CHAPITRE QUATRIÈME
De 1793 à 1794.
SOMMAIRE
Philippe Égalité. — Son arrestation. — Son arrivée à Marseille. — Le forC La garde. — Le duc de Beaujolais. — Madame la duchesse de Bourbon Condé.
— Le duc de Montpensier. — L'accusateur public Giraud. — Un jour de garde. — Bomanière. — M. Cousinory. — Ses frères. — La princesse de Condé à la chapelle de la Garde. — Le prince de Conti. — Le Fort St.-Jeau. Anecdote. — Portrait du duc d'Orléans. — Le 31 mai. — Ambassade sectionaire et les sections. — Le vieillard Espitalier. — La députalion & Paris. —Malheurs et mort des Girondins. — Réflexions. — Levée de bouclier» des sections. — Leur marche. — Les envoyés du club à Salon. — Assassinat.
— L'Hôtel-de-Ville régénéré. — Lo club fermé. — Le tribunal populaire. — Procès et mort des Savon, — De Barthélémy, —De Pauletetdes jacobins du département. — Le commerce. — Réunions des envoyés du MidK — Réflexions. — Hypothèse. — Formation de l'armée Marseillaise.
Philippe d'Orléans , éternellement dupe de ses créatures , était devenu l'esclave d'une faction qui l'avait répudié pour son chef. Ce prince déshonoré , qui n'avait , suivant l'expression deCazolte , que le courage du crime, comprenait si peu la honte et le danger de sa position , qu'il gaspillait les derniers débris d'une énorme fortune entre l'intrigue et la débauche, sans songer le moins du monde à mettre sa tôle à couvert. Ce roi de l'immoralité, trompé par des valets corrompus, mal servi par des espions ambidextres, ne s apercevant pas. dans son incura-
ble illusion , que le sol était miné , conspira jusques à l'instant de son arrestation; il pouvait fuir , il ne le voulut pas, parce qu'il espérait encore la domination. Cependant, les ingrats qui régnaient à sa place avaient résolu sa perte de longue main. Le décret de proscription contre les derniers Bourbons existants en France , n'avait que sa personne pour objet sérieux , bien qu'il ne s'y trouvât compris que collectivement, et sa déportation à Marseille ne fut qu'une atroce précaution.
Dans la séance du 1 0 avril , la question bourbonienne occupa la convention. Les chefs de file affectèrent le silence. Marat voulait chasser Egalité bien loin hors de France ; ce n'était pas là une opinion ennemie ; Cambon désigna Montpellier , sa ville natale ; mais le girondin Boyer-Fonfrède , qui avait probablement des vues souterraines , ayant nommé Marseille , les Montagnards , Carrier entre autres , se joignirent à lui , et sa proposition fut décrétée.
On ne donna pas au proscrit le temps de se reconnaître. Saisi à l'improviste dans son domicile , il partit au pied levé , sans équipement et sans domestiques. Le plus jeune de ses fils , le seul qui fût alors à Paris , partagea son exil ; on l'avait pris au milieu d'une leçon de dessin , tant il y avait de folle sécurité parmi les habitants du palais royal.
L'arrivée du prisonnier de la convention fut à peine aperçue à Marseille , où sa mauvaise réputation était depuis longtemps enracinée. Les hommes en place, chargés de lui préparer un gîte , l'envoyèrent sur-le-champ , car il ne fit que traverser la ville, à Notre-Dame-de-la-Garde
avec son fils , le duc de Beaujolais; Mme. la duchesse de Bourbon et le vieux prince de Conti les y suivirent de près. Le comité général des sections ne prit aucune part à l'incarcération , attendu que les sect ion n aires , usant d'une feinte soumission au gouvernement de Paris, avaient laissé l'administration publique dans les mains des fonctionnaires préexistants , quoique jacobins. On fit table rase lorsque les violences du 31 mai forcèrent enfin les Marseillais à lever tout-à-fait le masque; cette remarque n'est pas inutile.
Le duc de Montpensier , fils puiné d'Orléans , jeune homme de dix-sept ans , avait été arrêté à Nice , où il servait sous le général Biron (1). Traduit à Marseilfe , le jacobinisme l'hébergea dans un cachot infect du Palaisde-Justice , où il passa les plus mauvais quinze jours de sa vie. A l'arrivée de son père , on le conduisit au Fort la Garde.
Mais si la population de Marseille n'eut pour la famille mâle d'Orléans qu'un accueil tout au plus indifférent , les honnêtes gens compatirent aux premières infortunes de la vertueuse mère du duc d'Énghien et aux tribulations d'un vieillard que sa nullité politique n'avait pas protégé.
Deux jours après son entrée au fort, Philippe fut amené dans l'église des Picpus , située au pied de la montagne (2). Le duc de Montpensier y vint aussi le lendemain. Ils
(4) Leduc de Lauzun, camarade et confident d'Egalité, n'était plus alors que le général Biron. Pareil à Pétrone dans sa vie et dans sa condamnation, il traita la mort en épicurien, à l'instar de son modèle.
(2) Cette jolie église est une de celles que Barras et Fréron firent démolir en 94.
y étaient attendus par le président du tribunal civil et l'agent national Giraud, pour y subir je ne sais quel interrogatoire. L'appareil inusité de cette séance ridicule, où Philippe fut reçu avec obséquiosité, mit enjeu l'imaginative des gobe-mouches. Ce n'était pourtant qu'une saillie vaniteuse du petit Giraud, jouant le conventionnel. On vit plus tard le même saltimbanque figurer comme accusateur public à côté de Maillet cadet , président du tribunal révolutionnaire , dignes émules des Dumas et des Fouquier-Tainville (1).
Les vieillards oublient l'événement de la veille , tandis que leur vie de jeune homme subsiste toute entière dans
(4) Giraud s'étant trouvé mêlé dans la conspiration terroriste contre Augis et Serres, en 94, fut compris dans les vingt-deux accusés envoyés à Paris . et ensuite au château de Ha m. Le 48 fructidor amnistia Giraud . Or, quarante ans plus tard, un négociant de Marseille , se trouvant dans une grande ville de Normandie , y reconnut un compatriote dans la personne de l'un des avocatsgénéraux de la Cour royale. Qn causa : remarquez , je vous prie , dit le magistrat au marchand, celle tête blanche parmi les conseillers ; c'est le terroriste Giraud. Il dit que le juge de 94 était son frère; il ment. L'homme de sang avait siégé tour-à-tour, sans désemparer, sur les abeilles , sur les (leurs de lis et le reste. Esempre benè.
