CHAPITRE TROISIÈME
De 1791 à 1792.
SOMMAIRE
Mouraille élu maire parles sections. — Son portrait. — Sa perfidie envers son prédécesseur. — - Retraite politique do M. Etienne Martin. — Les armes d'Espagne enlevées et rétablies sur la porte du Consul. —
Soldats de Toulon au club. — M. de Coincy destitué. Les patriotes
d'Arles opprimés à Marseille. — Leur promesse de servir Barbaroux.
Le directoire du département poursuivi. — Complot pour l'attirer à Marseille. — Le général Puget Barbantane. — Départ de la bande marseillaise pour Aix et Arles. — Leur arrivée à Aix. — Désarmement des Suisses.— Puget Barbantanne. — Le major suisse de Wateville.— Départ du régiment d'Ernest. — Son arrivée à Oilioules. — État moral de ce corps. — Situation critique de ses chefs. — Retour des Marseillais. — Suite de cette rentrée. — La bouquetière Cayol. — M. Louis Guiraud. — La Fassy. — Rebequy en Provence à la lôte d'un corps de 2000 hommes, qui marche sur Arles et réduit cette ville à l'obéissance. — Le général Witgenstein. — Rebequy dénoncé à l'assemblée législative. — Il est acquitté. — Le général Barbantane destitué , se met sous la protection du club do Marseille. — Il est mis à la place de M. de Coincy. — Alexandre Ricord. — M. de Montesquiou Fezenzac. — Emissaires do Mouraille.
— Assassinat de Bremond Julien. — La guerre. — La Marseillaise. —
Les Girondins. — Bataillon du 10 août. — Leur départ de Marseille.
Fermentation à Marseille. — Maillet. — Nouveau massacre. — Le marchand drapier Boyer. — Les frères Savon. — Galibert l'alné. — Anecdote.
— Le haut commerce préservé.— Projet d'une septembrisalion.— Isouard.
— Mort tragique de Cadet et Olivier. — Celle dos deux saints Minimes Nuirate et Taxi. — Le perruquier Belan. — Le carrossier Begon, pendu.
— Melon , Chabert le suivent. — Histoire de Coudoulet père ot fils.
Les sections de Marseille furent convoquées vers le milieu du mois de novembre 1791 pour l'élection d'un
maire. L'officier municipal Mouraille , en dépit de ses quatorze lustres et de sa surdité , ambitionnait avec fureur cette magistrature. Cet homme altier méprisait le club ; il n'y allait pas. La soif du commandement faisant taire ses dédains , il se rapprocha des chefs de file. Ceuxci traitèrent avec le candidat septuagénaire et lui imposèrent leurs conditions. Mouraille se réserva l'omnipotence municipale , et les jacobins la domination du pavé. C'était , en d'autres termes , un bil d'indemnitén éciproque , abominable parodie du triumvirat d'Octave , alliance monstrueuse qui, pendant quinze mois, fit de MarseiHe une autre Syracuse !
Les fers électoraux furent mis au feu , et les ouvriers se mirent à l'œuvre. Les âmes damnées du parti reçurent la mission de prôner Mouraille dans les lieux publics et de menacer de la colère du peuple ceux qui s'aviseraient de manquer à l'appel ; car , on avait des moyens infaillibles pour dompter une opposition ; Paulet , l'assassin de M. Dieudé, à la tète d'une bande de coupe-jarrets , promenant la terreur dans les réunions , prit le scrutin d'assaut. La peur fit un maire de Marseille comme elle faisait jadis les faux dieux : Timor fecit deos.
Raymond Mouraille était originaire de Séon-St.-Henri, village de la banlieue de Marseille (1) ; son éducation fut commune ; étranger aux douces émotions de l'âme , il
(4) Saint-Henri, situé sur le littoral nord de la rade, à deux petites lieues de Marseille , fut aussi le berceau du célèbre sculpteur Puget, La contrée est très populeuse , à cause de ses nombreuses manufactures de briques. On y rencontre encore des familles de Puget et de Mouraille. Ce sont de fort bonnêtes cultivateurs.
aima la solitude dès son bas âge , ce qui fit naître chez lui le goût des sciences exactes qu'il étudia uniquement jusques au temps de sa vie publique ; à la longue, il était devenu un bon astronome du second ordre. Sa fortune n'allait pas au delà de celle d'un bourgeois aisé qui a de la conduite. . Heureux s'il avait toujours vécu dans cette studieuse médiocrité ! La taille de Mouraille était haute et droite pour un vieillard , ses membres forts et dispos , ses yeux ombragés par d'énormes sourcils grisâtres , ses traits mâles et brunis , sa constitution robuste , sa démarche ferme et hâtée ; le regard terrible , le ton haut , la parole brève ; il aimait qu'on tremblât devant lui.
Le tyran de Marseille avait apporté en naissant un cœur de bronze , un tempérament bilieux , un caractère violent et viudicatif ; son orgueil était immense. La nature s'était apparemment trompée en lui donnant les formes humaines ; car , les énormes défauts de cet être exceptionnel n'étaient mélangés d'aucune bonne qualité , au rebours de la règle ordinaire de uotre pauvre espèce. Matérialiste par système et par instinct , il voyait du même œil le vice et la vertu , et l'amitié n'était , selon lui , que fourberie d'une part et sottise de l'autre. Ses hommes de prédilection furent , dans sa grandeur , les esclaves salariés et les sicaires à gages. Il fut marié , mais il n'eut point d'enfants; les monstres n'engendrent pas. Cependant , à la faveur de dehors imposants , Mouraille jouissait à Marseille de cette considération stérile que le vulgaire accorde aveuglément à tout homme de savoir ou réputé tel, qui vit de son revenu, dans un pays où les sa-
vants ne foisonnent pas.
On a cherché à comparer le maire de 92 au ligueur Casaulx , qui tint longtemps Marseille sous ses pieds. Ces deux personnages n'ont entre eux que des rapports fort éloignés. Casaulx n'était pas sanguinaire , comme Dairie , son devancier (1). Il fallait à Mouraille la domination sanglante du lion de la forêt. Casaulx , glorieux , magnifique et vain , rechercha les grands , et la politique iutéressée dos cours descendit plus d'une fois jusqu'à lui. Aussi fier que Diogène , le faux philosophe Mouraille affectait un souverain mépris pour les sommités sociales ; il voulait être seul grand. Une fois pourtant , une seule fois , au plus fort de ses rêves de puissance , il fit des avances à un homme de marque , mais cet homme était le corse Paoli. Le républicain devina le despote et lui tourna le dos. Casaulx possédait des terres, des châteaux, un nombreux domestique ; en un mot, il vivait en grand seigneur ; la simplicité tout au plus décente des vêtements du maire de Marseille était à l'avenant du reste : il n'avait dans sa modeste demeure de la rue des Minimes qu'une vieille servante pour seul domestique , et la garde qui veillait à sa porte n'était qu'une précaution , tout comme les deux sbires qui le précédaient toujours dans la rue. Sincère ou hypocrite , Casaulx allait régulièrement à la messe ; le contempteur Mouraille abhorrait la religion ; et plus encore ses ministres.
Mouraille cultivait les lettres , mais qu'est-ce à dire ? Denis et Néron se montrèrent-ils plus doux pour avoir l'un et l'autre convoité la couronne olympique? Au reste, cet étrange littérateur , nul dans l'art de parler , était il li-
(1) Ruffi, Histoire de Marseille.
sible comme écrivain; du gout, un homme sans entrailles peut-il en avoir ?
La violence du caractère de Mouraille , longtemps contenue dans le cercle de la vie privée , fit sa première explosion au grand jour dans le sein de l'Académie dont il était secrétaire perpétuel. Le directeur de l'Observatoire, M. de St. -Jacques Silvabelle, que le monde savant , de concert avec les gens de bien , honorait à très juste titre , avait pour adjoint M. Bernard , dont la modestie égalait le mérite. Par l'influence de son chef, M. Bernard obtint le fauteuil. L'irascible secrétaire crut voir dans son nouveau confrère un prétendant à la succession astronomique du vieux directeur , et partant un rival , car il aspirait aussi à la survivance , comme semblent l'indiquer ses démonstrations obséquieuses envers M. de St. -Jacques ; il se déclara l'ennemi mortel du nouvel académicien qu'il accabla de mauvais procédés. L'astronome, poussé à bout, eut recours à la protection de M. Malouet, intendant de la marine à Toulon et commissaire du roi à
Marseille pour la vente de l'Arsenal. Celui-ci , prenant à cœur la cause du faible , écrivit en termes un peu vifs , mais polis , à Mouraille , son inférieur , lequel , se guindant au niveau de l'auteur de l'épître , répondit avec hauteur et glissa subreptivement sa réponse dans les registres académiques. L'homme du roi offensé demanda la radiation de ce monument d'outrecuidance , et l'Académie , piquée contre son secrétaire , y ayant consenti , la page inconvenante fut croisée ; alors Mouraille se retira (1).
