CHAPITRE CINQUIÈME
De 1793 à 1794.
SOMMAIRE
Situation. — Manifeste dessectionnaires. — Le général Brunet. — Echec du manifeste. — Départ du second bataillon. — Révolte des jacobins d'Arles.
— Leur défaite. — Approche de Cartaux. — Les Nlmois abandonnent le pont Saint-Esprit. — Portrait de Cartaux. — Escarmouche de Noves. — Le tambour Viala. — Les Islois. — Dubois-Crancé. — Rousselet se retire,
— Nouvelles levées. — Leurs officiers. — Leur départ — Leur halte à Orgon. — Entrée à Avignon. — Séjour dans celte ville. — Avignon abandonné—Désordre de l'armée départementale. — Fuite sur Marseille. — Considérations. — Albitte (le conventionnel ). — Doppet. — Pillage de L'Isle. — Doppet accusé et absous, — Bonaparte apparaît. — Les Allobroges. — Le conventionnel Poultier. — Situation de Marseille. — Négociations avec Toulon. — Utopie. — Alliance avec les Toulonnais. — Préparatifs d'une nouvelle campagne. — Le général Villeneuve. — Les commissaires des sections. — Prières publiques. — Démembrement de l'armée départementale. — Contingents survenus. — L'arméô s'ébranle. — Affaire de Saint-Cannat. — Le commandant Arbaud tué. — EchauiTourrée de Cadenet. — Dégoût et irrésolution de M. de Villeneuve. — Division des divers commissaires. — Salon évacué. — Retraite par Lançon, sur les Pennes et Septèmes. — Egoïsme des hommes de Bourse. — Etat de Marseille. — On délibère. — Ambassade à l'amiral Hood. — MM. Abeille et Cezan. — Les subsistances. — M. Samatan. — Le jacobinisme s'agite. — 11 se révolte. — 11 est refoulé aux Prêcheurs. — Bombardement de la section 11. — Intelligences des jacobins avec Cartaux. — Le 25 août.
La fortune semblait se prononcer en faveur de Marseille. Chaque courrier apportait de nouvelles adhésions; les promesses tombaient de toutes parts , et l'enthousiasme épistolaire allait tous les jours croissant. On écrivait do
Lyon que l'ardeur y était sans pareille, qu'on attendait les Marseillais avec la dernière impatience pour entrer eu campagne , et que les soldats allaient arriver par milliers des provinces voisines. Ceux qui mandaient ces merveilles étaient , à n'en pas douter, des hommes d'intelligence et de loyauté; on ne pouvait leur reprocher qu'une hallucination par trop forte. Ce moment fut le plus beau de l'existence du comité général : des bataillons se levaient à sa voix ; il en dirigeait la marche , le manifeste avantcoureur parut en son nom ; le comité régnait.
Des adresses partirent dans toutes les directions : adresse aux départements, adresse aux armées, adresse aux républicains français; celle-ci finissaiten ces termes : « Marchons , que la loi entre avec nous dans Paris , et si vous en ignorez le chemin , suivez la trace du sang de vos frères (1) ! »
Les armées de la république , celle d'Italie surtout qui était campée non loin du Var, préoccupaient fortement les Marseillais insurgés. Gagner ces armées , les contenir du moins eût été plus qu'une victoire , puisqu'en elles résidaient les principales espérances de la convention. On le tenta par l'intrigue. Le général Brunei était provençal et peu porté d'ailleurs par caractère à faire la guerre à son pays. On connaissait à Marseille ces dispositions favorables; on essaya de les exploiter (2). Mais que pouvaient des généraux incessamment surveillés alors par des pro-
\\) On retrouve la même pensée dans [e Réveil du Peuple, en 94.
(2) Le général Brunet était natif de Manosque , petite ville de la Haute-Provence. Il était gentilhomme , de Brunet.
consuls atrocement vigilans, ceux-là surtout qui n'avaient pas encore reçu de la victoire le droit d'avoir une volonté ! Il paraît du reste que Brunei se tint sur la réserve par prudence, malgré son penchant à seconder l'insurrection méridionale (1).
La propagande marseillaise ne donna au comité ni un soldat de plus, ni un ennemi de moins. Nous l'avons dit, le Languedoc se tut et Bordeaux qui avait tant promis demeura immobile. L'égoïsme et la peur produisirent leur effet ordinaire. Il faut aussi faire la part de l'envie, car la suprématie de Marseille était jalousée ; craignait-on secrètement de la rendre trop puissante? peut-être. Quant aux armées, elles restèrent fidèles à la convention.
N'importe, le sort était jeté. Le second bataillon sectionnaire arriva à Aix amoindri par la désertion (2). Les auxiliaires provençaux et le contingent de la localité comblèrent le vide et au delà, de sorte qu'on comptait à peu près 800 hommes sous le drapeau ; ce chiffre était loin de correspondre aux nécessités d'une grande entreprise. Alors Marseille, désabusée sur le concours de ses prétendus alliés et jugeant par leur léthargie qu'elle ne devait plus compter désormais que sur elle-même, regretta l'absence des six mille hommes précédemment levés dans la Provence parles conventionnels Boisset et Bayle. Par défiance et par économie, le comité général avait depuis peu li-
(1) Plus tard, Brunei négligea ou n'exécuta qu'à demi les ordres de Barras, qui dirigeait le siège de Toulon. Barras fit arrêter le général devenu suspect et l'envoya, sans plus amples informations ; à la boucherie de la place Louis xv.
[2) Ceux qui avaient fait le plus de bru il désertèrent les premiers ; c'est la règle.
cencié cette petite armée qui était cantonnée ça et là , et déjà rompue au service militaire. On assurait pourtant que les jeunes soldats, en grande partie arrachés à leur famille par la violence, n'étaient rien moins que contraires au revirement de l'esprit public (1).
Sur ces entrefaites, on apprit à Marseille que les révolutionnaires d'Arles travaillés par Anlonelle, Paris, Mauche et autres chefs de file, excités par la rue St. -Honoré, enhardis par la faiblesse numérique de ce qu'on appelait l'armée départementale , commençaient à remuer. Le comité voulant étouffer l'incendie à sa naissance, donna Tordre à Rousselet d'aller pacifier sur les bords du Rhône des gens aussi prompts à se courroucer que leur fleuve. L'épisode fut heureux et court ; toutefois, on y perdit du temps; le public crut entrevoir dans cette déviation des symptômes de découragement et d'hésitation. Voilà, disait-on , une faute dont l'ennemi ne manquera pas de profiter.
Il était pourtant certain que les menaces du jacobinisme arlésien n'étaient pas une vaine jactance; les clubistes appelant à leurs secours leurs corréligionnaires de Toulon dont le club existait encore, ceux-ci parvinrent à
(4) M.Michel, d'Ev^iières , commissaire civil à l'armée départementale, a fidèlement raconté les événements d'une guerre , moins grave par elle-même que par l'exorbitance de ses suites. Les circonstances de la seconde période , dont fauteur avait été témoin, y sont rappelées avec une merveilleuse exactitude. L'historien moderne de Marseille a fait de nombreux emprunts à cet ouvrage consciencieux de M. Michel ; ce n'est pas un blAme que oous prétendons exprimer ici ; car, nous avouons nous-même très volontiers que celte excellente source a puis ? amment agi sur nos souvenirs.
amener quelques chaloupes canonnières qu'ils firent partir à petit bruit pour Arles où elles arrivèrent à l'improviste après le départ de Rousselet; les sectionnaires du lieu , renforcés par des compagnies de gardes natiouales de Salon et d'Eyguières , parvinrent à les chasser.
La convention , tenue au courant de ces mouvements divers par ses espions, détacha quinze cents hommes de l'armée des Alpes et les plaça sous les ordres du général Cartaux qu'on fit partir sur-le-champ contre les insurgés du Midi ; le célèbre corps des Allobroges, vomi par la Savoie révolutionnaire, figurait dans cette expédition ainsi que les débris du vieux régiment de Bourgogne ( I).
