CHAPITRE DEUXIÈME
De 1790 à 1791.
SOMMAIRE
M. Etienne Martin élu maire par le peuple. — M. Chomel. — M. Lejourdan. Bremond Julien. — Los officiers municipaux. — M. Lieutaud. — M. Corail.— L'abbé de Beausset. — La garde bourgeoise réorganisée. — Les assignats. — L'agiotage à la bourse. — Le club.— Ses coryphées.— Barbaroux. — Pierre Pierre. — Peyre Ferry. — Les délateurs. — Pont-neuf ordurier. — Les forts. — Leurs officiers. — Prise de Notre-Dame-do-la-Gardc par le comédien Verteuil. — Assaut et prise do la citadelle SaintrNicolas. — Sa démolition commencée — Prise du fort Saint-Jean. — Assassinat du major de Beausset. — Continuation de la dévastation des forts. — M. de Saint-Priest est baffoué. — Bremond à Paris. — Lieutaud, chef de la garde nationale. — Désorganisation de l'armée. — M. le colonel d'Ambcrt. — Madame de Caraman. — Le commerce. — Célébration du 14 juillet. — Madame Etienne Martin.— L'abbé JauborL— Les sections.— Assemblée d'Arquier. — Trêve— La révolution au village. — Assassinat de M. le marquis d'Albertas. — Exécution de l'assassin. — Allauch. — Mort tragique de M. Dieudé. — Paulot. — MM. de Guiraman, La Roquette et Pascalin pendus à Aix. — Sac du château d'Aubagne.— Chute et exil de Lieutaud. — M. Cabrol de Moncoussou. — Destitution de Bremond Julien. — Le roi. — L'émigration. — Le voyage de Varonnes. — Lafayette. — L'agiotage. — Les Suisses. — L'acteur Lainés. — Désordro au théâtre. — Elections. — L'évëque Roux.
Le peuple de Marseille fit son premier essai d'omnipotence à l'inauguration du nouveau système municipal. La ville fut divisée en sections et, les cartes d'électeurs n'étant pas encore inventées, il n'y eut aucun contrôle. Tout citoyen actif, c'est-à-dire presque tous les individus portant bonnet ou chapeau furent admis à voter. Il y eut foule
()i ESQUISSES HISTORIQUES.
partout et tumulte nulle part. Toutes les opinions se trouvèrent face à face sans se heurter. La liberté fut telle que plusieurs membres du haut clergé portèrent ostensiblement le candidat de l'opposilion, sans que personne parût en prendre ombrage. Ces circonstances sont bonnes à noter, car elles sont rares. Les patriotes se trouvèrent au grand complet , tant il est vrai que les factions ont leur discipline; leurs adversaires , quoique nombreux , formaient la minorité. Avec plus d'exactitude ils auraient pu avoir l'avantage. « Qu'importe, dirent les tièdes, « secte vieille et vivace ; un échec électoral aurait « irrité la révolution, et des troubles s'en seraient suivis. « Entreprendre d'arrêter un torrent, c'est folie ; et puis « que sommes-nous vis à vis de Paris? » Le raisonnement n'est pas héroïque , mais pour qui ne cherche qu'à vivre au jour le jour et ne veut pas regarder dans l'avenir , l'événement a semblé plus d'une fois en démontrer la justesse.
M. Etienne Martin, candidat des patriotes, fut donc élu maire de Marseille ; la faction triomphait , le reste de la population s'en émut peu. Le sentiment excité par le nouveau maire n'était pas de l'estime , sans doute , ce n'était pas non plus de l'aversion ou de mépris : on ne voulait voir en lui qu'un brave homme fourvoyé.
M. le lieutenant criminel Chorael était porté par les amis de l'ordre. Il jouissait d'une considération méritée parmi les honnêtes gens de toutes les classes. Hors de ses fonctions cet habile magistrat affectait des manières extrêmement simples; ni morgue, ni faste ne venaient trahir en lui l'homme habitué à parler au nom do la loi. Mais,
MARSEILLE. — 1790. 6i»
au palais , le crime tremblait devant lui , car personne ne porta jamais plus loin l'art de mettre une conscience à nu. Faut- il donc s'étonner qu'un candidat de ce caractère ne fût pas du goût de tout le monde ? Il est probable que M. Chomel , habitué à voir tous les jours des gens de sac et de corde, avait dû en venir à ne pas faire grand cas de l'espèce humaine ; était-ce bien là ce qu'il fallait pour présider convenablement un corps municipal ?
M. Lejourdan, avocat disert et subtil, conspirateur à l eau rose , fut nommé procureur de la commune. C'était l'assesseur sous un nom assorti au temps. Cet astucieux robin dirigeait la faction du fond de son cabinet. On lui donna un substitut , charge qu'on créa pour Bremond Julien , dont on ne savait que faire , et qui pourtant voulait et devait ôtre placé. Des mœurs très libres , une exaltation factice, de l'esprit qui n'était pas celui des affaires, distinguaient ce séide- de Mirabeau , qui, plus tard, fut sacrifié comme son maître pour l'avoir suivi jusques dans sa défection , la défection que les conjurés ne se pardonnent jamais entre eux.
Les sections firent en même temps une fournée d'officiers , dits municipaux , pour servir d'entourage au maire de leur choix. C'était la monnaie de l'échevinat , monnaie passablement altérée. Le patriotisme de seconde main se rua sur ces honneurs abâtardis. Fallait-il apprendre à ces vanités de la veille que la considération ne s'improvise pas , que la charge dechevin n'était jadis honorée qu'autant que le sujet était personnellement honorable; que , môme à l'Hôtel-de-Ville , un fauteuil banal perdait son éclat comme une couleur délayée ; et qu'enfin,
tous les respects de commande que pourraient obtenir les officiers municipaux ne les sauveraient pas du ridicule. Le maire , cette personnification du peuple souverain , n'eut pas plus que ses alentours le don de surmonter les dédains des hommes graves et moins encore de se soustraire aux railleries de la partie moqueuse du public. On eut beau le guinder, le déifier, le couvrir d'oripeaux , se mettre sous les armes , battre aux champs à son passage , tout fut en pure perte. La considération est un trésor dont les honnêtes gens sont dépositaires ; ils ne l'ouvrent qu'à bon escient. Les méchants en sont exclus. Cette exclusion met certaines gens en fureur et trouble leur sommeil, quoi qu'ils disent: Mais de quoi se plaignent-ils ? nous leur abandonnons le profit ; qu'ils nous laissent l'honneur.
Il y avait pourtant dans cette collection de fonctionnaires tricolores , des gens de bien et d'honneur , et aussi quelques talents assez minces ; les créatures de Mirabeau, réunies aux patriotes purs, y dominaient. Deux d'entre eux , M. Lieutard , très estimable industriel, à demi-lettré , qu'une malencontreuse facilité d'élocution pédantesque avait fasciné , et l'inoffensif et très nul M. Corail , appartenant à une maison de commerce du premier ordre ( MM. Favre et Dragon ) , payèrent de leur tête , en 94 , un tardif amendement. D'autres en furent quittes pour le voyage d'Orange sous Maignet. Le 9 thermidor les sauva.
Un transfuge de l'autel se trouvait aussi dans le corps municipal comme uu bien triste appendice.
Emmanuel de Beausset-Roquefort était un jeune effé-
miné , portant fort mal un beau nom qui a été si bien réhabilité depuis , surtout par le digne Archevêque d'Aix. On l'avait introduit dans le sanctuaire de l'abbaye de St.-Victor , où la prébende du privilège l'attendait sur l'autel. La contrainte sacerdotale et les exigences du costume lui furent de tout temps odieuses. Cette antipathie dirigea ses premiers pas vers un abîme. Les bornes étroites de son esprit et la peur firent le reste. A l'aide de son rang social , de quelques étincelles de talent et d'une certaine dose d'énergie , il aurait pu sans doute s'élever aux hauteurs révolutionnaires , car le patriotisme de province manquait en général de chefs habiles. Loin de là , le chanoine sans-culotte ne sortit pas des rangs subalternes de son parti. L'abbé de Beausset se déprétrisa , s'encanailla , se maria , mais , homme de rapine ou de sang, il ne le fut point. Il cessa de figurer sur la scène politique avant la terreur , si je ne me trompe (1 ).
Voilà donc l'antique , le fier Hôtel-de-Ville de Marseille subissant l'affront du nom de Maison commune , la toge et le chaperon bien et dûment enterrés , sans qu'on pût raisonnablement leur reprocher autre chose que leur vieillesse , ce qui de nos jours , il est vrai, n'est pas un tort médiocre.
Les nouveaux venus songèrent d'abord à relever la
(1) A la représentation de Y Ami des lois, qu'on joua deux fois dans un jour, à midi et à six heures, l'acteur Decournois , singeant Aristophane, parut sous l'habit marron de notre abbé dans le rôle d'un intrigant de révolution. L'imitation du maintien et de l'allure du modèle fut surprenante. Ledoux , comédien médiocre, d'un caractère fantasque et d'un esprit orné, emprunta les trails d'Alexandre Ricord, auquel il ressemblait par .>u face rubiconde et sa taille carrée.
garde bourgeoise ; tombée naguère sous les ordres d'un vieux chevalier de Saint-Louis, dont le ruban avait tant soit peu pâli. On dirait que le climat de Provence n'est pas favorable à cette importation parisienne , car , depuis environ cinquante ans , son existence n'y a jamais été qu'éphémère. A chaque péripétie politique, la voilà qui renaît , reverdit , brille au soleil comme une fleur printanière , puis décline à vue d'ceil , s'effeuille , et disparaît enfin, sans que sa chute ait jamais obtenu les regrets de qui que ce soit , ses pensionnaires et son passementier exceptés.
Nous touchons à l'époque où la révolution se précipita à pas de géants vers son apogée ; deux auxiliaires de force surhumaine accélérèrent sa marche , et l'aidèrent puissamment à tout envahir : les assignats et les clubs.