(I) Mouraille, naturellement âpre et violent, heurtait toujours
Tel fut le prélude de celui qu un grave historien , sans doule dans un moment de préoccupation , a qualifié d'esprit vaste et solide, en ajoutant que Mouraille avait rendu quelque activité à l'Académie ; on vient de voir comment. Mais , il est temps de considérer ce terrible maire dans sa vie publique.
Mouraille commença sa carrière municipale par une indignité qui ne s'est que trop souvent renouvelée dans la suite. M. Etienne Martin se livrait de temps en temps par correspondance à des épanchements intimes avec M. Spigne, une de ses anciennes créatures, dont il avait pu apprécier la droiture et le bon sens. L'envieux Mouraille s'empara frauduleusement de sa dernière lettre , et n'y trouva que de sages réflexions sur les moyens d'assurer la tranquillité de la ville, dont le principal était, selon lui, de prolonger le séjour des Suisses dans le département. La lettre de M. Martin , arguée d'incivisme , fut envoyée au club , qui déclara mauvais citoyen celui qui l'avait écrite. Les révolutions sont ainsi faites; on s'y culbute tour à tour. Dès lors , les relations cessèrent entre les commettants et leur délégué , et Marseille perdit par là un correspondant d'autant plus précieux que le bateleur Granet était d'une incapacité radicale et que Blanc-Gilly n'en-
de front l'opinion qui lé blessait, et prétendait constamment enlever de vive force les suffrages de ses égaux. Dans cette disposition d'esprit, il était journellement en état d'hostilité. Les discussions les plus simples devenaient pour lui de véritables batailles, et l'habitude de la domination le rendait si redoutable que ses collègues ne pouvaient plus opter qu'entre sa retraite et sa tyrannie. » — Histoire de V Académie de Marseille, par M. le docteur J. B. Lautard.
tendait rien au commerce (1). M. Martin, homme de précaution , abandonnant peu de temps après Paris et ses bonnets rouges , transporta ses pénates ambulants à Reims, où il occupa lucrativement ses loisirs au trafic rétréci de la localité (2).
Un maire qui ne connaissait d'autre règle que sa volonté , secondé , et , de temps en temps , débordé par la société populaire ; ce maire> se mêlant de tout sans avoir la moindre teinture des affaires , offrait à l'observateur un spectacle fort curieux ; une extravagance en appelait une autre.
Le roi d'Espagne , Charles iv, sortant enfin de sa léthargie politique, s'avisa d'adresser au gouvernement français une note favorable au chef de sa race et écrite sur un ton assez ferme. La note diplomatique irrita la révolution , mais n'eut pas de suite. Cependant , M. de La Rosa , consul général à Marseille , où il résidait depuis trente ans , s'aperçut un jour , que les armoiries espagnoles , placées sur sa porte , avaient été enlevées pendant la nuit. Les collègues de M. de La Rosa , considérant cette violation du droit des gens comme un affront qui les regardait tous, chargèrent M. Kick , consul général d'Autriche , de déclarer en leur nom à l'autorité , qu'ils allaient chacun d'eux retirer l écusson consulaire de la façade de leur domicile , afin de le préserver d'une in-
(1) Mémoires de Bârbaroux.
(2) La vieillesse de cet homme , médiocre mai? bon , fut heureuse. L'orage apaisé, il revint dans son pays où il a vécu longtemps dans une retraite pieuse et considérée. On oublia qu'il avait passé par l'Hôtel - de-Ville de 1790 pour arriver, 45 ans plus tard, au banc de l'œuvre de sa paroisse.
suite. L'Hôtel-de-Villè , réfléchissant sur les conséquences de cette déclaration , bravant , cette fois , les clameurs du club , fit rétablir à leur place les armes d'Espagne sans attendre le lendemain.
Grâce à la vigilance de M. de Coincy , la gangrène n'avait pas encore pénétré jusqu'au vif parmi la garnison de Toulon ; cependant l'édifice menaçait ruiue : des missionnaires réunis à un certain nombre de sous-officiers du régiment de Barrois poussaient les soldats à la révolte. Douze de ces déloyaux militaires furent ignominieusement chassés ; l'esprit de parti changea leur honte en triomphe. Les frères et amis de Marseille qui les avaient appelés se portèrent en cérémonie à leur rencontre ; le club accueillit . avec amour ces intéressantes victimes du despotisme; elles furent embrassées, affiliées, rénumérées et repues. Quelle journée pour le club !
De là aux invectives contre le général de Coincy la transitiou était naturelle. Une de ses lettres , réveillant la vieille antipathie contre les Suisses, fut vilipendée avec son auteur à la sale tribune de la rue Thubaneau. « Qu'on destitue le partisan de ces barbares stipendiés ; qu'ils soient eux-mêmes chassés de sol français ! » Les effets suivirent de près la menace.
Les royalistes d'Arles , ville fidèle, mais passablement turbulente, avaient pris le dessus sur la révolution. Les patriotes soi-disant opprimés tournèrent leurs regards vers Marseille , leur Providence , et crièrent miséricorde. La propagande courroucée promit des secours efficaces aussitôt qu'on serait débarrassé des habits rouges. En même temps, l'incivisme du directoire du département, qui
penchait vers les Arlésiens de la droite , fut dénoncé à l'assemblée législative par les municipaux de Marseille dans une belle adresse du cru de Barbaroux , qui avait dirigé toute l'intrigue , et qui obtint l'honneur de porter la dénonciation à Paris en compaguie d'un conseiller nommé Loys (1). Les ambassadeurs obtinrent un décret qui manda le département à la barre. On aurait voulu autre chose. C'est ainsi que s'ouvrit une carrière politique si lamentable dans sa brièveté (2).
L'exécution d'un grand projet contre les Suisses fut arrêtée sans différer davantage. Cette ardeur guerrière était surexcitée par un motif plus direct que l'intérêt des patriotes arlésiens. On en voulait à l'existence du directoire du département, parce que cette administration supérieure était en majorité dans des mains pures. Les Suisses donnant du cœur à ces honnêtes gens , ils luttaient avec courage , quelquefois avec succès contre les envahissements des communes et des sociétés populaires,
(I ) Mémoires de Barbaroux.
(2) Barbaroux avait des passions et point de fortune. La nécessité l'attira vers Mouraille , qu'il servit sans dévouement, dont il se sépara sans regret. Il s'était éloigné de Mirabeau par amourpropre et par légèreté, car Mirabeau , qui le regardait comme un étourdi , paraissait faire peu cas de son esprit , encore moins de sou caractère. En effet, les premières pensées du jeune ambitieux avaient un parfum de collège, à l'instar des Girondins, ses amis et ses maîtres, utopistes novices qui n'avaient de puissance que dans la langue. Les renards à bonnet rouge flattèrent ce groupe fraîchement émaucipé pour s'en faire un marche-pied. Lorsque l'instrument fut usé ou qu'on le crut dangereux, on le brisa. Quant à Barbaroux, son imagination lui peignait une république dont il pourrait devenir un jour le Périclès ou l'Alcibiade. L'amour fut un moteur de plus. Mais il y avait au milieu de celle pléiade une étoile sinistre : Pétion.
qui rongeaient leur frein de fort mauvaise humeur, en attendant de le briser. Mettons en pièces le bouclier helvétique, et le département n'est plus rien. Voilà ce que dit la faction et ce qu'elle accomplit.