La position isolée du bataillon du Gard au pont Saint- Esprit effraya Nîmes qui venait d'apprendre la marche de Cartaux sur ce point avancé. Le bataillon fut rappelé et le terrain abandonné à l'ennemi qui vint s'y établir sans obstacle ; événement fatal qui perdit tout. Suivant
(1) Le général Cartaux était originaire du Forez, fils d'un invalide amputé , il prit, dans ses jeunes années, du goût pour la peinture; mais , dominé par une ardeur militaire qui lui venait du berceau et par l'esprit révolutionnaire de l'époque, il donna bientôt la préférence au métier de la guerre. On le vit figurer au Ujuillet, en qualité d'aide-de-camp de la ville de Paris. Devenu général en 93, Cartaux, immédiatement après sa nomination, fut envoyé contre les Marseillais. On avançait vite alors, vu la rareté de sujets capables d'un commandement. On a prétendu que Cartaux refusa les propositions du comité général ; cela n'est pas impossible ; mais ce qui est hors de doute , c'est sa renommée de croquemitaine dans nos contrées. Au surplus, Cartaux n'était ni sanguinaire, ni méchant; on a mis sur son compte une foule de méfaits auxquels il n'eut qu'une participation négative. Sa mansuétude finit par attirer sur lui les foudres de la Montagne. Cartaux, général de l'armée d'Italie, subit l'accusation banale de traître , traduit à Paris, le 9 thermidor le sauva.
Durand-Maillane, la défection des Nîmois dépendit d'une correspondance avec les représentants du pays à la convention. Il est probable que les guerriers novices du Gard menacés par Cartaux et voyant les Marseillais engagés à Arles, quittèrent la partie, crainte d'être sacrifiés.
Rousselet partit enfin de Tarascon le 3 juillet; arrivé le lendemain sur les bords de la Durance , il s'y mit en bataille dans les environs du village de Noves.
L'abandon du pont Saint-Ésprit ayant ouvert le cours du Rhône à Cartaux , ce général s'était avancé jusques à Pierrelatte , d'où il annonça sa prochaine entrée à Avignon. Alors , les sans-culottes du pays reprenant courage, improvisèrent un corps de 800 hommes qui prirent position sur la rive droite de la rivière. L'artillerie avignonnaise ouvrit le feu ; les Marseillais dont les canons étaient mieux servis répondirent efficacement. Après une heure d'un combat peu meurtrier, l'ennemi, attaqué en flanc par 300 citoyens de l lsle restés fidèles à la cause du bon ordre, lâcha le pied laissant le passage libre (1).
Dans cette échauffourée un boulet marseillais alla frapper le jeune Viala , tambour d'Avignon , qui s'était machinalement trop avancé; coup de hasard dont le charlatanisme jacobin s'empara pour en panthéoniser le héros. Six mois durant , les journaux du parti retentirent du nom de Viala, accolé à celui d'un enfant de treize ans nommé Barra , qui fut tué dans la Vendée vers le môme temps.
Les braves l'Islois se distinguèrent au passage de la
(1) L'Isle, petite ville de l'ancien C.omt;»t Venaissin.
2iO ESQUISSES HISTORIQUES.
de la Durance. Leur courage el leur fermeté coulèrent cher à cette ville peu de jours après.
Les Marseillais, après avoir bivouaqué à une lieue d'Avignon , s'avancèrent en bon ordre à la portée du canon. Lorsque tout fut prêt pour l'attaque, Rousselet fit sommer la ville de se rendre. On demanda deux heures de répit qui furent accordées. Vers cinq heures du soir Avignon ouvrit ses portes. Le maire, en écharpe, vint recevoir l'armée victorieuse qui lit son entrée aux acclamations des gens de bien, bénissant leurs libérateurs. Les chefs et la plupart des sans-culottes avaient pris la fuite.
Les confédérés, soutenus par les l'Islois , étant maîtres d'Avignon , envoyèrent sur la route de Lyon un gros détachement qui s'avança presque jusques à Orange où Cartaux était déjà. Ce contre-temps les fit revenir au quartier-général où le bruit courait que Dubois-Crancé descendait de Lyon avec 6 mille hommes (1).
A la réception de ces nouvelle», qui pourtant manquaient d'exactitude, car Dubois-Crancé et ses six mille
(i) Dubois Crancé de Charleville avait servi dans les mousquetaires. Il se disait noble ; mais ses prétendus titres lui furent contestés Le gentilhomme de hasard se lit révolutionnaire et sans-culotte par rancune. Ses nouveaux titres, qui n'avaient pas besoin de preuves, le portèrent d'emblée à la convention. Il y vota la mort du roi sans restriction. Commissaire à l'armée des Alpes, Dubois-Crancé destitua le général Montesquiou, fit mai cberKellermann sur Lyon, l'y suivit eteommanda le bombardement decette ville.
C'est lui qui proposa , en 9i, au club des jacobins, de demander aux récipiendaires : «Qu'as-tu fait pour être pendu? » Le nom de Dubois-Craucé , défiguré par les Provençaux , qui en firent Bois de Crancé, effrayait les femmes et les petits enfants presque à l'égal de celui de Cariaux. Cet homme affreux ne vint pourtant jamais à Marseille.
hommes étaient un rêve de peureux , le comité sectionnais comprit la gravité de la situation , et] les illusions s'évanouirent. Il était évident, en effet, qu'il fallait renoncer aux grands desseins et se borner, pour le moment du moins , à conserver Avignon et les passages de la Durance (1). Or, Rousselet n'étant, de son propre aveu, ni assez habile ni assez fort pour exécuter ce nouveau plan , on eut recours à la garde nationale et aux vieilles notabilités militaires. Un certain nombre d'anciens officiers, tous personnages fort honorables, se dévouèrent par condescendance sans vouloir accepter un grade quelconque (2). Cependant l'armée allait manquer de général; Rousselet venait de se retirer par dégoût , par la conscience de son incapacité, peut-être encore par l'influence de ses pressentiments : il ne voulut plus servir que comme volontaire.
La garde nationale promit, sans trop se faire prier, cent hommes par bataillon, et le comité décida que les compagnies à mobiliser seraient désignées par le sort ; car il eût été peu sage de s'en rapporter aux bonnes volontés.
(4) Ce qui découragea beaucoup le comité , ce fut l'abandon momentané d'Avignon , par l'effet du mécontentement et de l'impéritie du commandant. Un Bourguignon, nommé Sirdey, homme de résolution, qui, fort heureusement, habitait Avignon depuis peu, courut au bac de Birbentanc , harangua les fuyards et les ramena.
(i) MM. de Somis, de Cairac , de Canonge, du Demaine (le chevalier), tous quatre décorés, en étaient, ainsi que d'autres hommes d'épée non moins vaillants. La direction de la campagne leur fut déférée malgré eux, conjointement avec de nouveaux commissaires civils. Le plus apparent de ces commissaires était M. Jérôme Blanc , gros fournisseur maritime , père de M. Esprit Blanc de Paillasson, famille honor?ble . mais infatuée des idées nouvelles.
Toutefois, la tiédeur n'était pas générale ; deux corps d'élite s'offrirent spontanément; on les mit à la tête de la levée, et à vrai dire, le reste n'était au fond qu'un embarras (1 ). On avait toléré les remplacements sans prendre le moindre souci du moral des remplaçants ; tout fut trouvé bon. Dans les cas pressés on fait , dit le proverbe, flèche de tout bois. Cela n'empêcha pas qu'à la revue générale plusieurs compagnies n'eussent tout au plus que trente hommes à l'appel, et quels hommes grand Dieu! Les officiers s'exécutèrent de bonne grâce, il n'en manqua pas un seul. L'auteur de ces esquisses servait en qualité de lieutenant dans cette levée. Il est juste de dire ici que les officiers en général , les hommes d'élite et certain nombre de volontaires bisets, firent ensuite la guerre avec courage.
Notre départ fut triste; les mères s'en affligèrent, les femmes en firent le semblant, mais pas toutes. Nous arrivâmes à Aix dans la journée et nous y couchâmes; à la faveur de la nuit, une foule de volontaires retournèrent au gîte. Il y en eut même qui en obtinrent la permission attendu leur inutilité. Le lendemain , notre bataillon, réduit à 500 hommes, et plus que froidement accueilli sur la route, était déjà à Orgon. On passa plusieurs jours dans ce village pour attendre des nouvelles du Nord et des ordres du midi. Cet inopportun délai fut/ coloré par la prétendue
(1) Les deux capitaines, M. Reynicr, très riche négociant en couleurs, citoyen à jamais regrettable, et le jeune Corail, fils d'un ancien officier municipal , payèrent de leur tête, en 94, leur dévouement de l'année précédente.
nécessité de réparer notre unique pièce de gros calibre (1).
