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CHAPITRE QUATRIÈME

De 1793 à 1794.

SOMMAIRE

Cartaux à Notre-Dame. — Défection de la troupe do ligne. — Embarras de M. de Villeneuve. — Cartaux attaque l'armée marseillaise. — Débâcle. — Lapoype. — Les fuyards à Marseille. — Chute du parti sectionna ire. — Fuite à Toulon. — Désordre. — Terreur panique. — Le régiment de Bourgogne. — Cartaux à Marseille. — Albitto — Bonaparte chez M. Clari. — Les conventionnels. — Le numéro onze. — Les Allobroges. — Les débris de l'armée départementale à Toulon. — Evénements de Toulon. — M. de Trogoff. — Saint-Julien. — Mort de M. de Villeneuve en Espagne. — La populace marseillaise rentre dans la ville.— Situation.— Le commerce. — Le papier-monnaie. — Anecdotes. — Famine. — Recensement — Les caboteurs génois. — Emigration. — Le théâtre. — Fêtes républicaines. — Les administrations renouvelées. — Désarmement. — Les cartes de sûreté. — Le club. — Ricord. — Peyre Ferry. — Inquisition. — Emprunt forcé. — Le commerce mis à contribution, — Barras et Fréron. — Le maximum. Apostasies sacerdotales. — L'abbé do Beausset. — Siège de Toulon. — Barras en désespère. — Sa lettre à la Convention. — Robespierre à Toulon. — Mort tragique de M. Pierre Laugier et du jeune Vence. — Les maisons d'arrêt. — Maison des Frères. — Sainte-Claire. — Arrestations. — Les femmes suspectes emprisonnées. — La maison de Saint-Jaume et des Carmélites. — Le Palais-de-Justice. — Barras et Fréron à l'hôtel Borély.— Le comité révolutionnaire. — Le tribunal révolutionnaire. — Les arrestations se multiplient. — Le club. — Suicide de Rebequy. — Les filles publiques. — Le calendrier républicain. — Les cloches enlevées. — Les églises fermées. — Action honteuse à Aubagne. — Le Rove. — Les proscrits s'y réfugient. — Leur fuite en Italie. — Note sur les abbés Jaubert et Reymonet.

Il n'y a de passage praticable , à travers les montagnes qui ceignent la banlieue de Marseille, au nord, que par les défilés de Septèmes et de la Gavote, et à Test par ceux de Roquevaire. Ces passages, vigoureusement défen-

dus, pouvaient arrêter ou retarder la marche de l'armée républicaine. Il restait assez de monde à M. de Villeneuve pour loi donner l'espérance de préserver Marseille quelque temps encore, pourvu que l'ennemi ne fût pas renforcé.

L'aile gauche de l'armée départementale prit position sur les hauteurs de la Gavote et de Notre-Dame avec plusieurs batteries de canon. Les quatre redoutes à barbacanes en pierres sèches , dont la construction remonte probablement au quinzième siècle , existaient encore. Ces ruines, abandonnées aux reptiles de temps immémorial, servaient d'abri aux volontaires marseillais. La proximité de la ville y attirait des nuées de visiteurs des deux sexes, au grand dommage des champs voisins. La colonne de Lambesc occupa les coteaux de Fabregoules en avant de Septèmes; le quartier général s'établit à Notre-Dame môme, dans le pavillon Gaudemar.

Le défilé de Roquevaire est moins ardu ; néanmoins il n'était pas gardé. En faisant un détour de quatre lieues, Cartaux pouvait pénétrer sans obstacle dans la plaine, il s'en tint à la ligne droite. Deux bataillons marseillais étaient cependant partis pour Roquevaire dans la nuit du 23 au 24 août , après avoir paradé toute la soirée sur les places publiques, manège imaginé pour s'éloigner du théâtre des événements sous le masque d'un élan factice.

Tandis que M. de Villeneuve, essayant de se faire illusion sur la vaillance de sa troupe, préparait la défense avec zèle et talent; le premier bataillon des grenadiers des Bouches-du-Rhône, formé, comme nous l'avons dit,

274 EMISSES HISTORIQUES.

avec les troupes de Toulon , passa subitement à l'ennemi presque en totalité ( I). Le général , surpris et déconcerté par cette défection inattendue , écrivit à Marseille pour hâter le départ des quatre bataillons qu'il avait précédemment demandés. Ce fut en vain; après la sortie des corps dirigés sur Roquevaire, on n'aurait pas trouvé dans la ville un seul homme disponible. Le message de M. de Villeneuve s'adressait à des magistrats sans pouvoir et à une population atterrée.

