confus et de provocations menaçantes. La bande , portant des haches , des bûches et quelques armes à feu , se dirigeait au plus vite vers le quartier des Allées. L'imbécile vulgaire , subjugué par cette anxiété curieuse qui a des attraits si puissants, grossissait le tumulte.
La colonne de feu s'arrête enfin devant la maison dévouée ( rue Noailles ) ; la porte , vigoureusement attaquée par des bras de fer, cède , et les malfaiteurs se précipitent à l'envi dans les appartements depuis la cave jusqu'au grenier. Ils cherchaient, disaient-ils, le maître du
logis ; ils n'avaient garde de le trouver. M. Latlèche était alors réuni à l'autorité supérieure qui s'occupait du salut des citoyens paisibles (1 ) ; à cette recherche , qui ne fut pas longue, parce qu'elle n'était qu'un prétexte, succédèrent le pillage et la dévastation. Les choses n'allaient pas déjà trop mal , pour la partie prenante s'entend , lorsque le tambour retentit au dehors. C'était le régiment * d'Ernest suisse , qui arrivait au pas de charge , soutenu par un fort détachement de dragons de Lorraine et salué par un houra de satisfaction universel. Il était temps , en vérité. Au moment où la troupe parut , l'incendie planait sur la rue Noailles.
Sans perdre de temps , le capitaine des grenadiers , se faisant jour à travers la bagarre , entra , le sabre à la main , suivi de sa compagnie. Dès lors , les amateurs du bien d'autrui ne songèrent plus qu'à se sauver ; on leur ouvrit le passage et le terrain fut promptement déblayé , sans effusion de sang , presque sans emploi de la force , et par la seule présence des habits rouges. Il y eut.de grands dégâts , une infinité de vols , mais , à tout prendre , le mal ne fut pas excessif.
On dit pourtant le lendemain qu'on avait trouvé plusieurs cadavres dans les caves , mensonge inventé sans doute pour attirer l'animadversion populaire sur les Suisses coupables d'avoir préservé Marseille d'une catastrophe. Hélas ! cette odieuse imputation porta , deux ans plus tard , des fruits bien amers. Non , encore une fois , il
[\) M. Latlèche ne tarda pas de partir pour Gènes , où son bonheur commercial l'abandonna ; il y mourut peu d'années après.
n'y eut pas de sang répandu , parce qu'il n'y avait pas eu de lutte : de braves soldats ne sont pas des assassins.
Mais voici bien une autre nouvelle. Cette échauffourée, disait la politique du club, n'est qu'une scène concertée entre M. de Caraman et M. Laflèche, pour créer l'occasion d'introduire la troupe de ligne dans la ville. Il faut mettre cette belle idée avec l'histoire des châteaux incendiés par les nobles , pour calomnier la révolution. Le Constitutionnel n'eut pas mieux dit, en vérité.
Dès le lendemain , la petite armée de M. de Caraman fit son entrée militaire dans Marseille. Cependant , la cavalerie conserva ses cantonnements aux faubourgs. On logea l'infanterie dans les grands quartiers de la ville et chez les habitants , fait jusqu'alors sans exemple. Cela n'empêcha pas les honnêtes gens d'accueillir les soldats du roi comme des libérateurs et de les traiter patriarcalement. A leur tour , les deux corps Royal-Marine et Eruest , répondirent à cette confiance par une conduite qui ne se démentit que dans de rares exceptions. Plusieurs de ces nouveaux hôtes s'établirent dans te pays : il en existe encore aujourd'hui. A son départ , qui n'eut lieu qu'un an après, Royal -Marine , bien que travaillé comme le reste de l'armée par le vertige révolutionnaire , laissa des regrets : la chronique prétend qu'il y eut même quelque chose de plus , et que les Ariane et les Didon foisonnaient à cette époque dans les cuisines de Marseille. Ces habitudes de foyer avaient sans doute neutralisé l'effervescence des corps de garde ; car , le régiment de Vexin , qui occupait les forts , poussa l'esprit de révolte jusqttes aux plus déplorables excès.
Quant aux Suisses , on les reçut comme de vieilles connaissances : leur régiment , autrefois connu sous le nom d'Erlach, avait séjourné naguère à Marseille ; c'était le même corps avec un autre colonel.