Nous nous ébranlâmes enfin. Sorti d'Orgon dès l'aurore, le bataillon arriva pêle-mêle, dans la matinée, sur la rive gauche de la Durance dans le voisinage d'un bac. Des pelotons dAllobroges à cheval, allant et venant, apparaissaient de l'autre côté de l'eau; leur faible artillerie tirait sur nous par intervalles. Notre devoir d'historien véridique nous force de dire ici que nos recrues ne donnèrent pas dans cette occurrence une haute idée de leurs dispositions belliqueuses; car les uns s'abritèrent derrière un mur élevé, placé là par une providence conservatrice; les autres se couchèrent à plat ventre sur le sol d'un vignoble voisin que les boulets dépassaient. Lorsque les chefs eurent reçu lavis que les Marseillais d'Avignon étaient maîtres du passage de Noves, et qu'ils nous y atendaient, l'ordre fut donné de se remettre en route , en suivant les bords de la rivière. Mais nos soldats d'occasion , accablés de fatigue et dominés par l'épouvante , semblaient avoir pris racine. Les officiers et les vieilles croix avaient beau crier et se démener, Tépée à la main, ils avaient affaire pour ainsi dire à des hommes ivres-morts, tant il est vrai que l'habitude seule fait le bon soldat. Cependant, les compagnies
(!) L'état-major passa sa dernière nuit à Orgou, autour de la
table de l'aubergiste Aspigne. Les gaillardises de M. Blanc nous y
firent supporter en riant la longue attente du jour.
Si Peau d'Ane m'était conté,
J'y prendrais un plaisir extrême.
Le conteur nous gratifia d'une vieille facétie dont Parny s'empara plus tard ; mais il n'était pas au pouvoir du poète athée de s'approprier le vernis provençal.
d'élite ayant ouvert la marche, tout le monde les suivit avec une intrépidité fort problématique, de peur d'être abandonnés à la merci des compagnons de Cartaux. Nous arrivâmes sains et saufs au lieu désigné. Le passage n'ayant pas été disputé , nous nous trouvâmes en peu d'instans sur l'autre bord au milieu de nos frères. La petite armée prit sans tarder davantage la direction d'Avignon , où elle entra triomphante et portée aux nues par la bonne population, sans avoir rencontré âme qui vive sur la route (1). Faute d'un général, le commandement fut départi à un conseil formé par les officiers à peine arrivés et par les commissaires civils qui remplacèrent les anciens. Nous étions alors plus de deux mille.
Avignon, le Vatican du 14 e siècle, est une ville de 25 mille âmes qui pourrait en contenir 1 00 mille. Sa large enceinte est hors de proportion avec le nombre de ses habitants, ce qui lui donne un air de solitude, principalement dans les hauts quartiers où lesjardinsdes particuliers sont de véritables champs. C'est là un point de ressemblance de l'Hélicon de Pétrarque avec la ville éternelle de nos jours. Le climat du pays n'a qu'un inconvénient ; mais cet inconvénient est grave : l'opiniâtreté des vents du Nord, qui en ont fait leur métropole. Les fruits de la terre y sont d'une extrême abondance; ils ont moins de saveur que les fruits embaumés des contrées maritimes de la Provence.
(4) Je n'ai jamais pu me rendre bien neltement raison de l'inaction de Cartaux dans celte première phase de la guerre. Son armée était peu nombreuse , il est vrai , mais nos troupes prises en masse ne valaient pas les siennes.
La dernière semaine passée dans cet agréable séjour, fut un enchaînement de fêtes. L'affluence des vivres était telle qu'on ne s'apercevait du voisinage de l'ennemi qu'à l'aspect de deux ou trois portes barricadées du côté du Rhône. Du reste, les jeunes marseillais, peu friands de politique, passaient leurs journées dans les plaisirs de toute espèce; une folle joie enivrait la population. L'air retentissait incessamment de Pont-Neufs , à l'adresse des bandits qui régnaient aux Tuileries, de Marat surtout. On nous faisait la cour, parce que nous semions l'argent en vrais enfants de Marseille : Sic itur ad astra.
Tandis qu'Avignon se livrait aux jouissances, filles de l'oisiveté, Cartaux se morfondait à deux lieues de là, où il attendait apparemment des renforts en hommes et en munitions de guerre, dont il croyait ne pouvoir se passer pour prendre l'offensive.
Tout carnaval a ses derniers jours. Vers les trois heures du soir du 23 juillet, un parlementaire, les yeux bandés, traversa les rues ; on le conduisait à l'Hôtel-de-Ville où le conseil de guerre était assemblé. Sa dépêche était sans doute pressante ; car on se hâta de le faire repartir avec une réponse. A peine l'avait-on perdu de vue , que le second bataillon de Marseille fut commandé pour aller surle-champ occuper les passages de la Durance. La nouvelle de ce mouvement rétrograde s'étant répandue au même instant, la population passa de l'extrême confiance à l'extrême abattement. Un voile de deuil couvrit Avignon avec la promptitude de l'éclair.
Rassembler notre monde sur la place d'Armes, n'était pas chose, facile. Les remplaçants répugnaient à quitter
Capoue; la générale battait ; ils fermaient les oreilles. Les uns tenaient bon au cabaret; il fallut aller chercher les autres dans les greniers; plus de la moitié manquait à la revue. Toutefois, comme il n'y avait pas moyen de reculer, chacun prit enfin son parti, et au moment du départ presque personne n'était en arrière.
Nous sortîmes d'Avignon à onze heures de la nuit, en présence de la foute éplorée ; le sexe masculin était en minorité.
Nous voilà donc tournés vers nos foyers ; c'était une consolation. Nous hâtions le pas dans un silence qu'on aurait pu se dispenser de nous prescrire. Nos basses compagnies étaient mal équipées et mal armées; quantité de fusils étaient hors de service; plusieurs votontaires, hommes de précaution, s'étaient munis d'un pain traversé par la baïonnette. Le trajet n'est pas court ; il nous paraissait trois fois plus long qu'il n'est en réalité. Tout à coup on fait halte ; grande et universelle fut la perplexité. Qu'estce que c'est ? se demandait-on. Ce n'était qu'une fausse alerte, Dieu merci ! car un seul escadron qui serait tombé sur nous le sabre à la main dans ces instants de trouble, nous aurait fait passer, j'en réponds, un mauvais quartd'heure. On apprit enfin que les gendarmes d'avant-garde, nouveaux don Quichotte , à la valeur près, avaient pris pour l'ennemi des voitures chargées qui passaient. On se réconforte, on alonge le pas en riant aux dépens des bons gendarmes. Nous ne marchions pas , nous volions. Achille et César étaient vaincus. Dieu soit loué! nous voilà sur les bords de la Durance ; ils étaient déserts, nous les occupons , et des détachements vont s'emparer des îlots voisins.
Le jour qui naissait offrit à nos regards un grosd'Allobroges tout près de nous , ce qui ne nous réjouit pas excessivement. Nous nous attendions à une attaque ; un ange veillait sur nous : les AUobroges nous respectèrent.
Nous passâmes ainsi plusieurs heures dans d'inexprimables angoisses. Le bruit d'une assez vive fussillade se faisait entendre par intervalle. Ce bruit ayant cessé, nous en conclûmes douloureusement que la place était tombée au pouvoir de l'ennemi. C'était une erreur: probablement Cartaux, qui manquait de grosse artillerie, ne s'était proposé qu'une démonstration ; il s'était replié après avoir échangé sans résultat quelques balles avec les assiégés rangés en bon ordre sur la roche des Dons.
L'éloignement de Cartaux ayant été considéré comme un succès, on se livra dans la ville aux plus douces espérances; la joie fut courte ; au grand ébahissement des habitants et des Marseillais même qui n'étaient pas initiés aux secrets du conseil de guerre, et sans que rien annonçât une nouvelle attaque, l'évacuation immédiate fut ordonnée. Vers midi , la retraite commença. Deux heures après, il ne restait pas un seul Marseillais dans Avignon. La sortie eut lieu dans une confusion dont l'ennemi ne sut, ou plutôt ne voulut pas profiter. Parvenue à la Durance qu'elle traversa tumultueusement, l'armée départementale se disloqua ; mais les compagnies éprouvées ne quittèrent pas leur drapeau. Tel fut le premier désastre de Marseille, guerroyant malgré Mars et Bellone; échec de mauvais augure, mais échec léger en comparaison de * l'abîme qu'il ouvrit (1).
(<) En ce qui nous concerne personnellement , nous primes pc-
L'évacuation d'Avignon épargna du sang inutilement versé, cardia place n'aurait pas pu tenir contre une attaque sérieuse, et Cartaux, ou , pour mieux dire, les conventionnels qui dirigeaient tout sous son nom, seraient infailliblement revenus à la charge à l'arrivée d'une artillerie suffisante. Nous sommes convaincu , comme témoin oculaire, que lors même que l'ordre de se replier ne serait pas arrivé de Marseille, il y avait , pour se décider à la retraite , une raison sans réplique : la nécessité.