Le 24 , à midi , Cartaux , sans attendre le détachement de 1,200 hommes de L'armée d'Italie qui avait déjà dépassé le Var, sous les ordres de Lapoype (2), marcha contre les hauteurs de Fabregoules, et vainquit sans combattre. L'avant-garde départementale lâchant honteusement le pied , se replia de poste en poste devant l'ennemi, et la peur gagna le reste de l'armée avec la promptitude de l éclair. Les artilleurs de Notre-Dame, qui avaient été braves à Salon, précipitèrent leurs pièces dans les ravins j

(♦) Ceux des soldais de la ligne qui ne partagèrent pas la défection de leurs camarades suivirent jusqu'au bout les destinées de l'armé dépai tementale , en se réfugiant avec elle à Toulon , où leur service ne fut point inutile , malgré leur penchant à l'indiscipline , et quelques actes d'insubordination promptement réprimés.

(2) Le Dauphinois , marquis de Lapoype, qui s'était imprudemment arrêté à Pignans, avec Barras et Fréron, faillit tomber au pouvoir d'un parti d'insurgés. Sa femme , sœur de Fréron , fut arrêtée au moment de son départ pour Paris, avec ses enfants. Amenée \ Toulon , Mme. Lapoype fut traitée avec des égards dont elle conserva le souvenir. Plusieurs émigrés loulonnais ayant été , plus tard, saisis à Milan, en vertu des ordres de Paris, et traînés à Gènes pour y subir une sentence capitale , la fille de l'antagoniste de Voltaire facilita leur évasion avec un zèle tout particulier.

mirent le feu aux poudres, et la détonation, qui était peut-être préméditée, devint le signal d'un sauve qui peut universel. A l'instant les hauteurs Turent restituées à leur habituelle solitude, et les deux routes n'étant pas assez larges, au gré des fuyards, la campagne fut inondée à ['improviste par une multitude effarée, jetant, pour aller plus vite, armes et bagages dans les vignobles dévastés par celte grêle à face humaine. Tout fuyait devant Cartaux par le seul prestige de son nom , tandis que l 'Attila microscopique stupéfait, hésitait dans Seplèmes à se porter avec ses 2,931 hommes, bien comptés, sur un terrain qu'on venait d'évacuer avec une frénésie tellement inexplicable à ses yeux, qu'il la prit un moment pour un stratagème.

Dans le même temps où l'armée départementale s'évanouissait à Notre-Dame, on publiait par ordre, dans les rues de Marseille, la défaite de Cartaux; les premiers fuyards purent encore assister à cette étrange publication. Au sortir du conseil , nos hommes d'état ne songèrent plus qu'à s'en aller, à l'instar du médecin qui déserte le chevet de son malade à l'agonie. Telle fut la chute d'une coterie de petits hommes visant aux grandes choses sans les comprendre ; personnages fort au-dessous d'un rôle forcé , mais recommandables par leur sagesse et leur intégrité dans le maniement des affaires civiles; d'ailleurs, Marseille ne peut pas oublier qu'elle doit au régime sectionnaire l'immense bienfait d'une trêve de quatre mois avec la révolution, et que, pendant l'épisode, les grandes villes qui n'avaient pas voulu nous suivre subissaient le proconsulat des bourreaux.

Vers trois heures du soir , on apprit la débâcle de Septèmes; bientôt il fut impossible d'en douter : les fuyards arrivaient en foule sur le Cours et sur la Canebière; c'était l'armée départementale en désordre, que son malheureux mais inébranlable général n'avait pas quittée.

