CHAPITRE TROISIÈME
De 1792 à 1793
SOMMAIRE
tJamoin pendu. — Philip sauvé par Savon. — Massacre de Vasque. — Le Directoire départemental à Marseille. — Episode de Manosque. — Isoard. — Tourneau. — Le lieutenant colonel Serrurier. — Barbaroux. — Intrigues. — Les Marseillais à Paris. —Banquet. —Le parti d'Orléans.
— Marat. — Robespierre. — Lafayette. — Barbaroux se prétend marchandé par la Cour. — Le 10 août. — Les Suisses. — Les Marseillais peints par Bertrand de Moleville. — Ils reviennent à Marseille. — Suite de leur rentrée. — Violences au théâtre. — Second bataillon envoyé à Paris.
— Ses commandants. — Blanc Gilly dénoncé. — Barbaroux revient à Marseille avec Rebequy et Bertin. — Les Electeurs à Avignon. — Pendaisons à Brignoleset à Auriol. — Noms des députés à la convention. — Politique de Mouraille. — Trait honorable de Barbaroux. — Le tribunal populaire. — Rebequy échoue à la tribune. — Barbaroux vient en vain à son aide. — Entrée en France des Autrichiens et des Prussiens. — L'agiotage.
— Accusation de Louis XVI par Maille et Barbaroux. — Adresse de Marseille. — Elle répudie Barbaroux. — Serments de haine à la royauté le jour des Rois. — Assassinat du curé de Saint-Ferréol. — Le 21 janvier.
— Le testament du roi. — Le bataillon marseillais de retour. — Boisset et Moïse Bayle. — Révolte dos sections. — Les deux conventionels veulent organiser le pillage et le meurtre. — Ils échouent. — L'oratorien Isoard. — Frédéric Hugues. — Désarmement. — Prélude de la loi des suspects. — Mouraille et Seytres dénoncés. — Destitués. — Saisis. — Boisset et Bayle aux sections. — Ils sont vilipendés et chassés de Marseille. — Arrêté de Montelimart. — On s'en moque à Marseille. — Mouraille et Seytres amenés par-devant le tribunal populaire. — Ils sont acquittés. — Mort de Mouraille en 1808.
Tant d'assassinats n'avaient pas appaisé l'humeur sanguinaire du despote, et l'ardeur du club ne se ralentissait pas. L'impunité favorisait cet acharnement;
car, l'assemblée législative, tenue à dessein dans l'ignorance des événements par les députés du Midi, et le pouvoir exécutif aux abois, semblaient avoir oublié qu'il y eût une Provence au monde. Les maraudeurs avaient ordre de poursuivre de préférence les hommes de courage anti - patriotes , compagnons ou non de Lieutaud. On les savait disposés à user largement de représailles, dans un revirement; mais leur nombre était fort réduit, et ceux qui restaient dans le pays, avaient trouvé des retraites inaccessibles.
Camoin était signalé; il fut découvert. Les exécuteurs d'office le pendirent sur le Cours près des Méduses; il ne resta suspendu qu'un instant , ce qui donna lieu au faux bruit de son évasion; l'exécution fut si* prompte, qu'à peine les passants s'en aperçurent (l).
Philip, surnommé le grenadier, ancien lieutenant dans le régiment de Haiuault, n'avait en sa faveur qu'une tournure martiale et sa prodigalité, ce qui lui donnait un certain relief parmi les femmes. Lorsque la révolution commença, il avait déjà dissipé son patrimoine; position fâcheuse, qui lui fit rechercher Lieutaud. Celui-ci, malgré son antipathie, l'admit au nombre de ses pensionnaires; Lieutaud était le plus généreux et le plus obligeant des hommes. Philip avait hanté dans sa vie de joueur des compagnies de toute sorte , jusqu'à celle des Savon. Or, le grenadier, en fort mauvaise odeur au club, se tenait caché. Sa retraite fut dénoncée , et des ordres homicides furent
(4) Barbjroux prétend que Cunioin ne méritait que les galères , il ne dit pas pourquoi.
donnés. Ses amis, les Savon, l'en avertirent, et, le prenant sous leur sauve-garde , ils l'amenèrent en face de l'autel de la pairie en permanence sur la place Saint-Louis, le promenèrent autour, et le firent monter sur l'estrade, où son apparition excita des vociférations patriotiques qui couvrirentsa voix défaillante. Il n'eut donc que le mal de la peur, à la grande satisfaction d'une assistance de dix mille âmes. Le domestique de Philip, auquel on avait pareillement envie de faire passer un mauvais quart-d'heure, fut sauvé par l'intervention de Barbaroux, qui arrivait de Paris ; Je voilier Vasque eut un autre sort.
Vasque, enfant de la Rive-Neuve, vaillant et loyal , avait passé sa jeunesse dans les chantiers de la marine marchande. Homme de plaisir et d'humeur joviale, Vasque était royaliste. Lieutaud , grand connaisseur en braves , voulut l'avoir. La chute de son patron, obligea Vasque de se tenir à l'écart. Les clubistes mirent tant de gens à ses trousses, qu'il fut enfin surpris dans un champ aux environs d'Aix, et conduit à Marseille par un groupe de prolétaires , qu'on disait sortis du quatier des Grands-Carmes ; c'était Le 8 septembre, jour de fête. Au moment de son passage à Notre-Dame, l'auteur de ces essais se trouvait là par hasard. Ni sur les traits de Vasque, ni dans son allure, rien n'annonçait le trouble et l'effroi. Ce brave garçon faisait son chemin comme un braconnier fatigué; il était vêtu en chasseur : la veste ronde , le chapeau à larges bords, la carnassière et les guêtres de cuir ; son fusil avait passé en d'autres mains.
11 était près de deux heures , lorsque la brigade parvint à la Porte-dAix. Une population innombrable couvrait le
pavé de Marseille. Sans perdre un moment , les sbires du cortège ayant eux-mêmes détaché la lanterne voisine, y suspendirent leur proie. Vasque essaya de résister, espérant probablement que de tant de milliers de bras il en sortirait de secourables ; tous les bras étaient paralysés , hors ceux des bourreaux. Vasque fut attaché à la corde fatale , exhaussé et descendu sur-le-champ : il n'était pas mort. Le même traitement l'attendait sur le Cours , et la dernière station de son supplice fut dans la rue de Noailles, vis-à-vis la maison Laflèche, dont sa profession lui avait jadis facilité l'accès. La plume se refuse à décrire les tourments qu'on fit endurer à l'infortuné voilier. Il fut pendu , rependu , mutilé , haché, et lorsque ce corps méconnaissable, à force de plaies, tomba par terre, les membres séparés du tronc furent promenés par la ville sur des perches, en présence d'une fourmillière d'hommes qui n'eurent de mains que pour se découvrir, en criant de peur : « Vive la nation ! » Courage , égorgeurs de 92 , vous avez vaincu les antropophages de l'Amérique (1).
Le directoire du département , qui tenait encore bon à Aix, fut obligé de céder au torrent , et l'audacieux Isoard put se vanter de l'avoir fait marcher à sa suite au retour d'une campagne patriotique et lucrative dans les Basses-
(1) L'exemple de Marseille, proposé par le club à tous les affiliés du Midi , trouva partout des imitateurs. Il n'y a presque pas de localité, grande ou petite, en Provence, qui n'ait offert dans ce fatal été de 1792 le spectacle du meurtre. A Toulon surtout, où les membres du département du Var, hommes très recomman— dables, furent massacrés dans le mois de juillet. Une narration circonstanciée de tant d'horreurs pourrait enfin exciter le dégoût du lecteur, et nous avons hésité sur l'admission des événements de Manosquc, car il est temps de changer d'horizon.
Alpes. Nous avons pensé que nos amis ne regretteraient pas la conservation de cet épisode.
Manosque, petite ville dont le territoire est admirablement défendu par la nature contre le froid, avait sa société populaire de rigueur, en étroite liaison avec celle de Marseille. L'esprit de cette caverne se reflétait sur toute la contrée révolutionnaire. Dans les premiers jours du mois d'août, un misérable gueux du pays partit avec la mission de disperser les prêtres réfrac taii es, réunis dans une habitation de la campagne de Cey reste, à trois lieues de Manosque. Outre-passant ses pouvoirs, les pouvoirs d'un club! ou plutôt obéissant à ses instructions secrètes, le noble délégué de la propagande, assisté de cinq ou six bandits, arrêta le curé de Ceyreste ainsi que deux autres prêtres, et les amena dans les prisons de la ville. Les premiers jours de leur détention, la garde nationale du lieu veilla à la sûreté des prisonniers avec autant de zèle que de succès, rare exemple de loyauté dans des temps si mauvais ! Les révolutionnaires , n'osaut pas prendre l'initiative d'un assassinat, demandèrent des conseils à la sagesse de la rue Thubaneau. La réponse signée du président était ainsi conçue : « La Providence ( le mot est bien choisi ) a mis dans vos mains trois coquins de prêtres ; c'est à vous à en faire justice ; Marseille vous en donne l'exemple. » A la réception de cette lettre , on essaya d'enlever les détenus sans y réussir, grâce à la vigilance de la garde. Les honnêtes gens espéraient; mais la faction menace, parle haut , on s'épouvante , et la nuit venue , la garde est retirée. Aussitôt, une troupe de scélérats s'empare des prêtres pour les mener à la mort au loin. Chemin faisant, un
homme de la bautle propose de leur adjoindre un vieux, moine nommé le père Potion , dont la retraite lui est connue. Sur l'assentiment unanime, un vieillard inoffensif est violemment arraché de son lit et traîné comme les autres prêtres au lieu dit San-Peiré , où tous les quatre sont diligemment pendus à des amandiers I).
L'indignation publique , surmontant les premières sensations de terreur, ne tarda pas à se prononcer, et bientôt Isoard et Tourneau , (2) coryphées des clubistes de Mar-
(*) La plupart des assassins périrent de mort violente dans les diverses réactions du pays, entre autres deux des plus fameux qui avaient osé signer une délibération de clubistes rassemblés à Digne, députés des anti-politiqucs-utnandter* de Manosque. M. Thomas, sortant à peine de l'école de droit . présidait ce conciliabule. C'est le même personnage que Marseille a vu vingt-cinq ans procureur, puis avocat, puis député, ensuite 221, enûn préfet du département, et qui mourut regretté, de la maladie des ministres disgraciés. Il y avait du bon et beaucoup dans la tête de cet habile administrateur : l'homme d'affaires f.iisait oublier l'homme de parti.