Giraud, dans sa jeunesse, avait porté transitoirement l'habit de l'Oratoire ; mais qu'est-ce à dire? Que peuvent contre la renommée de l'institution de Berulle, deux ou trois misérables sans famille et sans pudeur, confrères passagers qui n'y reçurent qu'une hospitalité mendiée? L'Oratoire rejeta dans la société les Isoard et les Giraud ; combien d'autres jeunes hommes ne pourrait-on pas nommer qui , sortis de ce corps avec l'empreinte profonde des moeurs et des doctrines de l'institution , sont devenus, dans la suite, des personnages recommandâmes ou des savants distingués ? Quoiqu'on en dise , la vie des Rabbe , des Papon , des Besombes , «les Rigordy et de tant de solitaires de la maison de Sainte-Marthe, ce Port Royal du midi , est un assez bel exemple à proposer.
leur mémoire. Par malheur , la vieillesse aime conter, sur toutes choses , ses aventures de vingt-cinq ans. Ce n'est point un privilège de l'âge , il s'en faut bien , puisque c'est, au contraire, un de ses torts principaux , tort qu'on lui passe toutefois assez volontiers si l'histoire intéresse. Cela dit , en guise de précaution oratoire , nous cédons à l'instinct, sans trop nous flatter du pardon, il s'agit d'un jour de garde auprès des Bourbons détenus dans l'antique gouvernement de Scudéry. Voici l'emploi de notre temps :
Nous entrâmes dans le fort vers six heures du soir , à la tête d'un détachement de vingt-cinq ou trente gardes nationaux aussi mal équipés qu'incapables de discipline , et moins encore d'un coup de main , au demeurant soldats excellents à la cantine. Notre mission consistait à renforcer la garnison , laquelle, fidèle à la tradition, se bornait , à quelques invalides près , au suisse de Bachaumont peint derrière la porte (1 ). Nous fûmes sur-le-champ introduits dans l'appartement où, pour mieux dire, dans le taudis du principal prisonnier , réduit étroit , enfumé , dégradé , obscur. Pour tout meuble , une vieille table vermoulue, deux ou trois chaises boiteuses dont la paille s'en allait en débris , deux mauvais petits lits de sangle à un seul matelas dans le fond , l'un pour le père et l'autre pour le cadet des enfants. Le duc de Montpensier couchait ailleurs , mais tout aussi mal.
(1) Il n'eût pas élé bien diticile, du moins à uolro avis, de tromper la vigilance de cette garde insignifiante, qui se renouvelait tous les soirs, mais il fallait de l'argent et de la résolution, deux rhoses qui manquaient.
Le repas , dont les restes annonçaient le frugalité , venait de finir. La conversation s'engagea , roulant sur des sujets d'une insignifiance étudiée de part et d'autre. Egalité parla beaucoup en très bons termes , affectant la résignation , la gaîté môme , et mêlant à son discours la qualification réitérée à outrance de citoyen , quoique de notre côté nous évitassions la réciprocité. Nous fûmes tel- Jement gonflés de cette avalanche de civisme que le grand air nous fit du bien en sortant. Notre interlocuteur n'avait pas, à coup sûr, le don de deviner les gens sur la mine.
Un chevalier d'industrie de bas étage , nommé Bomanière, parasite mal famé, qui s'était guindé , on ne sait comment , jusqu'à l'épaulette de sous-lieutenant, proposa avec une rare effronterie une partie de jeu : le prince sansculotte ayant accepté la proposition , on apporta les cartes du corps de garde ; elles ne servaient que depuis quinze jours. Un vieux manteau tout plein de taches tint lieu de lapis ; un bout de chandelle dans un chandelier de terre éclaira militairement le tripot. On fit deux tours d'impériale ; Philippe perdit par courtoisie ; mais sa manière de battre et de jouer la carte n'était pas d'un novice , nous en donnerions des certificats. Le jeu fini , nous nous retirâmes , et les prisonniers furent claquemurés.
A huit heures du matin de la journée suivante , Mme. la duchesse de Bourbon , logée , ainsi que le prince de Conti , dans les chétifs appartements du gouverneur, qui n'y était entré de sa vie , en sortit pour aller à la messe. Sa mise était propre, sans élégance ; une dame d'un âge discret raccompagnait Un de nos honorables camarades,
M. Cousinery (1) prit la liberté d'offrir l'appui de son bras; il en obtint l'honneur, et nous les suivîmes à la chapelle. Les choses, comme on voit, se passèrent avec une sorte de solennité. A défaut de prêtre orthodoxe, un assermenté fit le service. La princesse n'y prit pas garde.
Après l'office , Madame , étant montée à la plateforme , vint s'asseoir sur la pierre d'une embrasure ouverte sur la mer ; elle y passa deux heures dans la contemplation du saisissant spectacle d'un immense point de vue. Cet état d'extase , que nous attribuâmes tout à la fois à de hautes pensées religieuses et à l'enthousiasme artistique , car la princesse cultivait la peinture avec autant de goût que de succès, paraissait avoir sur son âme un charme puissant.
La mère de l'héritier des Condés n'était plus belle ; la régularité de ses traits n'avait pas échappé aux bourgeons de famille. D'une taille médiocre et grêle , le cha-
(1) M. Cousinery (Michel-Denis) était le notaire alors en vogue. C'était un homme d'esprit et de sens, imbu des plus saines doctrines; il se mêlait aussi de politique. Assis dans un coin de la section des Capucins, présidée par son maître clerc M. Aubert , doué lui-même d'une merveilleuse facilité d'élocution. M Cousinery ne prenait pourtant jamais la parole, mais toutes les délibérations étaient préparées d'avance dans son cabinet. La uombreusc famille de cet homme distingué, une des plus anciennes de la vieille ♦ Marseille , est honorée depuis des siècles dans tout le Levant. Le savant numismate de ce nom, M. Esprit Cousinery, consul général àSalonique, auteur d'un voyage en Macédoine, en était l'aîné. Elle fut, comme on pense bien, décimée par la terreur. Le second des Cousinery, l'aimable Joseph . courtier aux laines, fut la victime expiatoire. Le troisième frère, celui dont cette note est l'objet, se sauva par Toulon. Il avait passé deux ans de son adolescence comme confrère dans la maison de l'Oratoire de la rue Saint- Honoré.
grin l'amaigrissait. Ce n'était pourtant encore que le dessus du calice qu'elle vida, dix ans plus tard , jusqu'à la lie. 0 fossés de Yincennes , éternel monument de douleur et de honte ! Madame de Bourbon , d'une extrême réserve en toutes choses , évitait avec soin la rencontre de son frère ; mais elle aimait beaucoup ses neveux , quelle faisait venir chez elle les jours où les bonnes compagnies étaient de service.
Tandis que la princesse s'oubliait elle-même dans ses rêveries , Mgr. le prince de Conti allait et venait, abordant le premier venu pour lui raconter ses malheurs ; ce n'étaient que plaintes et gémissements sur sa ruine et sur ses angoisses. A franchement parler, un pareil rabâchage n'était pas très propre à porter à la pitié un auditeur qui la plus part du temps avait à gémir sur ses propres calamités. On voyait avec impatience que la trempe des Condés s'était affaiblie par le temps et par l'infortune , chez le dernier survivant de leur branche cadette. Nous nous interdisons le mot propre par respect ; Napoléon en gratifia un jour son beau-père l'empereur d'Autriche. Cependant , le prince de Conti n'avait pas tout-à-fait perdu la tête. Malgré ses éternelles doléances, il avait trouvé le secret de pouvoir disposer à Marseille d une somme d'argent assez ronde. Ce fut là son meilleur ami , celui qui l'aida à supporter sa longue captivité : son valet de chambre et un domestique le servaient. Ce type de la vieille cour était grand et robuste pour un sexagénaire ; le teint blond , les joues vermeilles , de gros yeux larmoyants , les dents au complet , la main belle , la chevelure grisonnante et soignée ; il portait un habit de chasse du temps
île Louis xv, costume suranné qui visait , oserons-nous le dire? à la caricature (I).