Le système de Law , remis à neuf eiH 790 , apprit que les maladies des nations ont leur recrudescence comme celles du corps humain ; mais les saturnales de la rue Quincampoix avaient été des feux de paille en comparaison de l'embrasement de la France entière , vers la fin du siècle. La matière effleurée par le banquier écossais attendait le creuset révolutionnaire pour faire éclater la puissance de ses éléments.
Malgré les désastres de tout genre que les assignats amenèrent et devaient nécessairement amener , il y avait un grandiose effrayant dans ce chef-d'œuvre de l'école de Mirabeau , dans cette pensée d'immense et dévorant égoïs- *me , devinant les trésors cachés pour le profit de la révolution dans les flancs d'une montagne de papier. Les assignats fournirent le point d'appui au levier de la révo-
iution, plus heureuse qu'Archimède ; les assignats réalisèrent les merveilles des contes arabes. Avec la planche magique , il n'y eut plus d'impossibilité pour les gouvernants. On créa des armées formidables , on acheta des villes , on pénétra dans les conseils des rois , on trouva des partisans, des alliés et des traîtres; les biens du clergé discrédités par la pudeur publique , comme on vient d& le voir une fois encore dans un pays voisin , furent assignés comme hypothèque au numéraire de chiffons. De là vinrent la chose et le mot. L'hypothèque fut écorniflée , qu'importe ? la jonglerie avait fait fortune. Avec l'intarissable source des assignats , l'impôt , dont on voyait bien que la perception allait devenir difficile , et qui pis est , infructueuse , fut négligé ; ainsi , le contribuable vécut tranquille ; grand moyen de popularité; alors le jeu détourna de la politique , qui se mit au service de l'agiotage. Par là, les progrès du mal furent moins aperçus , moins contrariés. Les oscillations révolutionnaires servirent aux habiles contre les niais et les imprudents. Le papier-monnaie fut l'âge d'or des débiteurs malheureux ou fripons : autre source de popularité. Il est vrai que les créanciers et les capitalistes , dont le portefeuille s'en allait pièce à pièce, furent ruinés; que le cultivateur, forcé d'acheter à des prix exorbitants tout ce que ses terres ne produisaient pas , et n'obtenant pour ses récoltes qu'une valeur dérisoire , ne voulut plus aller au marché; alors vinrent les réquisitions en nature, alors le maximum renversa toutes les fortunes commerciales , alors il fallut raviver par la terreur un crédit que l'illusion ou même l'agiotage ne pouvaient plus soutenir ,
et battre monnaie sur la place sanglante de la Révolution. Qu'importait aux auteurs de tant de maux ? L'œuvre n'avait pas cessé de marcher ; la révolution était consommée , et si elle avait quadruplé le nombre de ses ennemis, elle s'était donné des complices qui ne devaient plus croire au pardon.
Mais en 1 790 , l'assignat ne se montrait point sous ces traits effrayants ; on ne se doutait pas que la dette allait devenir quinze fois plus forte que l'hypothèque , et l'on ne voyait que le miracle d'un gouvernement qui marchait sans impôts.
Ajoutons, pour rentrer dans notre spécialité, que les ports de mer du royaume , et Marseille en particulier, se changèrent en tripots, où les enjeux affluaient de tous les points de l'intérieur ; car les assignats mobilisant toutes les valeurs , la circulation des capitaux produisit un inconcevable mouvement. Le commerce devint frénétique ; une fièvre intermittente et convulsive le poussait en le dévorant. Les denrées tropicales changeaient vingt fois de propriétaires avant que les navires qui devaient les apporter du Nouveau-Monde eussent mis à la voile. Dans le même temps où les démagogues préludaient à l'anéantissement de la société par l'incendie et l'assassinat , les commerçants , uniquement livrés aux jeux de la fortune , vivaient en épicuriens. L'imprévoyance, l'égoïsme et la cupidité régnaient au pays des affaires. Arrivait-il un estafette avec la nouvelle d'un grand malheur public, on s'en affectait un moment , à la vérité , mais on ne tardait pas à s'en distraire par le fol empressement d'exploiter à son propre avantage les chances qui en dérivaient. Chez
quelques spéculateurs peut-être, les dehors d'uue douleur hypocrite cachaient le sentiment d'une secrète joie. On ne croyait pas encore qu'un temps viendrait où les richesses seraient aussi fatales que les distiuctions , et que cette opulence convoitée avec tant d'ardeur conduirait un jour à l'échafaud. Combien , en effet, d'honnêtes négociais n'ont-ils pas perdu la vie pour avoir cru la conserver en pactisant avec le monstre , comme d'autres pour s'en être écartés ! et si les plus compromis trouvèrent leur salut dans la fuite , c'est qu'il n'était pas possible de se faire illusion sur le danger du séjour (1).
En résumé, les assignats favorisèrent merveilleusement la révolution de 89 , mais les jacobins perdirent la France de mille autres manières. Les sociétés populaires , par exemple , leur furent d'un immense secours. Après tout , la révolution-assignat n'en voulait qu'aux propriétés, taudis que la révolution-club s'acharna sur les personnes.
Vous croirez sans peine que l'homme des vieux jours ue mit de sa vie les pieds dans un club. Cependant , il ne faut se dédire de rien. Nous irons donc au club , si vous voulez bien m'y suivre , non sans nous être munis d'eau de lavande et de gants.
La révolution de palais, secrètement ourdie par Mirabeau, ayant échoué dans la nuit du 5 au 6 octobre, la révolution radicale se mit à travailler pour son propre compte. L'audace des chefs était sans bornes , la plupart n'ayant rien à perdre ; mais les Titans parisiens ne pou-
(t) Mémoire sur le commerce, 18t'i.
valent pourtant pas tout faire sans aide. A défaut de la constituante (il y avait là du moins quelque respect humain) , il leur fallait des tréteaux pour prêcher les doctrines expéditives , et des bras disposés à les mettre en pratique. On trouva toutes ces choses dans les clubs : quel grand homme que l'inventeur des clubs (1 ) !
De la capitale, le jacobinisme gagna la province. Dès missionnaires y fondèrent partout des succursales. La dernière des municipalités eut son délégué et sa société populaire, ni plus ni moins que la grande ville, et malheur au municipal malencontreux que le club prenait en grippe; malheur à tout honorable citoyen qui lui faisait
ombrage.
Marseille, ce pays de loyauté, où les aventuriers avaient de tout temps été repoussés par le bon sens méridional , devint le principal point de mire de la faction qui avait tant d'intérêt à s'y établir. Un ancien jeu de paume de la rue Thubaneau fit son affaire : c'était alors le bon temps des jeux de paume. Un arbre énorme de la liberté en indiquait l'entrée ; fétiche sanglant qui servait tout à la fois d'enseigne , d'épouvante et de spécimen; car, à son apparition une forêt tricolore remplaça, dans les rue9 de Marseille, les symboles religieux (2) , tant l'exemple du club était impératif!
(1) Les clubs ressemblaient eu France aux clubs d'outre-mer, à peu près comme le prétoire de nos juges-de-paix, ressemble au salon féodal du baronnet anglais distribuant la justice à une contrée peuplée de ses vassaux.
(2) Un pauvre diable s'acharnait un jour, dans la rue du Bai gnoir, s'il m'en souvient , contre un arbre de la liberté. Injures et tronçons de légumes plcuvaientcomrae grêle, lorsque les pendeurs
Dans cetle enceinte , dont le vestibule étroit et sombre répondait à l'intérieur, s'entassait tous les soirs pêle-mêle, à lu lueur nauséabonde de la chandelle plébéienne, le patriotisme de toute qualité: patriotes terribles, patriotes risibles, patriotes positifs, patriotes spéculatifs; des Mirabeaux par douzaine et des Brutus par boisseaux.
Maint observateur, favorisé par un déguisement et par l'obscurité, affronta de temps en temps l'odeur de bouc pour se donner le plaisir d'étudier incognito le cœur épanoui de l'animal pervers ; une heure de cette incomparable école de misantrophie le brouillait sans retour avec son espèce. Certaines pusillanimités, irréprochables jusque-là, franchirent aussi le seuil de ce coupe-gorge , laissant à la porte leur bonnne renommée : une entre autres expia sa faute par la présidence.
Que n'ai-je en mon pouvoir la trompette de la Dunciade pour célébrer comme elle mérite la rue Thuba- Deau de \ 790! Vous y fîtes vos premières armes à côté l'un de l'autre, Barbaroux et Pierre Pierre. Tous deux enfants du vieux quartier des Carmes, vous eûtes dans vos jeunes ans même éducation , mêmes jeux , même patrimoine et, pour ainsi dire , même toit et même berceau ; mais que vos destinées furent diverses! Antinous triomphe au 10 août et va mourir tragiquement dans les champs de la Gascogne , exploitée plus tard par son ancien eondisci-
d'office viennent à passer au retour d'une expédition. Dans un clin-d'œil le délinquant est empoigné et lanterné. Or, cet homme était fou et reconnu comme tel dans ie quartier ; personne n'avait osé le dire!
ciple(1). Et toi, digne Peyre Ferry, que les Antilles avaient enrichi , mais non pas décrassé; on dit que lu savais à peine griffoner ton nom; tu n'en étais pas moins une des plus fermes colonnes du temple, et ton éloquence nautique dérida plus d'une fois le front sévère des grands citoyens de la Carmagnole.
Il serait facile de continuer le dénombrement; mais à quoi bon tirer de l'oubli des misérables tels queMorin- Raton, au cœur de tigre; et Galibert, l'aboyeur; et Roybon, l'ami du bourreau; et Mary, l'entrepreneur de guillotines, et, brochant sur le tout, le bedeau Gobet, croquemitaine de la fruitière du Cours?
Une si noble assemblée promettait infiniment; aussi le club de Marseille surpassa-t-il les espérances de ses fondateurs. Les séances quotidiennes étaient remplies par des harangues à bâtons rompus qui contenaient autant de sottises que de mots; mauvaise parodie d'un drame détestable, réchauffée par l'éloquence des poumons, la seule à la portée de l'auditoire. Ces orateurs à la manière de Sganarelle, remuaient leur public avec les grands mots et les formules eu crédit, qu'ils estropiaient et prodiguaient d'autant plus qu'ils les comprenaient moins. Un épouvantable bacchanal servait d'intermède.