(2) Isoard était fils d'un maçon pauvre, sa mère sortait d'une ancienne famille de négociant déchue. Il passa ses premières années à la sacristie des Accoules. Le petit clerc (lou cleisoun ), s'y fit remarquer par son intelligence, et le vénéiable doyen du chapi tre, M. Fauchier, l'introduisit comme externe au collège oralorien de Belzunce. Isoard , après de très bounes éludes , fut admis dans la congrégation de l'oratoire. La révolution étant bientôt survenue , il s'y jeta à corps perdu. Le club de Marseille qu'il dominait par un peu de talent et beaucoup de folie , le fit nommer substitut du procureur de la commune sousMouraille et Seytres dont il s'établit l'antagoniste et l'espion. Ses deux supérieurs le trouvèrent trop indocile, et, chose merveilleuse , plus révolutionnaire qu'euxmêmes. Sa vie politique, qui n'avait été qu'une série de ciimes, finit par une condamnation capitale.
Tourneau, le collègue d Isoard à Manosque. était la première célébrité patriotique d'Aubagne: ses titres divers le mirent en crédit auprès du C.apharnaiïm de Marseille; il s'y appliqua sans relâche à justifier la terreur attachée à son nom. ;
seille, appelés au secours, arrivent à Manosque , mais , à ce qu'il paraît, avec une suite trop peu nombreuse. Rendus à l'Hôtel-de-Ville, ils y sont assiégés, menacés, honnis comme les premiers auteurs du forfait. Ils parviennent à . s'échapper, on les poursuit à coups de pierres en dépit de la protection municipale. Forcés de reprendre le chemin de Marseille , ils hâtent leur retour pour y organiser la vengeance. Ils parviennent , en effet , à gagner, par la perspective du pillage , quelques centaines de vagabonds, et se dirigent avec eux au plus vite vers l'insolente population qui leur avait manqué de respect. Heureusement , Manosque avaitpour garnison un bataillon du régiment de Medoc, commandé par le lieutenant colonel Serrurier (2). Ce corps était animé d'un excellent esprit, celui de son noble chef. Ces braves soldats, confondus avec la partie saine de la garde nationale , attendirent les Marseillais de pied ferme ; ceux-ci ayant eu recours à l'intrigue , un ordre du général Barbantane fit partir le bataillon de Medoc pour l'armée du Var.
Manosque eut peur et songea à capituler. Six commissaires furent envoyés vers les chefs de l'expédition, qui s'arrêtèrent à Peyrolles. Un traité y fut conclu , et pour prix de leur retour immédiat , ils reçurent 500,000 fr. en assignats, soit environ 200,000- fr. en espèces : somme énorme pour le pays ; mais il n'y a pas de bourse qui tienne contre la peur. La petite armée, glorieuse et rem-
2) Le lieutenant colonel de 92, devint une des gloires delà France militaire. Tout le monde sait que le maréchal Serrurier mourut sous la restauration , gouverneur des Invalides.
plumée , rétrograda , et pour n'être pas accusés d'avoir \ perdu leur temps, les commandants, en arrivant à Aix, proposèrent et exécutèrent la translation à Marseille du directoire du déparlement, mis au pas, comme ils disaient, et régénéré.
Tandis que dans cette ville chaque jour éclairait une nouvelle scène de désolation , Barbaroux s'agitait à Paris en attendant l'arrivée prochaine du bataillon marseillais. Ce jeune tribun dressait avec ses amis, au quatrième étage d'une maison de la rue St.-Jacques , des plans de défense et de partage de la France , et rêvait le renversement du trône dans un tour de main. Voici le projet :
Les faubourgs , conduits par Santerre , iront jusqu'à Charenton , à la rencontre des Marseillais , qui serout placés au centre du rassemblement. Cette troupe mi-partie marchera tout déduite sur les Tuileries. Le château , pris au dépourvu , recevra la loi sans se défendre ; les conjurés le décidaient ainsi. Quatre cents hommes jetés à l'Hôtelde-Ville en passant tiendront fictivement le maire Pétion en échec. Ces dispositions , mal digérées , décèlent beaucoup de légèreté, et le soin que met Barbaroux dans ses mémoires à bien développer ses idées , indique l'intention de justifier le 10 août, du moins de rejeter sur autrui le sang répandu dans cette journée. Quoi qu'il en soit, les i partisans de Barbaroux eux-mêmes avaient jugé l'exécution de son projet impossible et les conséquences d'un mauvais succès incalculables.
Les Marseillais arrivèrent à Charenton, mais Santerre n'y parut pas. 11 n'y vint que 200 individus environ , étrangers à Paris, et 21 Parisiens bien comptés. On con-
çoit l'absence de Sauterre; cette brute était l'esclave de Danton; or, il ne convenait pas à Danton de grandir Barbaroux. D'ailleurs, le confident du Palais-Royal voulait un 1 0 août à sa manière. Bien que les Marseillais lui parussent un instrument parfait, il importait avant tout de les détacher d'un chef dont les vues étaient diamétralement opposées aux siennes, entreprise peu difficile, car Danton était l'homme qu'il fallait à des gens capables de tout.
Une première troupe de Marseillais, ou soi-disant tels, armés de bâtons (1) , était tombée des nues à Paris vers le milieu du mois de juin. Ces aventuriers, dont la mission n'était pas trop nettement établie , avaient été admis à la barre de l'assemblée. Voici quelques passages de leur adresse :
Les hommes libres du Midi sont prêts à marcher.... Le jour de la colère du^peuple est arrivé. Ce peuple est las de parer des coups; il veut en porter!... Il est temps que le peuple se lève. La force populaire fait notre force; employez-la.... point de quartier puisque vous n'en avez point à espérer... Le peuple veut finir une révolution qui doit assurer son bonheur, son salut et sa gloire...
L'assemblée en décrétant l'impression de cette adresse s'unit à des hommes sans aveu pour sonner le tocsin de la révolte dans tout le royaume (2).
De son côté, le conseil général de la commune de Marseille expédiait en môme temps une adresse semblable à
(4) Bertrand de Moleville.
(2) Ibid.
Paris, et le 20 juin une avalanche de brigands tomba sur les Tuileries; c'était la menace en action, le prologue du terrible drame dont le 21 janvier fut le dénouement.
Les Marseillais de juin célébrèrent dans un banquet leur union à leurs frères d'août en expectative. Fortuitement ou à dessein le local se trouva précisément le même ou dînaient ensemble sans penser à mal , des grenadiers de la garde nationale, un petit nombre de sous-officiers Suisses et diverses personnes attachées au château (1 ). A la fin du repas on entendit , dans la salle des Marseillais , les cris mille fois répétés : Vive la nation , vivent les fédérés , vivent nos braves frères de Marseille ! Ces élans se renouvelèrent encore plus vivement lorsqu'on vit paraître aux fenêtres les gardes nationaux. Irrités de l'air de bravade et d'insulte des crieurs , ils firent entendre à leur tour le cri de : Vive le roi. La populace animée par ceije espèce de défi répondit à coups de pierres. Les grenadiers voyant le nombre des assaillants grossir d'un moment à l'autre se décidèrent à descendre dans la rue le sabre à la main. Un lieutenant du bataillon des Petits-Pères ayant voulu faire usage de ses pistolets, fut laissé mort sur la place. Alors les Marseillais, s'étant joints à la populace, désarmèrent et assommèrent tous les grenadiers ou officiers Suisses qu'ils purent atteindre. Après cette expédition, ils prirent le chemin de leur caserne, arrêtant et insultant toutes les personnes qui ne portaient pas des cocardes de laine (2). ils arrachaient avec violence toutes
(1) Bertrand de Molcville. ' ,
(«j Ihid.
les cocardes de soie, et jetaient les chapeaux par dessus la foule, qui applaudissait à ces brutalités patriotiques. Ils arrêtèrent un ou deux individus de la classe bourgeoise, qui avaient voulu résister et les conduisirent sur la place de la Bastille où on les aurait probablement pendus si la peine n'avait pas été commuée en une amende honorable, sur la motion d'un des spectateurs. Vingt-cinq hommes à cheval bien armés auraient facilement culbuté et dispersé cette bande de forcenés à moitié ivres. La stupeur et l'épouvante étaient peintes sur toutes les figures. Chacun s'empressait de mettre à la poche la cocarde de soie. Ces braves Parisiens, oes vainqueurs de la Bastille, ces premiers héros de la révolution , étaient tout tremhlants devant une poignée de provençaux en guenilles (1).
Cependant, Barbaroux prenait de l'importance. Le parti d'Orléans le fit sonder par Marat , qui lui avait donné des leçons de mathématiques. Le jeune fils de Marseille n'était pas assez roué pour convenir à ces grands maîtres en rouerie. Du reste , Marat se croyait dans ce moment-là si peu sûr du pavé de Paris, qu'il voulait accompagner Barbaroux lors de son retour à Marseille. Il revint sur cette idée à plusieurs reprises; c'était un beau présent à nous faire. Robespierre, dans plusieurs conférences, parla de son projet de dictature , et voulut savoir l'opinion de Marseille là dessus. La réponse déplut; de là, la haine acharnée de Robespierre. Paris était alors préoccupé de la crainte de voir arriver Lafayette et son armée ; on le
(1) Bertrand de Moleville.
disait vendu à la cour. L'erreur était grossière, mais Paris s'est toujours trompé sur le compte dç Lafayette.
Barbaroux prétend que la cour devait lui donner un million ; voici seulement ce qu'il y a de vrai dans cette affaire. Lieutaud , qui était au service du roi , fut chargé d'écrire à son compatriote -, il le fit avec précaution , et son langage fut mesuré. Surtout, il ne parla pas du million prétendu. Les choses en restèrent là, peut-être bien à cause dé la réticence. Barbaroux aurait refusé , la chose est possible ; car, un demi-siècle s'est écoulé depuis lors. Sans doute , la cour ne pensa pas devoir mettre à si haut prix la conquête d'un homme d'avenir, il est vrai , . mais dominé par des géants.
Osez ! telle était la maxime de Danton, écho de César et de Machiavel , maxime incontestable , moralité à part. L'exemple suivit le précepte, et le 10 août s'accomplit; les Girondins, ces fous éloquents, avaient pourtant ourdi la trame; mais, dans cette journée d'exécrable mémoire , les Marseillais servirent Danton et Robespierre, au préjudice de ceux qui les avaient mis en avant ; car, la Gironde, malgré ses machinations, vit son étoile aller toujours en déclinant, depuis la catastrophe des Tuileries jusques au 31 mai , qui l'anéantit : Sic vos non vobis...