(I) «Quant à ma tante, dit le duc de Montpensier, dans ses mémoires , voyant.toutdans la main de Dieu , elle se résignait dévotement à son sort. Mais il n'en était pas do même du prince de Condé ;ses frayeurs de la moindre chose, ses plaintes continuelles sur les plus petits désagréments enfin son costume de l'autre siècle auraient provoqué le rire de la personne la plus disposée à respecter son rang, son âge et son malheur. »
Au surplus le séjour des d'Orléans dans les forts de Marseille, raconté par le duc de Montpensier, attache par le naturel, la vérité et surtout un abandon de style qui n'est pas sans agrément. Ceux qui ont vu de près le jeune prince dans son adolescence, croiront difficilement qu'il ait écrit ses mémoires tout seul. Ne serait-il pas arrivé par hasard que dans leurs loisirs américains, les trois frères réunis y aient travaillé de concert, les deux cadets fournissant le fond, et l'aîné donnant la forme? Nous en emprun tons l'anecdote suivante :
« Un matin (le duc de Montpensier était alors au fort Saint- . Jean), j'entends ouvrir un des verrous de ma porte ; ce n'était pas l'heure des visites, et cette circonstance suffit pour exciter chez un prisonnier un vif désir de savoir de quoi il était question. La porte s'ouvre , et je vois un prêtre h longue soutane , qui dit au guichetier : « Vous pouvez refermer, je suis ici pour quelque « temps.» Je l'a voue, je ne doutai pas que ce ne fût un prêtre envoyé pour me préparer à mourir. « Que ma visite ne vous inquiète pas; « médit le prêtre en avançant vers moi, je ne viens que pour vous a consoler en causant avec vous. Je suis le curé de Saint Laurent, « j'ai la confiance de votre tante. — Ah! M.J. . ètes-vous bien sûr de ce que vous dites ? — « Et c'est à sa recommandation que « je suis venu vous voir. » Il me certifia que le seul but de sa démarche était de me distraire. En effet, pour ne me laisser aucun doute là-dessus, il me tint plusieurs propos dont la gaîté m'étonna.Jene le revis que deux ans après ; il revenait de Rome, à ce qu'il disait, où il avait rétracté son serment et obtenu son pardon du Pape. » (Mémoires du duc de Montpensier.)
Lecteur marseillais , si vous n'êtes pas trop jeune, vous avez infailliblement reconnu ce drôle de corps de curé , ce Stentor de l'ancienne cathédrale , qui vous conduisait un homme au supplice comme il dévorait un pâté ! conscience flexible, qui prêtait et rétractait des serments par manière d'acquit ; caractère bizarre, qui brava cent fois un danger certain pour faire l'apôtre; imperturbable loquacité tantôt mystique tantôt débraillée . sentant tour-à-
Vers midi, Mme. de Bourbon et son» vieux parent s étant retirés , Philippe et ses deux enfants apparurent au donjon. Le père se promena longtemps , il devisait avec chacun de nous en prenant bien soin d'assaisonner ses paroles de la muscade patriotique de tantôt. De leur côté , les jeunes princes s'étant mêlés aux soldats citoyens , se mirent à folâtrer, le cadet en tête. Nous étions vraiment enchantés de la gentillesse, de la bonne façon , de l'affabilité de cet aimable enfant , qui n'avait alors que treize ans. Le duc de Montpensier , aussi joli , aussi affable, mais plus âgé de quatre ans , et moins délié que son frère, n'a vait ni la même grâce , ni la même agilité.
Au milieu de la récréation , le gros Bomanière , l'homme à l'impériale de la veille , s'imagina de faire des tours de bateleur. Ses lazzis divertirent fort nos deux jeunes princes. Le duc de Montpensier riait à gorge déployée. Alors, le bouffon, ne se possédant plus, redouble ses gambades, en se dirigeant vers le rieur, lequel , marchant à reculons, rencontre le soupirail de la casemate et s'y laisse tomber. Grand émoi parmi l'assistance; tout le monde court , Egalité le premier , et nous trouvons le pauvre garçon sur le carreau , tout étourdi de sa chute. Il n'avait pourtant qu'une légère contusion à la hanche. On le porta dans son lit ; une heure après il n'y paraissait plus. La princesse sa tante, instruite de l'événement, vint tout de suite chez le malade et lui prodigua des soins maternels. Philippe , voyant arriver sa sœur, s'était éclipsé.
Le duc d'Orléans fut connu par trop de ses contempo-
jour le missionnaire et le grenadier, bonhomme au fond , qui avait manqué sa vocation.
rains pour que nous nous arrêtions longtemps à le peindre au physique. Philippe , que l'illuminé Cazotte , ce royaliste si malheureux et si fidèle , surnommait Philippe bourgeon , avait , comme chacun sait , des traits réguliers mais gâtés par les efflorescences de Sylla , unique analogie entre l'ami de Danton et le vainqueur du Jugurtha. Il était grand , nerveux et carré , structure de gendarme qui ne répondait guère à l'idéal d'un prince français. 11 était vêtu au Fort la Garde d'une redingote râpée de couleur équivoque , aux manches et au collet gras , vieilles bottes à revers , un chapeau crasseux ; brochant sur le tout , du linge sale et une barbe de huit jours.
Les Bourbons ne demeurèrent que quinze jours environ au Fort la Garde , d'où ils furent transférés au fort St.- Jean , dont le détestable et long séjour lenr fit sans doute regretter leur première station sur la montagne. On enferma séparément les d'Orléans à la tour , où on les accabla de privations et de mauvais traitements. A la fin d'octobre de la même année , Philippe fut séparé de ses enfants pour aller mourir tragiquement à Paris , le \ 3 novembre. Le sort de ses deux fils s'adoucit dans la suite. Ils recouvrèrent enfin la liberté et partirent de Marseille au bout de trois années et demie de réclusion , pour les Etats-Unis où leur frère aîné , qui d'après le vœu de sa mère, s'était fraternellement engagé à sortir d'Europe , les avait précédés. Nous reviendons plus tard sur ces circonstances diverses.
Sous le directoire, Louise-Marie-Thérèse-Bathilde d'Orléans , alors âgée de quarante-six ans , avait été traitée
avec égard et logée décemment ainsi que M. de Conti. La princesse fut envoyée quelque temps après à Àutun, où elle vécut librement, et qu'elle quitta au 18 fructidor pour Barcelonne. Dans le môme temps, le vieux prince fut autorisé à séjourner à Moulins.
La fuite de Dumouriez, emmenant avec lui le jeune duc de Chartres, fut l'occasion, mais non pas la cause de la séquestration de la famille d'Orléans. La présence d'Egalité pesant à tous les partis de la convention , toutes les forces s'unirent pour pousser au loin le tronc pourri couché par terre dont le sol était encombré. Mais après le déblaiement , les deux factions ennemies se trouvèrent en présence: les Girondins avec leur faconde et leurs chimères ; les montagnards avec leur audace et leurs réalités. Ceux-là cherchaient à s'appuyer sur les départements du Midi ; ceux-ci pouvaient compter sur la commune de Paris; la lutte n'était pas égala
Dans cette conjoncture menaçante , Barbaroux se retourna vers Marseille, sa patrie, et le comité général des sections, dont les deux chefs étaient ses amis , lui promit l'assistance du pays. Là dessus , Peloux et Castelanet imaginèrent une ambassade à Paris de deux députés par section , renforcés par un président solide qu'on munirait d'une adresse frappée au bon coin. Le comité prétendait que cette démonstration énergique serait d'un bon exemple, et pourrait embarrasser la montagne, et puis, disait-il, une profession de foi de la partie dominante de la population réhabilitera peut-être dans l'opinion parisienne le nom de Marseille aujourd'hui si décrié. On répondait , qu'entreprendre de parler raison à des furieux c'était ré-
pandre de l'huile sur un brasier, qu'au lieu d aller nous jeter à travers les partis à 200 lieues de Marseille , nous ferions bien mieux de souger à nous précautionner nousmêmes contre le mauvais vouloir des révolutionnaires qui n'étaient vaincus qu'à demi ; que d'ailleurs , les députalions provinciales étant de tradition clubiste , il était absurde de se modeler sur des ennemis qu'on méprisait à bon droit. Malgré l'opposition , le projet du comité fut envoyé aux sections , en évitant de prononcer le nom de Barbaroux ; il y eut un assentiment de confiance ; l'envie d'aller à Paris sans bourse délier et l'espoir d'être du voyage eurent leur part d'influence dans celte affaire.