Quelle scène de désolation ! un torrent d'hommes qui n avaient su que courir, inondant le pavé; guerriers d'un jour, peu soucieux de leur défaite, ardents à satisfaire leur appétit sans trouver du pain nulle part; des fourgons, des canons; des affûts, des chevaux sans maîtres et sans direction, les sans-culottes déchaînés, hurlant la menace et l'insulte, la plupart des maisons abandonnées , les citoyens paisibles claquemurés ou fugitifs, la bonne population se précipitant hors des murs comme si Marseille était en feu , comme si les champs étaient un lieu de sûreté ; les familles aisées courant se réfugier sous leur toit champêtre ; les prolétaires , semblables à un bétail sans conducteur, vaguant çà et là, chargés de leurs meilleures nippes, femmes, enfants et vieillards cherchant un abri, et s'agglomérant enfin, pour y camper, sur les bords de l'Huveaune et de Jarret; la perspective d'un tremblement de terre n'aurait pas inspiré plus d'effroi. Lisbonne et Messine n'eurent pas jadis de plus mémorables épouvantements. Certes , il y avait lieu de s'attendre à tout, mais l'imagination allait au-delà du possible; tel est le caractère méridional.

L'avant-garde de Cartaux. où l'on distingua les vieilles bandes de l'ancien régiment de Bourgogne, passa la nuit dans les habitations apparentes de Notre-Dame et des environs du hameau. Les propriétaires, pauvres et riches,

désertant leur domicile, s'étaient portés en masse sur les coteaux de l'Étoile, à une heure de la route qu'on voyait de loin, par un beau clair de lune, couverte des équipages de campagne des républicains. On passa dans ces déserts toute une journée sans nouvelles (1 ).

Enfin, le 25 août, à 9 heures du matin, Cartaux, triomphateur à bon marché, faisait son entrée dans Marseille. Auprès du général figuraient les conventionnels Albitte, le saltimbanque; Salicetti, le Corse; Gasparin, Nioche etEscudier, animaux carnassiers qui savouraient d'avance la curée (2). Le numéro 1 1 , grossi jusqu'à 2,000 hommes par le ban et l'arrière ban du jacobinisme provençal , ouvrait la marche (3). Ce jour là , toute-

(4) La soldatesque s'acharna sur les basses-cours et respecta le mobilier. Les maîtres qui s'attendaient, en rentrant chez eux , à trouver la dévastation , ne furent pas médiocrement surpris à l'aspect de leur armoires intactes ou à-peu-près. Si la propriété fut violée en partie , le temps apprit à connaître les véritables voleurs ; les compagnons de Cartaux avaient été plus discrets que les mauvais voisins.

(2) NoUs avons fait connaître Albitte, uous devons dire, pour rendre à tout le monde une exacte justice , que le caractère de ses collègues tendait à la modération, malgré leur vote régicide; voilà pourquoi les premiers moments de l'occupation ne furent pas trop sévères; voilà aussi pourquoi la convention, qui ne voulait que des bourreaux, se dépécha de changer ses commissaires, Albitte excepté.

(3) Un sous-lieutenant arrivait avec les Allobroges ; l'homme du destin ne se doutait pas alors de sa fortune. Un billet de logemeut assigna la maison Clari au jeune officier. L'honorable famille Clari avait pour chef un riche négociant retiré; elle était nombreuse et considérée. L'aîné des enfants de M. François Clari avait une femme spirituelle et belle encore ; Bonaparte la distingua et se fit présenter par cette dame à la famille de son mari. Il y avait eucore deux filles à marier, d'une figure agréable, d'un caractère timide: l'une, Julie, épousa Joseph Bonaparte; elle est

fois , le9 choses se passèrent très paisiblement. Les révolutionnaires exceptés, il n'y avait personne dans la ville, et partant pas le moindre petit aristocrate à maltraiter. On s'attendait à voir les Allobroges mal observer le précepte du tien et du mien: les proconsuls les retinrent. Ces honnêtes républicains jugèrent probablement que leurs soldats, faisant trop bien place nette, ne laisseraient plus rien à prendre après eux ; il paraît môme que les velléités sans-culottes furent comprimées par les gens de guerre.

A vous donc, nos doux maîtres, la verge de fer, à vous les orgies, à vous Bacchus et Cérès, à vous les Vénus faciles, à vous le sang humain , c'est un mets de vautour; à nous le pain couleur de suie, à nous les spoliations violentes ou déguisées, à nous le maximum, à nous la proscription , les prisons et l'échafaud. Toulon vous épouvante, et vous retardez vos vengeances; n'importe, si Marseille vous échappe, avant que vous l'ayez dévorée tout à fait, Barras et Fréron viendront l'achever: ils travailleront plus en grand que vous.