Sans nous arrêter aux événements qui sont en dehors de notre sujet, considérons isolément les exploits des héros du 1 0 août, si vantés par les uns , si vilipendés par les autres.
Les Marseillais , puisque ce nom honorable est resté à des combattants d'origine douteuse, commencèrent l'attaque avec une impétuosité louable dans toute autre con-
joncture; ils étaient merveilleusement placés pour se Faire connaître. Les Parisiens, moins soucieux de la gloire que du profit de l'aventure, avaient eu l'adresse de placer sous le premier feu les fédérés, qui s'aperçurent du piège trop tard pour l'éviter. Il est certain, en effet, que si les canonniers avaient pointé sur eux les six pièces, qu'ils tournèrent traîtreusement contre le château, les fédérés, foudroyés à bout portant, auraient horriblement souffert. Cette défection ayant laissé le passage libre, ils s'y précipitèrent avec résolution; ils ne rencontrèrent aucune opposition dans le premier moment. Les Suisses, retenus par l'irrésolution de leur général, M. le baron d'Affry, au grand regret du vaillant M. de Maiilardoz et de ses camarades, se laissèrent longtemps tuer un à un, en attendant des ordres qui n'arrivèrent pas. Ces braves, poussés à bout , s'élant enfin décidés à repousser la force par la force, eurent bientôt fait place nette (1).
11 est vrai que les fédérés, soutenus par d'énormes masses de faubouriens, reprirent leur position; mais ils se perdirent dans la foule peu d'instants après ; ajoutez que, lorsque le combat devint sanglant, le roi avait quitté les Tuileries , ce qui rendait l'agression inutile : les assaillants l'ignoraient peut-être.
Que sont les apothéoses de parti devant l'authenticité historique ? Quoi qu'on dise et quoi qu'il arrive, les attentats du 10 août accuseront jusques à nos derniers neveux la troupe sortie de Marseille, afin d'en faciliter la péril) Dans cette mêlée, le commandant des Marseillais, Moisson, blessé, céda sa place à Garnier, son second, lequel parvint dans la suite au grade de général de brigade.
pétratiou en y prenant part , et ce n'est pas tout à fait sans raison que le mot Marseillais et d'injurieuses qualifications furent longtemps synonimes. Plus ces considérations sont affligeantes pour nous, qui sommes, après tout, de notre
pays, plus nous devons mettre de soin à chercher des
tempéraments.
Et d'abord, pendant le sac du château, les Marseillais et les Parisiens étaient entre eux comme un à cinquante; donc on ne peut imputer rigoureusement à nos soi-disant compatriotes que la cinquantième partie du mal. A la vérité, ce ne serait point là une circonstance atténuante; on peut toutefois présumer que des brigands de profession , familiers avec la localité non moins qu'avec les forfaits, auraient laissé bien loin derrière eux des étrangers en partie encore novices dans le crime (1).
Des traits d'humanité coupèrent çà et là la monotonie du meurtre ; ces traits rares dans un océan de sang sont généralement attribués à des Marseillais. Nous en faisons l'observation de très grand cœur.
Cependant , le 1 0 août eut d'épouvantables suites , et nous voyons avec douleur le nom de Marseillais reparaître sous un mauvais jour dans presque toutes les pages de l'historien véridique que nous avons sous les yeux. Ecoutons :
« Après le 1 0 août , les déclarations menaçantes des « jacobins augmentèrent de violence; elles étaient ap- « puyées par la terreur qu'inspiraient les Marseillais. La « seule présence des Marseillais et des fédérés entrete-
(4) Le vilain mot sans-culottes date du 40 août.
Marseille. — 1 792. i 63
« nait la fermentation et les alarmes dans Paris, et La- « fayette lui-môme les traitait de factieux en haranguant «< ses soldats.
« La commune de Paris envoya dans la campagne un a bataillon de gardes nationaux et un détachement de « Marseillais. Les maisons, les parcs, les bois, furent « fouillés six lieues à la ronde, un grand nombre de m prêtres et quelques royalistes furent arrêtés et conduits « à l'Abbaye. Des voitures remplies de prêtres furent « amenées à l'Hôtel-de-Ville, sous l'escorte d une foule « de Marseillais et de fédérés chantant : Nous allons « faire danser la carmagnole aux calotins. Trois ou quatre « cents scélérats, choisis (1) parmi les Marseillais et les « fédérés, furent les instruments du massacre des pri- « sons, résolu par Danton et ses acolytes. Le peuple « n'assista qu'aux derniers meurtres des Carmes.
« Dans les derniers jours du mois d'août, deux cents « Marseillais se rendirent à Longjumeau pour aller, « écrivaient-ils à l'assemblée , chercher à Orléans les « prisonniers de la haute cour ; un renfort de douze cents « hommes , pris dans la garde nationale et commandés « par Fournier l'Américain , se joignit à eux. Arrivés « tous ensemble à Orléans , les deux cents Marseillais « forcent les prisons et se précipitent dans les corridors « et dans les chambres, se hâtant de faire main-basse « sur les effets des prisonniers, pour ne pas laisser aux « Parisiens, leurs camarades, le temps de venir prendre « part au pillage. Et lorsque les commissaires de l'assem-
(4) Ils n'étaient donc pas tous des scélérats?
h 64 ESQUISSES HISTORIQUES.
« blée eurent obtenu que le convoi parti d'Orléans séjour- « nerait à Etampes, les Marseillais, irrités de l'inaction « dans laquelle ils prétendaient qu'on voulait les retenir, « firent entendre les plus violents murmures. »
Tels sont les faits articulés par Bertrand de Moleville, exact et consciencieux écrivain , d'autant plus digne de foi qu'aucune voix ne s'est jamais élevée pour s'inscrire en faux contre lui.
Serait-il pourtant impossible de supposer que le litre de Marseillais, à force de passer de bouche en bouche, ne soit enfin devenu qu'une désignation banale appliquée à toute espèce de réunions d'individus porteurs d'une mauvaise mine ? Remarquez , je vous prie, que partout où il est question des Marseillais, après le 1 0 août, aucun deux n'est cité personnellement, hormis Fournier l'Américain. Celui-là, par exemple, était bien, si j r ai bonne mémoire, un véritable descendant des Phocéens; mais il commandait des gardes nationaux de Paris. Qui sait, en outre, si les révolutionnaires parisiens qui s'étaient si adroitement abrités des Marseillais à l'attaque du château, n'avaient pas mis à couvert avec une adresse pareille leurs propres méfaits sous un nom déjà compromis ? Qui sait si l'on n'a pas vu des Marseillais là même où il n'y en avait pas un seul; car on prête volontiers aux riches?
Quoi qu'il en soit, le fameux bataillon, saturé d'omnipotence, se souvint du pays; il y arriva vers la fin d'octobre. Un triomphe pompeux l'attendait à soft entrée dans la ville. C'est bien; accourez, célébrités de la lanterne, des couronnes à vos condottieri; ils ont rempli dignement leur mission; ils ont épouvanté la grande ville, violé la de-
meure royale , conquis l'immortalité des hordes d'Attila ! Et vous, noble commandant Moisson, soyez fier, le municipal Chompré vient de vous embrasser, Chompré, le président du club , le sergent des cloîtres voilés (4 ), l'ami de tout le monde , excepté des honnêtes gens. Quel immense dédommagement de votre glorieuse blessure !
Le lendemain de cette ovation, les triomphateurs et leur cortège assorti de femmes à leur guise envahirent le théâtre. La Mort de César, malgré son à propos, fut obligée de se retirer devant la Marseillaise (2). Le couplet de la liberté fut entonué , toute la salle à genoux , et malheur à qui aurait résisté. Une dame, habituée du lieu, n'ayant pas obéi assez prestement au commandement de la génuflexion , se voit tomber sur le corps un groupe d'estaffiers qui la saisissent, la traînent devant la rampe, la font agenouiller en pesant sur ses épaules, et le couplet est repris. La pauvre créature était mourante. Certes, il y avait de quoi ; nous crûmes, quand on la saisit, qu'on allait la pendre (3).
On songea bientôt que de nouveaux lauriers attendaient à Paris de nouveaux envoyés ! Le roi vivait encore. Barbaroux et Mouraille s'entendirent de loin pour la formation d'un bataillon pareil au premier qui fut promptement recruté , et qui se mit en route au milieu du mois de
(1) Chompré, en si qualité d'officier municipal \ venait de mettre les religieusesde Marseille sur le pavé.
(2) Il faut des liqueurs fortes aux peuples corrompus, a dit Rousseau.
(3) L.i cérémonie plut si fort au peuple souverain qu'on la répétait presque lous les soirs, et l'on allaita la comédie! Volenii non fit injuria.
novembre , après avoir prêté du haut de la tribune enfumée, et par l'organe de ses officiers, les serments de fidélité à la république, et de haine à la royauté! Ceuxlà furent religieusement obsérvés contre l'usage des serments. Il y avait beaucoup plus de Marseillais de bon aloi dans ce corps que dans l'autre ; c'était la fine fleur du parti : le bataillon sacré des tueurs de rois. Un teinturier, nommé Masson, le commandait ; j'ignore son origine. Quant à Hardoin , son second , c'était un horloger genevois, au caractère et au poil ardent, infatué de républicanisme. Il a survécu longtemps à sa glorieuse campagne. Je reviens maintenant sur mes pas.
Barbaroux , contrarié mais non refroidi par lascendant progressif du jacobinisme Dantonien, était parti de Paris vers la fin du mois d'août , après avoir dénoncé à l'assemblée son collègue Blanc-Gilly, qu'on décréta d'accusation. Le député des Bouches-du-Rhône disparut prudemment , et dès lors sa concurrence ne fut plus à craindre; Rebequy et Bertin avaient accompagné Barbaroux à Marseille, où les brigues électorales le pressaient d'arriver. Ils trouvèrent Mouraille toujours le maître; son influence s'étendait jusqu'à Avignon, où les électeurs étaient convoqués ; . cette influence était transcendante. Mouraille était donc un homme à soigner ; l'ambition et la sûreté personnelle le voulaient ainsi; Barbaroux n'y manqua pas, de sorte que deux âges antipathiques se donnèrent la main. Le vieillard céda le pas au jeune homme, lequel , au surplus, n'approuvait nullement dans le fond de l'âme les violences de son patron.