Cependant, cette reculade fut sévèrement jugée. On prétendit que les compagnons de Cartaux , retournés au Pontet après leur échec devant Avignon, murmuraient hautement ; que des corps entiers menaçaient de passer aux insurgés; que le conventionnel Albitte (1) avait eu beaucoup de peine à empêcher une dislocation complète;
destrement , à midi environ , le chemin de Beaucaire , après uue conversation peu tranquillisante avec le chevalier de Canonge , que nous trouvâmes par hasard déjeunant dans une ferme. Arrivés à Tarascon nous nous hâtâmes de passer le Rhône. Quelle ne fut pas notre surprise en trouvant à la foire de Beaucaire l'affluence, le mouvement et la sécurité des années ordinaires! On eût dit qu'Avignon était situé aux antipodes. Le lendemain , à la nuit, nous nous retrouvâmes dans la rue de la Providence , et nous fîmes le serment du corbeau.
(1) Albitte était un jeune et mauvais avocat breton. D'après la définition romaine , personne ne mérita moins que lui la qualification d'orateur. Lors de la première représentation , à Paris , des Gracques , de Chénier, l'hémistiche : des lois et non du sang ! fut couvert d'applaudissements; une voix furibonde, cachée au fond du parterre, cria: du sang et non des lois! C'était la voix d'Albitte qui , lorsqu'il régnait à Marseille , en 93 , se donna le plaisir d'une parade du même genre, en forme de dialogue , avec Chompré , son compère : Bobèche et Paillasse , bourreaux. Les détails de l'intermède sont insérés dans un de nos précédents chapitres.
que nous n'avions, enfin, qu'à nous présenter pour dissiper ces troupes démoralisées. Il est vrai que ces bruits divers avaient circulé; mais on en disait trop pour être cru. Quel homme de sens eût pu supposer que des soldats indisciplinés auraient été capables de maîtriser leur penchant naturel au pillage, de trembler devant une poignée de bourgeois en armes , et , qui plus est, de sympathiser avec eux ? Le conseil de guerre s'était, ce nous semble , conduit sagement en ne tenant aucun compte de ces rêveries. Au reste, la résolution de quitter Avignon était prise depuis la soirée qui précéda l'attaque du 27, puisque le second bataillon marseillais se mit en marche dans la même soirée, pour s'emparer des passages de la Durance, par conséquent, bien avant l'arrivée de l'estafette qui n'eut lieu -que le lendemain dans la matinée. La dépêche du comité général, après tout, n'était pas absolue dans le sens de l'abandon ; on l'estima positive , parce qu'on y trouvait l'approbation anticipée d'une mesure déjà prise, la décharge de toute responsabilité et la fin d'une campagne qui pesait à tout le monde. Voici le texte des ordres de Marseille : « Dans le cas où vous vous verriez forcés d'abandonner Avignon , vous vous replierez sur la rive gauche de la Durance et prendrez les positions propres à empêcher l'ennemi de la passer. »
« Il semble, dit M. Michel d'Eyguières, qu'après avoir abandonné Avignon et passé le bac de Barbantane , on devait se rallier et défendre le passage de la rivière. Point du tout: les commissaires s'enfuirent à toutes jambes, les troupes s'éparpillèrent et tous les chemins qui vont de la Durance à Marseille furent couverts de soldats courant
à la débandade avec une précipitation dont on ne peut pas se faire d'idée. »
Les sans-culottes d'Avignon, chassés par l'occupation marseillaise, s'étaient réfugiés auprès de Cartaux dont ils embarrassaient les mouvements. Ces honnêtes citoyens brûlaient de prendre leur revanche: l'occasion s'en offrit tout de suite; car les réfugiés se firent apparemment un rôle dans le pillage de l'Isle du 23 juillet.
Le chef d'escadron Doppet (1 ) commandait le bivouac par intérim. Remplacé par l'adjudant général Edouard Fox, il allait et venait à la tète de ses cavaliers sans but déterminé, lorsqu'il reçut l'avis vrai ou faux de l'entrée à l'Isle d'un renfort venu de la contrée voisine. La nouvelle piqua Doppet d'émulation. Il demanda la permission de marcher contre la ville en rébellion; muni du consentement de son supérieur et réuni à la troupe du général Mouret, Doppet arriva devant l'Isle avec ses Allobroges le 23 juillet au soir. Le lendemain dès l'aurore, tandis qu'on mettait le feu à une porte barricadée, pour attirer probablement l'attention des assiégés de ce côté-là, le gros des assiégeants entrait dans la place du côté opposé
(t) Doppet^, fils d'un artisan de Chambéry, commença sa vie aventurière en simple soldat. Entré plus tard dans les gardes françaises , milice qui semblait créée pour l'usage de la Révolution , Doppet en sortit après trois ans de service , et se fit successivement . médecin, écrivassier, jacobin et sans-culotte. Ces métamorphoses qui n'annonçaient pas un esprit bien solide ne furent bonnes qu'à faire connaître l'incapacité vaniteuse de Doppet. Tout était gâté dans l'âme de cet homme vil , hargneux , turbulent , atroce , type parfait du jacobin pur sang. Doppet prit part au 10 août, révolutionna la Savoie et y forma la légion allobroge du rebut de la population. Ce fut lui qui présida le premier en bonnet rouge aux Jacobins.
qui était ouvert, les habitants, hormis les Jacobins , ayant pris la clé des champs pendant la nuit. Aussitôt, toutes les portes furent enfoncées , les maisons qu'on trouva désertes pillées du haut en bas , et Dieu sait ce que devinrent les citoyens suspects assez mal avisés pour se tenir dans leur domicile (1).
C'est ainsi que le premier acte des vengeances conventionnelles tomba sur une population industrieuse dont la révolution venait de faire des Français en les enlevant au Pape. Ici du moins la honte du pillage ne tomba que sur des étrangers (2). Le sac de l lsle valut aux Allobroges la renommée de nouveaux Vandales, et Marseille, la riche proie, compta depuis lors leurs jours de marche en frémissant (3).
(4) L'ordre de Fox porte textuellement, entre autres dispositions : « Faites le moins qu'il vous|sera possible de prisonniers, « ce serait un embarras, et quelques-uns pourraient s'échap- « per; » Nous avons cherché vainement à mieux connaître ce brave homme-là. Les biographes ne lui ont pas f;iit l'honneur de le nommer.
(4) Bonaparte fit àa première campagne dans l'artillerie allobroge. Assista-t-il au pillage de l'Isle? question que nous ne chercherons pas à éclaircir. Doppet prétend , dans ses mémoires , n'avoir connu le jeune ofticier corse qu'au siège de Toulon. Si Doppel a dit vrai , Bonaparte n'était pas à l'Isle , puisqu'il est àpeu près impossible qu'un chef d'escadron ne connût pas lous les officiers de son corps. S'il en était autrement, on serait forcé de convenir que le futur grand homme débutait assez mal.
(2) lise trouva pourtant que les Allobroges, logés chez l'habitant dès leur arrivée à Marseille . s'y apprivoisèrent dans peu de temps. Après les premiers jours de rudesse militaire d'une part et d'antipathie bourgeoise de l'autre , ces terribles hôtes se montrèrent moins farouches qu'on ne les avait faits. Les sabres recourbes labouraient à grand bruit le pavé, ce qui était alors une nouveauté; les douceurs du séjour en avaient émoussé la pointe. Bref, ce ii'est pas de leur côté que vinrent les plus grands maux.
A son retour , on accusa Doppet d'abus de pouvoir. Sa justification fut facile et prompte; il avait ses complices pour juges: les conventionnels Poultier , Rovère, Albitte, les généraux Fox et Mouret (1). « Voilà beaucoup de bruit, disait le digne sans-culotte, pour quelques armoires brisées ; » mais je m'aperçois que je perds de vue nos propres affaires.
Les commissaires rentrèrent à Marseille le 28 juillet; leur rapport dans un conseil composé du comité général , des administrateurs récemment nommés et des présidents de sections, consterna l'assemblée, lorsqu'on apprit surtout que la Durance avait été abandonnée, contre la teneur expresse de la dépêche.