Le complot dirigé par les sociétés populaires , sous les auspices de l'Hôtel-de-Ville , fut ourdi mystérieusement entre Aix et Marseille. Les émissaires allaient et venaient se croisant sur la route. Les liens de la confédération furentresserrés ; on s'arrangea avec la municipalité du lieu ; le club d'Aix promit des auxiliaires solides, qu'il ferait venir des villages circonvoisins , et le maréchal de camp Puget de Barbentane, commandant militaire, qui affichait des opinions démocratiques , ferma les yeux, pour ne rien dire de plus ; celte circonstance fut décisive.
Dès l'aurore du 25 février, les tambours de la garde nationale de Marseille battirent la générale à plusieurs reprises. Les soldats-citoyens qui , eux au moins, n'avaient pas perdu toute honte, firent la sourde oreille. On suppléa à cette froideur anti-civique qu'on avait prévue, par des enrôlements improvisés à coups d'assignats , et l'on parvint , non sans peine , à mettre sur pied une bande de vagabonds , gens de sac et de corde. Cette canaille ( c'est le mot propre), au nombre de 7 à 800 hommes tout au plus, se mit en route vers 1 1 heures du soir , sous les ordres d'un garçon perruquier , général digne des soldats ; plusieurs pièces de campagne marchaient à leur suite. La moitié de ces héros à manches retroussées reprit le chemin de Marseille, après avoir bu son prêt dans les cabarets de la route; de sorte qu'ils n'étaient plus qu'environ 5.00 , quoi qu'on dise , lorsqu'ils arrivèrent à Aix , vers
îes 9 heures du matin du 27 ; c'était un dimanche. Des partisans elair-semés étaient venus les recevoir; quelques intrépides curieux stationnaient à la grille du cours ; mais il était manifeste que les pacifiques habitants de la ville de Sextius n'étaient que médiocrement satisfaits de cette visite à main armée.
Les Marseillais entrèrent dans la ville sans obstacles, à leur très grand contentement , attendu que le froid , la faim et la peur commençaient déjà à les travailler de la belle manière. Depuis ce moment jusqu'à midi , on vit arriver par groupes des paysans armés , accourus de toutes parts sur l'invitation du parti. Ces estimables patriotes ne manquaient jamais les grandes occasions. Ce renfort venait fort à propos pour grossir les rangs et réchauffer le courage des ennemis des Suisses. En un mot , la ville d'Aix se trouva tout à coup à la merci de la confédération, grâce à la connivence secrète des municipaux, aux tâtonnements et aux inconséquences calculées du général. Rien n'était pourtant plus facile que de désarmer ces bandes. Le commandant des Suisses en fit la proposition au général en l'assurant qu'une compagnie de grenadiers suffisait. M. de Barbentane s'y refusant enjoignit au régiment de rentrer au quartier et d'y rester consigné.
Cependant l'administration départementale résistait , mais voyant bien que la rentrée des Suisses les mettait à la discrétion de Finsurrection , les administrateurs se cachèrent. Il y eut pourtant dans le courant du reste du jour des pourparlers entre les magistrats qui ne voulaient pas aller à Marseille , le général et les chefs des insur-
gés. Ces négociations restèrent sans effet , attendu que les Marseillais sachant bien qu'ils ne pourraient se rendre maîtres de l'administration protégée par les Suisses , étaient déterminés à tenter le désarmement du régiment. Pendant la nuit suivante ils entourent la caserne de canons, perçent le mur de l'esplanade dans le ridicule espoir d'effrayer les soldats ; au surplus le régiment aurait pu s'opposer aux dispositions nocturnes qui ne se faisaient pas sans bruit , mais il était défendu de bouger.
Enfin le jour paraît , l'émeute demande à grands cris le désarmement et le renvoi des Suisses. Ceux-ci, malgré les bouches à feu qui les environnent , déclarent qu'ils sont déterminés à périr jusqu'au dernier, plutôt que d'être désarmés. L'hypocrite Barbentane, après avoir employé la prière et les invitations , ordonna le départ immédiat du régiment pour Toulon , après avoir mis bas les armes. Les lois de la guerre prescrivant l'obéissance aux chefs , et le général Barbentane commandant militairement le département, il fallut obéir, non sans quelque hésitation. Il est impossible de se faire une idée de la rage de tant de braves soldats , en se soumettant à cet ordre inconcevable. Les armes et les gibernes , les sabres même des officiers furent déposés contre le mur (1). , *
M. de Barbentane avait promis à M. de Wateville , commandant des Suisses , de le devancer à Roquevaire. .
II paraît qu'il oublia sa promesse. Le régiment sortit d'Aix avec ses drapeaux et accompagué pendant une
0) Un grand nombre de ces hommes de cœur brisèrent leurs armes sur leur genou avant de s'en séparer.
centaine de pas de plusieurs chefs des vainqueurs (1). Les Suisses arrivèrent le lendemain matin à Ollioules ; la population de ce village considérable des environs de Toulon , jusques-là préservée de la contagion , les reçut comme des amis ; faible consolation pour de si grandes infortunes.
Je m'abstiendrai d'un jugement absolu sur M. Pugetde Barbentane , dont la mollesse et les tergiversations paraîtraient inexplicables en les supposant exemptes de perfidie. Le ministre de la guerre Dumouriez , appréciant sévèrement la conduite du général , le destitua sans balancer. M. de Barbentane se justifia bien ou mal dans un volumineux factum où il blâme inconsidérément l'absence de son collègue , le maréchal de camp Dumuy , le même dont le commandement à Marseille a laissé d'honorables souvenirs (2). Mais en pareille matière, l'opinion d'un juge tel que Dumouriez fait autorité. Aussi f tout le monde pensa-t-il à Marseille comme le ministre , les patriotes exceptés (3).
Quant à M. de Watteville , qui commandait le régiment d'Ernest , en l'absence du colonel propriétaire , il ne sera peut-être pas inutile d'ajouter ici quelques réflexions.
(*) Voy. aux pièces justificatives la relation officielle de M. de Watteville.
(2) Mémoires de Barbaroux, pièces justificatives.
(3) Le général Barbentane fut condamné par ses meilleurs amis, entre aulres par M. deNarbonnê, celui dont le patriotisme de parade fut recompensé par 1 échnfaud au retour de son odieuse campagne contre la Vendée.
Ai-je besoin de dire que la bravoure et la loyauté de cet officier distingué sont incontestables? Les Watte ville ne forlignent pas. Cependant , il ne manqua pas de gens à Marseille pour critiquer une condescendance qui paraissait toucher à la faiblesse. Voici ce qu'on disait : M. de Watteville , s'apercevant qu'il était joué , n'aurait-il pas dû proposer à son état-major, qui l'aurait approuvé sans aucun doute , de se mettre à l'abri d'un guet-apens par une retraite spontanée? L'honneur et les armes auraient été sauvés tout à la fois. En outre, n'est-il pas évident que des troupes placées à propos aux avenues de la ville auraient suffi pour achever la démoralisation déjà fort avancée d'un ramassis de misérables qui se seraient vus tout à coup en présence d'un ennemi décidé à leur faire tête ? Et puis, lorsqu'une batterie de canon menaçait les drapeaux, dans la première journée , ne valait-il pas mieux tomber sur les assaillants que de perdre son temps en vaines paroles? car, on peut affirmer que cette multitude mal aguerrie aurait lâché le pied après la première décharge, et peut-ôtre avant : ce qui aurait tout fini. Le lendemain , il n'était plus temps; et encore. ... On dirait, en vérité , que M. de Watteville était aussi du complot. — Mais, répondaient les amis du major , pour exécuter une manœuvre, que le bon sens d'accord avec l'honneur semblait indiquer, il fallait désobéir au général, et partant se rendre coupable d'un délit inconnu chez les Suisses. Des considérations d'un autre ordre purent aussi contribuer à paralyser la vaillance de M. de Watteville.
L'état-major du régiment était partagé en deux classes d'officiers , les licrnois et les Vaudois. Les premiers, près-
que tous , n'ayant pour fortune que leur* parchemins et leurs épaulettes , étaient naturellement portés à se cramponner à leurs noms et à leurs emplois. Les autres , les plus jeunes surtout , issus des plus riches familles du pays de Vaud , avaient des idées différentes , bien que le courage et la résolution fussent des vertus familières à tous les officiers de ce brave régiment. Mais , au milieu de cette diversité d'opinion , ne pouvait-on pas remarquer des symptômes d'antipathie , mal déguisés par la discipline allemande ? Dans cette circonstance critique , une scission soudaine ne pouvait-elle pas tout compromettre ? et qui sait si déjà le poison ne s'était pas infiltré dans les rangs malgré toute vigilance? Ces considérations, avouons-le , n'étaient que trop capables d'arrêter un officier sur qui pesait toute la responsabilité des événements. 11 faut plaindre M. de Watteville , il faut plaindre ses nobles compagnons , indignement sacrifiés à .la lie du peuple par un général félon. La grande âme de ces guerriers , si loyaux et si vaillants , dut éprouver , dans une agonie de quarante-huit heures , d'ineffables déchirements.