C'était bien pis quand les banalités civiques cédaient la place aux délateurs. Car les clubs, que le seul mot d'inquisition mettait en fureur, avaient organisé dans leur
(4) Pierre Pierre jouait les Crispins chez madame Bonaparte. Il avait assez bien retenu les traditions de l'emploi. Bonaparte , devenu consul, nomma Pierre Pierre commissaire général de police à Bordeaux.
sein la plus tyrannique des inquisitions, suivant la logique révolutionnaire, qui consiste à mettre sans cesse les mots en contradiction avec les faits. Les théâtres, la Bourse, les églises même, étaient pavés des émissaires du club. Le foyer domestique n'échappait pas toujours à ses investigations. Les actes les plus insignifiants, que dis-je, les plus utiles à la ville, les paroles les moins hostiles, pour peu qu'elles prêtassent à l'équivoque, étaient dénaturées, commentées, torturées à la redoutable tribune, avec une infernale perfidie. Qu'un honorable négociant consacrât ses capitaux et ses veilles à la régularité des approvisionnements, il apprenait à son lever qu'on l'avait dénoncé au club comme accapareur. Il arriva de là , que le commerce des subsistances fut abandonné, ce qui prépara la disette, et que tes maisons riches et par conséquent prudentes , dépaysèrent leur fortune, et la suivirent eux-mêmes de près. Le club découvrait-il que les secours religieux avaient été clandestinement administrés : Contre-révolution ! Toutes les lettres timbrées d'Allemagne venaient de Coblentz, et la moindre démarche révélait un stipendiais de Pitt et Cobourg. Mort aux aristocrates ! C'était le cri de guerre. On le mit en chanson sur un air pastoral de Paul et Virginie, alors dans sa nouveauté. Les clubistes le hurlaient dans les rues après la séance , et les prolétaires faisaient chorus. Ce refrain appartenant à l'histoire, on m'excusera de l avoir transcrit, c'est le Ça ira provençal :
Piça. . . sêuso façoun
Entre lou nas et lou mentoun
De touti leis aristocrates.
Les révolutionnaires, maîtres du pavé de Marseille,
brûlaient de signaler leur puissance autrement que par du bruit. Nos Théinistocles , portant envie aux lauriers du 14 juillet, arrêtèrent dans leurs conciliabules la destruction des forts. Ainsi, l'horrible scène du 4 mai fut le corollaire de la prise de la Bastille.
Sous l'ancienne monarchie, le gouvernement des places fortes était donné par le roi à des hommes de cour qui prenaient le revenu et laissaient les charges aux hommes du métier. Le gouverneur de fait était le commandant ou le major de la place , postes, du reste , fort honorables et très bien rétribués, et récompense ordiuaire d'anciens services. Le gouverneur courtisan de la citadelle de Marseille était M. le maréchal de camp de Montazet, le commandant M. de Monlezan, et le major le chevalier de La Roque, homme recommandable, dont les jambes étaient paralysées par d'anciennes blessures. Deux domestiques en uniforme le promenaient habituellement par la ville dans une brouette (1). M. de La Roque avait pour second, avec le titre d'aide-major, le chevalier Marion, excellent homme , que les jeunes gens qui le voyaient tous les jours , comme, par exemple, l'écrivain de cette époque , aimaient
à la folie (2).
{\) Le continuateur de Ruffi a confondu M. de La Roque avec M. de Miran , qu'il appelle Miran tuut court. M. le lieutenant-général Roger de Verdusan marquis de Miran avait le commandement militaire en Provence, d'abord sous M.deThiard, ensuite sousM. de Gara inan, place fort supérieure, comme on voit, à celle de major d'une citadelle. M. de Miran habita longtemps Marseille, où il tenait un grand état de maison. Il donna , dans son hôtel (l'ancien hôtel Grignan , aujourd'hui démoli), une féte splendide à la naissance du duc de Normandie, Louis xvn.
(2) Le chevalier Marion s'était distingué dans la guerre de Hanovre ; sa loyauté ne se démenti! jamais un seul instant dans le
M. de Cerisey était gouverneur du fort Saint-Jean; M. de Calvet, commandant d'armes; M. le chevalier deBausset, major de la place. Les circonstances de sa mort parlent assez haut en faveur de ce fidèle serviteur du roi. Les deux majors, au surplus, M. de La Roque et M. de Beausset, jouissaient depuis longues années dune considération justement acquise par la régularité, l'urbanité de leurs mœurs et leur caractère chevaleresque. Les mêmes motifs les rendaient odieux à la canaille.
La bicoque de Notre-Dame-de-la-Garde avait aussi son gouverneur honoraire, M. le marquis de Jarente; une compagnie d'invalides, commandée par un capitaine du même corps, en composait la garnison. Cette conquête étant la plus facile, il fut décidé par les meneurs qu'on commencerait par là. Par une belle matinée d'avril, une escouade, mi-partie de comparses de théâtre et de batteurs de pavé , gravissait gaîment la montagne de la Garde. On arrive à pas de loup; on se tapit tout le long du mur : un peloton de faux pèlerins guette la chute du pont-levis, et, sans perdçe un instant, saisit la sentinelle, la désarme, introduit le reste de la brigade, et le commandant surpris capitule. Le drapeau tricolore flottant dans les airs, et l'artillerie de 1a place , c'est-à-dire, quatre pièces de campagne, apprennent aux Marseillais ébahis l'entrée de la nation dans le fort de la Garde. Tel est, du moins, le bulletin des vainqueurs , mais, suivant une version plus
cours de sa longue vie. On lui offrit un commandement dans les bataillons fédéralistes de 93 ; il refusa par antipathie pour la cocarde et le drapeau. Forcé par les malheurs du temps der cacher sa croix de Saint-Louis, le bon M. Marion la suspendit comme une relique à son chevet, qu'elle ne quitta plus.
véridique, la comédie avait été arrangée d'avance, puis mise en scène et jouée par un passé-maître dont le nom justifiait de reste l'incrédulité publique , le comédien Verteuil. Après tout, quelle résistance pouvait faire le chef d'une poignée de vieux soldats probablement travaillés, invalide lui-même, dans une place démantelée? L'attaque n'était pas sérieuse; mais qu'importe, puisqu'il eût fallu céder d'une manière ou d'une autre?
La prise de la citadelle St. -Nicolas eut un caractère plus grave. Depuis plusieurs jours, le maire de Marseille, M. Etienne Martin, avait fait distribuer des armes sans choix et sans mesure. On ne parlait que d'une attaque prochaine de la citadelle; la ville était sur le qui-vive. D'un autre côté , la position de l'état-major , placé entre une garnison en révolte et la populace mutinée, était extrêmement critique. M. Martin, qui tâchait d'éviter une collision, mit les moments à profit pour parlementer. M. de La Roque refusa d'emblée toute proposition, tergiversa le lendemain, et finit par admettre, après un simulacre de siège, une partie de la garde nationale dans la place. Toutefois , cet arrangement n'autorise en aucune manière des soupçons sur la fidélité du major. Il céda, mais au désespoir: l'impossibilité, l'inutilité de la résistance, peutêtre encore son âge avancé , triomphèrent de son cou- j rage et de ses premières résolutions.
C'est ainsi que tomba au pouvoir des démagogues la célèbre citadelle de Louis xiv , sujet éternel de déclamations insensées sans contredit , puisque le canon n'y gronda jamais qu'aux jours solennels, et que les embrasures du levant restèrent constamment vierges. O qui n'empê-
cha pas les patriotes de s'y porter avec fureur dès le lendemain de l'occupation et d'employer des milliers de mercenaires à une dévastation dont les vestiges subsistent encore.
Les fonctionnaires civils, depuis le premier jusqu'au dernier, s'y rendirent à tour de rôle; on eût dit un pèlerinage. Chacun de ces messieurs donna religieusement son coup de- pioche avec offrande et beaux discours. Les curieux mal avisés étaient appelés, mis en ligne et à contribution.
La capitulation de la citadelle ne précéda que de peu de jours la funeste journée du 4 mai. Hélas! il m'en coûte d'en aborder le récit; que ne m'a-t-il été possible de l'omettre (1).
Les premiers jours du mois se passèrent en négociations entre la ville et le fort St. -Jean. Le commandant et le major, quoique témoins du mauvais esprit et des dispositions de la garnison , débris du régiment de Vexin , révolutionné, fermèrent longtemps l'oreille aux sollicitations de l'autorité tricolore , et plus encore aux menaces des soidisant mandataires du peuple. M. de Calvet, enfin, vieillard moins énergique et moins vert que son bouillant collègue, M. de Beausset , dont le grade était d'ailleurs inférieur au sien, consentit, à l'exemple de M. de la Roque, à recevoir un fort détachement de la garde nationale. L'inflexible major protesta violemment contre ce consentement forcé du commandant, tant ce noble cœur renfer-
(4) M. Fabre a raconté les événements de cette journée avec plus ou moins d'exactitude , mais en termes convenables, j'aime à le reconnaître.
niait d'aversion pour tout ce qui avait l'apparence d une lâcheté. Le fameux abbé , son neveu , alors à l'apogée de sa popularité, touché, dit-on, des périls d'un proche parent, auquel pourtant il ne ressemblait en aucune manière et dont il était souverainement méprisé, essaya, dans un colloque qu'on lui avait ménagé , de faire entendre raison à son oncle. Sans nier l'authenticité de l'entrevue , sans chercher à l'attribuer à une bouffée de respect humain , j'oserai dire que la démarche me paraît peu réfléchie, sinon invraisemblable. L'ancien comte de Saint- Victor connaissait trop bien le caractère entier du courageux vieillard et l'irritation dont il était lui-même l'objet, pour ne pas avoir compris que ses supplications et ses pleurs, supposé qu'il en ait versé, loin d'ébranler la résolution du major, ne serviraient qu'à l'y affermir; qu'il allait donc essuyer gratuitement l'explosion de ses reproches et de sa colère. Il savait , en outre, que le major du
fort Saint-Jean serait, quoi qu'il fit, le Delaunay d'une seconde Bastille. Quant au vieux M. de Beausset, il connaissait parfaitement le sort qui le menaçait, et n'en était que plus résolu. Il espérait probablement , le loyal chevalier , que son martyre effacerait dans l'histoire la tache imprimée à son nom par un indigne neveu ; il était enfin convaincu qu'une faiblesse dans ce moment critique souillerait ses cheveux blancs sans les préserver.