Mais pourquoi , dira-t-on , taire le nom de Barbaroux ? Parce que le franc Marseillais confondait dans son aversion la république indivisible et la république fédéralive , grands mots qu'il ne se souciait pas de comprendre.' A ses yeux , le conventionnel régicide , quel qu'il fût , était un homme à pendre en dépit des circonstances atténuantes , voilà tout. Politique exclusive, très rebelle , comme on voit , aux formes républicaines que les habiles avaient jugé convenable de conserver. Ces politiques superficiels n'avaient pas voulu considérer que ce déguisement placerait Marseille dans une fausse position au dedans et au dehors , ce qui élait d'autant plus fâcheux que des hommes de cœur et de talent, dont on aurait eu grand besoin, refusèrent leur concours par cette seule raison.
Au surplus, quêtaient les sections , je vous prie? Des clubs, moins l'esprit et le mot; disons-le sans détour, de vraies pétaudières. Les bureaux , suivant leur capacité respective, ici le président, plus loin le secrétaire , fai-
saient aller la machine à leur gré ; nul ordre dans les délibérations, point de règlement, partant toute discussion sérieuse impossible. On déblatérait dans ces agglomérations de têtes de tout calibre , la plupart du temps sans respect ni pour le bon sens ni pour la langue. Les négociants instruits et affairés , n'allant à la section que par passe-temps , abandonnaient la politique aux martyrs pour causer entre eux de commerce. Il arrivait tous les jours qu'au moment le plus intéressant de la séance , un impertinent Démosthène, étalant un cahier à faire trembler , et prenant la parole sans la demander , débitait, au milieu du bruit des conversations , je ne sais quel amphigouri dont on n'attendait pas toujours la fin. Mais si , par hasard , les émissaires du club , essayant de mêler leur voix discordante à ces pacifiques divagations , s'avisaient de mettre au jour quelque proposition de leur cru , l'attention se réveillait en sursaut , l'aspect de l'assemblée devenait soudain belliqueux , les voies de fait succédaient aux interpellations passionnées , on délibérait à grands coups de chaises , et ces pauvres sans-culottes , si bonnes gens , étaient , en définitive , rejetés incivilement dans la rue. Combien de fois n'avons-nous pas été nous-même témoin participant de ces séances de désordre, qui finissaient comme les nôces de Thétis !
Le choix de la présidence de la députation sectionnaire tomba sur M. Rampai fils , personnage aussi recpmmandable par sa fortune et son habileté dans l'art du savonnier que par sa probité à toute épreuve, et surtout par une inflexibilité de caraclère merveilleusement assortie à sa force presque Milonienne. Les principes poli-
tiques de M. Rampai , sans être bien arrêtés , reposaient essentiellement sur une vive antipathie contre les méchants. Ennemi des injustices présentes , tant soit peu frondeur du passé , ses opinions se rapprochaient , au fanatisme du régicide près, de celles de Maximin Isnard, ce fameux conventionnel aux apostrophes Virgiliennes , avec lequel il avait eu jadis , ce nous semble , des relations d'affaires. Les satellites de cet homme de fer furent pris dans la foule des sectionnaires ardents : c'était un mélange bizarre d'individus liés uniquement entre eux par le même esprit. Des hommes d'études, des hommes de loisir, des maîtres d'école , mais aucune notabilité du commerce; les puissances de la bourse auraient peut-être cru déroger en se mettantà la suite d'un président leur pareil. On remarquait pourtant au milieu de ce groupe, un ancien négociant maltraité par la fortune, que la nature avait doué d'une magnifique tête de vieillard. Le bon M. Espitalier était recherché comme un ornement. Curieux et gourmand comme un enfant, cette excellente créature, ne s'intéressant que médiocrement à son rôle de député sectionnaire , passait son temps à battre le pavé de Paris après un bon repas. Il flânait encore le lendemain du 31 mai. « Que faites-vous ici , M. Espitalier? lui dit un compatriote qui l'avait rencontré fortuitement ; partez sans perdre une minute si vous n'avez pas envie d'être coffré (1). »
(4) La piété de ce patriarche n'était pas une piété de parade, nous le savons; celte téte blanche et soignée , cette face vermeille étaient pourtant bien belles aux jours de fête, dans la stalle des «hœurs de paroisse. M. Espitalier, mis hors la loi comme membre
La députation marseillaise ayant été admise à la barre de la convention, le 25 mai, son président, M. Rampai, débita chaleureusement sa harangue, qui ne sortait pourtant pas de sa fabrique : oraison prolixe et boursoufflée , pure rhétorique de club : haine à la royauté , amour à la république , apothéose du 21 janvier , éloge de ses auteurs, hommage au peuple souverain , allusion à Rome républicaine , évocation de ses grands hommes , fatras qui , de nos jours , ferait hausser les épaules.
Après ce long étalage de redondances et de lieux communs , l'orateur aborde la défense de ses commettants contre Boisset et Moïse Bayle ; il y a de l'adresse dans ce paragraphe. Arrivant enfin à l'objet principal de son mandat , M. Rampai s'écrie :
« Républicains , le bon peuple marseillais ne re-
« connaît ni montagne , ni plaine , ni côté droit , ni côté « gauche; ceux-là seuls recueilleront les bénédictions du « peuple souverain , qui lui donneront une constitution
« républicaine C'est de vous que nous l'attendons ,
« mais pour cela , ajournez , nous vous en conjurons
« toutes ces misérables discussions d'amour-propre qui
du tribunal populaire nu temps des sections, n'ayant pas pu, faute de quelque argent , gagner Toulon, comme ses collègues, sans ami , sans abri , passa plusieurs mois dans la campagne d'Aix , couchant à la belle étoile et mourant de faim , il fut enfin vendu à la Terreur, et conduit à Marseille comme un agneau qu'on mène à la boucherie. « Quel est ton nom? lui dit Brutus du haut de son tribunal de sang. — Paul- Augustin Espitalior. » Et i'arrétfut prononcé. L'homme religieux, résigné depuis longtemps à sa destinée , eotenditsa sentence sans trouble , et portant vers le ciel un regard plein d'espérance , il s'écria douloureusement : « Que la volonté de Dieu s'accomplisse ! »
« affligent tous les bons Français Jurons, mais jurons
« ensemble de confondre tous les traîtres, Comptez que « nous exterminerons sans miséricorde quiconque serait a assez audacieux pour oser porter des mains parricides « sur nos législateurs , ou pour attenter à la représenta- « tion nationale. Depuis quatre ans , nous combattons o pour la liberté; nous saurons mourir pour elle. »
Ces phrases ronflantes ne produisirent pas un grand effet ; personne ne s'effraya des rodomontades gasco-provençales. Malgré son inclination et contre ses habitudes, le président de la convention , Maximin Isnard , répondit sans répondre : « Oui et non ; on avisera , on verra. » C'est que le député du Var, qui , du reste, ne manquait pas d'énergie , comme chacun sait , mais qui se repentait peut-être de sa récente boutade contre les Parisiens, craignit dans ce moment là de passer pour un compère et surtout d'allumer un incendie , s'il donnait à son langage un caractère prononcé ; lès fers étaient au feu ; 11 ils n'étaient pas encore assez rouges. Au surplus, la députa tion obtint les honneurs de la séance , qui finit bientôt , faute de temps et d'orateurs.