Les bons habitants de Marseille n'ont jamais pu comprendre qu'il y a des temps où l'inattendu arrive toujours et que l'invraisemblance d'une nouvelle n'est pas une raison pour en douter. Varennes , les plaines delà Champagne , Quiberon , et , de nos jours , la révolution de juillet ■ l'ont prouvé.
Le désarmement des Suisses étaitconnu à Marseille dans la soirée môme de l'événement. On n'y crut pas d'abord. Il est impossible, disait-on, que de vieil les bandes étrangères
et fidèles aient fléchi devant une sédition. L'arrivée des vainqueurs qui , satisfaits d'un premier succès à Aix , ne s'étaient pas souciés d'en aller chercher un second à Arles , dissipa dès le lendemain toutes les incertitudes. L'envie de revenir leur avait fait perdre de vue qu'ils de vaient amener l'administration départementale à Marseille. D'ailleurs, les membres récalcitrants ayant disparu, la translation n'aurait pu s'exécuter qu'à demi. Ils entrèrent donc dans la ville tambour battant , réunis à des camarades qui s'étaient portés sur la route. Les armes des vaincus brillaient dans leurs mains , ils avaient eu la peine de les prendre , genre d'exercice alors fort en vogue ; les sabres à poignée d'argent n'avaient pas été oubliés , quoique rompus ; on assurait môme que les Ajax et les Ulysse du coin s'en étaient vivement disputé la possession en famille. Ajoutons que "les chants patriotiques , les cris de mort . les quolibets orduriers embellirent l'ovation. Il n'y manquait qu'un public plus nombreux ; car , la population paisible , tremblant pour la fin du jour ,s'était claquemurée. Que ne devait-on pas redouter , en effet , de la part d'une multitude frénétique, et qu'espérer d'une garde nationale avec une majorité factieuse , une minorité subjuguée et des officiers clubistes ? Le rebut des vieux quartiers s'étant joint aux arrivants , des groupes animés se formèrent et se mirent à rôder tumultueusement par la ville ; l'assassinat d'une femme termina la fête.
La bouquetière du Cours Cayole, se querellant avec la femme d'un des volontaires de retour , avait , dit-on , qualifié de brigands les acteurs de l'expédition. Le pro-
pos fut répété et la vengeance suivit de près ; la vérité fait la haine , a dit le poète ; on a écrit que les femmes toutes seules saisirent Cayole et la traînèrent , circonstance peu croyable bien qu'elle ne soit pas absolument impossible ; tant il y a qu'on allait la lanterner au beau milieu du Cours lorsqu'un officier municipal en écharpe , M. Louis Guiraud , apparut à la tête d'un détachement arm£ S'étant fait jour, il prit cette malheureuse sous son Dunfa couvrit de son corps et parvint , à la préserver l'ens à l'Hôtel-de-Ville qu'il prenait pour un asile sûr , exigée candide qu'il était (1) ! Il est vrai que le guetsuc n'y était pas encore à domicile fixe. Parvenu co le vestibule , les assassins s'y jetèrent en même qus. M. Guiraud , sans considérer son propre péril , ioe de les repousser de la voix et du geste ; il est Jnacé, battu, renvoyé au loin. Alors cinq ou six brigands , justifiant l'application du mot , saisissent leur proie et s'élancent vers le premier réverbère de la rue de la Prison. Peu d'instants après , une ïemme , la corde au cou , s'élève dans l'air sous les fenêtres municipales. La corde casse ; la lanterne voisine y supplée. Le cadavre, traîné dans la boue , souillé d'immondices , est enfin aban-
(4) La station à l'Hôtel-de -Ville , espèce d'hommage des pendeurs à leur maître, commençait le supplice des proscrits. Ils ne sortaient de ce prétoire que pour aller mourir. Caligula faisait passer devant lui ceux qu'on allait tuer pour le divertir. Morituri te salut an t.
Il arrivait quelquefois que les bourreaux pressés pendaient les gens à la première lanterne venue. Ceux qu'on expédiait ainsi saus cérémonie étaient les recommandés particuliers du club.
donné par lassitude au mépris des saintes lois de la pu^ deur et de l'humanité (I ). ^ m La bouquetière Cayole, quoique violente , était dou SUP p de l'instinct de la probité. Son antipathie pour tout ce*^ ressemblait au patriotisme était extrême, et réloqu flaï0l ^ pittoresque du marché , qu'elle possédait à fond, ae^^f vait que trop bien la franchise et l'impétuosité de * « st?J q ractère. Toutefois , cette fille de Marseille n'était f»,^^ reprochable sur ce point que mille autres femme ^ ^es état. On la choisit sans doute de préférence pou armeg vanter ses pareilles , à cause de sa renommée ^ eu j a crate. Ses ennemis prétendaient qu'elle avait pluj vo . grave magistrat , mais on mentait , Cayole avait ou un de ses enfants ; M. Chomel ne se piquait guc^ et galanterie. Mais enfin , aurait-on dit vrai , le cas i\>ospas pendable assurément. La véritable cause de la de Cayole, la voici; la querelle de la place n'en fut que l'occasion.
Lequel de mes contemporains n'a pas connu , au moins de réputation , une espèce de mère du compaguonage en bonnet rouge , une enragée qu'on appelait la Fassy ? Or , cette virago demeurait dans la rue des Feuillants , tout près de la maison de la bouquetière. Deux êtres aussi opposés ne pouvaient pas vivre en bonnes voisines ; aussi, leurs altercations étaient-elles journalières. La royaliste Cayole avait en sa faveur l'opinion, le bon droit et le
(1) M.Louis Guirand, qui montra tant de courage et d'humanité dans la journée du 28 février, était un jeune et riche négociant protestant, originaire de Bordeaux, au caractère passionné, mais sensible et généreux.
génie de l'épithète. La citoyenne Fassy était l'idole d'un | f parti sans pitié ; malheur à la royaliste. ^ Tel fut à Marseille le coup d'essai de la lanterne ; une j faible femme en eut les prémices; ainsi se vérifièrent les funestes pressentiments de M. Martin le juste.
L'affaire d'Aix , ouvrage de la trahison , rehaussa le jacobinisme provençal. L'insolence de la révolution parisienne et les craintes des amis du roi redoublèrent. Dumouriez , à la veille de quitter le ministère , décida l'envoi d'une force imposante dans le Midi. La mesure exigeait de la diligence, on temporisa. Celte lenteur assura le succès d'une entreprise dirigée en apparence contre les royalistes arlésiens, mais qui n'était rien moins qu'un premier pas vers le démembrement du Midi , projet insensé de Mouraille , auquel Paoli refusa de s'associer. Le liquoriste Rebequy fut mis à la têle de l'expédition. On lui donna pour second Berlin , le marchand de bois , qui passait pour un homme de résolution. Pour se donner un air de légalité, les deux capitaines se firent délivrer par le eonseil général du département , l'ordre de veiller sur Arles en qualité de commissaires. Sous ce titre équivoque , ils mirent sur pied un corps de deux milles hommes , tirés en grande partie des rangs infimes de la garde nationale; il s'emparèrent arbitrairement de l'artillerie de l'Arsenal , et les caisses publiques furent mises à sec. Le directoire séant à Aix, qu'il ne faut pas confondre avec le conseil général , dominé par le parti, s'émut de tant d'énormités , et manda les délinquants. Ils se présentèrent avec une grosse escorte et furent absous. Alors ils marchèrent sur Arles qu'ils réduisirent sans coup férir ,
attendu que les forces respectives des deux partis qui s'agitaient dans cette ville remuante étaient compensées, et que le maire, Sabathier, marquis d'Antonelle, l'ami de Jourdan Coupe- Tête , s'entendait avec les assaillants. Rebequy , jouant le héros , voulut entrer par la brèche qu'il fit ouvrir exprès. Enivrés de leur facile victoire , enhardis par la mollesse ou la sympathie du ministère, et par les excitations de leurs maîtres , les commissaires marseillais soumirent Avignon et envahirent les anciens états des Papes , où leurs compagnons , dit un historien , n'observèrent pas toujours les règles de l'honneur et de la discipline. Il y avait pourtant dans nos contrées douze mille homroés sous, les ordres du brave général Witgenslein , mais quelles troupes ! Le général s'en tint à des avertissements dont la sévérilé le brouilla avec la propagande. L'assemblée législative , qui n'entendait pas qu'on se mêlât de ses affaires sans l'en prévenir , prit en mauvaise part les exploits de Rebecquy , tranchant du conquérant , opprimant le Comtat, dissipant la réunion de Jalès. Il fut question de le décréter d'accusation , lui et son collègue. Les intrigues de Barbaroux et l'influence de Rolland les tirèrent d'embarras; ils en furent quittes pour un acte de présentation à la barre ; ainsi s'évanouirent la gloire de Rebequy et les chimères de Mouraille. Cependant, telle était à cette époque la pusillanimité parisienne et le peu de solidité de la machine , que la campagne dans le Comtat effraya la grand'vîlle. Vous verrez ces gens-là , disaient les trembleurs , arriver à Paris un de ces matins. Ils ne croyaient pas si bien parler.