La matinée du dimanche, 4 mai 1790, invitait aux plaisirs de la campagne par la sérénité de l'atmosphère . les rues de Marseille étaient à moitié désertes. Mais , vers trois heures du soir, la générale retentit , on prend les armes, le bruit d'une émeute se répand, les frères et
amis d'AUauch arrivent (1); on les attendait donc! Les abords du fort Saint-Jean sont obstrués par une populace exaltée, ; des figures sinistres apparaissent. La municipalité survient, pénètre d'autorité dans le fort, se fait délivrer les fusils de la salle d armes , et , cherchant à donner au pillage un air de légalité , ordonne dérisoirement qu'on transporte ces fusils à l'Hôtel- de-Vil le.
M. de Beausset, exposé dans ses appartements aux insultes d'une partie des gardes nationaux, mal défendu, ou ou pour mieux dire trahi par la troupe de ligne démoralisée, emprunte un habit , franchit les portes de la forteresse et parvient jusqu'à la place de la Consigne à travers la foule, se livrant ainsi lui-même à ses bourreaux. Reconnu et poursuivi par une troupe de malfaiteurs , il se jette dans une boutique dont la frêle clôture vole en éclats, et le pauvre gentilhomme, entraîné au dehors, tombe percé de coups après une vaine résistance de quelques minutes. Son cadavre mutilé, mis à nu, subit des outrages qu'une plume décente répugne à décrire.
Mais après l'occupation et le désarmement du fort, que voulait-on encore? du sang! et de pareilles abominations se commettaient au grand jour, en présence de la garde nationale qui attendait des ordres , et presque sous les yeux des officiers municipaux. Quelle sauve-garde, grands Dieux !
A Dieu ne plaise que je soupçonne la garde nationale sous le drapeau d'avoir autorisé cet horrible meurtre, à plus forte raison de s'y être mêlée. Sans aucun doute,
(1) Nid de jacobins.
te
elle l'aurait empêché si elle en avait eu le pouvoir ; toutefois il n'est pas impossible que des hommes appartenant à la milice citoyenne aient figuré dans cette tragédie? L'absence de tout contrôle dans les admissions, et certaines circonstances tant de cette journée que de celles du même genre qui survinrent plus tard , ne donnent que trop de poids à cette conjecture.
Vers six heures du soir du même jour, un homme jeune encore , avec épauletles et hausse-col , lépée haute comme un capitaine à la parade, descendait la rue d'Aubagne, à l'entrée de la rue Vacon (1). Il marchait au pas , promenant autour de lui un regard fier et satisfait , et précédant immédiatement un amas de monstres mâles et femelles qui défilaient en tumulte avec d'effroyables rugissements. Au bout des bâtons qui s'élevaient du milieu de la cohue jusqu'à la hauteur des fenêtres , étaient suspendus des objets d'abord confus, mais que de près on reconnaissait en frémissant. C'étaient des débris humains , ramassés dans la boue de la place Saint-Jean. Une tête de vieillard sanglante et défigurée , des mèches de cheveux tenant à des fragments de peau et souillés de cervelle broyée et de sang figé; un bras amputé , des tronçons charnus, des boyaux déchirés. Le cœur de la victime manquait : on l'avait mangé ! ! !
Les forts de Marseille ont perdu depuis longtemps leur importance. On ne fait plus aujourd'hui la guerre sur mer, comme on la faisait dans les temps plus ou moins
(1) Cet homme, que je ne veux pas mieux désigner, s'appelait Martin , il alla cacher sa honte et son désespoir peut-être à l'armée d'Italie.
reculés de leur fondation. Ce sont de spacieuses casernes et pas autre chose. Les bâtiments élevés dans leur enceinte depuis la vente de l'arsenal, gêneraient une défense régulière. Le donjon de la citadelle et la tour du fort St.-Jean sont vus par la population environnante comme les clochers de la ville. Toutefois , si la révolution avait eu le temps de les renverser de fond en comble, on les aurait regrettés, parce qu'il y a une espèce de prestige attaché aux vieilles choses. On s'habitue difficilement à ne plus les voir. Les patriotes eux-mêmes , malgré leurs clameurs , ne s'effrayèrent pas le moins du monde de ces sentinelles immuables du port. Ils s'y ruèrent la pioche et la sape à la main , par fanfaronnade et par esprit d'imitation; la passion de détruire, chère aux grands enfants comme aux petits, eut aussi sa part dans cette levée de boucliers. Elle n'était pas d'une excessive gravité au point de vue matériel , mais l'assassinat de M. de Beausset, les circonstances inouïes de cette terrible journée répandirent la consternation. La révolution, déconcertée , reculant devant ses prouesses, perdit du terrain; les partisans de la nouveauté, dont le cœur n'était pas encore tout-à-fait perverti , quittèrent ouvertement la partie, ou se retirèrent incognito ; d'autres engagés dans les fonctions publiques et trop à découvert pour oser déserter sur le champ , dissimulèrent encore un peu ; les conspirateurs se divisèrent , Mirabeau conserva ses favoris, les démagogues se comptèrent , serrèrent leurs rangs et reprirent courage.
Cependant, les démolitions, ostensiblement prohibées, et secrètement encouragées par la majorité du conseil
municipal , se continuent avec ardeur , sans opposition de la part de l'autorité militaire; elle attendait, les bras croisés, les ordres formels d'un gouvernement dont elle connaissait par expérience la faiblesse et l'irrésolution. D'ailleurs, elle ne pouvait compter que sur les Suisses et ne l'ignorait pas; mais enfin, l'autorité royale eut une velléité de résistance. Le ministre de l'intérieur, M. de Saint-Priest , ordonna la discontinuation des travaux; on se moqua de lui; le conseil municipal s'assembla , les expressions de celui qui parlait au nom du roi, furent contrôlées , vitupérées , déclarées impertinentes , attentatoires à la majesté du peuple souverain , et la cohue rebelle arrêta de cesser à l'avenir toute relation avec le ministre. Il y avait pourtant dans le conseil quelques hommes loyaux et judicieux , à leur tête M. Gabriel Merle, qui jugea sans doute inutile, dans un pareil moment , de faire entendre à des fous le langage de la raison; M. Merle ne tarda pas à se retirer.
Les municipaux frappaient impunément le lion malade ; mais l'assemblée nationale étant alors toute puissante , il n'y avait pas moyen de lui échapper. Or , un récit fidèle des événements de mai pouvait compromettre le conseil municipal. On le comprit , et Bremond Julien , substitut du procureur de la commune, fut chargé, lui troisième , d'aller défendre ses collègues à Paris. Julien trouva Mirabeau prévenu contre ses commettants, car Mirabeau n'était plus l'apôtre de l'insurrection. Le disciple se tint au ton du maître , qui lui fit voir la récompense de son amendement, et lui tint parole. A son retour, Bremond Julien fut nommé procureur syndic au district
(sous-préfet avec un autre nom). L'avoué Etienne Seytres prit à rHôlel-de-ville la place de substitut.
Le tableau des troubles de Marseille fut exposé à la • tribune sans exagération , mais sans réticence , par M. d'André. On entendit l'envoyé des municipaux : ses déclamations à vide produisirent peu d'effet. Mirabeau répondit mollement à M. d'André , et de la discussion sortit un décret portant défense de poursuivre l'œuvre de destruction, ce qui sauva les restes des deux forteresses , dont les mutilations sont une insulte aux mânes de Vauban : elles demeurèrent donc dans leur état actuel, sauf quelques réparations de fraîche date. Ainsi, la partie modérée du conseil municipal fut satisfaite, y compris M. .Etienne Martin , alors désillusionné à demi. On chargea M. J. F. Lieutaud, nouveau commandant de la garde nationale, de l'exécution du décret. Comme il procédait sans arrière pensée , il sut se faire obéir (1 ).
Le premier soin de cet homme vain, mais judicieux , fut de se composer un état-major choisi parmi d'anciens camarades, aussi peu militaires que lui. Il eut ses aidesde-camp, ni plus ni moins qu'un général d'armée. Les frondeurs taxèrent d'ostentation un luxe qui n'était, au fond, que le conseil d'une haute raison. M. Lieutaud avait pensé que le chef bourgeois d'une milice bourgeoise ne pouvait devenir utile qu'à condition d'être respecté,
(1) Le chevalier Greling précéda M. Lieutaud , il appartenait à la classe peu nombreuse des officiers- frondeurs. Avant lui, M. le bailli de Foresta avait complaisamment accepte le commandement. Il ne fit qu'y passer. L'âge , les opinions et les habitudes du noblo personnage cadraient mal avec les exigences de la charge.
86 ESQUISSES UISTORIQUES.
et ne pouvait se dispenser de prendre une attitude imposante à son entrée en exercice.
Quoiqu'il en soit, on s'aperçut bientôt de l'influence „ d'un homme énergique. Les cadres de la garde se remplirent, les âmis de l'ordre reprirent courage , les projets sinistres s'ajournèrent, les malfaiteurs frémirent et la révolution recula; mais les jours sereins n'eurent pas une longue durée. M. Lieutaud , dont les opinions s'étaient modifiées à l'instar de celles de Mirabeau, son patron, M. Lieutaud, devenu le bras droit du général qui commandait au nom du roi, tomba forcément dans la disgrâce des patriotes. Harcelé sans relâche par d'implacables ennemis , il dut enfin abandonner une position qui n'était plus (enable , bien que courageusement défendue.