Tout juste cinq jours après, la mine fit explosion et la terreur fut intronisée , catastrophe qui du moins poussant Marseille vers une situation moins équivoque , lui valut un bien être de quatre mois ; or , quatre mois dans ce temps-là , c'était quatre siècles.
Quoique la dénomination du 31 mai soit adoptée par l'histoire , il n'est pas moins vrai que la bataille ne finit que le 3 juin. Dans l'intervalle de ces sinistres journées , la liste des 22 députés voués à la proscription fut renia-
la mort du pêcheur. Bien plus , si Barbaroux eût donné des garanties d'un sincère retour vers le bien, ou l'aurait peut-être admis aux affaires publiques; car, les hommes d'état sont clairsemés parmi nous ; et , que sait-on ? son activité , son expérience précoce , son imagination fertile en expédients, auraient peut-être sauvé le pays. Mais enfin , au moment de la débâcle , et c'était-là sans doute un dénouement forcé, la route de Toulon n'était-elle pas ouverte à Barbaroux comme à tout le monde? Le régicide converti, arrivant sous l'égide et dans les rangs des royalistes de Marseille , n'aurait pas été refusé par les Toulonnais: il aurait, du moins, conservé la vie.
Mais , les sectionnaires en ambassade , où s'étaient-ils jetés pendant la bagarre ? Travaillés , comme Sosie , par la peur, ces matamores qui pariaient de tout exterminer, avaient quitté Paris à petit bruit , au premier vent de la crise. Certes, ils avaient agi sagement , puisque l'on était sur le point de les loger dans une prison , pour y méditer sur la témérité de leur équipée, en attendant mieux.
Le comité générai, informé des événements du 31 mai, fit publier que la représentation nationale n'existant plus, Marseille cessait de reconnaître l'autorité de la convention : coup d'état héroïque, que les Marseillais accueillirent avec enthousiasme , les sans-culottes exceptés. Les embarras de la convention de Robespierre rassuraient sur les conséquences. En effet, le colosse mutilé, assailli de toutes parts , menacé par la Vendée qui dévorait ses soldats, ne pouvant pas dégarnir les frontières sans danger imminent, était dans l'imposibilité de résister partout à la fois : sa-
chant, d'ailleurs , qu'une révolte de comptoir et de magasin serait apaisée quand on le voudrait sérieusement , la convention considéra la levée de boucliers du chef-lieu des Bouches-du-Rhône comme une affaire de médiocre gravité , comparativement à tout le reste , et la vengeance fut ajournée.
Le comité , rendons-lui justice , exploita la trêve à merveille. Les administrations furent purgées et renouvelées; le club, cette écurie d'Augias, fermé ; les assassinats et les voleurs punis , l'ordre établi , le commerce protégé, les fortunes rassurées, la Provence délivrée et régénérée; en un mot, le bon temps semblait renaître. Particularisons ces généralités.
De toutes les proies dévolues aux vautours, aucune n'excitait plus de convoitises que l'administration départementale et celle de district.. Quel gâteau superbe! Aussi n'y avait-il de place au banquet que pour les dignitaires du club. Dans de pareilles mains , le département et le district, son appendice , étaient devenus le réceptacle de toutes les spoliations, le gouffre où venaient s'engloutir à tour de rôle la somptueuse sacristie de la cathédrale (1 ) , le trésors et les richesses archéologiques de l'abbaye de St.-Victor , les antiquailles des couvents et le mobilier des émigrés. Les salles des Bernardines, changées en bouti-
(4) Les anciens souverains de la Provence avaient à l'envi magnifiquement doté de siècle en siècle la châsse de saint Lazare de Marseille. Une foule de hauts personnages du moyen-âge avaient imité cette munificence toute royale. S'il était possible d'établir, ne fût-ce qu'approximativement, d'après l'historien Ruffi. la valeur de cet inestimable trésor , le chiffre en paraîtrait fabuleux.
ques de bric-à-brac, contenaient, entassés pêle-mêle, des livres , des marbres , des peintures , et je ne sais quoi encore , le tout bien inventorié comme on peut croire. De l'orfèvrerie , il n'y en avait pas ; peut-être que les vapeurs de l'antre l'avaient fondue. Quel butin et quels dépositaires ! Si nous mentionnons ensuite les ventes de compère à compère des immeubles de l'émigration , les cessions à bas prix des terrains et bâtisses du clergé , manœuvres favorisées par le discrédit de cette espèce de valeur ; si nous ajoutons le monopole des marchés et les peccadilles individuelles, il faudra bien dire avec Gil-Blas qu'il n'y a rien de tel que de savoir son métier ; les fonctionnaires sans-culottes se piquèrent de confirmer l'axiome. Antiochus pillant le temple de Jérusalem n'était qu'un écolier auprès d'eux (1).
Cependaut , tous les monopoleurs n'étaient pas satisfaits. D'un autre côté , la troupe des loups attirés par l'odeur du butin , grossissait sans cesse , demandant sa part à grands cris. Pour s'alléger lui-même et se débarrasser des importuns extérieurs , le département donne les petites villes de la Provence à dévorer aux aboyeurs et , par préférence , Salon , la plus grasse et la plus sanculottiséede toutes. Trois commissaires sont désiguésqui, Dieu merci , n'étaient pas Marseillais ! Bazin , Grimaud et Abeille. Ils portaient des noms fort connus; leur origine ne l'était pas plus que celle de Melchisedec , ce qui n'empêchait pas le premier de compter au rang des adminis-
(1j Lorsqu'il n'y eut plus rien à prendre dans le bas des églises, on démantela les clochers; mais ceci n'eut lieu que beaucoup plus lard.
trateurs du département , le second de figurer parmi les juges du tribunal , et le dernier parmi les gros bonnets de la société populaire , titre qui valait les autres. Ils étaient tous les trois atrocement méchants et de plus vantards et beaux diseurs , deux grands moyens de succès dans un pays où les sots se laissaient alors endormir par une langue parisienne ou prétendue telle , témoins Ghompré et le possesseur Lorrain de la maison des frères de la Corderie (1 ).
Les députés de la rapine , arrivés à Salon , s'entourent des révolutionnaires du pays ; à leur tète, les ordonnateurs de l'assassinat des deux Coudoulet, l'ancien maire David et son âme damnée Truchement; ils appellent près d'eux le bataillon de l'Aveyron , alors en garnison à Avignon, et les déprédations commencent : la bourse ou la vie, comme dans un bois (3). Les arrestations se multiplient et la partie saine de la population se réfugie tremblante dans les localités voisines, Pélisanne, Eyguières et le Martigues, qui lui font bon accueil; cependant les soldats indignés ouvrent les prisous spontanément; on les congédie ; le triumvirat demande assistance à la contrée qui se bouche les oreilles. Sur l'invitation des commissaires, le département,
(4) Les anciens Griraaud marseillais s'éteignirent vers la fin du dernier siècle. Il y a plusieurs Bazin et plusieurs Abeille dans le commerce, dans la bourgeoisie et dans les beaux-arts , tous considérés , tous très dignes de considération.
(2) Dans l'espoir d'être absous par le tribunal populaire , Grimaud , en prison . fit restituer, par sa femme et par l'entremise d'un empirique bien connu , trois mille francs arrachés à un riche propriétaire de Salon, qui en avait donné douze mille. Grimaud avait fait restituer toute la somme, mais neuf mille francs restèrent dans les mains de l'entremetteur.
sans écouter les plaintes des Salonnais, qu'il traite d'insurgés , fait partir au plus vite cinquante gendarmes avec deux nouveaux envoyés : le roi du club Isoard , et l'administrateur-menuisier Galibert cadet aux mains crochues.