Les électeurs s'assemblèrent sous la présidence de Bar-
baroux. Noble et digne réunion ! On apprit dans une des premières séances les massacres de septembre , et le repaire de retentir d'applaudissements convulsifs ; c'est Barbaroux lui-même qui raconte ce trait caractéristique.
Autre trait de caractère! A la même époque, un corps parti de Marseille passa par Brignolles, jolie petite ville du Var. Les sans-culottes du pays , bien aises de faire la cour aux visiteurs, amenèrent au quartier un malheureux boulanger accusé d'avoir craché sur unassignat. Quelle abomination ! nos gens , sans autre forme de procès , se mettent à pendre le délinquant à un arbre, faute de lanterne. Ils s'y prenaient si mal qu'un de leurs capitaines, impatienté do tant de maladresse, sort des rangs, quitte son habit et fait gaiement L'office de bourreau à la grande jubilation de l'assistance. Cet homme , apparemment , n'était pas à son coup d'essai (1).
Voici la liste des élus à la convention : Barbaroux, Mouraille , Duprat, le liquoriste Rebequy, le tonnelier Granet, les deux Bayle, étrangers l'un à l'autre, à l'opinion près; Gasparin, père de M. de Gasparin le pair de France, Deperret, Rovère (le marquis de), le girondin
(I) La même bande s'élait signalée en passant à Auriol, gros bourg entre Roquevaire et St.-Maximin , justifiant par ses faits et ge&tes l'épouvante qui la précédait- Ces misérables y blessèrent une fille de <6 ans et s'acharnèrent, après avoir battu les habitants assez mal avisés pour oser sortir, sur un bon garçon qui n'avait «l'autre torique celui d'avoir abandonné le lutrin constitutionnel. Le chanteur récalcitrant s'était tapi sous un monceau de fagots dans une cave, les expéditionaircs l'ayant bientôt découvert le pendirent à un peuplier de la place, il s'appelait Dol et ceci se passait le 12 septembre 92. Un petit propriétaire nommé Gorce eut le même sort dans la môme nuit, qu'ai-jc donc fait pour être traité de la sorte , disait-il , lorsqu'on le saisit? — Tu le sauras en prison , où le second peuplier l'empêcha d'arriver.
Carra. Laurent Bernard remplaça Mouraille refusant, et Pélissier, de St.-Remi (1), fut substitué à Carra, élu dans un autre département.
Mouraille ne s'aveuglait pas sur sa position ; il savait fort bien que Paris, débarrassé de la royauté, ne tarderait pas de se retourner contre les provinces pour y reconstituer son autorité . et par conséquent les Denys au petit pied auraient incessamment leur Timoléou. Mouraille cependant refusa la députation ; il y fut déterminé sans doute par un retour sur lui-même ; son orgueil se tut aux avertissements du for intérieur qui lui disait : Quoi , après avoir tenu dans ta main une ville puissante, iras-tu, vieillard sans ouïe , sans éloquence et sans connaissance approfondie du terrain , figurer dans les rangs subalternes d'un parti ; car, viser à la domination serait folie! De quelque côté que tu te jettes, tu trouveras sur ton chemin la jeunesse, la force, l'audace, et le triple talent de la tribune, du cabinet et de la grande intrigue , toutes choses que tu n'as pas. Dans l'impossibilité de dominer nulle part, le fier Mouraille, ne voulant se faire le valet de personne , deviendrait donc enfin le rebut de tout l£ monde, et sa carrière finirait par l'abandon et par le ridicule pire que l'abandon? Non, non. Tandis que les factions s'entredéchireront à Paris , cramponne-toi à Marseille. On te harcèlera, tiens-toi ferme et laisse agir le temps , il est gros d'orages. Telle chance peut s'ouvrir qui
(4) Il faut bien se garder de confondre ce Pélissier de Saint- Remi avec ses homonymes de Saint-Chamas, une des familles du pays les plus honorables et les plus honorées ; le chef des Pélissier de Saint-Chamas est aujourd'hui philosophiquement retiré dans sa maison de campagne des Petiles-Croltes, lez Marseille.
te tasse une part assez belle, et si la France doit être morcelée, le lambeau méridional peut encore t'appartenir.
Barbaroux, avant d'aller à la convention , mérita les éloges des bons citoyens par la proposition d'un tribunal spécialement chargé de prononcer sur les délits politiques. Il fît plus : il accéléra l'inauguration d'un établissement qui tendait à briser la verge de Mouraille. Le club, que l'arrogance du maire blessait depuis quelque temps dans ses prétentions de souveraineté, applaudit presque. Au surplus, la création n'était au fond qu'une imitation libre du tribunal populaire fondé par les jacobins après le 1 0 août , avec cette différence qu'ici on voulait bander la saignée, et que là bas on cherchait à l'agrandir. On peut bien croire que la rue Thubaneau ne se doutait pas le moins du monde qu'elle se repentirait un jour de sa longanimité. Le tribunal de 93, qui, pendant la lutte fédéraliste , fit si bonne justice du jacobinisme assassin , était une recrudescence de celui de 92.
La population amie de l'ordre put alors espérer que le règne des bourreaux allait finir , et s'en réjouit. Les nouveaux juges ne punirent pas les assassinats précédents, mais ils en empêchèrent le retour : c'était beaucoup dans la circonstance (1). On pouvait contester la légalité de la mesure, mais non son urgence (2). Le tribunal fut composé de quarante-huit membres pris deux à deux dans les vingt-quatre sections de Marseille; on le divisa en cham-
(1) Mémoires de Barbaroux.
(2) Le corps municipal institua le tribunal populaire en lui livrant le terrible droit de vie et de mort qu'il n'avait pas lui-même La hiérarchie des pouvoirs n'était alors qu'un mot,
bre d'accusation et chambre de jugement, mode qui , plus tard, sauva certains coupables, et notamment Mouraille, attendu que la chambre d'accusation, contenaut une majorité de notabilités révolutionnaires, avait un intérêt direct ou indirect à l'indulgence. Pour le moment, il suffisait d'être expéditif et juste. M. Pierre Laugier, personnage grave et sententieux , quelque peu voltairien, au langage net et mesuré , homme de sens et d'expérience, présidait la chambre d'accusation. M. Arnaud, dit l'Américain, pour le distinguer de la multitude de ses homonymes, fut mis à la tête de l'autre chambre ; c'était un très honorable capitaine marin retiré.
Les premières séances eurent lieu vers la fin de septembre; les prisons regorgeaient d'individus arrêtés suites prétextes les plus frivoles; les procédures simplifiées , l'impartiale et prompte appréciation des griefs, et surtout l'impatience publique, hâtèrent les jugements. Une foule bienveillante encombrait les audiences, accueillait chaque acquittement avec d'unanimes marques de satisfaction , accompagnant les acquittés de ses félicitations. Il y avait loin de cette assistance pacifique aux comparses de la lanterne, avec lesquels on les a identifiés en sacrifiant 1 exactitude au trait oratoire. Hormis les spectateurs pris au dépourvu, les pendaisons n'eurent que les malfaiteurs pour témoins ; justice doit être rendue au peuple Marseillais sur ce point.
La convention venait d'entrer en campagne. Le début des députés de Marseille ne fut pas heureux. Rebequy, cet homme téméraire par aveuglement , s'avisa de batailler en enfant perdu contre Robespierre; c'était la lutte
du pot de terre contre le pot de fer. La philippique de Barbaroux, qui vint au secours de l'incapacité de son ami , n'eut aucun succès. Sa hardiesse échoua contre les démentis du jacobin Panis.
La partie sensée de notre population s'intéressant faiblement aux querelles de tribune , et encore moins à la fortune de ses députés, portait toute son attention aux frontières. C'est là, disait-on, que devait se décider le sort de la monarchie. Du succès des alliés devaient résulter le retour de l'ordre, la restauration du trône, le terme des infortunes royales et l'abaissement de Paris, ce rêve éternel des provinces que Paris tyrannise. Est-il donc étonnant que les nouvelles des progrès des étrangers excitassent par une espèce d'ordre renversé, les sympathies des honnêtes gens ? On croyait alors au désintéressement matériel de l'Europe? Quels ne furent donc pas les regrets, quand on apprit à l'improviste la retraite spontanée et soudaine des armées envahissantes! L'ambition intempestive de l'Autriche, le dépit du roi de Prusse qu'on paraissait prendre pour dupe , l'humeur de ce souverain , qui n'avait trouvé que des ennemis dans un pays où on lui avait niaisement prédit un accueil d'enthousiasme, fatale déception qui fit négliger les subsistances ; enfin , les intrigues de Dumouriez, plutôt que l'habileté de ses manœuvres, peut-être aussi l'or de la convention, perdirent le présent et l'avenir du monde civilisé.
La perturbation financière suivit la marche des événements; la prise de Longwy commença la débâcle, celle de Verdun la précipita. On crut à la chute immédiate du papier-monnaie, et pour ne pas tout perdre , on s'arra-
chait toutes les valeurs effectives quelconques. L'agiotage centupla le mouvement , la crise fut monstrueuse et les dommages de la réaction d'autant plus forts que l'ascension partait de plus bas et qu'ils portaient sur des capitaux énormes.
Ainsi finit la funeste année 1 792 , dont l'année suivante fut le corollaire et le complément.
1793 ! Quelle foule de souvenirs ne réveille pas dans la mémoire des vieillards ce triste et célèbre millésime! A Paris, le roi, la reine, Mme. Elisabeth , livrés au bourreau ; la discorde sanglante parmi les régicides ; la lutte acharnée des partis; la convention mutilée; un prince coupable emprisonné , et puis décapité par ses anciens partisans; ses confidents et ses complices renversés; l'immonde scélératesse trônant à l'Hôtel-de-ville , et la dictature du crime puisant sa force dans des bains de sang. A Marseille, un vieillard, la gloire du sacerdoce, assassiné dans un guet apens ; un maire homicide, tout puissant aujourd'hui, et tombant demain devant l'arrêté d'un commissaire obscur; le réveil des honnêtes gens ; la révolution un instant enchaînée ; une levée de boucliers mal organisée et mollement soutenue ; un simulacre de guerre; un désastre qui a fait époque dans les annales de la Provence; l'élite de la population en fuite ou cachée; les saturnales proconsulaires; Toulon au pouvoir de l'étranger; Marseille ruinée, affamée, muselée /abreuvée d'humiliations , et l'inauguration de la terreur.