Dumouriez avait destitué le général Hilarion Puget ,
MARSEILLE. — 1 794. f 31
marquis de Barbentane. Celui-ci , levant le masque , implora la protection du club de Marseille et l'obtint. Alexandre Ricord accoucha d'une de ces adresses qu'il tenait en réserve pour les grandes occasions , et dont chaque phrase était une sottise, chaque mot un blasphème. On fit un lieutenant général du client de Ricord pour le substituer au vénérable M. de Coincy , suspecté depuis longtemps d'incivisme. M. de Montesquiou-Fézenzac , flétrissant comme à plaisir un des plus anciens noms de la monarchie par ses hypocrites adulations , remplaça M. de Witgenstein, qui s'était avisé de blâmer Rebecquy par écrit.
Mouraille, cependant, avait toujours dans la tête l'établissement d'une domination indépendante. Barbaroux lui conseilla d'inonder la Provence d'émissaires pour y réchauffer, disait-il, l'esprit public , c'est-à-dire pour s'y assurer des amis dévoués. L'ambitieux maire de Marseille, reprenant son projet en sous-œuvre , s'empara de la pensée de sa créature et la réalisa. Par politique et par nécessité, le choix des sujets fut laissé à la société populaire; le démon de l'homicide suivit les élus.
Il n'était pas d'une moindre importance , suivant Mouraille, de tenir en respect le chef-lieu en l'épouvantant par intervalles , et de flatter le club dans ses appétits sanguinaires pour conserver un appui chanceux , il est vrai , mais indispensable. De là la reprise des meurtres publics, qui n'étaient après tout pour le promoteur qu'une délectable anticipation d'un avenir chimérique.
L'ancien procureur général du district Bremond Julien vivait à l'écart , depuis la mort de Mirabeau, dans les en-
virons d'Àix. Il avait pour compagnon d'exil son parent, Bremoud, dit l'Américain , et un jeune homme à peu près inconnu nommé Obscur (1). Les satellites du club découvrirent cette retraite mal choisie. Au reçu de la nouvelle, Mouraille découpla ses limiers , et les proscrits arrivèrent avec eux à pied vers cinq heures du soir. A l'instant même , Bremond subit le supplice de la lanterne ; ses deux amis eurent le même sort sur le Cours , près des Méduses. Leurs premiers bourreaux furent les hommes qui les avaient amenés, d'autres les achevèrent à coups de sabre. Des tourments inouis , des hurlements de cannibales, une foule stupéfaite, quel spectacle ! La garde nationale arriva tout juste pour y assister. Quelle était donc la mission de cette milice inerte et sans entrailles ?
Ainsi périt un homme d'esprit et de verve, mais immoral, superficiel et paresseux. Bremond avait imité le revirement de Mirabeau, son patron ; il avait lu dans la poitrine de Mouraille , et c'est ce qui le perdit. Mais détournons nos regards de ces scènes de deuil , de la partie la plus pénible de notre tâche ; nous y reviendrons assez tôt : les tigres ne sont pas désaltérés (2).
(4) Je crois le nom d'Obscur mnl orthographié, mais j'ignore la véritable leçon.
(2) J'ai placé au printemps l'assassinat de Bremond Julien,, d'après mes souvenirs , qui du reste ne sont pas infaillibles II m'a été jusqu'à présent impossible d'en découvrir la date précise. J'ai feuilleté vainement les registres publics, et la tradition domestique ne m'en a pas appris davantage ; la famille Bremond est éteinte. Je ne puis donc affirmer comme témoin oculaire qu'une seule chose, c'est que dans la journée du 8 septembre il n'y eut de pendu que Vasque, le voilier. La mort de Bremond est donc antérieure. Le silence des registres ne serait-il pas par hasard une précaution de Mouraille? L'assassin lave les taches de sang de ses vêtements.
La guerre, cette fièvre intermittente, maladie originelle de l'espèce humaine , veuait d'être déclarée à l'Autriche par le roi. Ses conseils , ses amis eux-mêmes lui proposèrent cet acte désespéré comme une diversion salutaire, comme le dernier coup de dé que la fortune favorise parfois. La révolution, que l'Europe endormie n'effrayait plus , devint belliqueuse et fanfaronne ; elle se mit à faire de l'enthousiasme guerrier.
Alors , s'ouvrit la croisade contre les rois : pamphlets sur pamphets , bravades sur bravades , et dans ce brouhaha , la démagogie des Bouches-du-Rhône eut un rôle bruyant.
L'éternel Ricord publiait alors un nouveau journal. Le marchand d'huile Micoulin , écrivain de la même force et détestable parleur , donnait des articles ; c'était , pour ainsi dire, le borgne parmi les aveugles du proverbe; car, Micoulin passait pour un aigle daus le parti ( I). La Marseillaise , dont le nom est une usurpation , puisque , née à Strasbourg , elle est venue à Marseille par Montpellier, parut alors pour la première fois dans le susdit journal (2).
(4) Micoulin exerça longtemps des fonctions exceptionnelles sous le titre de magistrat de sûreté. A la faveur de sa réputation de jacobin accommodant, il s'était fait une petite existence assez douce de parasite campagnard. Cet homme, fort ordinaire, entra dans la vie sociale par le club, et en sortit par le lutrin, sans cesser d'être irréligieux .
(2) Le mérite littéraire de la Marseillaise, ce Pont-Neuf des septembriseurs , galvanisé en 183U , ne répond guère à sa renommée. A part deux ou trois strophes assez remarquables, ce n'est que du rabâchage de club. Un air magnifique , dont l'oreille provençale avait admirablement saisi te rhythme , un refrain de sang, qui dans le bon temps donnait tous les soirs la race aux parlerrex
Les girondins, marchant à l'accomplissement de leurs projets , firent rendre , par rassemblée législative , un décret qui appelait à Paris vingt milles gardes nationaux, sous le prétexte d'y assister à la fête du 1 4 juillet. Le roi, par une sorte de confiance dans sa prérogative constitutionnelle, apposa son veto , et l'appel échoua. Barbaroux, quoiqu'il ne fût pas encore en première ligne , promit le contingent de Marseille , malgré toute la terre, et Barbaroux tint parole. Pour le coup , les oisons révolutionnaires firent un beau vacarme ; on épuisa le vocabulaire des imprécations et des gros mots. La rue Thubaneau se se mit à la suite , une diatribe bien conditionnée contre monsieur Veto fit gémir la presse, et Mouraille se chargea de la propager.
En même temps , le confident de Barbaroux , animé d'un beau zèle, et bien aise , peut-être aussi , de soulager le pavé, réunit, dans l'espace de quelques jours, cinq cents hommes sous le drapeau : Savoyards , Italiens , Espagnols chassés de leurs pays; spadassins, suppôts de mauvais lieux , tout fut trouvé bon. La physionomie de , cette troupe répondait de son esprit.