Certes, un avenir très prochain aparaissait plein d'alarmer. Au dehors , des bandes dispersées par l'épouvante, laissant Marseille à la merci des ennemis, et quels ennemis? Des tigres irrités. Au dedans, le jacobinisme relevant sa tête couleur de sang; du côté de la mer, les commu-
(4) Poultier avait été comédien , ensuite moine , homme de lettres , législateur et conventionnel ; ii fut plus tard thermidorien et journaliste. Il eut la mission de détacher le Comtat du département des Bouches-ilu -Rhône. Cet homme versatile ne manquait pas d'un certain talent; il avait encore plus de vanité. Il préteudait avoir aidé de sa bourse le prince de Conli, Bonaparte et la famille Camhacérès réduite aux expédients. Rovére sortait d'une famille de fermiers des environs de Vaucluse ; leur nom était Royère. Au moyen d'une lettre substituée, Rovère se fit le nom dun grand
{>ape; il se qualifiait à Aix de marquis de Fonvielle. La Révolution e releva de la misère ; il devint alors l'ami de Jourdau Coupe- Téte et de Maral; il vota la mort sans appel et sans sursis ; il organisa le tribunal révolutionnaire d'Avignon ; il voulut faire mettre en jugement, c'est-à-dire envoyer à l'échafaud , cent Marseillais prisonniers ; l'honnête M. Moureau, président du département, s'y étant vivement opposé , Rovère échoua dans sa tentative. Fox et Mouret étaient deux sujels coupés sur le patron banal du jacobinisme.
nications interceptées par le blocus britannique; partout les subsistances compromises et l'épuisement progressif des greniers, préliminaire de la famine; que restait-il aux Marseillais? La ressource suprême du malheur: l'espérance ; mais ici l'espérance n'était pas une vaine illusion.
Le comité général revenu de l'abattement inséparable d'un grand malheur inatendu , récapitula ses ressources avec plus de sang-froid: quatre millions trois cents mille francs en espèces sonnantes, d'énormes monceaux d'assignats, des moyens préparés pour en renouveler la provision , un superbe parc d'artillerie , et surtout la coopération présumée de nos courageux voisins les Toulonnais, qui venaient de secouer le joug de la convention. Toulon possédait des habitants aguerris, quelques troupes de ligne de^bon aloi, des munitions de toute espèce et principalement une pépinière de hautes capacités , au rebours de Marseille où les hommes à grand caractère manquaient absolument; telles étaient les perspectives rassurantes, sans compter qu'on n'avait alors à se mesurer qu'avec mille fantassins et 500 cavaliers.
Toutefois, cette coopération puissante de Toulon, en la supposant certaine, arrivait trop tard pour l'accomplissement des premiers desseins du comité. Ce n'était pas , à coup sûr, la faute de nos voisins. La lutte intérieure avait été longue, terrible, sanglante, entre une multitude formée d'éléments divers , familiarisée avec le meurtre , et l'élite de la marine royale réunie à d'anciens administrateurs habiles, et vaillamment secondée par une bourgeoisie courageuse, ardente et fidèle. Que de périls à braver,
que de force, que de persévérance ne fallait-il pas déployer pour contenir un arsenal gangrené, réduire à l'obéisance des équipages mutins et tenir le bagne en respect (I).?
Après l'expulsion de Boisset et Bayle, il était au (pouvoir de Marseille de hâter la péripétie toulonnaise : il fallait à l'instant même prêter main-forte à l'insurrection royaliste. Nous pouvions alors nous dégarnir sans inconvénient.
Une politique plus conforme à l'esprit et aux ressources du pays semblait exiger du comité la renonciation à la chimère du fédéralisme et au projet de réhabiliter les proscrits du 3 1 mai, dont la cause n'intéressait que médiocrement Marseille. Il était bien plus convenable d'attendre les événements sans aller au-devant d'eux, et de s'en tenir, pour le moment du moins , à l'occupation de la Provence en deçà de la Durance. L'entreprise était facile, pourvu que Toulon fût avec nous. 11 importait donc d'aider sur-le-champ les Toulonnais à terrasser leurs adversaires; un bataillon déterminé aurait probablement suffi. Marseille, au contraire, perdit un temps précieux
Les suites de cet essai malheureux d'une restauration prématurée furent lamentables sans doute. Faut-il, pour cela, refuser nos éloges aux TrogofT, aux Missiessy , aux Grasset, aux Cazote et à tant d'autres personnages éminents? Certes, il y avait l'infini entre ces sommités du royalisme provençal et des nullités telles qu'un Peloux, des médiocrités de la force d'un Castelanet.
Les événements de Toulon, en 93, ne se rattachent à notre sujet qu'au moment de la catastrophe ; nous omettons ces particularités : on les trouvera dans l'excellent mémoire de M. Z. Pons et dans les feuilletons qu'un honorable avocat toulonnais donna , en 4 833, à la Gazette. Voy. aux pièces justificatives , un fragment du mémoire Pons.
dans l'attente de secours lointains dont rien ne garantissait le départ , de Bordeaux , par exemple , qui n'avait eu que de l'indifférence pour la Vendée, à laquelle il pouvait donner la main en alongeant le bras tant soit peu ; ou de Lyon , cette ville mi-partie qui ne s'occupait sincèrement que de ses intérêts directs.
Voyez pourtant les avantages du plan que nous venons d'exposer. Nous pouvions d'abord, en nous mettant en campagne avec une véritable armée, neutraliser les mesures de la convention , la porter peut-être à nous laisser les maîtres du pays; ce qui paraît d'autant plus probable que Barras, considérant les éventualités, en avait eu la pensée. Alors, les deux villes coalisées, croyaient en elles-mêmes, attiraient les sympathies méridionales refroidies par un système équivoque. L'Europe attentive aurait applaudi ; un de nos princes serait venu nous commander, et, en cas extrême, nous aurions du moins trouvé des sauveurs.
Mais pour enlever à cette fusion d'intérêts ce qu'elle avaitd'ambigu et lui donner un relief tout-à-fait grandiose, il était indispensable que Marseille mît sa politique à la hauteur de celle de Toulon, et qu'elle se dépouillât de la livrée d'un républicanisme de parade qui, sorti du 31 mai , répugnait aux hommes de franchise et de cœur. Grande et généreuse résolution que l'esprit public aurait accueillie avec enthousiasme, mais qui n'allait pas à la taille de nos pygmées ! Il faut pourtant dire , pour l'acquit de notre conscience, que notre excellent comité fit le courageux effort d'autoriser la circulation des assignats à face royale proscrits par la convention.
Sérieusement parlant, nous aimons à reconnaître la vigilance du comité général dans ces conjonctures critiques; il s'empressa d'envoyer féliciter Toulon , provisoirement organisé sur le modèle de Marseille. Le besoin mutuel détermina l'association malgré l'antipathie des couleurs. Les députés revinrent avec l'assurance d'un contingent considérable; on respira; les espérances se fortifièrent, et l'on put travailler avec calme aux préparatifs d'une nouvelle campagne.
On s'occupa d'abord du choix d'un général ; M. de Villeneuve, gentilhomme provençal, pour qui Marseille n'était qu'une patrie adoplive, accepta des fonctions stériles en gloire et fécondes eu dégoût; il se dévoua, quoique le judicieux officier ne se fit pas illusion sur les impossibilités d'une mission acceptée à contre-cœur (1).
M. de Villeneuve exigea la direction exclusive de la partie militaire , laissant tout le reste aux commissaires civils; l'expérience n'avait que trop fait connaître les inconvénients d'un pouvoir sans unité et l'inaptitude des commerçants au métier de la guerre. On punit par la destitution les commissaires venus d'Avignon au pas de course, comme si le comité eût été lui-môme irréprochable ; à vrai dire, le grand tort des commissaires destitués était d'avoir songé plutôt à se mettre à couvert qu'à rallier les fuyards et à régulariser la retraite. On mit à leur place
(4) Le régiment d'Artois , infanterie, vint tenir garnison à Marseille, un dizaine d'années avant 89 ; le chevalier de Villeneuve en était lieutenant-colonel. Il quitta bientôt le service avec le grade de colonel, pour jouir d'un repos honorable dans le sein de l'amitié.
M. Pierre Laugier, président du tribunal populaire, homme de prudence et de fermeté; M. L. B. Vence, membre du comité, jeune et brillant sujet que cette nomination assassina; M. Rampai fils, celui qui avait fait entendre à la barre de la convention un langage sévère au nom de Marseille; M. Joseph Michel, propriétaire d'Eyguières auteur de la relation qui nous sert de boussole actuellement. M. Ricord, royaliste prononcé , leur fut adjoint ensuite pour les subsistances. Nous n'avons pas besoin d'avertir qu'il n'est pas ici question du fils du taillandier de la rue d Aix.