Mon plan ne sort de Marseille qu'incidemment; toutefois^ mesure que j'avance dans le sujet ainsi circonscrit,
les événements multipliés se pressent en désordre dans ma pensée et je perds courage. Vérité sainte, arbitre immuable de mes longs jours, viens à mon aide, soutiens mes efforts, réchauffe mon imagination refroidie par le malheur et les ans , et conduis jusqu'au port, s'il est possible, une entreprise qui t'est consacrée.
Les conseillers, les moteurs et les bénéficiaires de la révolution de 89 étant de l'école des Machiavel et des Borgia , Louis xvi devait périr de leurs mains. Il était écrit que l'Angleterre perdrait en 89 le monopole du régicide, et que le léopard britanique déverserait sur les trois couleurs une partie de sa vieille honte. Aux 5 et 6 octobre, au 20 juin, au 10 août, aux massacres de septembre même, c'est à la personne du roi qu'on voulait arriver (1); le coup fut toujours manqué; la Convention
(1) Lors de l'attaque du 20 juin, la porte de la première antichambre ayant été ouverte par t)rdre de Louis xvi, un coup de baïonnette dirigé contre cette porte ne trouvant plus de résistance allait percer le roi; un chasseur détourne le coup avec U main. Un homme eutre d'un air furieux en criant : « Où est-il ? que je le tue. » Cauole garde national de la section des Invalides , se précipite sur cet homme et le fait tomber aux pieds du roi. « Ils vont ' bon train , disait Gorsas , nous allons voir les têtes sur les piques. » Les conjurés s'attendaient à chaque instant qu'on allait leur apprendre qu'on venait d'assassiner le roi. Ils en eurent un moment la fausse joie; on entendit crier: « Louis xvi est mort ! vive
Ph !» et répondre du jardin : « C'en est donc fait; jetez nous
les têtes. »
Au 2 septembre, l'homme qui portait la tête de Mme de Lamballe grimpe sur les décombres de deux maisons contiguës au Temple , et s'efforce d'atteindre la croisée de l'appartement du roi. Voyant qu'il ne saurait y parveuir, les assassins attaquent la porte de la tour ; elle n'eût pas tenu longtemps. Un officier municipal . nommé Danjou , s'avance avec courage , à force de représentations et après de vives altercations, il parvient à faire retirer la populace. On peut dire que cet homme sauva la famille loyale. C'était
visa plus juste. Fière d'avoir une tète couronnée à faire tomber, la tourbe hideuse saisit l'occasion de se draper en Brutus. Le projet d'un acte d'accusation en forme fut arrêté dans les premières séances, en même temps que l'abolition de la royauté était décrétée: coup décisif qui renversa l'espérance de la faction d'Orléans : presque tous ses partisans se firent républicains.
Maille se chargea de la présentation de l'acte, et Barbaroux de l'énumération des griefs contre l'auguste prisonnier. La première pièce , déclamation vague et vide , était une espèce de préambule de la seconde , qui ne portait pas sur des bases plus solides. Les girondins, en acceptant cette double corvée, s'imaginèrent follement qu'ils seraient assez forts pour s'emparer de la haute direction du procès, et tourner en définitive la majorité vers l'appel au peuple, comme si la culpabilité une fois reconnue ne menait pas infailliblement à une condamnation capitale, comme si la faconde de Vergniaux devait prévaloir dans l'esprit des trembleurs sur les menaces et les cris de mort des jacobins.
Cependant , le mot d'appel au peuple prenait du crédit dans l'opinion publique qui raisonne. Les impitoyables, eu ayant conçu de l'inquiétude , résolurent dans leurs conciliabules de dépopulariser hors de Paris cet attermoiement par une surexcitation provinciale. Le mot d'ordre fut donné en conséquence à la France des clubs. Marseille, toujours sur le qui-vive , répondit sur-le-champ. Le con-
un prêlre ex oratorien*, il élait connu dans tout Paris sous le nom de l'abbé aux six pieds, à cause de sa taille démesurée.
( Mémoires du marquis de Ferrières. )
seil municipal, bourré de sans-culottes endimanchés , desserra coup sur coup , dans les derniers jours de décembre, deux adresses si ridiculement outrées que Barbaroux et Robequy, qui étaient d'ailleurs fort éloignés, dans ce moment-là, d'en approuver le fond, jugèrent convenable de les retenir. Cet affront irrita les auteurs; Ja correspondance devint querelleuse , et la brouillerie dégénéra en haine. Les deux députés avaient pourtant agi dans l'intérêt des municipaux, car la sottise et l'atrocité des deux chefs-d'œuvre étaient incomparables. Voici la fin d'un paragraphe de la première adresse : « Capet est le plus fier des scélérats. » La seconde débute ainsi : « Ce ne sont pas les crimes de Louis xvi que nous venons poursuivre; Capet est mort, et il respire encore, c'est un nouveau délit dont vous êtes coupables. » Ceci est du galimathias Mouraille. Cet Hôtel-de-Ville de Marseille, se modélant sur son confrère de Paris, gourmandait tout le monde. Le département s'avisa d'ordonner une levée d'hommes; le droit lui en fut constaté par la municipalité, et la levée échoua.
Girard, commandant des Marseillais, fut énergiquement invité à surveiller et à frapper les partisans de l'appel au peuple. Granet, Moïse Bayle et Laurent Bernard , députés jacobins, firent une profession de foi dans le même esprit. Quant à Barbaroux et Rebequy, on rompit ouvertement avec eux.
Toutes ces écritures ne valaient pas , suivant les habiles, une manifestation solennelle. La fête des Rois , qu'on chômait encore à Marseille en 93 , survint à point nommé. Le ban et l'arrière-ban de la garde nationale furent ap-
pelés pour ce jour-là , et les avertissements aux absents , formulés sur un ton qui n'avait rien de risible, donnèrent des ailes aux plus mauvaises volontés: les bataillons étaient au grand complet, ce qui ne s'était peut-être jamais vu. Le Cours et les rues environnantes offraient le réjouissant spectacle d une fourmilière tricolore. On fit à grand bruit serment de haine à la royauté, et l'incivisme incarné ne fut pas le dernier à crier houra ! les chapeaux en l'air , au bout du fusil. Le lendemain, un registre s'ouvrit dans chaque section pour y recevoir les adhésions individuelles à la sentence de mort. Malgré le scandale de cette apostasie apparente, l'empressement des signataires ne fut pas moindre que celui de la milice citoyenne de la veille: pusillanimité blâmable, qui pourtant ne pesait que légèrement sur la conscience des lâches, attendu que la consommation du régicide était connue à Marseille avant la clôture des registres, pour lors devenus inutiles. L'apposition des signatures n'intéressait plus que la sûreté personnelle des apposants.
Certes , les inventeurs de l'enregistrement des suffrages forcés ne s'attendaient pas aux suites d'un rendezvous , ouvrage de la peur. Les royalistes , ébahis de leur grand nombre dans ce ressemblement, se ravisèrent. Le premier pas fait, ils se montrèrent à leurs sections respectives, où, peu de temps après, à laide d'un élan' universel de la population, ils parvinrent à dominer transitoi rement la tyrannie révolutionnaire dans le midi du royaume. Tel fut le préliminaire du soulèvement de la Provence contre la convention , en 93.
Qu'était devenu Mouraille dans ces singulières conjonc-
tures?Le vieux lion venait de se réveiller après un sommeil de quatre mois. Nous allons le retrouver tout entier dans l'épisode qui finit son règne.
Un vénérable ministre des autels avait passé plus d un demi-siècle dans le gouvernement d'une paroisse la plus riche et la moins peuplée de Marseille , où il n'y en avait alors que cinq. Cette paroisse ne manquait pas d'indigents et spécialement de pauvres honteux. Où n'en trouve-t-on pas? Ainsi va le monde : l'indigence à côté de la fortune, des masures contiguës aux palais. Mais, grâce au zèle, aux largesses, aux bienfaits inépuisables de toute espèce du bon curé Olive, grâce encore à l'autorité de son exemple et à l'influence des habitudes religieuses des riches de ce temps-là , toutes les souffrances obtenaient du soulagement. Les revenus bornés de La prébende , grossis par un casuel considérable , appartenaient au malheur bien plus qu'au titulaire , qui se trouvait en quelque sorte le premier pauvre de ses paroissiens, puisqu'il manquait de temps en temps du nécessaire (1). Chaque heure de sa journée était marquée par une bonne action ; chacun de ses pas tendait à lui faire compter une infortune de moins parmi ses ouailles. A la leçon de l'exemple, il joignait celle du précepte; et quoiqu'il eût cinq ou six vicaires, tous pleins de zèle (2), il faisait toujours, lui-même, le
(4) L'aumônier curé de St.-Ferréol rentrait souvent au logis sans chemise sous sa soutane. Il s'en était dépouillé daus sa visite de charité. Sa vieille gouvernante Marie passait tout son temps à lui en préparer de neuves et lui à les distribuer. La bonne fille grondait de son côté , son maître riait du sien ; car ce Marseillais simple et naïf aimait parfois à dérider son front.
(2) Deux de ces messieurs sont encore plein de vie : M. Auberty,
prône du dimanche en provençal; il mettait, dans le débit de ces homélies familières, une onction, une véhémence inexprimables.
M. Matthieu Olive appartenait à cette vieille caste de négociants marseillais dont la renommée s'étendait jadis dans tout le monde commerçant, éclatante et pure comme la lumière du jour (1). Il était de petite stature; quoique excessivement boîteux, on avait de la peine à le suivre, car il n'arrivait jamais assez tôt à son gré au séjour du besoin. Une âme céleste habitait sous cette enveloppe disgrâciée.
Cet ami de Dieu et des hommes touchait à sa qualn vingt-cinquième année , lorsque la persécution contre l clergé catholique de France éclata. Obligé de fuir par le cri de sa conscience et par la nécessité , et semblable au père de famille mal aisé qui ne songe dans ses derniers moments qu'à l'avenir de ses enfants, il s'écriait en prenant le chemin de l'exil: Que vont devenir mes pauvres enfants? Il s'arrêta à Nice et s'y établit momentanément avec sa vieille gouvernante Marie. Le chômage de sa bienfaisance, le bruit des armes, le mal du pays et la fatalité le poussaient vers un retour dont il ne comprenait pas le danger, l'homme candide qu'il était. On lui écrivit enfin , avec la meilleure foi du monde, qu'en prenant quelques précautions, il pourrait trouver à Marseille protection et sûreté. Croyant ce qu'il désirait,
retiré depuis longtemps; et M. Berard , ancien curé de St.-Vincentdc-Paul.