Cartaux et ses directeurs séjournèrent à Marseille en attendant les ordres d'en haut, temps d'arrêt qui nuisit aux intérêts de la convention. On a prétendu en effet que si Cartaux avait pris la route de Toulon , en traversant Marseille au pas de course, il aurait pu prévenir l'occupation étrangère: les Toulonnais avaient à peine assez de monde pour contenir les mutins.

aujourd'hui comiesse de Snrvilliers; l'autre . Désirée, règne en Suède. L'abbé Fcsch (Vabbate) était admis dans la société de la rue de Rome; on le disait passablement gourmand cl familier de l'office. Il était alors employé dans les vivres.

Ouoiqu'il en soit, les débris de I armée départementale, après quelques heures d'un repos troublé par la crainte de l'apparition immédiate des Allobroges, étaient partis dans la nuit du 24 pour Toulon , et M. de Villeneuve avec eux. Les bataillons de Roquevaire se joignirent aux Marseillais , leurs camarades. Ce ressemblement grossissant par l'adjonction d une foule de gens compromis que le péril de leur position forçait à s'expatrier, on était deux mille lorsqu'on arriva sous les murs de Toulon; les réfugiés furent reçus à bras ouverts , la situation des Tou lonnais était pourtant encore fort problématique (1).

M. de Trogoff commandait l'armée l arme navale, mais la goutte le retenant dans la ville depuis quelques jours, le contre-amiral Saint-Julien le remplaçait provisoirement. Or cet officier entretenait , dit-on , une corresponpoudance secrète avec les conventionnels. Excité par eux et par sa propre ambition, il se porta sur les différents vaisseaux, harangua les équipages et réussit à soulever des hommes accoutumés à l'indiscipline. Saint-Julien, élu commandant en chef par l'escadre , déclara qu'il ne consentirait jamais à l'entrée des Anglais et embossa ses vaisseaux de manière à barrer la rade et foudroyer la ville (2).

(1) Les compagnons de M. de Villeneuve furent appelés, presque en arrivant, à un service actif et notamment à la défensé du défilé d'Ollioules , qu'on perdit parce qu'on n'était pas en assez grand nombre , et parce qu'on manquait de munitions. M. de Villeneuve ayant passé, dans la suite , en Espagne, y reçut la mission de lever un régiment; la mort le surprit dans ce travail.

(2) L'auteur des Maximes ( François de Larochefoucault ) se jeta

, Les dispositions de Saint-Julien avaient répandu la consternation dans Toulon. Pour surcroît d'alarme on annonça que les troupes de la marine paraissaient décidées à se révolter. Le vaisseau le Puissant, alors en armement, fut embossé sur-le-champ pour défendre l'entrée du port militaire, et pour contenir les chiourmes. On arma toutes les batteries, et les forges à boulets rouges furent préparées. On parvint sans peine à ramener les soldats de la marine; il n'était pas aussi facile de gagner les équipages. Saint-Julien signifia aux commissaires du comité général qu'il raserait la' ville, et qu'il périrait plutôt que de consentir à une lâcheté. Heureusement tous les marins ne partageaient pas les fureurs de leur amiral. Un grand nombre , cédant enfin aux sollicitations de leurs officiers ,<n 'attendaient plus qu'un prétexte plausible pour se déclarer. L'amiral Trogoff se rendit alors sur la frégate la Perle, y arbora son pavillon et fit signal de ralliement. Après un instant d'hésitation, le Généreux, commandé par M. de Gazotte, digne fils d'un royaliste incomparable, et le Scipion', commandé par M. Degoy, mirent à la voile ; tous les autres les suivirent, hors deux ; mais ceux-ci, reconnaissant bientôt leur fausse position, officiers et matelots , se jetèrent dans les chaloupes , prirent terre, sur la côte de la Seyne et s'avancèrent à la ren-

dans la fronde pour les beaux yeux d'une princesse ( Madame de Longueville) :

pour elle

J'ai fait la guerre aux roi; je l'aurais faite aux Dieux.