Pour appeler sur Marseille la protection divine, on ordonna , comme dans les temps de contagion , des prières publiques, suivies d'une procession, Nous n'épiloguerons pas sur les motif de l'ordonnance ; à Dieu ne plaise que nous élevions le moindre doute sur la sincérité de l'intention. Quand à l'effet , il fut tel qu'on devait l'attendre. Dieu fut inflexible , et la population indifférente. Des prêtres séparés de Rome , et parmi eux des individus méditant la consommation de leur apostasie, ne pouvaient avoir de crédit ni sur la terre ni dans le ciel (1 ).
Tel fut le prologue de la véritable guerre ; ce qui s'était passé jusqu'alors n'en méritait pas le nom , puisque nous n'avions pas encore vu l'ennemi-de près.
(4) On vit avec une grande surprise reparaître , dans cette procession, les bustes des patrons de Marseille, saint Lazare et saint Cannât; le premier en vermeil, le second en argent. L'épisode sectionnaire était arrivé fort à propos pour les sauvegarder : il n'y manquait que les pierres précieuses, objets éminemment portatifs. Les deux saints , ainsi que les cloches , ne furent volés qu'en 94.
Avant la débandade du 27 juillet , Marseille avait une armée sans général; après la débandade, elle eut un général sans armée. Les bataillons sectionnaires s'étaient dissipés devant Cartaux comme les nuages poussés par le vent.
M. de Villeneuve, initié depuis peu aux secrets du comité , partit pour Aix dans la nuit qui suivit sa nomination; les commissaires civils raccompagnèrent. II n'y avait pas un moment à perdre; l'ennemi venait d'entrer dans les contrées d'Arles et de Tarascon , chassant l'ordre devant lui, aux acclamations du sans-culotisme restauré.
Le général se mit aussitôt à l'œuvre. La désertion avait à peu près annihilé les bataillons marseillais. Celui d'Aix était fort réduit; mais les compagnies d'Arles, d'Avignon et de l'Isle n'offraient aucun vide. La crainte des Allobroges les avaient préservés de la tentation du retour au logis. Les l'Islois présentaient une masse de 160 hommes; ils avaient conservé leur drapeau. C'étaient les mêmes braves qu'on avait vu naguère faciliter à Rousselet le passage de la Durance. Plusieurs compagnies de la garde nationale de Marseille, au premier rang les grenadiers de St.-Ferréol , appartenant en majorité au haut commerce, étaient partis en môme temps que M. de Villeneuve. L'intérêt personnel est un excellent recruteur, et l'égoïsme lui-même devient un aiguillon lorsqu'on s'enrôle pro aris et focis. Les trois petites villes d'Aubagne, LaCiotat et Roquevaire, excitées par le même esprit, envoyèrent chacune un contingent plus fort qu'on ne l'attendait d'elles ; en un mot, on compta, dès les premiers jours , 2,000 combattants, et de nouveaux renforts arrivaient à tous moments.
L'ardeur belliqueuse s'accrut à l'arrivée de 500 hommes de troupes de ligne accompagnés d'une partie de la garde nationale de Rians, village situé à l'extrémité nord du département du Var : c'était la mise de fonds des Toulon nais, qui bientôt après expédièrent un supplément de 300 hommes. Mais pourquoi des troupes de ligne et des gardes foraines? Etait-ce répugnance politique, ou bien les chefs de Toulon auraient- ils voulu éloigner les débris justement suspects des anciens régiments ? Nous ne le croyons pas, parce qu'il y aurait eu dans le fond de cette pensée une espèce de déloyauté. Toulon nous envoya une partie de son ancienne garnison, parce qu'il fallait faire diligence, et les troupes régulières sont expéditives. Nos alliés, d'ailleurs, ne pouvaient pas sans inconvénient toucher au faisceau de leurs défenseurs domestiques. Au surplus, les soldats de Toulon prouvèrent au dénoûment qu'on aurait eu raison de les suspecter, car ils passèrent à l'ennemi.
Les commissaires civils firent répandre à profusion des pamphlets justificatifs, et les paroles succédant aux écritures , les troupes furent haranguées surabondamment. Il était question d'inculquer dans leur esprit le projet de renverser Robespierre et de réhabiliter les députés proscrits au 3i mai , comme si l'objet réel, l'objet forcé de la guerre n'était pas notre propre salut . l'atroce conduite de l'ennemi, dans tous les coins de la Provence qui tombaient en son pouvoir, ne nous justifiait que trop. Quant le mur du voisin est en feu, cela vous regarde, dit le poète.
Voilà donc une armée de 4,000 hommes, de belle apparence, promettant de faire merveille. Il s'agissait main-
tenant de mettre ces heureuses dispositions à l'épreuve ; l'occasion ne tarda pas à venir : Cartaux était à Lambesc et à Salon.
M. de Villeneuve sortit d'Aix , dans la soirée du 3 août ,
à la tête de quatre bataillons. On découvrit au point du jour les hauteurs de Lambesc occupées par l'ennemi ; le général donna l'ordre d'aller l'attaquer sur-le-champ. Cette démonstration vivement exécutée détermina la retraite de Cartaux ; les Marseillais prirent possession de Lambesc sans coup férir, et s'y arrêtèrent.
D'après l'ordre du général , le commandant Arbaud , vint prendre position à Saint-Cannat avec deux bataillons et trois pièces de campagne. M. de Villeneuve s'y étant rendu, chargea la troupe à peine arrivée d'aller délivrer Salon ; deux autres bataillons partis de Lambesc atteignirent leurs camarades à mi-chemin. L'ennemi ne les avait pas attendus; il s'était retiré la veille. Cette déviation de la ligne droite de la part du général marseillais fut jugée défavorablement; il est probable, en effet, que Cartaux , déconcerté par la vigueur de nos manœuvres , aurait repassé la Durance si M. de Villeneuve lui eût tenu l'épée dans les reins.
Au lieu de se mettre aux trousses des conventionnels , les Marseillais prirent des cantonnements, leur quartier général à Lambesc. Cette halte permit à Cartaux de se rendre maître des abords de la Haute-Durance. Le général , aussitôt l'avis reçu , fit partir un de ses bataillons qui, grossi par des auxiliaires de Venelles et de Rognes, passa la rivière au nombre de 700 hommes et chassa l'ennemi de Cadenet, Deux cents Allobroges l'y vinrent attaquer;
un combat assez vif s'engagea, et le commandant Arbaud, grièvement blessé dès les premières décharges, fut pris et fusillé. Ce funeste accident terrifia nos volontaires à tel point que , malgré la supériorité du nombre , ils se précipitèrent en désordre ver le bac, abandonnant un de leurs canons. On repassa toutefois la Duranceavec quelque ordre parce que M. de Villeneuve arriva de Lambesc, et grâces aussi à la réserve des Al lobroges qui restaient immobiles dans Cadenet. Les fuyards n'en coururent pas moins jusqu'à Rognes, répandant l'épouvante dans la contrée.
La perte de l'armée départementale dans cette échauffourée ne s'éleva qu'à 22 morts et à pareil nombre de blessés. Assez faible dommage quant au fond , mais échec déplorable par la mort d'Arbaud, et celle des citoyens dévoués , pères de famille peut-être , dont le métier n'était pas celui de se faire tuer. C'est ainsi que s'évanouirent les projets de diversion de M. de Villeneuve dans la Haute- Provence et que commencèrent les tribulations de cet officier général.
Dans l'amertume de ses regrets et dans son indignation contre les poltrons , les pensées de M. de Villeneuve se tournèrent vers la brave colonne de Salon qui formait sa réserve. Il vint donc se placer au milieu de ses meilleurs soldats, mais l'espérance l'avait abandonné ; il ne put pas le dissimuler ; il parla même de se retirer. Son état major essaya de le consoler. Aux militaires s'adjoignirent les notables de la ville, personnages éminents par leurs qualités sociales et leurs sentiments élevés. Le dégoût et l'ennui vous accablent, lui disait-on, nous le voyons avec douleur ; mais considérez, de grâce, que si vos projets ont
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262 ESQUISSES H1ST0HIQUES.
avorté par la félonie et la lâcheté , les hommes de coeur qui vous restent sont aussi nombreux que fidèles. Tant de braves sont-ils indignes de votre confiance ? et les enfants de Salon en particulier ne sont-ils pas à vous à la vie et à la mort? Avec vous tout est encore possible, tout est perdu si vous nous quittez.— M. de Villeneuve se laissa séduire; il avait pourtant un sujet d'inquiétude plus désolant encore que la déroute de Cadenet : la détestable administration de son armée.