La désorganisation de la troupe de ligne avait précédé et déterminé l'envahissement des forts. Les soldats, après avoir brutalement congédié leurs officiers, en avaient choisi d'autres parmi les chefs de la sédition. Les deux régiments de dragons cesernés aux faubourgs (Lorraine et du roi) étaient en dissolusion complète. Il n'y avait plus de sûreté pour les officiers évincés : un plus long séjour à Marseille n'aurait été pour eux ni sans amertume ni sans péril. Ils partirent donc, chacun de son côté, sans qu'on s'en aperçut. Le brillant colonel de Royal-Marine , M. le marqtis d'Ambert, les avait dévancés. Il n'était arrivé à Marseille que le 20 mai. Bien qu'il eût été reconnu tout de suite par ses soldats stationnés à la Porte-d'Aix conjointement avec la garde nationale, celle-ci s'avisa de lui demander ses passeports. Sur son refus , une rixe s'en-
gagea entre le jeune colonel , qui s'exprima fort cavalièrement sur le compte de la garde citoyenne , et le chef du poste , qui défendit l'honneur du corps. Un ressemblement se forma, comme il arrive toujours au moindre événement. Il y eut un moment critique ; mais on lit escorter M. d'Ainbert jusques à son hôtel par une patrouille de son régiment. Le lendemain matin il se rendit à I Hôtel-de- Ville pour y recevoir et donner des explications: la populace ameutée l'y suivit : on ferma les portes, et le colonel fut claquemuré jusqu'à la réception des ordres du roi et de l'assemblée nationale , qui renvoyèrent de concert l'affaire à la sénéchaussée de Marseille. On conduisit alors M. d'Ambert dans les prisons du Palais; et comme il n'avait été ni décrété ni écroué, le juge, M. Chomel, profita de ce vice de forme pour l'élargir clandestinement. Il y eut un jugement par défaut. Ainsi le vautour manqua sa proie. Cette conduite hardie du magistrat fut louée par ses amis et acheva de le perdre auprès des révolutionnaires. M. le comte de Damas, colonel de Vexin, aussi fidèle, mais plus sage que son camarade, ne fut pas inquiété.
Au bout de quelques mois, le régiment de Vexin (si des soldats révoltés méritent le nom de régiment) reçut un ordre de départ. La municipalité , voyant partir à regret ces baïonettes intelligentes, essaya d'obtenir une prolongation de séjour qui fut refusée; cependant, M. de Caraman était en bons termes avec l'Hôtel-dc-ville , lequel s'accommodait à merveille de la longanimité du général; car, celui-ci ayant un jour manifesté le désir daller prendre quelque repos dans une de ses terres, au-
près de sa femme, la municipalité, pour l'en détourner, imagina d'inviter par une lettre obséquieuse M me la comtesse à venir elle-même à Marseille. La réponse négative fut d'une convenance parfaite et surtout d'un style tout à fait diplomatique. M me de Caraman sortait de la maison princière de Chimai.
Le commerce, préoccupé avant tout des viscissitudes du papier monnaie, n'aurait eu que de l'indifférence pour tout le reste, si l'état permanent d'agitation de la cité ne l'avait pas tenu sans cesse sur le qui-vive; car les magasins regorgeaient de marchandises, et les espèces, devenues par un changement de rôle objet de spéculation , encombraient toutes les caisses ; d'ailleurs la majorité de la Bourse affichait des opinions anti-civiques, mais avec des nuances diverses. Les fonctions municipales , jadis si convoitées , étaient tombées dans le décri. La coterie patriotique, composée de quelques négociants orgueilleusement imbéciles, du rebut du barreau et de la pédagogie, de chefs d'ateliers méchants ou insensés, et d'hommes du néant cherchant une pâture, ne jouissait d'aucune considération. Seulement on se taisait en la présence de ces genslà lorsqu'on était forcé de la subir, et tel d'entre eux qui faisait l'important au conseil n'aurait pas trouvé sur la place un écu contre sa signature.
On s'apprêta bientôt à célébrer le glorieux anniversaire de la prise de la Bastille. Par contrainte ou prudence, par peur ou par curiosité, tout le monde prit un rôle dans cette parodie , sans en excepter le beau sexe. Le patriotisme en jupon avait siégé dans les formes , avec président et secrétaire, pour délibérer sur le costume; robe
blanche , rubans de môme, gants ad libitum M me Etienne Martin . après avoir voté tout comme les autres, figura dans la mascarade entourée des notabilités de la friperie et du marché. C'était une femme de bon sens , mais il y a d'étranges nécessités dans la vie. On avait élevé entre le Cours et la place Saint-Louis un autel quadruple , où quatre messes furent célébrées simultanément. Au nombre des officiants se trouvaient l'abbé de Beausset, Talleyrand de province , et , si je ne me trompe , l'abbé Jaubert , le prêtre -gendarme , qui, dans la suite, fit sa belle rétraction. Dieu seul sait si elle fut sincère.
Depuis que la ville avait été divisée en sections pour les premières élections municipales, les citoyens actifs avaient continué de s'y rassembler de temps en temps, c'est-à-dire , quand il convenait aux meneurs. Les présisidents prenaient le mot d'ordre à l'Hôtel-de-Ville et dirigeaient la séance là-dessus. Le Cicéron de la bande faisait un beau discours qu'on portait le lendemain de section en section pour recueillir les adhésions. Les arts mécaniques avaient aussi gagné la fièvre délibérante. Les corps des tonneliers, des tailleurs, des cordonniers et tuti quanti eurent leurs faiseurs de motions et d'adresses. C'était le bon temps des mauvaises paroles ; les grands orateurs couraient les rues comme les grands citoyens.
La salle du traiteur Arquier, près la place Noailles, et l'église des Carmes de la rue Paradis , servaient quelquefois de rendez- vous à l'opposition quasi-royaliste; autel contre autel, tous voulaient avoir part au gâteau.
C'est là que déployèrent leur faconde l'impétueux procureur Arnaud , le mielleux Fournier qui , de l'Oratoire , avait sauté à la Bourse; le poète Esménard , Bremond l'Américain, créature et parent de son homonyme. On y nomma commissaires auprès de l'assemblée nationale MM. Esménard et Fournier. Bremond, le procureur syndic, fut leur Mentor : il ne s'était pas montré dans les réunions, mais il passait pour en être le directeur (1). M. Fournier partit précipitamment de Paris pour l'Italie; Bremond y demeura jusqu'à la mort de Mirabeau, arrivée en avril 1791. Ces événements ayant renversé ses espérances , il se retira dans les environs d'Aix.
Cette époque fut remarquable par une tranquilité précaire et relative sans doute , mais à son ombre les affaires mercantiles avaient pris un essor immense. Les fortunes s'élevaient par enchantement , mais aussi les capitalistes routiniers, dupes des chiffres apparents, couraient à l'hôpital les yeux fermés. L'éclat de l'étoile marseillaise était celui d'un flambeau près de s'éteindre , un jour magnifique avant-coureur d'un déluge.
Cette halte de la révolution , qui laissa le champ libre au commerce , se prolongea jusqu'à l'année suivante , sauf les épisodes: elle avait diverses causes. Mirabeau régnait toujours à la tribune ; mais Mirabeau conservateur et réparateur. Par son revirement , les positions tendaient à changer et l'avantage à passer aux royalistes. L'efferves-
(1) La seule présence, chez Arquier ou aux Carmes , constatée ou non, devinl un titre de proscription. Les sections avaient dénoncé ces assemblées comme des conciliabules de 1789.
cence des esprits, dans les grandes villes , n était plus la même , surtout depuis le rapprochement momentané du roi et de la constituante , où les radicaux ne dominaient pas. Alors aussi le bon Louis xvi était aimé de son peuple, témoin la joie presque universelle à la nouvelle d'une trêve politique. Quant à Marseille , le bon esprit du pays tenait les agitateurs en respect. *
Les besoins mutuels rapprochent les hommes , les passions les divisent. Nos défauts ne peuvent pas se cacher éternellement: ils percent malgré nous. Notre égoïsme, nos prétentions, nos petitesses, nos bizarreries, nos défectuosités physiques, trop ou trop peu de soin de nos personnes , que sais-je enfin ? un simple tic nous rendent insupportables à la longue à ceux qui nous voient de près tous les jours et longtemps, sans compter la soif de l'indépendance et de la supériorité, cette incurable plaie sociale. L'amitié n'est pas une chimère , je le crois ; il arrive pourtaut quelquefois qu'entre deux amis , si l'un ne se résigne pas à la domination de l'autre , ils finissent par se brouiller et se haïr ensuite à la mort. Les querelles domestiques, les dissentions claustrales, les antipathies de village viennent de là, indépendamment de l'intérêt qui s'y trouve toujours mêlé. Or , ces haines, pour ainsi dire , en-
(1) Lorsqu'on sut à Marseille que le roi veuait d'accepter la constitution , on s'empressa de remettre au théâtre le Déserteur, deSedaine; exclu du répertoire depuis deux aus. Le jour de la représentation , les innombrables spectateurs, électrisés par le cri de vive le roi! alors si sympathique, unirent leurs voix méridionales à celle de Courchemin, avec un éclat tel que l'enthousiasme se prolongea jusques dans la rue , à la grande confusion du club qui se tut.
démiquesdes petites localités, doublèrent d'intensité lorsque le souffle révolutionnaire les attisa. Cela se conçoit bien : au village les esprits sont étroits comme l'espace. La Provence tout entière fut donc infectée dans un clind'œil; le plus humble clocher eut son 'club, ses boulefeux et ses proscrits; partout les mutins usurpèrent le nom de patriote en le gâtant, et jetèrent le fatal sobriquet d'aristocrates à tout ce qui n'était pas de leur bord. Partout l'homme pacifique , le propriétaire ami de l'ordre fut harcelé , honni , volé , comme ces voyageurs qu'on deshabille en les injuriant. Partout le riche calomnié se vit, sans y songer, en butte à l'exécration du pauvre; partout on lâcha la bride à la populace ; partout on préconisa, on encouragea l'insurrection et la vengeance; partout des armes furent livrées aux prolétaires, et si par hasard il se rencontrait des retardataires, la propagande de la rue Thubaneau arrivait pour les faire marcher. Tandis que l'orage allait s'apaisant à Marseille , on n'entendait parler que de désordres dans l'en virons.