À l'arrivée du renfort , Forage reprend; on rançonne les peureux , on tue les récalcitrants ; MM. Bedoin , Giraud , Rosier , propriétaires , les plus honnêtes hommes du monde , et le vénérable père Rolland , ancien prieur des Grands-Carmes , sont traînés sur le chemin de Marseille et suspendus aux premiers arbres qu'on renconire (1).
Tant d'énormités devaient avoir un terme; les sections de Marseille accomplirent ce glorieux travail. Leur comité général délivra le département et le district de la lèpre. Les plus noirs de la bande furent saisis ; plusieurs se sauvèrent ; les moins apparents furent épargnés. Galibert cadet évita une punition capitale par la grâce de son frère , juge au tribunal populaire , chambre d'accusation.
Le président du département, M. Escalon , fut attaqué sur le chemin de Mazargues par des malfaiteurs qui lui crevèrent un œil d'un coup de feu; leçon odieuse et cruelle dont les honnêtes gens s'indignèrent. Pour notre part , nous ne saurions trop la détester , soit dit une fois pour toutes à l'égard des actes de cette nature (2).
(4) Le disciple et le continuateur de M.Michaud . M. Poujoulat, a raconté, il y a à-peu-près un an , dans la Quotidienne , le meurtre du père Rolland , son oncle, et celui de ses compagnons.
(2) M. Escalon, issu de bon lieu, allié .de près et de plusieurs nœuds à l'ancien maire , M. Etienne Martin, père d'une très nombreuse et belle famille, M. Escalon , de courtier maritime , avait passé à l'étal de sans-culotte.
Depuis la chute de Mouraille, l'Hôtel-de- Ville était tombé dans une sorte d'atonie. Longtemps effacé par un maire absolu, son assujettissement lavait usé; c'était un moribond que le comité général acheva. Chaque section nomma deux de ses membres qui s appelèrent les officiers municipaux; leur mission ne s'étendait guère au-delà des affaires de police. La destruction du club eut une importance bien différente.
Le club, où naguère l'arlésien Paris, assisté de son ami Jourdan coupe-tète , et poussé par Boisset et Bayle , prêchait, comme dit M. Augustin Fabre, la croisade des pauvres contre les riches; le club baissait en raison inverse des progrès sectionnai res ; les grands citoyens n'y paraissaient plus. Il n'y avait là plus rien à faire pour eux ; un arrêté du % juin en ordonna la clôture ; c'était le coup de grâce du parti.
Le peuple des marchés se chargea du déménagement , et n'y alla pas de main morle (1). Dans un tour de main, les tables, les tréteaux, les bancs, sale mobilier d'un sale pourpris, furent mis en pièces ; les plâtres de Voltaire, de Rousseau et de Marat volèrent en éclats. On promena gaîment ces débris par la ville en guise de trophée avant de les brûler, le farceur Bomanière diri-
Aprèsle 9 thermidor, le tonnelier Granet , ancien membre du département, fut trouvé percé de coups dans un champ, à dix lieues de Marseille. Il était frère aîné du conventionnel Orner Granet, qui signait factieux Granet, sous Robespierre, et qui revint à son prénom baptismal sous Bonap irle.
(1) Le marché! cette intércssanle partie de Marseille, manifesta, dans tous les temps où elle put s'épancher saus crainte, une vive sympathie pour les bons cl une incurable aversion pour les mauvais.
géant la marche; vraie journée de carnaval! Bonnes gens qui dévastiez la tanière , vous pensiez être débarrassés de la bête ; grande était votre erreur; le sabre de Cartaux ne tarda pas de vous désabuser.
L'état-major de la société populaire , désertant Marseille, où le pavé n'était pas sûr, se répandit dans la Provence , croyant y retrouver ses amis encore puissants ; * mais l'élan s'était propagé de tout côté. Partout, à commencer par Aix, des comités anti-jacobins s'étaient formés, qui, deveuus les maîtres, avaient muselé la révolution. Lesclubistes voyageurs, démoralisés par ce contretemps, se dispersèrent, se cachèrent comme ils purent et ne reparurent qu'à la suite de l'armée de la convention. L'attention publique était appelée sur des objets plus graves: le temps était venu de nettoyer les prisons et de faire justice.
Le tribunal populaire ouvrit la série de ses arrêts vengeurs par le procès des Savon , les pendeurs-maîtres de 92. Jean était détenu depuis un mois; on arrota Laurent sur les indications de son frère. L'instruction fut brève; les faits étaient notoires ; il y avait accumulation de crimes. Il paraît , d'ailleurs, que la chambre d'accusation , dont la majorité avait absous Mouraille, abrégea les interrogatoires pour éviter des révélations qui en auraient peut-être trop appris. Les deux Savon et le vieux Amant Gueit , leur metteur en scène et leur instructeur, furent condamnés au dernier supplice. On envoya aux galères un quatrième bandit, Alexis Roman: c'était l'acquitter virtuellement à cette époque d'instabilité.
On dressa l'échafaud à la plaine Saint-Michel , et la
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garde nationale en masse prit les armes. Les traits de Jean Savon allant à la mort étaient décomposés : la soeur de l'agonie tombant de son front se mêlait aux sécrétions des organes inférieurs de la tète; ses yeax étaient hagards, ses mouvements convulsifs; il se retournait à tout moment appliquant d infâmes baisers sur les lèvres de l'exécuteur qui s'y prêtait avec une sorte de complaisance; en un mot, Jean Savon mourut en désespéré, sans cœur et sans repentir religieux, malgré les exhortations du courageux ecclésiastique, qui cherchait à ¥ aider à mourir en chrétien (1). Laurent était abattu; mais il paraissait repentant et résigné. Le vieillard Amant Gueit, qui précéda ses compagnons au fatal guichet, était anéanti. Jean fut exécuté le dernier.
Peu de jours après, un chef d'atelier de savonnerie de la vieille ville fut mis sur la sellette. Barthélémy, convaincu d'avoir, en qualité de mandataire du club, ameuté la populace et conseillé le pillage et le meurtre dans diverses localités ci rcon voisines qu'il avait visitées, fut condamné à la peine de mort; cette capacité terroriste de médiocre instruction, mais d'un extérieur imposant, était douée d'une âme forte et d'une parole ardente; il y avait dans cette nature Dantonienne l'étoffe d'un conspirateur de haute volée; c'était le Titan de la rue Thubaneau. Barthélémy mourut en athée, mais avec une incomparable intrépidité. Il fournit, pour ainsi dire, sa carrière suprême en triomphateur; la tête haute, le regard ferme, saluant à droite et à gauche les croisées garnies de Ro-
(l) L'abbé Jaubert , curé constitutionnel de Sninl-Laurenl.
maines du Cirque. Monté sur le tréteau sinistre, il salua solennellement aux quatre coins la foule que le vaste emplacement de la Plaine pouvait à peine contenir; et se rapprochant ensuite de l'exécuteur, il se livra froidement à lui. Tant de stoïcisme excita l'intérêt; tout le monde plaignit Barthélémy. Sa condamnation pourtant était irréprochable; mais il nous semble qu'elle prouvait un peu trop que dans les temps d'effervescence tout est poussé à l'extrême, jusques à l'amour de l'ordre et à la soif de la justice (1).