(*) Ce nom honorable revit dans la personne de plusieurs individus des deux sexes, tous dignes de leurs ancêtres.
M. Olive et sa servante prirent aussitôt passage sur une felouque qui les ramena promptement. L'arrivée du curé de Saint-Ferréol n'ayant pas tardé d'être connue, on lui conseilla ou il imagina peut-être lui-même de se présenter àMouraille. Il exécuta ce fatal projet le dimanche 13 janvier, vers huit heures du matin. L'assassin du père Nuyrate lui fit dire d'aller l'attendre à l'Hôtel-de-Ville. Sans ouvrir les yeux sur le danger d'une démarche souverainement imprudente , le crédule vieillard s'obstinant voulut absolument déférer à l'invitation. C'est ainsi que l'innocence, fascinée par son évangélique simplicité, tomba dans les rets de l'homme pervers en marchant sur des charbons ardents cachés sous des cendres menteuses.
Il était environ dix heures du matin , lorsque M. Matthieu Olive entra dans l'Hôtel-de-Ville soutenu par un de ses neveux germains, qui, désespéré de n'avoir pu lui faire entendre raison, l'avait accompagné. Il n'y avait presque personne sur l'escalier à cause du dimanche. Au dedans comme au dehors, tout était calme et silencieux comme aux jours de fêtes ordinaires, pas la moindre perturbation dans l'atmosphère , point de signe avantcoureur de l'émeute. Sous son déguisement , le saint homme n'avait pas été reconnu à son passage sur le quai du port. On attendit longtemps Mouraille inutilement. Lorsque apparemment tout fut prêt, on fit subir une espèce d'interrogatoire à l'apôtre de la vérité ; devant qui ? nous ne saurions le dire, car nous n'avons que des doutes sur cette circonstance. Ce qui est certain , c'est qu'on lui adressa cette question : Etes-vous émigré? Le serviteur de Dieu , ne voulant pas chercher son salut dans le men-
songe, lui qui de sa vie n'avait menti, répondit affirmativement sans hésiter. Alors il fut livré auxsicaires sans armes , qui l'attendaient en sortant.
Mouraille était-il là ? il nous a été impossible de le constater. A ce qu'il paraît, on a répandu à dessein sur ce fait une certaine obscurité. Nous avons toutefois d'assez bonnes raisons de croire que , par raffinement de perfidie ou bien par précaution contre l'avenir, Mouraille ne voulut pas se montrer à découvert, esquivant ainsi la scène infâme qu'il avait lui-même organisée, et dont il se proposait sans doute de renvoyer l'odieux à ses valets ; comme si tout Marseille pouvait ignorer que , présent ou absent rien ne se fesait à l'Hôtel-de-Ville sans son ordre.
Le saint confesseur, emmené dans la rue sans violence et sans bruit, prit, au milieu de son abominable escorte , la direction du Cours , par les rues de la Coutellerie et de Pierre-qui-Rage. Au milieudu trajet, le vieillard se sentant défaillir, demanda machinalement un bouillon: Sitio. On l'introduisit dans une espèce d'auberge , où un bouillon fut aussitôt avalé que servi. M. Olive (Jean-Baptiste- Esprit) , qui , plus courageux que saint Pierre, avait suivi de près, fut accosté dans ce moment par un des hommes de la baode, lui disant tout bas : « allez-vous-en , autrement je ne réponds pas de vous. » (Respuendi pas dé vou). Le neveu fidèle et dévoué, perdant toute espérance à ces mots, et d'ailleurs empêché violemment d'aller plus loin , comme il en avait le dessein , se sépara, la larme à l'œil et la mort dans l'âme, de son malheureux oncle, qui reprit en silence le chemin du calvaire.
Les stipendiaires de l'Hôtel-de- Ville, débouchant par
la rue des Quatre-Pâtissiers, traversèrent le Cours, très probablement pour aller mettre la dernière main à leur tâche devant le club. S'ils n'en avaient pas eu l'intention , auraient-ils traversé le Cours (1)? Mais par je ne sais quelle réflexion soudaine ou quel contre-ordre arrivé sur l'heure, ils s'arrêtèrent à l'entrée de la rue Thubaneau. On vit à l'instant descendre la lanterne du coin du domicile actuel des restaurateurs Martin, et tout fut consommé dans l'espace de quelques minutes. Il était environ une heure après midi. La victime était vêtue d'une vieille redingote brune; elle tenait à la main un grand mouchoir blanc, et avait la tête couverte d'un bonnet de laine de couleur grisâtre, un chapeau tricorne tout délabré par dessus (2).
Nous nous abstenons de reproduire certaines circonstances minutieuses des derniers moments de l'ancien curé de Saint-Ferréol, dans la crainte que leur trivialité ne servît à porter jusqu'à un certain point atteinte à la sublimité du sacrifice , et d'ailleurs parce que leur exactitude ne nous a pâs paru suffisamment démontrée. On a dit
(4) Il est très possible que Mouraille eût imaginé celte noirceur pour faire planer sur le club un soupçon de complicité , et détourner ainsi sur ses rivaux l'indignation publique, dont au fond il tenait fort peu de compte en ce qui le concernait lui-même. La guerre sourde que se faisaient depuis quelque temps les deux pouvoirs donne du poids à cette conjecture. Les jacobins prévinrent le coup en arrêtant les assassins au bas de la rue.
(2) La barrette grise et le mouchoir blanc sont religieusement conservés dans la famille Olive, où il nous a été permis de les voir. Un second bonnet existe encore au pouvoir d'une personne pieuse. Les gens de bien qui suivirent le saint curé jusqu'au cimetière se partagèrent les lambeaux d'un autre mouchoir à Ubac.
aussi que des monstres, préservés jadis de la faim par le père des pauvres, avaient figuré parmi ses meurtriers. Le cœur humain, il est vrai, contient tous les germes imaginables du bien et du mal : rhonïme est un auimal ingrat, je ne le sais que trop. Le fait est donc possible, mais non avéré. Il est bon de se tenir en garde contre l'exagération , car peu de récits sont exempts d'accessoires de pure invention.
Au moment où le groupe du malheur apparut sur le Cours, les promeneurs y étaient clairsemés, à cause du froid ; seulement, des pelotons d'enfants grands et petits entouraient les toiles de Polichinelle, qui venait de commencer ses jeux, et qui déguerpit au plus vite. Il s'était établi tout près du pavé destiné à servir de théâtre à un forfait inouï. Cette particularité, futile en apparence, prouve du moins le calme de la journée (1).
Les reliques du bienheureux curé restèrent suspendues jusqu'au soir. Aucune manifestation indécente ne vint ajouter à la douleur publique: loin de là; les traits de tous les passants portaient l'empreinte d'une respectueuse horreur. Quand la nuit fut venue , le clergé constitutionnel de Saint-Martin, au nombre de huit prêtres assermentés, arriva pour l'enlèvement du corps, le présenta dans son église infréquentée, d'où, après tous les honneurs sacerdotaux convenablement rendus au défunt , ces prêtres intrus l'accompagnèrent jusqu'au cimetière, au milieu
(I) On eûl dit, si la gravité du sujet comportait le rapprochement, et la remarque en fut faite dans le temps par les observa- # teurs, que la burlesque potence de Polichinelle était un mauvais augure , une sorte de parodie anticipée.
d'une foule consternée et recueillie : il est probable que cette cérémonie était autorisée , comme une sorte d'amende honorable à la pudeur publique (1).
Il n'y eut qu'un cri d'accusation dans Marseille contre Mouraille. Le nom abhorré de cet homme atroce était dans toutes les bouches. En vérité , si la voix du peuple est la voix de Dieu , jamais l'application de la loi du talion n'eût été plus juste qu'envers le traître. Mais il eut, fort heureusement pour lui, parmi ses juges plusieurs hommes de sa trempe, placés au milieu de la minorité ferme , éclairée, qui lutta vainement.
Le club affecta de suivre le torrent; ce n'était que de l'indignation d'emprunt. Le respect humain , la jalousie de métier, et surtout le désir d'accélérer une chute qui lui laisserait le champ libre, étaient la véritable cause de ce feint déchaînement des coryphées du parti.
Tout, au surplus, déposait contre le fabricateur du guet-apens du 13 janvier, préparé avec tant de sangfroid et de perfidie. Mouraille régnait en despote dans le lieu même où le curé de Saint-Ferréol fut livré ; le maître suprême n'avait qu'un mot à dire, les plus simples précautions à prendre, s'il avait voulu, pour arrêter tout mauvais dessein; ce mot, il ne le dit pas; ces précautions, il n'y songea pas. Que dis-je?* il avait, sans doute, arrêté des mesures opposées, et s'était arrangé pour
(I) M. l'Archevêque de Cicé consacra , douze ans plus tard , loul près des décombres de St.-Ferréol , une petite chapelle sous 1 in- - -vocation de saint Matthieu , patron du saint martyr Olive : cettp '•hapclle a cessé son service.
mener, du coin de son feu, le complot à sa fin. Essayons de lire dans l'âme de Judas.
Le plus grand nombre de passions humaines s'éteignent avec les forces du corps; jamais l'orgueil et la cruauté. Le scélérat, vieilli dans l'habitude du crime, devient circonspect, traître et couard. Mouraille était entouré d'ennemis; il les méprisait , mais il en avait peur. Il voulut leur montrer la lanterne descendant encore à sa volonté. N'osant pas attaquer les vautours, il s'acharna sur la colombe. Ainsi, l'insatiable appétit de l'homicide, la vanité satanique et la lâcheté ajoutèrent une page au martyrologe.
v Nous n'affirmerons pas que les bourreaux du curé de Saint-Ferréol fussent les valets du club , le nom de ces misérables nous étant inconnu ; nous dirons même qu'il est, à la rigueur, très possible que les matadors du parti n'eussent pas trempé dans le complot , car leur unique pensée, la veille du 21 janvier , était de faire parade de leur acharnement contre le roi. Jamais plus déplorable abus de la parole ; jamais pareil débordement d'injures envers le plus infortuné des hommes , et par là , du moins , le plus digne de respect. Alexandre Ricord , sinistre figure qu'on voit toujours apparaître dans les tempêtes , partit pour Paris , comme envoyé de la société populaire auprès de ses maîtres. Cet ambassadeur furibond , dans la séance qui précéda le jour de son départ , remercia les républicains de Marseille de l'avoir choisi pour interprète de leur vœu si souvent et si fortement prononcé , que la tête de Louis tombât en expiation de tous ses crimes.