On apprit que M. d'Albertas , ancien président de la cour de comptes de la province , venait d'être assassiné dans son château de Gémenos, au milieu d'une fête qu'il donnait pour célébrer la fédération, et dans l'instant même où la santé de M me d'Albertas allait être portée. % L'assassin était un garçon barbier, venu de Toulon pour exécuter son horrible projet ; il s'appelait Martel. La victime avait commis des actes de philantrophie , des œuvres de charité sans nombre et sans mesure; c'est ce que la perversité pardonne le moins. Martel, qui portait une tète disgracieuse sur des épaules contrefaites , fut con-
damné à la roue par sentence du parlement. Au moment de l'exécution, qui eut lieu à Aix, une bande de malfaiteurs envahit les toits des maisons qui donnaient sur la place; ils détachèrent les tuiles , et les ayant brisées, ils les lancèrent à l'improviste sur les soldats qui ceignaient l'échafaud: cela occasionna du tumulte; la panique gagna les spectateurs , qui se mirent à fuir de tous côtés, l'exécuteur comme les autres. A la faveur du désordre, le condamné, ayant pu se glisser en bas, vint se jeter tout éperdu au milieu de la troupe de ligne, Un officier le saisit, et lui tenant l'épée sur la gorge, il le força de remonter. On le garrota , en attendant qu'on eût retrouvé l'exécuteur, qui s'était allé cacher dans une église voisine. La tranquiiité revenue, Martel fut exécuté. Il est à peu près certain que cette scène avait été arrangée d'avance entre le condamné, le bourreau et leurs amis; la fermeté d'un officier de Lyonnais la fit échouer (1). Les habitants de Gémenos ne manquèrent pas de proclamer fastueusement leur indignation et leur regret. A la bonne heure !
La commune d'Allauch, située à l'est de Marseille, au pied des Montagnes qui couronnent son territoire, se signala des premières par ses bruyantes tracasseries. Depuis longtemps, les notabilités de l'endroit, gens recommandables à très juste titre , faisaient ombrage aux hommes nouveaux. Quelques bouffées d'outrecuidance intempestive, quelques jactances aristocratiques, tel était leur •
(4) M. Payan-Latour, capitaine des grenadiers, frère de l'infortuné M. Jean Payan.
unique tort. Le sage n'y eût aperçu que des préjugés fort naturels et fort excusables chez des Français de la vieille roche: l'envieux y vit un délit. M. le chevalier Dieudé, issu de l'échevin de ce nom , qui avait été ennobli par sa courageuse conduite lors de la peste de 1 720 , vivait patriarcalement dans sa propriété de la Vieille, qui avoisine le village. Il avait jadis servi dans les gardes du corps du roi , il en avait conservé l'esprit chevaleresque et la fidélité. C'était un vieillard robuste, de haute taille. M. le chevalier Pistoie , capitaine au corps royal d'artillerie, originaire de Martigues , avait pris femme à Allauch , dès lors sa patrie adoptive ; il commandait la garde nationale, c'est-à-dire une bande de paysans mal équipés. M. Dieudé était maire en 89; la communauté de principes et de mœurs liait d'une étroite amitié ces honorables campagnards. Les jeunes ambitions les avaient pris pour point de mire de leurs sarcasmes dès l'aurore de la révolution. M. Ricard , que son incontestable talent et ses opinions avancées portèrent , dans d'autres circonstances, à une haule place de magistrature, succéda à la mairie de M. Dieudé et le chicana sur sa gestion. On se fit une guerre de plume fort envenimée de part et d'autre ; il y eut du scandale , mais point de voies de fait. M. Ricard avait sur ses adversaires l'avantage de la jeunesse , de l'esprit et de la faveur chez la partie révolutionnaire de la population. En définitive, le jeune parti resta le maître du pavé. M. Pistoie quitta momentanément Allauch; le vieux M. Dieudé ne voulut pas s'éloigner de son manoi# ; M. Ricard lui-même vint se réfugier à Marseille presque en même temps. Assurément, le bruit de cette lutte, dans
un hameau , entre la vieille fidélité royaliste et les adeptes Jes nouvelles idées, se serait perdu parmi le fracas d une grande ville, mais la mort tragique de M. Dieudé, survenue après un certain intervalle, plaça le nom d'Allauch dans les pages sanglantes de l'histoire et donna d'épouvantables enseignements aux optimistes. Un valet de ferme , nommé Paulet, suivi de deux ou trois scélérats de sa trempe, s'introduisit furtivement dans le château de la Vieille , vers le soir ; il y assassina le maître et le domestique, et s'y établit à la face du ciel, passant les jours et les nuits dans la plus sale débauche. Il venait de temps en temps à Marseille pour s'orienter et se recommander à ses nombreux amis; le club n'avait pas de plus zélé serviteur. C'est le même coquin qui donna, dans le mois de novembre 1 791 , la mairie à Mouraille , en parcourant les sections un faisceau de cordes de réverbères à la main, dont il menaçait, en les secouant, les électeurs indécis.
Le 12 décembre 1790, le club d'Aix, dit des frèresantipolitiques , fraternisa avec celui des amis de la constitution, cantare pares. Les deux bandes réunies, passant sur le Cours, à cinq heures du soir, se livrèrent à des provocations contre les cafés Casati et Guion , d'où elles prétendirent qu'il était parti des coups de sifflet. Quelques officiers du régiment de Lyonnais avec M. de Guiraman , ancien officier de cavalerie , se firent jour , le pistolet et l'épée à la main, jusqu'à la caserne. Le régiment prit les armes ; mais un grand nombre de soldats gagnés déclarèrent que , sans une ordre de la municipalité, ils n'iraient pas même au secours des officiers, encore
ESQUISSES HISORIQUES.
engagés dans la ville. Ainsi, les cl ubistes eurent leurs franches coudées; ils en profitèrent pendant la nuit , pour aller saisir, dans sa campagne, M. de Guiraman, qu'ils menèrent à l'Hôtel-de-Ville , ainsi que M, de La Roquette, très honorable gentilhomme, et M. l'avocat Pascal is , le même qui s'était distingué des premiers par un écrit en faveur du tiers-état. Soit connivence, soit impuissance de la part de la municipalité, les trois prisonniers furent conduits sur le Cours au point du jour, et pendus aux lanternes placées vis-à-vis le cercle des nobles. Les pendeurs avaient pour auxiliaires un détachement de clubistes marseillais, sans doute appelés en toute hâte. Un monstre nommé Bonnefoi sépara du tronc la tête de M. Pascal is , et la porta, entouré de ses aides, jusqu'au relais du Pin , à rai-chemin de Marseille. Un piquet de gendarmerie, envoyé à leur rencontre, les empêcha d'aller plus loin. La tête fut enterrée, le triomphe avorta, et Marseille n'eut pas un autre 4 mai. Le jour même, l'accusateur public du district d'Aix, querellant en coups d'épée et coups de pistolet, sédition, etc., fit commencer contre les officiers de Lyonnais des informations dans lesquelles il n'est pas fait la moindre mention des pendaisons du Cours.
M. de Belloy, évêque de Marseille, possédait à Aubagne, petite ville sur la route de Toulon, un château, bâti de ses propres deniers, qu'il s'était plu à embellir, et dont il faisait ses délices. Il y passait en riche bourgeois la plus grande partie de l'année, entouré du respect et de l'amour de tous les honnêtes gens de la contrée. Certes, si le grand âge, la mensuétude et la charité eussent
été dans ces temps déplorabfes un préservatif, qui mieux que le bon prélat eût pu se croire à l'abri de la tempête? Loin de là , ses vertus devinrent la mesure de ses tribulations. Présent , il fut critiqué dans son administration et dans ses habitudes , menacé dans sa personne , obligé de s'éloigner pour éviter la mort ; absent , son château* fut incendié, après un pillage et une dévastation sans exemple, où les émissaires du club de Marseille, unis à quelques mauvais sujets du pays , déployèrent largement leur infernale industrie : on faisait de la besogne avec de pareils associés (1 ) ! et la même scène fut reproduite à quelque temps de là, dans le château de Mazargues, à une petite lieue de Marseille, avec des circonstances identiques et des acteurs de la même force.
Les agitateurs brûlaient d'être débarrassés du commandant de la garde nationale ; le club et ses annexes l'accusèrent de despotisme , de trahison et de péculat ; car , on perdait alors les gens avec de grands mots. M. Lieutaud fit bonne contenance , mais son règne était fini. Il essaya sans succès de se maintenir par la violence : il fut abandonné par sa troupe , et le club triompha. M. Cabrol de Moncoussou, qui présidait la Caverne, succéda à M. Lieutaud (2). C'était uu Languedocien protestant , infatué du
(1) Les grandeurs de ses dernières années n'avaient pas fait oublier à M. de Belloy, cardinal-archevêque de Paris , son modeste château d'Aubagne. Lorsque ce lieu désolé fut rentré dans sa possession, il en vendit à viager les décombres et les dépendances au très honorable notaire feu M. de Bonsignour. La pension était servie avec autant d'exactitude que de plaisir. L illuslre pensionnaire, parvenu à quatre— vingt-douze ans, la fit cesser comme abusive; on sait que M. de Belloy a vécu près d'un siècle.
(2) M. Moncoussou périt sous le proconsulat de Maignet. Dans le
républicanisme systématique des calvinistes fervents. Ce bonhomme était riche et considéré , comme bourgeois -, mais il se montra tout à fait au dessous de son rôle.
M. Lieutaud se retira dans une bastide; il y demeura jusqu'à l'hiver. Le danger de sa position , qui devenait tous les jours plus critique , le porta à s'expatrier comme tant d'autres que l'avenir effrayait ; il s'embarqua sur une felouque de Nice que le mauvais temps força de relâcher sur une côte inhospitalière, près de Toulon. Décrété par le tribunal de Marseille où dominaient les hommes de parti , et transféré dans les prisons de la ville , il y languit quelque temps. Un décret de l'assemblée nationale , provoqué par Mirabeau et M. Dandré , vint enfin briser ses fers. Il sortit , suivi de son aide de camp Lambarine , qui ne l'avait pas quitté, confondus l'un et l'autre dans les rangs de la garde suisse descendante: un détachement du même régiment les escorta jusqu'à une lieue de Marseille. C'était de la part de leurs amis et de leurs protecteurs une précaution fort sage. De là le brave Lieutaud partit pour Paris , quittant son pays sans retour.