Il faut l'avouer, le quartier-général de Lambesç présentait un triste spectacle ; la prépondérance hautaine des commissaires de Marseille, contrecarrée parles cavillations jalouses de village, car chaque détachement avait amené son commissaire ; l'avocas6erie de canton chicanant sur tout et ne s'arrêtant à rien par habitude ; des gens qui n'auraient pas su tenir les cartes , prétendant, parce qu'ils avaient fourni leur enjeu, donner des conseils aux joueurs; de là les antipathies, les querelles, l'oubli de la cause, la confusion, les lenteurs, les fausses mesures, l'indiscipline, la mutinerie et les revers. Dans cette pétaudière ( qu'on nous passe l'expression en faveur de sa propriété ), M. de Villeneuve, le meilleur des hommes et le meilleur des généraux, si la douceur de caractère n'avait pas nui au grand capitaine, M. de Villeneuve ne savait auquel entendre, et s'il donnait des ordres, on les exécutait mal , quelquefois point du tout ; à Cadenet , les commissaires apartenant à des localités diverses , perdirent leur temps en contredits ; l'un guidé par son intérêt personnel , voulait qu'on descendît à Pertuis ; l'autre plus loyal , sinon plus sage , était d'avis de se porter en avant , un troisième disait qu'il
fallait attendre , sans qu'aucun d'eux tînt le moindre compte des instructions du général. Là dessus l'ennemi survint qui mit tout le monde d'accord. Quand la voix du général était méconnue, celle du comité de Marseille aurait-elle pu se faire jour ? D'ailleurs, la surcharge des affaires et la rapidité des événements rendaient la direction de la guerre impossible au cabinet de la rue St.-Jaume, et puis comment le comité aurait-il conservé au camp une dictature qui menaçait ruine à la ville ?
Dans l'administration matérielle un désordre absolu (1). Les subsistances assujetties au hasard ou bien au caprice des municipalités ; point d'intendance militaire , partant point de contrôle ; les fonds destinés aux besoins et au prêt de l'armée (2) , livrés à des batteurs de pavé échappés des tripots de Marseille, hommes consommés dans l'art de vivre aux dépens des dupes (3).
L'armée divisée entre Lambesc et Salon se livrait inconsidérément, à Salon surtout, aux douceurs d'un relâche que la victoire même n'aurait pas justifié; Cartaux de son côté , témoin des déroutes caractéristiques d'Avignon et de Cadenet, et jugeant de l'avenir par le passé, entreprit de tailler des croupières aux Marseillais assoupis, quoiqu'il ne disposât que de trois milles hommes. M. de Villeneuve, en effet, reçut à Salon, dans la soirée du 18
(4) Sur ce point, c'était à- peu-près partout de même ; à cette époque , la comptabilité synoptique était une inutilité ; elle est devenue , avec le temps , une déception. Il y a eu progrès.
(2) Une partie de l'armée , dans l'état-major surtout , vivait à ses frais.
(3) Bomanièrc s'était fait payeur général ; nous le trouvâmes installé à Notre-Dame en cette qualité.
aoiU par Eyguière et par Lambesc, l'avertissement d'une attaque immédiate aux deux bouts opposés de la ville. Le général ayant fait pendant la nuit deux parts de sa troupe, la moitié, sortit par la route d'Arles et le reste par l'avenue d'Avignon. Au lever du soleil , les deux eorps furent attaqués en même temps ; du côté d'Arles , où se trouvait M. de Villeneuve, on se cannona jusques à huit heures. Sur l'avis de la déroute de la seconde division , il y eut ordre de se replier sur Lançon, de peur d'être enveloppé ; manœuvre qui livra Salon aux conventionnels. La retraite se fit à peu près dans les règles. La compagnie marseillaise des Sarraux , ainsi désignée à cause de ses surtouts de toiles grises, eut tout l'honneur de la journée. Placée à l'arrière-garde , cette brave compagnie repoussa victorieusement l'ennemi avec une valeur et une présence d'esprit au-dessus de tout éloge. Les derniers rangs durent à cette héroïque jeunesse d'être demeurés intacts; M. François Puget de Marseille était le capitaine des Sarraux. Nous citons ce fait d'armes avec complaisance parce que les exemples n'en furent pas fréquents dans cette guerre de novices et de poules mouillées.
Un grenadier de la section n. 7, alias St.-Martin, avait démoralisé la seconde division en criant: sauve qui peut , de toutes ses forces. Le nom de cet homme n'est pas venu jusques à nous.
Les fuyards s'étant ralliés en partie au corps du général , on atteignit Lançon sans désordre. On avait sauvé toute l'artillerie, et nous n'eûmes à regretter que trente hommes tués ou blessés : il n'y avait encore rien de désespéré si on eût tenu bon à Lançon. M. de Villeneuve le
voulait ainsi ; il proposa 1 occupation des hauteurs dé Labarben pour protéger Lambesc. Le conseil décida au contraire qu'on rétrograderait jusqu'aux Pennes, mesure désastreuse qui reproduisit les scènes antérieures de terreur panique. M. de Canonge , qui commandait à Lambesc, ayant divulgué l'ordre d'évacuation et de retraite sur Aix et sur Septèmes , essaya vainement d'organiser une marche militaire. La peur disloqua les rangs et chacun courut à l'aventure. C'est avec de pareils soldats qu'on s'était mis en campagne pour abattre un colosse! M. de Villeneuve aurait dû, ce semble, centraliser ses divers détachements avant de commander la retraite , et ne pas trop compter sur la vigueur d'un lieutenant sexagénaire; on ne s'avise jamais de tout (1). Au surplus, les détracteurs ne manquaient pas au général marseillais qu'on rendait responsable d'une agglomération d'hommes dénuée , à quelques exceptions près , de ce qui constitue une véritable armée; on ne pouvait, à la rigueur, reprocher à M. de Villeneuve que d'avoir un instant sommeillé dans Salon. Juger après l'événement, c'est le propre des petits esprits. Nous rendrons à la mémoire de ce loyal militaire la justice et l'hommage que Marseille lui doit. M. de Villeneuve était un très habile tacticien , vaillant au combat, sage au conseil , un chef plus capable que nul autre de mener à bonne fin une entreprise bien conçue. Que lui manquait-il donc? Le don des miracles. Que peut faire , nous le demandons , un ouvrier lorsque les outils se brisent l'un après l'autre dans ses mains ?
(1) Le vieux chevalier de Canonge était un bon officier, mais il avait perdu toute confiance après l'affaire d'Avignon.
Maintenant que , de cascade en cascade , l'armée départementale se rapproche du bienheureux clocher des Accoules, malgré les funestes pronostics des peureux, portons nos regards sur l'intérieur de Marseille.
Qu'on se figure une réunion de joueurs de profession enfermés dans un tripot, les yeux fixés sur le tapis vert, une carte qui tombe transporte ceux-ci , abat ceux-là ; ils ne savent ni le temps qu'il fait au dehors , ni l'heure qu'il est. Le tonnerre gronde , ce n'est pas pour eux ; ils ne l'entendent pas. L'aiguille a parcouru la moitié du cadran, ils n'y prennent pas garde. Périsse l'univers ; ils jouent. On peut en dire autant , ou peu s'en faut , de la partie remuante de la bourse de Marseille pendant l'été de 93. Tout était pour ces possédés de l'agiotage dans la hausse et dans la baisse. Cartaux fait des progrès menaçants , qu'importe ? ils font des affaires.
Les capitalistes , les pères de famille, les jacobins voyaient les choses tout autrement. Les premiers tremblaient pour leur porte-feuille et leurs immeubles, les seconds pour leurs femmes et leurs enfants. Les tigres ouvraient des yeux de tigre. Le désarroi du comité général était sans pareil. Son état ressemblait à celui du pilote imprudent qui , sentant talonner le navire par sa faute , cherche pour le remettre à flot des bras plus fermes que les siens et n'en trouve point.
Les mauvaises nouvelles de l'armée avaient répandu dans les masses une mortelle inquiétude. Les plus désolantes appréhensions prenaient de jour en jour la place d'une sécurité hors de saison. En vain fit-on arriver jusques au dernier momeut des dépêches rassurantes , per-
sonne n'y croyait, on eo prenait le contrepied ; le peuple Marseillais a l'instinct du vrai.