M. de Saint Julien, à son tour, jusques-là royaliste, prit le bonnei rouge pour faire la cour à une marquise ( Mme. de Lapoype, sœur de Fréron ) ; on le disait dif moins

contre des républicains. Saint-Julien eût bien voulu en faire autant; la peur du ressentiment de la convention l'arrêta. Peu de jours après il se constitua prisonnier de l'amiral Hood, qui le fit conduire à Barcelonne par les Espagnols. Toutes les craintes étant ainsi dissipées , 1500 Anglais débarquèrent dans la nuit du 27 au 28 août, au port des Ilètes, et le lendemain à midi , cette troupe prit possession du fort Larnalgue (I ). Vers le soir, la flotte anglaise vint mouiller dans la rade et les Espagnols l'y rallièrent peu après; mais il est temps de revenir à Marseille.

La peur est transitoire comme la colère. Les passereaux que le moindre bruit a mis en fuite ne tardent par à revenir où git leur pâture. Après avoir passé vingt-quatre heures à la belle étoile , le petit peuple se repatria, d'abord d'un pas timide , puis avec un peu plus de hardiesse, puis enfin en toute assurance quand on eut appris que les Allobroges n'avaient mangé personne. Dans ce petit intervalle de temps, Marseille avait totalement changé de physionomie; elle offrait vraiment l'aspect d'une ville conquise. Les rues les plus fréquentées d'ordinaire étaient presque désertes; on marchait tête baissée sans regarder autour de soi ; et si par hasard on rencontrait un visage ami, on feignait mutuellement de ne pas se connaître. Toutefois, les femmes, dans ces tristes moments, se montraient sur le pavé lorsque l'intérêt de la famille ou celui d'un chef prisonnier ou fugitif exigeait leur assistance ; mais ce n'était pas sans avoir , pour esquiver l'insulte ,

(!) Mémoires de M. Xenen Pons.

emprunté de leur cuisinière le tablier bleu et la simple coiffure de toile surmontée par la cocarde. A cette époque d'héroïsme et de forfaits, les Marseillais de toutes les conditions furent admirables de courage et d'énergie. Femmes fortes, salut ! vous auriez escaladé le ciel , vous seriez descendues aux enfers pour sauver l'objet de vos affections!

Flectere si nequeo superos , Acheronta movebo.

0 Marseille! naguère si coquette, si vivante et si belle , tes quais sont aujourd'hui solitaires et nus; quelle divinité malfaisante a détruit le charme de tes marchés ! Des forges, de noirs ateliers , des hommes de guerre, voilà la parure et les habitués de les places publiques. Ta Bourse , tes églises, tes lieux de réunion sont fermés, moins le théâtre et le club. Superbe reine détrônée, des Savoyards enrégimentés te font la loi ; tu ressembles au cerf haletant qu'une meute affamée s'aprète à dévorer; et tes négov ciants se débattent dans les convulsions des mourants.

Les engagements commerciaux , au 31 août, étaient énormes dans leur valeur effective, fabuleux dans leur valeur nominale. On avait ajourné l'extinction des dettes mercantiles à la fin de ce mois fatal , comme si Cartaux avait promis de n'être pas pressé. La majeure partie de ces papiers fut protestée; presque tous étaient couverts d'endossements; très peu d'endosseurs remboursèrent. Ceux qui ne le purent , ou ne le voulurent pas , furent cités avec le souscripteur, ce qui encombra tellement les audiences du tribunal du commerce, qu'elles se prolongeaient, quoique quotidiennes, jusqu'au milieu de la nuit. Dans un pareil état de choses, celui qui n'avait dans

les mains que des valeurs en souffrance , et qui voulait, à tout prix , faire honneur à sa signature, dut se résigner à de très grands sacrifices. Les assignats, devenus rares à l'excès par le fait des circonstances et du défaut de circulation, augmentèrent tout-à-coup démesurément de valeur. Mille louis d'or équivalant, au 15 août, à 600,000 en papier-monnaie, n'en représentaient plus que 1 50,000 à la fin du mois. Mais ce qui était peu sensé de la part de plus d'une maison puissante, c'est que leurs chefs s'obstinèrent à ne pas quitter le pays , comme ils le pouvaient alors, avant d'avoir retiré leur épingle du jeu. La bourse avant tout. En vertu de la loi de suspects; presque tous furent mis en prison , où l'assassinat légal ne les fit pas languir.