Cet exécrable souhait fut accompli quelques jours après. La funeste nouvelle parvint à Marseille par une estafette chargée d'une épître de Ricord. Aujourd'hui , s'écriait le fils du taillandier , à dix heures vingt minutes, avant midi, Louis Capet a été fait pic , repic et capot !
La dernière scène du drame commencé le 1 0 août était prévue. Depuis longtemps , le cœur des Français fidèles se serrait de douleur et d'effroi sur les maux présents et sur la destinée future du roi de France ; depuis longtemps , le retentissement de chacun des pas du royal captif vers l'abîme vibrait au fond de la poitrine de ses amis. Toutefois , un faible rayon d'espérance semblait luire encore : « Ne désespérons pas de la Providence , « disions-nous tout bas , l'Europe compromise va sortir de r sa léthargie ; l'Angleterre effrayée donnera peut-être « le signal du réveil ; peut-être aussi que Paris » Hélas ! que nous connaissions mal alors et l'Europe et l'Angleterre et les Parisiens !
Marseille apprit sans surprise l'assassinat de Louis xvi ; mais quelle ne fut pas la douleur de tout ce qui portait un coeur d'homme , quel ne fut pas l'attendrissement des nombreux Marseillais que leur bonne ou plutôt leur mauvaise étoile avait fait naître sensibles et bons , en lisant dans l'immortel testament cette phrase déchirante , auguste et douloureux épanchement d une conscience pure :
« Je pardonne-de tout mon cœur à ceux qui se sont faits « mes ennemis sans que je leur en aie donné aucun sujet, « et je prie Dieu de leur pardonner, de même qu'à ceux
« qui , par un faux zèle ou par un zèle malentendu, m'ont « fait beaucoup de mal.
« J'ai trouvé quelques âmes sensibles et compatissan- « tes ; que celles-là jouissent , dans leurs cœurs , de la « tranquillité que doit leur donner leur façon de pen- « ser ! »
La révolution fit de la joie par ordre ; joie féroce et menaçante , qui forçait le deuil des bons citoyens à prendre des habits de fête ! Au nom de la liberté , une illumination fut imposée , cfepuis le balcon jusqu'à la mansarde, depuis l'hôtel de l'opulence jusques à la masure de l'indigent. Le Théâtre ouvrit toutes ses portes à la stupide populace, tandis que Ta compassion et l'humanité s'étaient réfugiées en pleurant autour du foyer domestique. On n'oublia que le renouvellement du repas spartiate au milieu de la rue (1).
Le bataillon comparse du régicide avait hâté son triste retour. Des mains sacrilèges étalaient dans les rangs des coupons de toile imbibés de sang , vénérable émanation que d'infâmes attouchements avaient souillée.
Un homme atroce, que la terreur mit dans tout son jour, avait transmis le premier à Marseille un mouchoir ensanglanté qu'il adressait à son père, ancien capitaine marin. Le vieux jacobin montrait en ricanant ce présent lugubre à
(I) A l'occasion de je ne sais quelle solenhilé révolutionnaire, chaque ménage fut invité à mettre la nappe à travers le ruisseau. Le banquet fut court : des groupes de soi-disant gardes nationaux, qui couraient par la ville , après boire, l'abrégèrent. Les cris et les chants de ces bandes à moitié ivres, annonçant leur approcha de loin , avaient fait perdre l'appétit au* convives.
tout le monde, nous-même compris. Il y avait péril au refus.
La convention triomphait , c'est-à-dire que le triumvirat de Robespierre , Danton et Marat tenait Paris sous le joug; mais la Gironde était debout : il fallait renverser cet obstacle en commençant par lui enlever son influence méridionale , et soumettre en même temps à la verge commune les grandes villes où l'autorité locale s'était fait une existence indépendante , à la faveur de la confusion générale. Le pouvoir exécutif , ou , pour parler exactement , Danton se chargea de mettre les départements à la raison , et celui de Marseille le premier.
Nous l'avons dit, Mouraille n'était pas l'ennemi du commerce ; la soif de la domination remplaçait chez cet orgueilleux vieillard toutes les autres passions. Plus jaloux de faire trembler les négociants que de les dévaliser , il contemplait, sans les convoiter, les richesses d'une ville qu'il considérait dans ses ambitieuses visions comme son apanage. Mouraille avait rêvé la possession de Marseille, mais de Marseille belle, resplendissante et soumise comme l'odalisque du sérail : étrange vœu en présence d une pépinière d'Erostrates !
Au rebours , le système de Danton , ce grand artisan de ruines, ce héros de M. Thiers , consistait à éventrer la bête afin d'en dévorer la curée. Il aurait sacrifié l'univers pour le tenir une heure dans sa main , l'écraser , en exprimer la substance et s en repaître. Aux yeux de ce crocodile , la prospérité réelle ou factice du commerce marseillais était une anomalie intolérable (1).
1) Pendant le premier semestre de 93, la perspective d'une guerre maritime et le discrédit progressif des assignats avaient
Il fut donc résolu que deux travailleurs seraient envoyés en Provence; on les chercha bien ineptes et bien méchants, parce qu'on les voulait sans importance et sans entrailles ; on les trouva sans peine parmi les montagnards de la convention où la matière ne manquait pas. Boisset et Moïse Bayle , appartenant l'un et l'autre à la députation des Bouches - du - Rhône , furent lâchés comme deux dogues sur les aristocrates de Marseille! Le choix était parfait Boisset de Montélimart , créature sans consistance , ignorante et bornée , jacobin renforcé , nourri dans l'antipathie traditionnelle des petites villes contre les grandes , avait voté la mort du roi. Le suisse Moïse Bayle conservait un vif ressentiment contre Mouraille etSeytres qui lui avaient refusé jadis une place d'employé dans l'administration muuicipale ; il avait juré de s'en venger un jour et tiut parole (1). C'était un maniaque dont l'exaltation républicaine faisait tout le mérite ; son vote portait la peine capitale saus appel et sans sursis , comme celui de son digne collègue Granet ; il avait, en
poussé jusqu'au gigantesque les transactions de la Bourse. Une cargaison de denrées coloniales avait changé dix fois de propriétaire à la fin de la semaine , laissant partout des traces dorées de son passage. Ces magnifiques dehors n'étaient pourtant qu'une déception : la fortune publique ne s'en allait pas moins en lambeaux. Une rouerie ministérielle, un événement heureux ou proclamé tel , exploités par un agiotage dévergondé , réussissaient de temps en temps à contenir le torrent, à le faire reculer quelque peu ; mais la force des choses, reprenant le dessus, emportait bien vite toutes les digues. Au mois de juillet 93, le change sur Londres était à 4 , c'est-à-dire que le papier-monnaie ne donnait plus qu'une valeur effective de 15 à 18 p. cent.
(4) Histoire de V Armée départementale, par M. Michel d'Eyguières.
Marseille. — 179:*. 189
outre , défendu à la tribune les massacres de septembre : ils étaient l'un et l'autre ennemis de Barbaroux.
Les commis- voyageurs de Danton , à peine débarqués à Marseille, se mirent en devoir de remplir leur mandat qui n'était rien moins que d'arrêter les habitants les plus riches , de les parquer , de les voler et de les assassiner à jour fixe (1). N'osant pas aborder d'emblée le club, parce qu'ils le croyaient vendu à un Hôtel-de-Vil le qu'ils détestaient , ils ouvrirent la tranchée sur le terrain des sections sans le sonder , faute qui ne fit pas honneur à leur jugement et qui prépara leur défaite. L'apparition des conventionnels . ranima le zèle des réunions politiques qui commençaient à languir comme il arrive ordinairement à Marseille dans des circonstances analogues.
La constitution portait que les sections ne devaient s'occuper que du choix des électeurs , des municipaux et des juges de paix. Grâce à l'anarchie , chaque section se mêlait de toutes les affaires à l'instar des clubs , mais la porte en était ouverte à tout le monde , au lieu que l'admission au club dépendait du consentement de la société.
Le besoin d'un centre amena la création du comité général. Il était composé d'un bureau inamovible et de deux membres pris dans chacune des trente-deux sections. Or il advint que les capacités de la Bourse et du Barreau s'étant tenues à l'écart par prudence , par égoïsme ou par empêchement légitime , une association politique destinée à gouverner le pays quelques mois durant , fut inondée de médiocrités pour ne pas dire pis. Il est pourtant juste
(4) Histoire de l'Armée départementale, par M. Michel d'Eyguières.
de distinguer quelques individus d'un incontestable mérite , et entr autres M. Bruniquel , un des chefs de la respectable maison Rabaud. M. Bruniquel , homme de probité, de caractère et de sens , abhorrait , quoique protestant , une révolution qui, dans un temps donné , devait engloutir le commerce (1). Le président , M. Peloux , fabricant de passementerie ; le notaire Castelanet , qui tenait la plume , n'étaient pas eux-mêmes , tant s'en faut , des hommes transcendants ; on les choisit par l'influence lointaine des Girondins marseillais , et sur le futile motif qu'ils avaient fait partie de la constituante , où ils étaient entrés comme suppléants.
Le nombre des commissaires fut doublé après coup : imitation affectée des formes de la démocratie pure , du gouvernement de tous. En fait , les hautes questions , les questions vitales surtout , étaient dévolues à un cercle intime fort restreint. La cohue des commissaires , véritable collection de mannequins , avaient les broutilles. La nécessité de cette concentration est évidente , puisqu'elle assurait la régularité du cours des affaires, en donnant à l'administration l'unité sans laquelle il n'y a point degou-
(1) A son retour de l'étranger, M. Bruniquel fut appelé à la présidence du conseil général du département; il manifesta dans les fonctions gratuites de ce poste éminent , qu'il occupa très longtemps sans interruption, l'excellence de sa judiciaire , la sincérité de ses principes et la noblesse de ses sentiments. Lors des troubles éphémères de 1815, appelé par acclamation à la tète de ce comité, M. Bruniquel parvint, avec le concours de ses honorables collègues et par le prestige de deux ou trois phrases significatives , à paralyser l'esprit de réaction échauffé par les persécutions des cent-jours. Ce beau, ce glorieux succès fut récompensé , à Marseille, par un concert unanime de louanges; à Paris, par l'indifférence semi- hostile du ministère et par les noirceurs du libéralisme en crédit.
vernement possible. Dans la pratique , la pondération des pouvoirs , chef-d'œuvre ou , pour mieux dire , chimère de l'école moderne, ne fut et ne sera jamais qu'une source intarissable de désordres, une fiction traîtresse jetée à l'imbécile vulgaire par les jongleurs politiques , fiction éminemment propre à faire deux parts de la société : les battants et les battus. Mais ne perdons pas de vue nos conventionnels en mission.