Les véritables Marseillais y étaient en petit nombre ; mais il y en avait, et j'en pourrais citer qui ne sortaient pas absolument de la classe prolétaire. Ceux-là furent accueillis , à leur retour, par la réprobation des honnêtes gens : la tache resta sur leurs fronts en caractères ineffaçables.
et la peur aux loges delà France entière, fondèrent sa popularité. Le reflet de cette gloire éphémère , car, elle va baissant à vue d'œil, mit en lumière un poète de garnison qui , satisfait de son immortalité de hasard , retourna à la guerre après l'avoir cbantée.
Les hommes du 1 0 août , commandés par un ancien militaire nommé Moisson, se mirent en route dans la soirée du 2 juillet , avec deux pièces de campagne, malgré la défense du ministère. On les avait, au préalable, solennellement rangés autour de l'arbre de la liberté du marché au fruit, pour y recevoir les adieux et les exhortations du club, par l'organe de Maillet, président du jour (1).
Malheureusement, pour les meneurs qui visaient à l'effet, les paroles creuses de l'orateur se perdaient dans J'air; il y avait peu d'inconvénient, car la fermentation des masses était extrême dans les deux camps. Le druide de la rue des Minimes en profila pour faire recommencer les sacrifices humains. L'histoire des mois de juillet et d'août 1 792 est écrite en lettres de sang dans les annales de Marseille.
Le premier nom inscrit dans ce martyrologe est celui de M. Boyer, marchand drapier à l'entrée de la Grand'rue, et l'homme du monde le plus inoffensif. M. Boyer avait un frère peu circonspect qui appelait chaque chose par son nom, à l'endroit des patriotes, gens châtouilleux et vindicatifs à l'excès. C'était probablement le véritable proscrit; il s'en doutait et ne s'exposait pas. L'aîné, au contraire , qui s attachait à ne pas donner prise sur lui , vivait sans défiance. Il paya la dette de son nom.
(I) Le maître d'école Maillet ne faisait la que du pathos; il fit plus tard des veuves et des orphelins , en sa qualité de président du tribunal de Maignel. Sous la restauration , un Marseillais découvrit Maillet dans les bureaux du ministère de la marine 11 ne voulait pas en croire ses yeux.
Vers le soir du 83 juillet , un gros de gens armés , débouchant par le Cours , tombe à l'improviste dans le magasin désigné. M. Boyer l'allié montait pacifiquement la garde à l'Hôtel-de-Ville; la tourbe s'y porte à grand bruit; et sans s'être assurés que c'était bien là le Boyer qu'ils cherchent, les malfaiteurs s'emparent de celui qu'ils trouvent , et le traînent dans la prison du Palais-de-Justice. Pendant la nuit , le poste se fait désarmer, le geôlier se fait forcer, et l'infortuné Boyer, après avoir souffert mille morts , est pendu à deux pas du corps-de-garde pétrifié.
Un individu du même nom passait sur le Cours au moment de l'émeute; il s'entend nommer. Serait-ce à moi qu'on en veut ? dit à part soi l'homonyme , en gagnant le large. Il craignait, le brave homme, qu'on ne se fût trompé d'adresse (1).
Le vague témoignage d une servante renvoyée fut plus fatal encore à M. Boyer que la haine qu'on portait à son frère. Cette méchante créature va trouver un de ses amis , chef de bataillon de la garde nationale, et lui confie qu'elle a entendu une conversation entre les deux Boyer, qui paraît prouver qu'ils sont l'un et l'autre des conspirateurs. Paroles évidemment arrangées, car ce n'est point ainsi que parlent les cuisinières. Là-dessus, pourtant , le chef de bataillon , en zélé patriote, court informer Mouraille. On devine le reste; mais que penser du délateur, de l'infâme magistrat qui exploite la délation , et d'une garde nationale si bien commandée?
(1) Ces méprises arrivèrent dans la suite; on commençait par pendre les gens, sauf à reconnaître l'erreur lorsqu'il n'était plus temps ; tant pis pour le pendu.
Tout le monde sait que les peudeurs d'office étaient les deux Savon, Jean et Laurent; ils sortaient d'une famille d'artisans dans une profession qui, de tout temps, s'est recommandée par sa probité, et dont les chefs actuels jouissent à bon droit de la confiance illimitée du haut commerce. Le goût des plaisirs avait fait perdre aux jeunes Savon celui du travail. L'aîné, bien plus atroce que son frère, avait entraîné celui-ci dans la mauvaise voie, Laurent aurait dû naître fils unique. Ils avaient pour conseil et pour associé le vieux escroc Amant Gueit ; on lui avait laissé la partie financière; c'est-à-dire qu'il rançonnait les riches pour le compte social , fonction qu'il remplissait en homme consommé. Lorsque les Savon avaient assez pendu, ils allaient se décrasser, laver leurs mains, prendre des vêtements élégants et tuer le reste du temps dans les tripots. Une fois, engraissés, ils prirent du dégoût pour le métier, Jean obtint une place d'officier dans la gendarmerie, grâce à ses protecteurs. Pourquoi pas ? Rollando s'était bien fait alguasil (1).
(I) La voix publique accusait, non sans raison , Mouraille de soudoyer les Savon. Quelques personnes, aussi difficiles à convaincre que Mme. Pernelle , l'ont nié , en alléguant l'acquittement du tribunal populaire de 93. En attendant que nous discutions ce dernier point t une anecdote dont nous garantissons l'authenticité pourra jeter quelque jour sur la question :
Dans les premiers mois de 93 , le club se brouilla avec Mouraille. Les raisons de cette brouillerie trouveront ailleurs leur place. Le menuisier Galibert, homme puissant en paroles et en actions, attaqua vivement Mouraille à la section n° H , sur laquelle il dominait. Deux jours après cette sortie, le téméraire orateur vit entrer les Savon clans sa boutique. Jugez de sa frayeur ; car il connaissait son monde, et le remords de son irrévérence à l'égard du maire troublait sa conscience. « Galibert , lui dit Jean, aven d'ordré ( nous avons des ordres ): mais rassure-toi , tu as un
Il est digne de remarque que, dajis la boucherie qiyi ensanglanta les rues de Marseille, pendant l'été de 1 792. la population commerçante et les notabilités de la Bourse furent épargnées ; les personnages politiques, les hommes de cœur, le sacerdoce , la bourgeoisie , la petite industrie , les arts mécaniques , jusqu'aux femmes , étaient décimés sur la place publique, sous le plus léger prétexte, taudis que les négociants, cette classe opulente, incivique, fière, étaient respectés en dépit de la haine, et des cris de sang de leurs ennemis. C'est qu'une puissance invisible veillait à leur conservation. Mouraille, le cruel Mouraille était la sauvegarde des comptoirs : j'en dirai la raison.
De tout temps , le commerce maritime a fourni l'approvisionnement des greniers de Marseille. En faisant, en laissant assassiner les négociants, Mouraille aurait tué les affaires, et partant affamé ses administrés. Or, la famine
moyen, un seul moyen de salut : c'est de venir avec nous chez le maire; tu te jetteras à ses pieds, tu lui demanderas pardon de ta faute, et tu seras pardonné. » Bon gré, mal gré, ils partent ensemble. Certes , le trajet du Cheval-Blanc à la Plaine parut bien long à Galibert , et il est long en effet. Mouraille les attendait sur le seuil de sa porte , apparemment pour donner du retentissement à la scène qui allait se passer. Le coupable , à sa vue , se précipite à ses pieds en désespéré, mord la poussière , crie miséricorde en élévant ses mains tremblantes vers l'arbitre suprême de son sort. « Galibert. lève-toi et va-t-en » s'écrie la voix redoutable du juge et partie ; et Galibert ne se le fit pas dire deux fois. « Monsieur, disait cet homme lui-même, longtemps après, au personnage honorable qui m'a raconté celte histoire, j'étais tellement hors de moi, que je m'aperçus seulement au bout de la rue d'Aubagne que j'étais inondé par en bas. »
Notez que dans ce temps-là, l'étoile de Mouraille commençait à pâlir ; six mois plus tôt , Galibert était perdu.
appelle la sédition , et la sédition , qui emporte tout , aurait bien pu emporter Mouraille lui-môme. Voilà ce qui détermina le patron de la lanterne à laisser le champ libre à des gens qui , du moins, le laissaient vivre et régner tout en l'abhorrant.