Depuis la réunion de Marseille à la France , je ne sais quel esprit de vieille indépendance phocéenne s'était perpétué de race en race , au sein même des plus honorables familles du pays. A diverses époques , les débats entre les gouverneurs et les magistrats civils avaient dégénéré en sédition , et plus d'une fois le pavé de nos rues fut ensanglanté; mais la portée de ces troubles n'alla jamais bien loin , malgré leur gravité. Dans ces temps si loin de nous , le tourbillon politique de Marseille tournait dans un cercle étroit et tout à fait isolé. Les rois de France » pénétrés des droits de leur couronne , savaient les faire valoir au besoin. Une fois leur patience poussée à bout , les grands moyens étaient efficacement employés , et Tordre , assis sur. des bases plus solides, reparaissait aussitôt et pour longtemps. Alors la volonté suprême , marchant dans sa force , usait à son gré de sévérité ou de clémence. Notre histoire est pleine d'exemples célèbres de ces dénouements à la Louis xiv.
Il est probable que les événements de 89 auraient fini de la même manière si la France avait eu un roi moins pacifique et si la révolution parisienne n'avait pas étendu ses bras gigantesques jusques à nous ; mais surtout si les révolutionnaires de Marseille n'avaient pas eu un Mirabeau pour maître et pour défenseur.
M. de Caraman , respirant enfin, jugea le momenl venu de sévir contre les fauteurs de désordre. Il était
secondé dans ces velléités de vigueur par un homme de haute expérience et de forte résolution. M. l'intendant de La Tour, premier président du parlement de Provence, avait acquis , à l'aide de son admirable capacité et de son extrême vigilance , une connaissance parfaite du cœur humain et avait su la mettre à profit dans sa longue possession des deux premières places de la province. Le résultat immédiat du concours de ces deux personnages fut l'établissement à Marseille de la cour prévôtale. Ce tribunal qu'on ressuscitait et dont la révolution affecta de faire un épouvantail , ne parvint pas même à faire du bruit. 11 était présidé par M. de Bournissac. L'homme de bien , le savant fut arraché, non sans peine et par un sort fatal , à ses philanthropiques études.
La procédure eut d'abord une marche assez ferme ; les délinquants n'étaient que trop nombreux , mais attendu qu'on répugnait aux grandes mesures , on se borna pour le moment à l'arrestation de trois individus signalés comme les principaux boute-feux : Rebecqui , Pascal et Granet. On aurait pu prendre au hasard , car toute cette patriotaille ( pardon du néologisme ) n'avait réciproquement aucun reproche à se faire.
Rebecqui , liquoriste en boutique , était vain et hâbleur, mais nullement méchant. Son voie dans un procès à jamais mémorable le réhabilita jusqu'à un certain point daus l'estime de ses concitoyens. „
Pascal , qui n'avait de commun que le nom avec une honorable famille de banquiers , était un sot à prétentions , d'une complète incapacité , mais il comptait dans son parti, grâces à une tête ardente et à des poumons de
bronze. Quant à Granet , qui n'a pas connu , qui n'a pas entendu parler du moins de ce tonnelier législateur, de ce régicide fanfaron? Qui n'a pas présent à la mémoire Granet, crasseux montagnard, ne paraissant à la tribune de la convention que pour désopiler la rate de ses collègues, gens peu rieurs cependant de leur nature ? Granet, rouge et trapu, à crinière de barbet , se promenant par la ville en carmagnole , nu-tête , le col débraillé , un gourdin à la main ; puis bonapartiste à tout rompre , se pavanant dans les salons de sa mairie au petit pied , et portant avec ostentation sur un costume recherché une décoration qu'il eût mieux fait de cacher soigneusement (1)? Mais revenons :
Les révolutionnaires, en apprenant l'arrestation de leurs coryphées , jetèrent les hauts cris. Le général fut circonvenu ; il eut à subir des adresses qui ressemblaient à des notes diplomatiques de puissance à puissance , et des placets couverts de milliers de signatures. Tout ce vacarme eut d'abord pour effet d'amortir l'humeur justicière de M. de Caramau , de mettre en considération M. de La Tour lui-même, et de paralyser la cour prévôtale. De leur coté , les détenus, de concert avec leurs affidés , élevèrent des mains suppliantes vers le grand patron des patriotes provençaux. Mirabeau , comme de raison , n'abaudonna pas ses amis , et bientôt les prisons de Marseille virent tomber leurs portes au bruit des déclamationsdu Démosthènes du Jeu-de-Paume.