Le comité , qui venait d'apprendre (1) que le général Brunet avait reçu l'ordre d'envoyer une partie de l'armée d'Italie en Provence, réunit autour de lui ses conseils intimes pour aviser, de concert avec eux, au parti qu'il y avait à prendre dans une conjoncture aggravée par la crainte de la famine ; car les greniers s'épuisaient. Le colloque fut long. On battait la campagne sans rien préciser. Tous avaient le grand mot sur les lèvres, personne n'osait le prononcer. Enfin, le plus sincère, ou si l'on veut le plus téméraire , prend la parole : « Messieurs, ditil , je serai bref; deux choses sont certaines , Marseille va tomber, et Marseille sera dévorée; une ressource s'offre à nous, elle est désespérante, mais elle est unique; l'Angleterre est là qui nous surveille, plutôt qu'elle ne nous bloque ; que l'Angleterre soit notre sauve-garde. Les Anglais sont des ennemis généreux , la Convention égorge les vaincus; choisissez. »
Il dit , et le conseil résolut une ambassade à l'amiral Hood, qui commandait le blocus. Deux députés furent nommés : M. Abeille et M. Césan. On leur donna ostensiblement la mission d'obtenir un laîssez-passer pour les céréales attendues d'Italie. Le véritable objet de la démarche était bien différent. Tout le monde voyait que Marseille serait prise avant de manquer de pain , lors même qu'il n'eût resté du blé dans les greniers que pour huit jours , comme on le prétendait (2). MM. Abeille et Cézan
(1) Par Brunet lui même, peut-être.
(2) Des fonds considérables avaient été destinés à des achats de
abordèrent l'escadre anglaise le 1 9 août ; on les accueillit admirablement ; les beaux compliments , et les promesses, plus belles encore, ne leur manquèrent pas. La négociation tirant en longueur , le séjour des députés à bord de l'escadre se prolongea de telle sorte , que la catastrophe du 25 leur ferma le retour (1). Le comité général avait instruit, par des envoyés , les Toulonnais de la détermination du conseil , afin de ne rien faire isolément.
Le jour même où la députation fut adressée à l'amiral , on vit arriver une frégate destinée à l'échange de quelques prisonniers français tirés de Gibraltar. L'autorité marseillaise, prétendant par une précaution intempestive, assujettir la frégate à une courte quarantaine, les Anglais virèrent de bord après avoir débarqué les prisonniers au
grains en Italie , par les premières maisons de commerce de Marseille , notamment par M. Samatan , que nous qualifierions de grand citoyen , si le mot n'avait pas été souillé par les histrions politiques, qui le prodiguaient aux imbéciles et aux scélérats. Les capitaux restèrent oisifs à Gênes et à Livourne par 1 effet de la chute de Marseille; les terroristes ne changèrent pas moins un projet de haute philanthropie en crime de haute trahison, et agirent en conséquence. Qui eût dit pourtant qu'un temps viendrait en France où Triptolème en personne aurait été mis à mort? Quant à l'impossibilité des arrivages dont on faisait si grand bruit, elle était chimérique , du moins très exagérée. Les gros vaisseaux ne pouvaient pas serrer la côte de très près. Il n'y a pas d'apparence , d'ailleurs , que l'amiral Hood voulût couper les vivres à des populations armées contre des monstres. Il n'y avait de réellement à craindre que les corsaires de Gibraltar ; on n'en entendait pas parler. Au surplus, on assurait dans tous les ports de la Méditerranée les sorties d'Italie à Marseille, à la modique prime de deux à trois pour cent, ce qui vient à l'appui de notre opinion.
{*) L'honorable M. Abeille se trouva en pays de connaissance à bord de l'escadre. Cet homme, distingué avait des amis partout. M. Cézan était un Marseillais de la vieille roche.
Lazaret ; il paraît que leur seul dessein était d'écouter aux portes.
Mais le pouvoir pesait au comité général, il sentait son insuffisance ou plutôt son incapacité : il fit donc adopter le projet d'un conseil suprême de sept membres, qui, par une imitation puérile et mal sonnante , prirent le titre de comité de salut public. Le bon M. Bruniquel y figurait. Cet excellent homme était la providence de Marseille dans les moments critiques. Le comité général s'effaça devant le septemvirat, qui disparut lui-même trois jours après.
Tandis qu'on faisait au conseil de la diplomatie de détresse , le mai empirait. Cartaux , moins redoutable par la force de son armée que par ses intelligences avec le vieux parti clubiste ; la grande route d'Aix encombrée de militaires de tout grade , allant et venant par couardise, menteurs et poltrons comme Sosie, grandissant, multipliant à plaisir les Allobroges qu'ils n'avaient pas vus ; les sections permanentes et désorientées envoyant message sur message à l'autorité , plus flottante que personne; les gens aisés emmenant leurs familles à la campagne , la plèbe en courroux, le bon peuple consterné; les tribunaux, la Bourse et les spectacles fermés ; les jacobins brûlant d'en venir aux voies de fait ; tout le monde sur pied, car on quitte tout quand le péril presse : tel était l'état de Marseille depuis le 20 août. La machine craquait, elle allait se briser.
La déroute de Lambesc avait donné l'éveil au numéro 1 1 ; il eût été sage de le désarmer alors (4 ) ; on usa de Ion-
(1) La section n° M, ou des Prêcheurs, était la plaie de Marseille.
ganimité, on essaya de la conciliation: c'était à la fois ridicule et faiblesse ; aussi, les Jacobins s'en prévalurentils. Dirigés par Cartaux, qui communiquait librement avec eux, tant le désordre était grand, ils préparèrent une insurrection. Enfin, le 23 août, ils se livrèrent à des démonstrations hostiles. Il paraît que l'émeute devait coïncider avec l'attaque de l'ennemi extérieur , qui ne s'ébranla pourtant que le 24; les clubistes tirèrent avant l'ordre.
La garde nationale toute entière ayant pris les armes , on eut bientôt repoussé la révolte dans l'église des Prêcheurs; on n'avait affaire qu'à 400 à 500 va-nu-pieds qui traînaient cependant deux canons avec eux ; on plaça de l'artillerie dans les rues circonvoisines du côté du port; c'était à merveille. Toutefois, les bataillons bourgeois, qui n'aiment pas à se désheurer.- suivant le cardinal de Retz, s'étant insensiblement dégarnis. Vers midi les insurgés, qui s'en aperçurent , recommencèrent les hostilités ; et Marseille fut un moment exposée à devenir leur pçoie. Les gardes nationaux de bonne trempe, réunis aux marins du quartier St. -Jean, race fidèle, intelligente, et faite au bruit du canon, leur barrèrent le passage (1).
Pendant la nuit, un détachement du numéro onze parvint à la Porte-d'Aix, et s'empara du poste. Les clubistes avaient passé par les rues supérieures laissées libres . à dessein ou non; un certain nombre de déserteurs, des com-
(1 S'il y eut des impatients dans la garde nationale , il y eut aussi des martyrs de l'honneur et du devoir, qui ne posèrent les armes que lorsque tout fut fini. Les hommes de mer déployèrent , de leur côté , l'intrépidité qui distingue leur noble profession.
missaires civils même , plus pressés que leurs collègues de la passion du retour, tombèrent dans le panneau , on les conduisit aux Prêcheurs , où ils passèrent le reste de la nuit dans les transes , juste punition de leur impatience. Dès l'aurore du lendemain, les hommes de la Porte-d'Aix furent rappelés au quartier , qui avait besoin de tout son monde.
Pour dompter ces misérables avec le moins de perte possible , on imagina un bombardement sur la Cannebière. Le capitaine Boul ou vard, sujet distingué dans un corps où les capacités se comptent par centaines, dirigea le feu. Il avait autour de lui une foule de jeunes officiers, ses élèves ou ses amis. Des pierres détachées d'une toiture par la bombe ayant causé quelque dommage et blessé deux ou trois individus ; la phalange sans-culotte prenant la peur, abandonna son repaire et sortit de la ville en djl* verses bandes pour aller grossir le cortège du triomphe conventionnel. Ils prirent la route détournée d'Allauch pour éviter les Marseillais campés à Septèmes.
Dans cette escarmouche, qui dura vingt-quatre heures, il y eut , de part et d'autre , 8 à 1 0 morts ou blessés ; on eût dit, au bruit du canon, que la moitié de la ville était engloutie (1 ) !
Le lendemain de l'émeute, le soleil du 25 août se leva pâle et courroucé comme le soleil des Atrides. Le 25 août! jour de fête de notre enfance, changé en jour de deuil dans nos souvenirs ! époque néfaste qui fonda 1ère du sang ; page contaminée des annales marseillaises !
(I) Le comité général avait quitté le collège Belsunce , pour aller s'établir à la place Monthyon , voisine du parc d'artillerie.