Les conventionnels raisonnèrent autrement. Des jouissances et des ruines, que leur importait le lendemain !
Les frères Savon, de leur côté, n'étant mus que par l'intérêt, les mots de patriote et d'aristocrate étaient pour eux vides de sens ; les Savon auraient probablement refusé de tuer ceux que l'intimidation rendait leurs tributaires, et si des excitations contre les hommes à portefeuille furent mises en jeu, ils les rejetèrent, en répondant, dit-on, qu'ils n'oseraient jamais mettre la main sur leurs ' maîtres; paroles hypocrites, après tout. Le projet d'un massacre sur une grande échelle a pourtant existé ; les égorgeurs de l'Abbaye eurent leurs émules à Marseille. Le substitut Isouard avait conçu , dans un moment de verve assassine , le projet de parquer la fleur de la population dans l'église de Saint-Homobon (1), et de l'y faire abattre à la manière ex péditive de Sylla (2). Mais Mouraille recula devant le grandiose de l'attentat, non moins que devant la violente opposition de ses alentours. Le procureur de la commune, Etienne Seytres, parla si haut, qu'il fit échouer la conspiration ; il faut lui en tenir compte. Barbaroux, à son retour de Paris , se réunit à Seytres; rendons aussi justice à Barbaroux, et revenons , quoique
(4) L'église de St.-Homobon fut démolie lors de la vente de la maison des prêtres du St Sacrement , en entrant par le Cours dans la rue Dauphine.
(2) Voyez aux pièces justificatives.
à contre-cœur , aux scènes tragiques de juillet et août.
Le meurtre de Uoyer ne précéda que de quelques jours celui de deux professeurs d'escrime, Cadet dit Beaucaire et Olivier, tous deux hommes de cœur et de loyauté, le second surtout qui avait longtemps porté l'uniforme. On faisait courir le bruit que leurs salles d'armes étaient le rendez-vous d'une bande de sicaires royalistes, dont ils étaient les chefs. C'est apparemment à ces deux braves que Barbaroux fait allusion dans ses mémoires, lorsqu'il dit que Mouraille, se croyant sans cesse menacé d'un assassinat , sacrifiait des victimes à la peur. Mais tous ceux que Mouraille fit mourir n'étaient pas des fiers-à-bras assurément; d'ailleurs, Barbaroux ne prend pas garde que cette déplorable excuse renferme l'aveu de la complicité de cet homme : il ne lui reproche que son silence ; mais sa véritable pensée se laisse apercevoir aisément.
Depuis le célèbre serment qui désola le clergé de France, les églises étaient désertes; il n'était pas au pouvoir des prêtres assermentés de les repeupler, puisqu'ils étaient eux-mêmes un objet de scandale. Le véritable clergé catholique quittait le royaume ou se tenait caché en attendant une occasion sûre (1). Mais il y eut desimpru-
(1) Les com mima u lés religieuses d'hommes étaient dispersées depuis plus d'un an; ou avait temporisé jusque à l'été de 1792, à l'égard des femmes. Ont eût dit que la révolution répugnait à consommer cette énorme injustice , car on volait à des propriétaires une demeure payée avec les dots individuelles. La pension qu'on promettait n'étant qu'une déception , les religieuses qui n'avaient pas de parents. les vieilles sut tout seraient, a la lettre, mortes de faim, sans les honnêtes gens. Les couvents d'Italie, ceux d'Espa- «ne surtout s'em pressèrent d'offrir l'hospitalité à celles que le devoir ou le besoin porteraient à s'expatrier. Un grand nombre acceptèrent avec joie, dans les ordres austères principalement, sans être retenues par l'Age ou les infirmités.
deuces; des précautions négligées, (les amitiés indiscrètes et des ferveurs à contre-temps; le secret d'où dépendait une vie précieuse étaitconnudetrop de gens pour être bien gardé. De là l'épouvantable forfait qui jeta la consternation dans tout Marseille, et en particulier dans le quartier des Minimes.
Le saint martyr Nuyrate, car depuis longtemps l'opinion publique a placé la céleste auréole autour de son front, était originaire de la petite ville maritime du Martigues (4 ),à cinq lieues nord-ouest de Marseille. Issu d'une famille patriarcale, dont le nom ne fut jamais prononcé qu'avec respect, sa piété , son goût pour la vie ascétique et ses fortes études déterminèrent le vertueux jeune homme à se présenter au noviciat des Minimes de Marseille. La Providence avait sans doute marqué sa place dans cette pépinière de savants et de saints. Tour-à-tour professeur, supérieur et provincial de son ordre, il y passa plus d'un demi-siècle , dispensant la lumière et l'édification à l'instar du fondateur, qui semblait revivre en lui. La sainte renommée de l'Aristide cloîtré excita l'envie de Mouraille , devenu depuis peu , par une fatale aberration d'esprit, habitant de la Plaine. Quel contraste, en effet , entre le calme habituel et la pureté de l'air de ce quartier solitaire, et les orages intérieurs d'un réprouvé , entre les vertus sacerdotales et les passions révolutionnaires!
Le^ père Nuyrate avait à ses côtés un jeune confrère
(i) Le séjour du Martigues a des charmes inexprimables pour un amateur de l'indépendance désabusé. Heureux habitants du Martigues, que ne puis-je aller m'éteindre au milieu de vous!
qu'il affectionnait; le maître avait jeté à pleines mains les bonnes semences sur un champ de prédilection , et les semences avaient fructifié. Le père Nuyrate et le père Taxi se glorifiaient l'un dans l'autre, et tous deux témoignaient de l'existence de la vertu. Depuis leur sortie du cloître, ils ne s'étaient pas quittés. Tout fut commun entre eux, la vie et la mort. Au lieu de fuir le danger, ils s'y habituèrent et périrent.
Les deux amis furent surpris dans leur retraite et traduits sans délai devant le minotaure de l'Hôtel -de- Ville* Le bruit de cette capture s'étant répandu , la place fut bientôt inondée de malfaiteurs. Un bataillon de la garde nationale arriva et prit position ; ce n'était qu'une vaine démonstration. L'évêque constitutionnel Roux , apprenant le péril des Minimes, accourut avec l'espérance de les sauver d'une manière quelconque. Un colloque s'établit entre le curé prévaricateur et les prêtres fidèles; peine fort inutile, assurément; une apostasie était impossible et n'eût rien changé, car Mouraille n'était pas homme à lâcher prise pour un serment; l'évêque Roux, dont l'intelligence n'allait pas jusqu'à comprendre cela, était au moins
de bonne foi ; loin de moi la pensée de le supposer capable de s'être prêté à une infâme comédie ; mais les athlètes furent inébranlables. Le courageux vieillard crut remarquer sur les traits de son compagnon un léger symptôme de faiblesse ; un regard sévère rendit au jeune homme toute sa fermeté ! Alors Mouraille , impatienté de la longueur de cette scène, ayant donné le signal (1), les
(I) Il es! de tradition constante, ou pour mieux dire admis
saints confesseurs furent entraînés vers l'escalier et jetés clans la rue. L'évêque Roux, répudianten quelque sorte sa nouvelle bannière , prit place au milieu d eux, implorant à grands cris la pitié des uns et l'assistance des autres. On parvint ainsi jusqu'au coin de la rue de la Prison, où on se débarrassa du défenseur mitré en le poussant vers la place Vivaux, et les bourreaux , plus nombreux que de coutume, prirent la direction du Palais-de-Justice. A quelques pas de là , le père Nuyrate, qui marchait avec peine, trébucha et perdit son bonnet ; en se baissant pour le ramasser, il reçut sur la tête un coup de poing qui le fit tomber; il fut à l'instant percé de coups , et la lanterne voisine acheva le sacrifice. Le père Taxi fut pendu en même temps , mais plus avant dans la rue; ils moururent l'un et l'autre en martyrs. Après ce double meurtre, les dépouilles mortelles de ces nouveaux habitants du Ciel furent traînées par la ville jusqu'à la rue des Minimes, où on les abandonna. Était-ce une menace, était-ce une insulte aux gens de bien du quartier? Je ne sais; mais ce dépôt dans un pareil lieu tient du prodige ; car il arriva que les reliques des dignes fils de saint François-de-Paule reçurent la sépulture pendant la nuit, dans le cimetière du couvent.