Boisset et Moïse Bayle, mieux avisés, se rapprochèrent du club qu'ils trouvèrent merveilleusement disposé parles recommandations de la grande jacobinière. Ils y exhalèrent leur bile contre Mouraille et surtout contre les négociants. Au dire de ces étranges économistes , le riche était nécessairement un aristocrate et le négociant un insatiable accapareur. Ces deux thèmes ne pouvaient pas manquer de sympathies parmi des affamés déchaînés contre un maire intraitable. Les philippiques des séides de Danton faisaient venir l'eau à la bouche à la race sansculotte qui se crut à la veille du régime de la loi agraire.
Dans ces dispositions de leur meute, les conventionnels tentèrent l'organisation du pillage et du massacre (J). Le* maire et le procureur de la commune , pressés d'y concourir par une partie du conseil ralliée aux principaux clubistes , ïsoard , l'ancien oratorien , et un nommé Frédéric Hugues en tète , s'y opposèrent au contraire avec une énergie et une ténacité dignes d'éloges , quel qu'en pût être le motif. Cette résistance , fortifiée par l'adjonction de ceux des municipaux qui avaient quelque chose à perdre , réussit à neutraliser le projet. On le ré-
(*) Pièces justificatives.
duisit au désarmement des habitants en odeur d'incivisme. Cette mesure pouvait passer, à bon droit, pour la préface de la loi des suspects , mais sa demi-exécution en modifia l'effet ; les royalistes disparurent de la garde nationale , et tout fut dit. A peu de chose près , c'était l'accouchement de la montagne
Les commissaires , furieux contre les auteurs de cet échec, ne cherchèrent plus qu'à les culbuter , confondant en un même anathème le maire et le procureur , quoiqu'ils fussent brouillés à la mort. Le club , s'associant à cette rage , répandit dans les sections des émissaires chargés de maudire un Hôtel-de-Ville si récalcitrant (1). Dès ce moment , les royalistes , témoins intéressés de ces querelles maladroites, purent entrevoir leur délivrance dans un avenir prochain.
La secousse fit chanceler le colosse ; les faibles comme les forts se ruèrent sur le lion malade. Les républicains les plus circonspects et les plus rusés , le notaire Donjon , par exemple, prenant audacieusement la parole dans leurs sections, déclarèrent que le maire de Marseille avait perdu la confiance du peuple; la chute était imminente.
Vers le milieu du mois d'avril, Mouraille et Seytres sont derechef attaqués au club ; on y demande l'abolition de la mairie , qu'on propose de faire remplacer par un président mensuel tiré du corps municipal. Boisset et Moïse Bayle , promoteurs des hostilités jacobines , suspente Un autre motif de haine contre Mouraille, c'es t qu'on le prétendait en correspondance intime avec Pétion et Barbaroux, revenus comme lui du fractionnement de la France en petites principautés. Ces habiles politiques avaient rêvé de briser le royaume comme un verre, afin d'en partager les fragments entre eux.
dent, en vertu de leur pouvoir, les rois de l'Hôtel-de- Ville , les consignent dans leur domicile , saisissent leurs papiers. Les partisans de Mouraille, probablement poussés par la partie intéressée , essaient, mais en vain, un rassemblement à la Plaine. Avant la fin du mois, le maire et le procureur de la commune étaient en prison.
Un poste, naguère si élevé, maintenant avili, n'avait plus d'attrait pour Mouraille. Il abandonna sans amertume des fohctious incompatibles désormais avec l'inflexible raideur de son caractère , n'emportant de sa vie publique, au lieu d'or, que la triste certitude de figurer dans les annales de Marseille au premier rang des grands criminels.
Boisset et Bayle , vainqueurs de l'Hôtel-de-Ville , reparurent aux sections, mais l'esprit en était bien changé ; les amis de l'ordre y gagnaient tous les jours du terrain. On vit alors le patriotisme poltron déserter le club pour courir à ta section, et le royalisme femmelette se faire homme. Les séances augmentèrent d'intérêt en raison inverse de l'abandon de la rue Thubaneau ; la subite régénération de la garde nationale , où les royalistes reparaissaient , acheva de restituer à l'atmosphère sa vivifiante sérénité. Dans des circonstances si propices, le comité général entreprit de se débarrasser des conventionnels : il en vint à bout.
Pour dominer une population de tout temps si habile dans l'appréciation des maîtres divers qu'elle eut à subir, il fallait d'autres hommes qu'un Boisset et un Bayle. Il fallait surtout faire occuper le pays par trois mille hommes de troupes éprouvées, car la force régit le
monde. La convention , absorbée par les soucis de la guerre et par les luttes de parti, chacun de ses membres en particulier uniquement préoccupé de son intérêt personnel , voyait avec une stoïque indifférence ce qui se passait à deux cents lieues de Paris. Après tout , les affaires de Marseille pressaient bien moins que celles du Rhin ou de l'Ouest, qui réclamaient impérieusement la préférence des secours. La convention oublia donc Boisset et son compagnon de malheur. On les laissa se débattre sans appui au milieu d'une ville mutinée, qui les harcela sans miséricorde , où l'on poussa l'audace jusqu'à proposer dans le comité central la vérification des pouvoirs et la visite des papiers des entrepreneurs d abattoirs humains. La grue descendit à l'état de soliveau. Finalement, on apprit un beau matin qu'ils avaient pris la clé des champs pour éviter la prison dont on avait eu l'adresse de leur faire peur. C'est ainsi qu'au lieu du riche butin qui les avait attirés à Marseille, ils ne recueillirent que honte et mépris de leur triste ambassade.
Parvenus sains et saufs à Montélimart, les dogues aboyant de loin décochèrent ab irato un arrêté fulminant contre la ville rebelle. Ils cassaient, dans cet acte illégal et ridicule , le comité central et ce tribunal justicier dont ils avaient eux-mêmes sanctionné la création , avec l'arrière-pensée , à la vérité , d'y puiser au besoin la légalité de septembre. Ils accusaient les sectionnaires , tant la haine est aveugle , d'avoir redoublé de zèle depuis l'arrivée des Bourbons collatéraux ; insinuation absurde dans sa perfidie. Non, certes, le dessein de faire un roi de France de Philippe-Egalité n'est point une pensée pro-
vençale; qui peut en douter? La 1 re section répondit vigoureusement au nom de la généralité , et malgré l'ordonnance, l'autorité marseillaise , marchant dans sa force et dans sa liberté, le tribunal populaire refondu en partie distribua la justice, au grand désappointement des clubistes , qui par leur participation à l'établissement vengeur , avaient fourni des verges contre leur propre parti.
Rentrés à la convention , Boisset et Moïse Bayle demandèrent la confirmation de leur arrêté , daté de Montélimart, après l'expiration de leur pouvoir et partant frappé de nullité. Barbaroux s'y opposa fortement. Après de longs débats, l'opinion de Barbaroux prévalut. Cependant , la convention , habituée à revenir sur ses actes , suivant sa convenance ou son caprice, décréta un peu plus tard l'abolition du tribunal et du comité : mais les Marseillais avaient alors passé le Rubicon.
Il semble que Mouraille et Seytres , après 1 évasion de leurs persécuteurs , pouvaient s'attendre à un élargissement. 11 n'en fut rien, malgré les clameurs des partisans qui leur restaient. Les jacobins contemplèrent d'un œil sec l'humiliation de leurs rivaux , et les sectionnaires les retinrent sous les verroux en attendant que le temps arrivât de compter avec eux.
Afin de ne plus avoir à prononcer deux noms odieux , nous dirons aujourd'hui que Mouraille et son compagnon furent enfin amenés par devant le tribunal populaire. Les griefs contre les deux prévenus portant sur des concussions et des abus de pouvoir , dont les preuves étaient incomplètes, la défense était facile. Le public de Marseille vit avec regret , à l'égard du maire en particulier ,
les rélicences de l'accusation touchant les forfaits de 1 été de 92 , dont l'accusé passait pour l'ordonnateur. On fit valoir , avec une adresse infinie , la victoire difficilement remportée sur le club , qui voulait faire de l'Hôtel-de-Ville le complice et le patron d'une boucherie. Mouraille adressa aux sectionnaires, qu'il appelait ses concitoyens , un écrit en style détestable , dans lequel , essayant de jouer le sentiment , il se répandait eu invectives et en plaintes contre ceux qu'il affectait de ne pas nommer ; il cherchait, en outre, à se parer de sa constante sollicitude pour la tranquillité de la ville: Il protestait de son ignorance des trames des conspirateurs. De son côté , Seytres, dans un écrit du 22 mai , simultanément adressé au tribunal et au comité , développa le plan de complot qui devait faire couler des flots de sang ; l'imagination recule devant ces horribles révélations. Enfin, le citoyen Esmieu, secrétaire-archiviste , dans une déposition presque identique avec celle de Seytres , en confirme les détails , et défend Mouraille avec une complaisance qui pourrait faire présumer que le secrétaire était le prête-nom de son ancien maître. Ces trois pièces sont imprimées ; nous les reproduirons en temps opportun (1).
Marseille attendait un exemple ; l'attente fut trompée. Les deux puissances déchues obtiurent un bil d'indemnité de la chambre d'accusation ; l'autre chambre , qui passait ' pour moins indulgente que sa sœur, n'eut donc pas à s'occuper du procès.
Mouraille survécut à son acquittement; il passa dans
(\) Voy. aux Pièces justificatives.
l'abandon et dans l'oubli les quinze années de sa décrépitude , il mourut âgé de 88 aus. Le 31 décembre 1 808 , un cercueil de pauvre apparence descendait de la rue des Minimes , suivant d'un pas hâté le boulevard Dugommier. Son unique cortège était composé. .. de deux agents de police ! C'était le convoi de Mouraille.