Dans les premiers jours d'avril , Bremond Julien , absent et tout à fait discrédité parmi les patriotes purs (1) , fut dénoncé dans une section par Alexandre Ricord , qui lui devait tout. Cet homme de boue fit toute sa vie métier de délation. Le trop fameux Mourailte, qui préludait à sa
trajet de la prison à l'échafaud, il ne cessa de vociférer contre les tyrans de la France, du haut de la fatale charrette. Sa fortune lit son crime.
0) Par patriotes purs, il faut entendre ceux qui n'avaient pas. encore pris part au gàteart. Leurs clameurs n'étaient que des cria de famine.
future tyrannie , protégeait spécialement Ricord. Le maire de Marseille en perspective redoutait les indiscrétions de Bremond Julien , qu'il regrettait d'avoir initié trop avant dans ses abominables confidences à l'époque de leur intimité. L'accusation roulait sur des griefs insignifiants; Bremond futpourtant destitué, Lejourdan fut mis à sa place de procureur au district , et remplacé lui-même à THôtelde-Ville par Etienne Seytres. Quand à Ricord , qui demandait son salaire , il n'en fut pas question.
Les oiseaux de proie se battent entre eux pour le partage du butin ; tous, jusques aux derniers, prétendent aux meilleurs lots : c'est la règle. Rien donc de si naturel que les querelles de patriotes à patriotes. En vérité , cela faisait pitié ; les négociants de Marseille riches et vains se bouchaient les oreilles ; le bruit de la crapaudière n'allait pas jusqu'à la Bourse : la mort de Mirabeau rendit le haut commerce plus attentif.
Les hommes à fortes passions vivent peu. La nature qui donna la force à Mirabeau lui refusa la longévité ; l'Hercule moderne semblait devoir périr par le feu comme l'Hercule antique , puisqu'il portait un volcan dans la poitrine. Le poison prévint l'incendie. Qui peut en douter? Les jacobins terrassas au grand jour se vengèrent à huisclos; mais le député provençal faisant volte-face avec l'assurance présomptueuse de son caractère , n'avait pas compris que , la force révolutionnaire lui manquant , il n'était plus qu'un géant désarmé; il faut avouer, toutefois , qu'il y avait au fond de l'âme de ce lion imprudemment irrité des passions généreuses et de la grandeur.
L'apothéose de Mirabeau retentit dans tous les coins de
la France ; thème admirable pour les bavards de la démagogie , ils s'en donnèrent à cœur joie. Les habiles riaient sous cape de cet enthousiasme de commande. La mort du grand homme les servait trop bien pour qu'ils en fussent affligés. Les Français fidèles qui tiraient de cet événement inopiné un pronostic funeste pour la monarchie , furent peut-être les seuls à regretter franchement Mirabeau. Dans cette circonstance d'apparat , la jacobinière marseillaise se montra digne d'elle-même, et le patriotisme loquace de toute la Provence imita son modèle ; quel cataclysme de banalités furibondes !
A proprement parler , l'espoir de la famille royale er. Mirabeau n'était qu'une chimère ; cependant , cette chimère endormait d'augustes douleurs.
Une insolente faction , insatiable d'usurpation et de ruines , renouvelait sur sa royale victime le tourment de Sisyphe. Louis xvi , en butte à tous les genres de persécutions , entouré d'espions , forcé de s'abaisser à la feinte, rédoutant, comme tous les honnêtes gens, l'écho même de ses appartements les plus retirés, réduit à un petit nombre d'amis aussi découragés que fidèles ; le père de famille couronné , tremblant pour les jours de ce qu'il avait de plus cher au monde, quelle affreuse situation?
On me pardonnera peut-être cette digression. Combien n'y aurait-il pas eu d a-propos, de grandeur et d'a- * venir dans un rendez-vous solennellement donné , au milieu de ces conjonctures , à la noblesse militaire française , autour de la demeure royale. Que n'aurait-on pas dû attendre de cette réunion homérique de cinquante mille preux armés pour la défense du trône ébranlé ?
Sans aucun doute , la jeune France royalisée par son éducation , éiectrisée par un éclatant exemple , aurait accouru de toutes parts pour grossir les nobles phalanges et partager leurs dangers. Alors , la loyauté des provinces l'eût emporté au moins une fois sur la désaffection parisienne, et la révolution aurait été rejetée daiis l'abîme aux acclamations de l'univers. Hélas ! le rendez-vous fut donné , mais au delà du Rhin , par le plus inconcevable et le plus fatal contre-sens. Respect aux lauriers des Condés ; qu'il soit néanmoins permis de dire ici que l'émigration militaire fut une faute énorme que la gloire a couverte.
Cependant , les projets hostiles à la cour apparaissaientaux moins clairvoyants. On craignit pour la liberté, pour la vie même du roi , et la fuite devint une nécessité. Le mois de mai se passa en préparatifs secrets , et la famille royale se mit en route dans la nuit du 1 4 au 15 juin ; les diverses circonstances de cet événement si déplorable dans ses suites ne sont pas de mon sujet, je le sais ; mais , de grâce , qu'on me passe encore quelques réflexions épisodiques.
M. de Lafayette , instruit par le détestable abus de confiance d'une femme de service, fut aperçu, non sans effroi, dans la nuit de l'évasion du roi , stationnant sur la place du Carrousel sous un déguisement. M. de Lafayette pourtant ne fit partir M. de Romeuf , son aide-de-camp , pour la route de Varenues , que le lendemain. D'où vint cette perte de temps ? Le premier mouvement de M. de Lafayette partait-il d'un louable sentiment de bienveillance , d'un reste d'intérêl pour son ancien maître, et
n'attendit-il le matin pour faire courir après le roi quafin de lui donner le temps de gagner la frontière , tout en mettant , jusqu'à un certain point , sa propre responsabilité à couvert ? hypothèse , à mon avis , que la fin de la vie politique du héros des deux mondes a suffisamment démentie. Ou bien , du soir au lendemain , Lafayette avait-il passé du blanc au noir , les réflexions de la nuit ayant fait évanouir les bonnes dispositions de la veille ? Non , rien de tout cela.
M. de Lafayette , dans celte aventure du départ du roi, ne fut ni plus ni moins que le Lafayette des 5 et 6 octobre précédents. Mais sa conduite , dans la soirée du 1 4 juin , portait une empreinte bien plus profonde de cette ridicule manie de présidence à la Washington , à laquelle la disparition du roi lui parut un acheminement. C'est cette môme manie qui le poussa plus tard à vouloir , très inutilement , diriger sur Paris l'armée du Nord qu'il commandait (1); manie, du reste, dont les verroux d'Olmulz auraient dû le guérir , mais qui, cependant , se réveillant trente-huit ans après plus vivace que jamais, fut si adroi- . tement exploitée à ses dépens par les escamoteurs de juillet. Pour en finir sur ce petit grand homme, j'ajouterai que cette route de Varennes , choisie de préférence à toute autre , me semble prouver qu'effectivement Lafayette savait tout.
Quoi qu'il en soit , une estafette venue dans deux jours de Paris apprit à Marseille la fuitè du roi , et les bons Marseillais en reçurent la nouvelle avec grand plaisir.
(l) Mémoire* de Dttmouricz.
On avait souffert des peines de Louis xvi ; on fut soulagé de sa délivrance ; on se sentait , pour aingi dire, plus libre de sa liberté. On vit à peu près la même chose dans toutes les grandes villes de province; à Nantes , particulièrement (1). Quant aux conséquences possibles, personne n'y songea : le roi est sauvé , vive le roi ! et tout est dit. Le déménagement royal abattit la gent tricolore , la couleur pâlit, autre motif de satisfaction pour ses antagonistes. En outre, les assignats baissèrent à la Bourse de dix pour cent; or , le vent de Marseille étant presque invariablement à la baisse , attendu que les chiffons n'étaient pas en trop bon prédicament , il y eut de gros bénéfices en perspective.
Cette joie fut courte comme toutes les joies. Dès l'aurore du lendemain , un négociant eut connaissance de l'arrestation de Louis xvi et de la reprise du papier-monnaie. Ainsi , le désappointement fut complet ; les royalistes retombèrent dans leurs inquiétudes , et les joueurs à la baisse sortirent de leur rêve avec une brèche au portefeuille (2).
La conversion de Barnave , des velléités de respect humain chez d'autres , la voix puissante de l'opinion à demi-désabusée, et surtout la prochaine retraite dune assemblée aux abois (3), avaient donné quelque repos à
(1) Mémoires de Dumouriez.
(2) Les estafettes se croisaient sans relâche sur la route de Paris à Marseille. Chaque variation du grand thermomètre financier mettait en jeu d'énormes capitaux sur tous les marchés de l'Europe. Ces variations étaient fréquentes sous le régime des assignats. Marseille était aux postes avancés de ces batailles de chiffres. Bénéfices pour les diligents: gare aux traînards.
(3) « La partie saine de l'assemblé constituante , honteuse d'une
Louis xvi. Par un reflet de cette trêve, Marseille jouit pendant deux ou trois mois d'une tranquillité merveilleuse pour une époque où les temps n'étaient jamais sûrs. Ce calme réparateur était en partie dû aux soins de M. Etienne Martin , soutenu par un homme ami du bon ordre.
M. le lieutenant général de Coincy avait reçu le commandement militaire des mains de M. de Caraman. C'était un vieux guerrier fort peu enclin à la nouveauté. Le régiment d'Ernest-Suisse occupait les forts ; il semble que cela ne suffisait pas ; mais avec un général de cette trempe et des soldats si bien disciplinés , on pouvait dormir tranquille. Sans doute , les Suisses auraient été plus utiles dans la ville même; on les avait casernés par une sorte de concession au parti patriote ; mais enfin , les honnêtes gens étaient rassurés par leur voisinage , et la population les regardait comme de vieux amis ; car , ce n'était pas pour la première fois qu'on les voyait à Marseille. Leur état-major était considéré, recherché, fêté dans toutes les réunions distinguées ; ils étaient, pour ainsi dire, naturalisés dans le pays. De là , l'aversion des entrepreneurs de désordre (1 ).