(1) Les hommes les plus pervers ont parfois de bons moments. Granet défendit un jour les monuments de Marseille , que la convention voulait anéantir.
60 ESQUSSES HISTORIQUES.
Au surplus , on se tromperait fort si on allait croire que le commerce de Marseille prit grand souci de ces misères politiques. L'existence du monde commercial était toute à part. Les maisons du premier rang, comme les petits marchands, ne s'occupaient que de leur négoce, au milieu du bruit des partis. Rien ne périclitait, à leur avis, quand la marchandise se vendait bien , et que le portefeuilleétait hors d'atteinte ; car, la mévente et les faillites , voilà les seuls véritables cauchemars pour le négociant : voilà ce qui hérisse son oreiller de pointes aiguës. Singulière anomalie ! le commerce de Marseille était brillant tandis que l'horizon lointain se rembrunissait de jour en jour. Seulement , en passant dans les rues , on évitait les trois couleurs comme on évite les taureaux aux cornes empaillées , ou comme on franchit un bourbier sans regarder derrière soi.
Dans ces conjonctures diverses , M. d'André , conseiller au parlement de Provence et député à la constituante , fut envoyé à Marseille par le roi , en qualité de commissaire ; sa mission était toute paciûque ; elle échoua cependant. On aurait dû s'y attendre. Certes , ce n'était pas M. d'André qui eût pu contre-balancer, ni à plus forte raison, détruire l'ascendant immense de Mirabeau. Ce magistrat , dont la loyauté ne fut , d'ailleurs Jamais douteuse , était par malheur un de ces hommes qu'on rencontre à chaque pas dans le monde , gens qui prétendent connaître leurs semblables et ne se connaissent pas euxmêmes , qui , tombant de bévue en bévue , dans les pièges les plus grossiers , brisent tout ce qu'ils touchent, gâtent les meilleures choses , achèvent de détériorer les
mauvaises , et finissent par tout perdre en ne doutant de rien. Tel avait paru M. d'André à Marseille en 1789 , tel il se montra plus déplorablement encore à la veille des cent jours à Paris. Au reste, pour juger cet homme d'état il ne fallait pas l'entendre deux fois. Rien de si commun , rien de si décousu que son langage.
Ainsi s'écoula , tant bien que mal , le reste de l'année. Les anciens règlements de l'hôtel de ville avaient fixé au 25 octobre les élections consulaires. On hésitait pourtant dans ces temps de faction. Un ordre du roi voulut que rien ne fût changé à l'usage. A cause des précédentes démissions, il fallait nommer à quatre charges déchevins. Grâces aux électeurs du vieux conseil de ville , elles échurent à des citoyens d'élite : M. Basile Samatan , dont la renommée commerciale s'étendait de père en fils jusques au bout du monde; M. Samatan , le type du négociant homme d'état , l'ami désintéressé , le père nourricier de sa ville natale , l'arbitre et l'orgueil de la Bourse de Marseille ; M. Samatan que l echafaud de 94 attendait comme l'apanage commun de l'honneur et du talent à cette époque de lamentable mémoire; M. Gimon aîné , l'honnête M. Gimon , dont le nom seul faisait autorité dans notre ville comme à Alger , où il avait fait un long séjour ; M. Gabriel Merle , digne à tous égards de ses collègues; M. Etienne Martin , qui méritait, sans contredit , cet honneur, car il n'avait pas encore donné des gages à la révolution. On parlait de lui comme d'un homme d'un sens droit.
Ces quatre citoyens recommandables s'excusèrent : on aurait dû le prévoir dans de telles circonslances. L'adini-
nistration municipale tomba aux mains des membres du conseil de ville régénéré , élus à la pluralité des suffrages. Dans la liste des noms se trouva celui de Mouraille. A cette apparition terrible , l'imagination se trouble et la plume tombe des mains.