La place de l'assassin de M. Dieudé d'Allauch était marquée; le bourreau attendait Paulet; les plus graves accusations l'accablèrent. On ne manqua pas de lui reprocher entre autres délits la scène électoraleoù la corde avait fait un maire de Marseille. — Un homme en furie se précipite dans le local de la section des Allées, un faisceau de cordes à la main; voilà, s'écriait-il en les secouant, pour ceux qui ne voudront pas deMouraille. Telle fut la déposition du père Amalric de l'Oratoire ; mais obéissant aux exigences de son caractère sacerdotal, le déposant , ajouta : Je ne prétends pas , citoyen Paulet , que vous soyiez cet homme-là, mais j'assure que vous lui ressemblez beaucoup. Vous le voyez , Messieurs, répliqua vivement l'accusé dans sa langue maternelle, ce n'était pas moi, mais on veut me
(1) Le jacobin Barthélémy ne sortait pas des Barthélémy de la Rive- Neuve. La dernière de ces vieilles célébrités des savonneries marseillaises, M. Jacquës Barthélémy, homme d esprit et de sens, émigra des premiers , sans s'arrêter à la perspective de sa ruine , qu il regardait comme inévitable tôt ou tard. L'ancien manufacturier, rentré dans ses foyers après le 9 thermidor, y vécut longtemps dans une médiocrité relevée par les plus nobles sentiments, ceux de toute sa vie.
perdre: Mi voueloun desavia. Le goujat Paulet mourut en goujat, c'est-à-dire, avec la dernière lâcheté. A Paulet succédèrent Grimaud, Bazin et Abeille que nous avons vu manœuvrer à Salon; c'est en dire assez sur leur compte.
Le tribunal eut en outre à prononcer sur les faits et gestes des tyranneaux, des assassins et des voleurs envoyés à Marseille par les villes environnantes. Les audiences étaient journalières ; mais les prisons recevant toujours de nouveaux hôtes, les juges pliaient sous le fardeau. Ils ne manquèrent pas au temps ; c'est le temps qui leur manqua. Ils fonctionnèrent jusques au 23 août, journée remarquable par huit exécutions, celles de la
bande d'Aix (1).
Le 25 août , jour douloureusement mémorable , sauva une foule de détenus , qui certes méritaient chacun pour sa part l'attention des magistrats (2). Il ne faut pas croire , toutefois, que toutes les sentences fussent capitales; plusieurs procès finirent par des condamnations temporaires, beaucoup plus encore par des acquittements.
A travers ces épisodes sanglants, le commerce de Mar-
(l> Parmi les condamnés, il y en avait un de si petite taille , le nommé Arnaud , qu'on aurait pu le mettre à la poche , pour ainsi parler. Peu importe, les grands hommes ne se mesurent pas à la toise. Alexandre, Auguste , Napoléon étaient petits, et M. Thiers n'est pas un Goliath.
(2) Le lendemain de l'exécution des Savon, on avait emprisonné Hugues, Giraud, Maillet cadet, Alexandre Ricord , Galibert , Bontems . Chompré et cinq ou six autres arcs-boutants du club , que nous nous abstenons de nommer par égard pour leurs descendants. On le voit, la justice ne s'attachait pas au fretin de la démagogie; les coups visaient à la tête.
seille avait atteint des dimensions démesurées. L'esprit mercantile et la passion de l'argent sont germains ; or les passions sont aveugles. Essayez de persuader aujourd'hui aux dignataires de la rente, aux aventuriers de la coulisse; aux premiers, que l'or de leurs enjeux pourrait quelque jour se changer en plomb; aux derniers, que leurs frêles embarcations , poussées par les variations des vents politiques , tantôt au nord , tantôt au midi , périront tôt ou tard dans une bourrasque, et vous verrez. Aux temps dont nous faisons l'histoire, les Marseillais entassaient masses sur masses, montagnes sur montagnes, sans réfléchir aux dangers d'en être écrasés; exceptons pourtant cette classe de négociants , M. Samatan par exemple, qui, ne craignant plus d'être dénoncés tous les soirs comme accapareurs, consacraient avec l'ardeur du véritable patriotisme , leurs capitaux à l'approvisionnement de Marseille. ïl faut dire enfin que, dans cette courte période où l'on raisonnait quelquefois juste, l'exportation des espèces, loin de passer pour un attentat à la fortune publique, était considérée au contraire, par une population probe et sensée, comme un poids mis dans un des bassins de la balance pour rétablir l'équilibre rompu du change de la France avec l'étranger Activité, d'autant plus remarquable qu'elle contrastait avec la torpeur du reste du royaume. Trois et quatre fois heureuse Marseille, s'il eût été possible de changer en torrents de flammes les eaux de la Durance et du Rhône. La rotation se ralentit vers le milieu d'août , on conçut du souci pour le paiement de la tin du mois ; chacun essaya de se mettre en mesure, et partant un mouvement rétrograde se fit sentir. Le flambeau commercial pâlit ensuite de jour en jour, et s'éteignit enfin devant le fléau conventionnel.
Marseille, entre les mains d'un conseil de famille affranchi de tout contrôle , aurait offert le plus riant aspect si la convention n'avait pas existé; cette convention infernale, qu'il fallait vaincre ou subir. Question vitale que le comité général ne perdait pas de vue. Reprenons les choses de plus haut.
Les gouvernants , en séparant Marseille de Paris , n'avaient pas agi isolément et au hasard. L'expulsion de Boisset et Bayle, le refus d'obéissance aux décrets de la Montagne, la défaite du jacobinisme dans le département des Bouches-du-Rhône avaient piqué d'émulation les provinces méridionales. Plusieurs grandes villes adoptèrent les institutions marseillaises et domptèrent la révolution. Une ligue fut proposée ; des correspondances de comité à comité, des députations mutuelles s'organisèrent. Dans ces premiers moments d'enthousiasme , rien ne paraissait impossible. Il était naturel de penser que la convention ne resterait pas dans l'inaction ; on forma le grand dessein d aller au-devant de ses attaques. Des députés de Lyon , de Bordeaux, du Gard, des Hautes et des Basses-Alpes, arrivés à Marseille, avaient pris part à la délibération de
la nuit du 7 au 8 juin , qui décida la rupture. A ce conseil » •
avaient été appelés toutes les administrations locales et tous les présidents de section. On arrêta dans cette séance solennelle que chaque département insurgé enverrait un bataillon à Bourges; que les bataillons de Bordeaux, de Limoges, de Clermont se rassembleraient à Périgueux; que ceux de Marseille, Nîmes, Montpellier et des Basses- Alpes, se rendraient à Lyon, où l'on trouverait, disaiton , un grand nombre- d'auxiliaires envoyés par les dé-
parlements qui entraient tous les jours dans la ligue. Tout ce monde devait arriver en même temps au rendezvous général. En conséquence, le comité convoqua les électeurs , qui nommèrent pour aller représenter Marseille à Bourges MM. Pierre Laugier et Vence. Nous avons parlé du premier, ancien président du tribunal populaire, personnage sensé, mais froid et compassé. Le second réunissait à toute l'ardeur de la jeunesse les plus brillantes qualités de l'esprit et du cœur; il y avait dans ce très remarquable jeune homme un immense avenir (1 ).
A Dieu ne plaise que nous préteudions élever le moindre doute sur la loyauté des envoyés du midi , proclamant, garantissant, à grand fracas, la participation active de leurs commettants , nous dirons toutefois qu'ils se faisaient une étrange illusion , attendu que le concours était à peu près impossible. La partie saine des populations, en deçà de Lyon, avait, à la vérité, pris le dessus, mais il existait encore partout des masses indifférentes ou hostiles. Diviser ses forces par des expéditions au dehors, c'était compromettre la tranquillité publique. Le spectacle de notre propre pays , ou la déconfiture révolutionnaire , n'était pas parvenue à centraliser les opinions, aurait dû provoquer la circonspection de l'aréopage marseillais, et l'avertir de ne pas prendre au pied de la lettre un vain retentissement de paroles (2).