Les Démosthènes de la révolution , qui n'étaient pas
fin si différente de son début, n'aspirait qu'à s'en aller; elle ne faisait plus rien ; elle fatiguait si fort la France par son avilissement, que tout le monde soupirait après son remplacement. » Mémoires de Dumouriez, vol. n, pag. 116.
(1) Il fallait au club des soldats clubistes , et l'assemblée nationale, abondant dans ce sens, avait, par un décret qui peint à merveille l'esprit du temps, autorisé, encouragé même les militaires à fréquenter les sociétés populaires; or, les Suisses ignoraient qu'il y eût des clubs au monde.
très forts en imaginative , s'étaient fait une rhétorique , qui consistait en certains thèmes favoris , dont la mode changeait suivant les circonstances , comme celle des vêtements. Les déclamations patriotiques contre les troupes auxiliaires étaient alors en grande vogue. La synagogue mère de la rue Saint-Honoré ouvrit la croisade contre les habits rouges , et la succursale de la rue Thubaneau , en fille docile , répondit avec fracas : A bas les Suisses. Tel était le refrain quotidien des Catons des Bouches-du- Rhône. A force de crier , ces honorables citoyens reçurent en temps opportun le prix de leur persévérance en Provence , le licenciement brutal d'un des plus beaux régiments de l'Europe ; c'était déjà quelque chose ; à Paris r le 1 0 août ; cela valait mieux ; mais , n'anticipons pas.
Le conseil municipal de Marseille , ouvert aux affidés du club , emboucha la trompette à l'exemple des maîtres. Barbaroux , alors à son début , en était le coryphée , sous les inspirations de Mouraille. Motions sur motions, adresses sur adresses ; mais si l'attaque était bien nourrie , la défense n'était pas moins vive. L'autorité supérieure tint bon , Dieu merci , le général , parce qu'il était inaccessible à la peur; le maire , par un motif opposé peut-être. « Je concevrais vos craintes , répliquait aux boute-feux le magistrat desabusé , si Louis xvi fugitif eût suscité la guerre étrangère ; il n'en est point ainsi, fort heureusement. Le retour du roi a conjuré l'orage. Le roi lui-même ne vient-il pas de se réconcilier avec la nation ? » L'argument n'était pas très fort , comme on voit ; c'est que M. Martin ne disait pas tout; car il était intimement convaincu que, sans les Suisses à portée , il n'y avait pas à compter
sur une tranquillité durable , et que leur congé ouvrirait inévitablement les portes à la sédition. Il entrevoyait l'impatience des bourreaux dans cet acharnement contre les enfants de l'Helvétie. Certes , M. Martin n'avait pas toujours pensé aussi sagement. Une prudente retraite devint désormais sa pensée fixe , et son dernier vœu fut d'aller ensevelir au plus vite sa gloire municipale dans les rangs de l'assemblée législative condamnée d'avance elle-même à ne vivre que le temps qu'il fallait pour faire le lit à la convention.
De leur côté, l'état-major du régiment , et surtout le vieux lieutenant colonel commandant Olivier , aimaient singulièrement le séjour de Marseille. Ils proposèrent , pour avoir la paix, de faire prêter dans une revue le serment civique à leurs soldats : ce n'était pas le compte de leurs ennemis.
Les clubistes eurent recours à des moyens plus conformes à leur tempérament. Les officiers suisses furent insultés , assaillis en plein théâtre par une poignée de misérables. Obligés de se défendre , ils mirent l'épée à la main , et, quoique en très petit nombre , ils refoulèrent l'émeute sur la place en soufflant dessus.
Une scène plus sérieuse , mais jusqu'à un certain point étrangère à la garnison suisse , fut arrangée par les capacités de la rue Thubaneau , à l'occasion de l'acteur Lainez, alors à l'apogée de son talent ; on l'avait annoncé à Marseille non-seulement comme un artisle excellent , mais encore comme un royaliste prononcé : il justifia doublement sa renommée.
On avait affiché la reprise (YAU'CStc. Ce vieux drame
lyrique de Quinault, remis à neuf, Dieu sait comment, par le bailli Du Rollet , et rechauffé par la musique de Gluck, est plein , comme chacun sait , de manifestations monarchiques, adressées indirectement au grand roi. Les répétitions en étaient dirigées avec un soin particulier par Laiuez lui-même , qui se proposait de faire éclater dans cette représentation solennelle ses sympathies pour Marseille royaliste. Le jour est enfin fixé, et tout ce que la ville des deux sexes contenait d'amis du roi , s'y donna rendez-vous. Quand la salle eût été vingt fois plus grande, elle n'aurait pas suffi pour contenir tout ce monde. Les derniers venus stationnèrent sur la place ; la discorde pénétra dans l'intérieur.
Admète ne paraissant qu'au second acte , l'opéra commença au milieu d'un calme parfait malgré l'encombrement. Une vive satisfaction brillait sur toutes les figures ; tous avaient l'air triomphant sur les planches aussi bien que dans les loges ; c'était superbe ! Peu à peu , la scène se garnit du peuple des coulisses ; on annonce Admète : il paraît tenant Alceste par la main. A l'aspect de cette imposante personnification de la royauté , de ces traits s» beaux , si nobles et si dramatiques de Lainez , de sa démarche si royale et si majestueuse , l'assistance saisie , se lève en laissant échapper un cri d'admiration. A l'instant» l'ignoble Ça ira s'élève, mais timide encore, du fond du parterre; un houra général l'accueille, l'interpellation Jiomicide reparaît; mais, cette fois , plus énergique : Ça ira , à genoux. Lainez , interdit , mais non intimidé , exprime son dégoût et son refus par un geste négatif, et commence son rôle ; sa voix est couverte par d'épouvan-
tables cris ; de violentes rixes s'élèvent de tous côtés , le tumulte domine tout. Les satellites du club franchissent la barrière du parquet pour grimper de là sur lavantscène ; ils sont arrêtés par une forêt de bras royalistes. Le parquet tout entier , ses nymphes elles-mêmes , participent vaillamment au combat. Ce moment est mis à profit ; Lainez , au milieu de la foule de figurants qui se serre autour de lui , se retire en s inclinant comme d'ordinaire , disparaît sain et sanf dans la coulisse , et la toile tombe. Cependant , la mêlée continue dans la salle. Accablés par le nombre , les patriotes battent enfin en retraite. D'innombrables huées les poursuivent jusqu'au péristyle , où les attendaient les groupes de la place pour les saluer d'un concert de malédictions. Le club était vaincu.
Au milieu de ce bacchanal , une file d'officiers municipaux occupait le fond d une loge d'avant-scène ; ils paraissaient aussi indifférents que les dieux d'Epicure ; un tapageur plus hardi que les autres , prenant position vis à vis de l'écharpe , entreprit de faire sortir les pères de la patrie de leur léthargie en les apostrophant. Un vigoureux soufflet , lui coupant la parole , l'étendit par terre comme Montauciel. Le battu , je crois , s'appelait Albertin,etle battant Monginot : c'était un négociant lyonnais d'une force prodigieuse.
Une compagnie de grenadiers suisses escorta Lainez jusque|à la citadelle , où il passa la nuit. A quatre heures du matin , Admète était sur la route de Paris.
Cependant, le club, loin de perdre courage, travaillait sans relâche à consolider sa domination. Toutes les
administrations étaient inondées de ses créatures , au moyen d'une masse d'électeurs-compères. Les dénonciations contre les Suisses avaient recommencé de plus belle , et , cette fois , elles parvinrent à les faire confiner à Aix , où les attendait un affront ; le général adopta ce parti , soit qu'il y fût forcé par les ordres du ministre , soit comme uu moyen terme , parce qu'il jugeait la résistance dangereuse ; M. de Coincy partit ensuite pour Toulon.
Le patriotisme électoral se réunit à diverses reprises vers la fin de l'année : il eut à nommer l'Evêque du département et les députés à l'assemblée législative ; l'élection du maire appartenait aux sections , l'ancien maire abdiqua avant de partir pour sa nouvelle mission. Les députés de Marseille à la législature furent M. Etienne Martin Escalon , le tonnelier Granet , régicide en herbe , et l'inoffensif Blanc Gilly.
On voyait d'étranges choses dans ces temps-là ; des clubistes faisant des évèques ! Un riche et vieux négociant très considéré , quoique aristocrate au premier chef, apprit un jour par son valet de chambre que les électeurs de Marseille partaient pour Aix afin d'y participer au choix d'un Evêque. « Eh bien ! s'écria-t-il , ce sont des gueux qui vont élire un gueux.
Tel n'était point , cependant , le prélat de contrefaçon. Le malheur de ce pauvre curé de village fut de boiter par l'esprit comme par le corps. La vanité puérile , la crédulité sénile et le sot orgueil avaient perdu le bonhomme Roux qui , n'étant jamais sorti de sou trou , ne connaissait que les capacités de l'endroit où tout le monde allait au club ; on n'eut donc pas une peine infinie à lui
1 I 0 ESQUISSES HISORIQUES.
persuader qu'il était destiné à ramener les temps primitifs de l'Eglise , sans qu'il réfléchît le moins du monde à ses devoirs envers Rome. Il me semble voir ce faux Belzunce se prélassant en costume d'Evêque sur la place du marché St.-Louis , bénissant de çà de là les fruitières qui se moquaient de lui. Le grand vicaire de la même étoffe s'était chargé de l'allocution provençale.
Mais il est de mon devoir de rendre hommage au retour sincère du prêtre égaré. Nous retrouverons l'Evêque Roux au milieu d'une scène de sang, exposant ses* jours pour mettre à couvert ceux de deux saints martyrs livrés à leurs bourreaux ; nous le verrons consolant par ses exhortations les détenus de la maison d'arrêt de Saint- Jaume, ses compagnons d'infortune , les édifiant par les plus louchants exemples de résignation et de piété , portant enfin avec joie sa tête sur l'échafaud en expiation de ses erreurs.