Plusieurs officiers de la garde nationale , désespérés de Tinfâme rôle qu'on leur avait imposé , envoyèrent leur démission ; on se moqua d'eux.
comme un fait avéré, que Mouraille distribuait la mort eu silence et d'un seul mouvement horizontal de la main autour du cou. Le geste est incontestable ; mais des personnes qui ont fréquenté la maison de Mouraille dans le temps où cette maison était honorable, m'ont assuré que c'était un travers habituel, un tic qui venait du berceau. Credat judœus Apella.
Le perruquier Belan était royaliste par état. Ses pratiques (et il en avait parmi les gens du grand monde), le € traitaieut avec familiarité dans leur intérieur; non, certes, à cause de son esprit, car le brave bommen'en avait guère , mais pour son honnêteté ; en coiffant les aristocrates, il en avait pris les opinions. Il avait fait la sottise, à cinquante ans , d'épouser une femme de vingt. La perruquière était jolie, et la boutique, voisiue de la Bourse, ne manquait pas de chalands. Pour échapper à l'ennui de l'attente, on y faisait de la politique, et le pauvre Belan fut rendu responsable des conversations qui se tenaient chez lui , presque toujours en son absence. Son arrestation , son jugement et sa suspension au réverbère de la Loge, furent l'affaire d'une demi-heure.
Bégon , le carrossier de Saint-Régis , détestait la révolution , sentiment fort naturel dans une profession que le luxe soutient; au demeurant, c'était le meilleur garçon du monde , un vivant à qui sa langue coûta cher comme à tant d'autres. Une rixe de cabaret le fit dénoncer au club, et le lendemain les hommes du cordeau , dûment commandés, ayant saisi Bégon dans son atelier, le traduisirent devant le vieux de la Montagne , lequel, sans plus de cérémonie , le condamna de la main. Alors le gros Bégon fut entraîné dans la petite rue des Olives, au nord de l'Hôtel-de- Ville , la -garde du poste à la suite, et ses bourreaux retroussèrent leurs manches. La corpulence du patientn'ayant passa pareille dans le pays, on neputjamais lui faire perdre terre; la corde cassait toujours; mais il y a des expédients; celui, par exemple, de la baïonnette et du sabre , et l'on se mit à piquer, à taillader l'infortuné
carrossier sans trêve et sans pitié. Cela tut long , vu que la plupart des coups s'arrêtaient dans les chairs , et que certaines gens se délectaient à cet infernal passe-temps. Il fallait voir, disait le surlendemain , dans un corps-degarde , une de ces honnêtes personnes , il fallait voiries lambeaux de chair, lei troué dé viande (1). Le cadavre mutilé fut enfin enlevé par des corbeaux. .
Nous nous croirions répréhensibles si nous laissions tomber dans l'oubli l assassinat de deux honnêtes citoyens, parce que leur nom est sans éclat. Le malheur obscur doit trouver sa place dans la mémoire des hommes de bien , tout ^omme les grandes infortunes. L'ancien valet de ville Melon n'avait pu voir, sans la maudire , une révolution qui avait intronisé le crime dans la même enceinte où il avait vu jadis régner l'honneur et la probité dans la personne des échevins. Il n'en fallut pas davantage pour perdre le vieux serviteur; quant au courtier marron Chabert , il fut un millième exemple des inconvénients de l'intempérance de langue.
Mais nous raconterons in extenso , la catastrophe de deux notabilités bourgeoises de Salon , petite ville de six mille âmes, à huit lieues de Marseille, illustrée par le berceau des deux Nostradamus , et d'un grand nombre de renommées plus modernes.
Les deux messieurs Coudouletpère et fils appartenaient à une des plus anciennes et des meilleures familles bour-
(2) L'auteur de ces essais , forcé de se trouver là comme quelques-uns de ses voisins, entendit ces horribles vanteries. Nous étions les parias de la compagnie. Il est vrai qu'on nous laissait aller coucher dans nos lits après avoir régalé le poste au cabaret.
geoises de Salon (1). Ils avaient de la fortune, et la manière dont ils en usaient depuis longtemps les avaient fait surnommer le duc. M. Coudoulet le père était avocat, titre tout-à-fait honorifique , et ne s'occupait que de ses propres affaires ou de celles de la ville, ce qui était alors toute l'ambition de la bourgeoisie en général et de M. Coudoulet en particulier. Il avait été plusieurs fois premier consul , poste qu'il occupait au commencement de la révolution. Les premières nominations populaires le remplacèrent par le notaire David , chef des sans-culottes, qui joua un rôle assez actif dans les crimes de cette époque, pour s'attirer plus tard une condamnation capitale. M. Coudoulet, après s'être opposé de toute sa force à cette élection , crut ne pouvoir se mettre à l'abri de la haine de son successeur, qu'en allant s'établir dans une de ses propriétés, la Figuière, près des Pennes. M. Coudoulet fils, homme du monde , avait été l'un des députés de Salon à la fédération, et n'avait plus quitté cette ville depuis son retour de Paris. Il passait pour aristocrate parce qu'il ne s'occupait que de plaisirs , et en aucune manière des événements politiques. Prévenu qu'on avait décidé au club de murer le cercle de la bourgeoisie dont il faisait partie, il craignit qu'on ne se portât à des excès dont il serait la première victime , et cédant aux conseils de M me Magnan , femme d'un futur administrateur du département , qui périt dans
(1) La cause el les circonstances de la mort tragique de MM. Coudoulet père et fils ont élé recueillies naguère avec un soin particulier par un personnage dont le nom serait la plus haute garantie s'il était permis de le révéler. J'ai suivi de point en point ce véridique récit , en y ajoutant quelques particularités du dénouement auquel j'ai assisté moi-même.
Marseille. — 1792. U7
la suite par la révolution dont il était alors le protecteur, il suivit cette dame à Aix, et envoya un exprès à son père pour l'instruire de son déplacement; l'exprès arriva à la Figuière au moment où le propriétaire du lieu venait d'être arrêté par des émissaires du club de Marseille. Voici ce qui était arrivé :
Le nommé Barbier, fermier de M. Coudoulet, poussé par David , était venu dénoncer son maître comme aristocrate, et l'arrestation de la Figuière était la conséquence de cette dénonciation. La lettre interceptée fit connaître l'asile de M. Coudoulet fils , et le lendemain tous les deux étaient dans les prisons de Marseille. M. Faïsse , gendre de M. Coudoulet, avait gagné le nommé Truchement, camarade de David , et avec ce secours, il avait obtenu, à prix d'argent, des Savon, que les prisonniers seraient relâchés (1) ; mais conduits le deuxième ou le troisième jouidevant Mouraille, celui-ci ayant fait le geste fatal , on les traîna à l'heure de midi sur la Canebière , où il y avait fort peu de monde à cause de la chaleur. Coudoulet fils fut accroché le premier au réverbère des messageries royales, et la dernière scène de cette tragédie sanglante se passa dans la rue du Pavillon, vis-à-vis le théâtre des Variétés, M. Coudoulet ayant demandé avec instance, dit-on , qu'on ne le rendît point témoin de la mort de son fils. Il est possible aussi que les pendeurs eussent cédé spontanément à un mouvement de commisération. Des hommes de peine, occupés dans ce moment à remuer des
(4) Les Savon promettaient ce qui n était pas en leur pouvoir, mais l'argent était toujours bon à prendre.
ballots, mirent ia main à l'œuvre, moyennant un pourboire de quelques sous, et s'en vantèrent. Ajiidavian, disaient le lendemain ces misérables gibiers de potence.
Ainsi finit la famille Coudoulet On n'a pu lui reprocher que son excès de confiance pour des hommes comblés de ses bienfaits.
Tandis qu'un maire bourreau et ses complices tenaient Marseille au doux régime de la corde , le soleil se levait et se couchait comme à l'ordinaire , c'est-à-dire que le commerce suivait son cours régulier; on pendait dans la rue au milieu des balles de coton. C'est à peine si l'on y prenait garde; on s'écartait seulement tant soit peu pour ne pas gêner le travail. On allaita la Bourse en passant sous des cadavres , et le meurtre quotidien était pour ainsi dire l'état normal du pays.