(<) Malgré la différence d'âge et de caractère, il y eut entre les deux députés in partibus des sections de Marseille , une double confraternité : la députation cl l'échafaud.
(2) Nous voilà bien: irréflexion et légèreté ; nous prenons feu
Les grandes villes fourmillaient d'hommes incorrigibles sur deux point9 capitaux: le fanatisme des idées nouvelles et l'avarice, qui scelle les coffres-forts (1). Que pouvait-on attendre, ou plutôt que ne devait-on pas craindre de la part de pareils entêtements? Comment,
pour une entreprise avant de nous enquérir des moyens de réussite. Voyez les Anglais , ils n'agissent qu'à propos et ne frappent qu'à coup sûr. Ils laissent passer la guerre d'Amérique , dix ans après Louis xvi est assassiné; ils laissent passer Bonaparte , échappé, Dieu sait comment, de l'île d'Elbe, pour l'aller anéantir en Belgique ; ils laissent passer |j guerre d'Espagne en 4823 et la conquête d'Alger en 4830, et h révolution de juillet éclate. C'est ainsi qu'on domine. Rêveurs d'un autre avenir, je vous estime . mais je vous plains.
[\) L'opinion frondeuse est innée à Lyon ; In crainte du pillage et la lassitude de la tyrannie armèrent les Lyonnais contre la con vention ; mais la haine de la Révolution et les généreux sentiments des Marseillais n'existaient que parmi les nobles compagnons de Précy et dans quelques salons de Bellecour. Nous visitâmes plusieurs fois Lyon apiès le siège, et nous fûmes à portée de nous entretenir avec divers négociants à haute renommée , qui rentraient à peine dans leurs foyers. Homme simple que nous sommes , nous nous étions imaginé de ne rencontrer parmi ces personnes honorables que des sympathies , c'est-à-dire des sentiments d horreurcontre une Révolution qui leur avait fait tant de mal. Il nous semblait impossible que les ruines du quai du Rhône n'eussent pas produit leur effet naturel; point du tout. Nous fûmes scandalisé de ce que nous entendîmes; on ne se gênait pas dans les cercles pour parler constitutionnellement , nous adoucissons l'expression. Nous eûmes la douleur de voir de nos propres yeux le régicide Pocholle, accueilli, fêté , caressé dans les maisons qui prétendaient à la qualification de bonne compagnie. Ce qui n'empêchait pas de rencontrer tous les jours dans la rue des groupes de furieux conduisant les Matevons à la rivière (Matevon, sobriquet des buveurs de sang lyonnais) ; comme on pense bien , nous regagnâmes au plus vite notre pays , fort mal édifié de l'esprit de Lyon, cette ville de glace et de brouillard , et lorsque , à l'aurore des cent jours , nous apprîmes que l'auguste frère de Louis xviii avait été froidement reçu par les Lyonnais , nous n'en fûmes nullement élonm» ; nous nous y attendions.
du moins , en arracher des secours sans employer la violence, ce qui n'était pas praticable?
Supposons, si l'on veut, qu'on fût parvenu à lever vingt mille hommes, car il en fallait tout autant, de quoi sera composé ce rassemblement? de bourgeois indisciplinés et indisciplinables , de mercenaires sans dévouement, toujours prôts à lâcher le pied au premier danger. Qui ne sait que des bourgeois en campagne ne furent et ne seront jamais que de méchants soldats? Le régime du pain de munition apprend seul à ne pas trembler devant l'ennemi. En outre, comment nourrir tant de monde? avec les revenus publics ? mais les caisses étaient à sec , et les rentrées nulles ou insignifiantes, à cause de la dépréciation du papier monnaie. Par les dons volontaires? ressource illusoire et mesquine. Vous ignorez donc que dans tous les pays du monde , les particuliers riches , royalistes tant que vous voudrez, se ressemblent par une commune antipathie contre les placements improductifs. Restent les réquisitions forcées ; mais on s'expose alors à ne trouver , au lieu d'auxiliaires , que des ennemis , tout au moins des malveillants sur son passage (1). Autre observation. La réunion générale de tous les contingents était assiguée à Bourges ; dans quel dessein , s'il vous plaît ? rien de fixe à cet égard ; pour y prendre, disait le comité de Mar- seille, telle mesure qu'exigeront les circonstances. On en- Ci) Et cest précisément ce qui arriva au secoud bataillon marseillais. Depuis notre sortie d'Aix jusqu'à Avignon, nous fûmes vus parlout de mauvais œil ; si on l'eût osé ,on nous aurait refusé l'hospitalité. Cependant toutes les consommations étaient payées bien ou mal.
(revoit bien jusqu'à un certain point le fond d'une pensée monarchique ; mais le vague de l'expression décèle l'embarras ; c'est qu'on ne connaissait que trop les répugnances de l'intérieur.
Qu'on nous permette l'exposition d'une hypothèse. N'aurait-il pas été plus utile, du moins plus beau, de lever tout-à-fait le masque , et , traversant le Languedoc , la cocarde blanche au chapeau, gagner Bordeaux et la Vendée, ou bien encore appeler uu de nos princes à la tête d'une réunion française, pareille à celle qui vint plus tard périr à Quiberon sans utilité, mais non sans gloire? Dans l'entreprise que nous rêvons ici , du moins , un échec n'eût pas été irréparable , et que de choses dans un succès ! mais cette chevaleresque résolution demandait des têtes bien autrement trempées que celles qui réglaient alors les destinées de Marseille. Tout ce qu'on put faire quand il n'y eut plus d'autre moyen de salut, ce fut d'aller vers l'étranger; démarche, au surplus, que nous n'entendons pas condamner. L'historien Gibbon , habitant momentanément le pays de Vaud, et fuyant de ville en ville les révolutionnaires français, écrivait qu'il valait mieux tomber dans les mains du diable que dans celles de pareilles gens.
Quoi qu'il en soit, Marseille attendait, non sans anxiété, des nouvelles des départements alliés. Au dire des personnes ordinairement bien informées (style de gazette) on devait apprendre au premier jour la levée et le départ des divers contingents. On attendit en vain; les bataillons annoncés restèrent à l'état de projet. Le département du Gard seul s'exécuta de bonne grâce; exception remar-
quable à légard d'une ville à demi protestante. Les Nîmois arrivèrent sans obstacle au Pont-Saint-Esprit, s'en emparèrent et s'y établirent.
Marseille, fidèle à ses engagements et trop avancée pour reculer, se mit en devoir de s'exécuter. Volontaires, stipendiés, quelques zélés, beaucoup de tièdes, un certain nombre de fidélités et de valeurs douteuses, force affamés, tout fut enrôlé :
Gens de toute façon , connus ou non oonnus.
La jeune bourse fit montre de répugnance ; l'amour de la patrie n'était pas enraciné assez profondément dans le terrain de l'agio pour y faire croître le goût des entreprises aventureuses; ce qui n'a rien d'étonnant , car personne ne quitte volontiers son gîte pour aller courir le hasard des combats.
On mit à la tête du bataillon hétérogène un ancien troupier, tailleur d'habits de son état, nommé Rousselet, brave homme, s'il en fût, très capable de commander une compagnie de grenadiers et de la conduire vaillamment au feu, mais dépourvu des qualités qui constituent un bon officier général; il l'avouait lui-même avec une rare modestie. Lorsque tout fut prêt , nos braves improvisés partirent en prenant la direction d'Avignon.
Voilà donc la guerre ouverte entre la convention , qui , malgré ses embarras, avait encore de très" grandes ressources, n eût-ee été que celle de la planche aux assignats, et Marseille seule avec la bonne cause ; le pot de terre contre le pot de fer.