C'est ainsi que le commerce s'éteignait, lorsque Cartaux fut appelé sous les murs de Toulon avec le gros de son armée , dont on n'avait que faire dans une ville subjuguée (I ). Les Marseillais redoutèrent Cartaux avant de le voir; ils le regrettèrent lorsqu'ils ne l'eurent plus. Son déplacement fut attribué à un refus de s'associer aux projets ultra-révolutionnaires d'Albitte. Cet homme médiocre commanda le siège pendant quelques jours. Doppet et Lapoype, qui n'étaient guère meilleurs officiers que lui , furent l'un après l'autre mis à sa place, et bientôt cédèrent eux-mêmes le commandement au général Dugommier, que la conquête facile de Toulon a rendu célèbre.

Nous croyons pouvoir nous dispenser d'entrer dans les

(4) Marseille devint alors une espèce de camp de réserve , ou plutôt de dépôt général en rapport incessant avec le grand quartier général du siège.

détails du siège et de la catastrophe. Nous ne pourrions que redire ce que d'autres ont raconté avant nous et bien mieux que nous ne le ferions nous-inènie. Qui ne sait que Toulon fut traîtreusement livré par les Anglais? qui n'a pas présentes à la mémoire les horribles boucheries de Barras et Fréron? On a dit que Toulon avait été vendu , et dans le nombre des personnes de cette opinion nous en avons connu d'assez bien placées pour juger sainement; on a ajouté que le combat de Malbousquet, où le général anglais O-Hara fut pris, n'était qu'une feinte, et que le noble lord était parti pour Paris pour la ratification du traité de vente (1). Nous sommes portés nous-mêmes à le croire; un jour peut-être ces probabilités deviendront des vérités historiques.

La famine fut le premier présent de la Convention aux vaincus. Ce n'est pas que les subsistances manquassent dans l'intérieur. La récolte, au contraire, aurait suffi

(1) M. Hyacinthe Panon était un royaliste toulonnais de très forte trempe, un gaillard que dix sans-culottes ne faisaient pas reculer. M. Panon avait, en outre, une connaissance parfaite des localités des environs de Toulon. Cet homme de fer se trouvait auprès du général 0 Hara à l'affaire de Malbousquet. Les républicains avaient été mal menés au commencement de l'action ; leurs généraux Garnier (Gamate)et Mouret, battaient en retraite , lorsque Dugomier survint à la tcte d'un corps considérable qui rétablit le combat et prit l'offensive à son tour. M. Panon , s'apercevant que l'ennemi gagnait du terrain, et qu'il recevait incessamment des renforts , fit part de son observation au général anglais. Ne voyez-vous pas, mylord, que nous allons être enveloppés, et qu'il est temps de nous retirer ?0 Hara fit un geste négatif. — Fort bien, général, mais si vous êtes pris on vous fera voyager dans une bonne chaise de poste, et moi, pauvre diable , je serai pendu comme un vieux lard. Adieu , mylord , au revoir. Dix minutes après, le général anglais était au pouvoir des assiégeants.

pour alimenter la France pendant toute l'année. Le maximum et les réquisitions avaient seuls produit la disette , puisque l'effet disparut lorsque la cause eut cessé. La liberté des transactions aurait sans doute approvisionné les marchés , mais la Convention se serait bien gardée de faire un pareil affront aux assignats qui lui donnaient l'empire ; d'ailleurs, le comité de salut public trouvait beau d'assimiler la nation française aux animaux , qu'on maîtrise par la faim. Comme on ne voulait pas toutefois, crainte des conséquences, laisser trente millions d'hommes mourir absolument de faim, la république, c'est-àdire les bourreaux qui gouvernaient en son nom, se constituant fournisseurs universels , demandèrent des vivres aux étrangers , et trouvèrent les étrangers encore moins disposés que les fermiers français à régler leurs ventes sur l'échelle du maximum; il y eut donc nécessité d'employer l'effectif que Cambon achetait à la Bourse de Paris, n'importe à quel prix, il ne s'agissait que de quelques rames de papier de plus ou de moins (1). Il n'en est pas moins certain que les lingots qu'on livrait aux Italiens , aux Grecs et aux Algériens appauvrisaient la France, en disparaissant de jour en jour. La chandelle , pour ainsi parler , brûlait par les deux bouts. Les arrivages ne répondant pas aux besoins , et le monopole étant ruineux , attendu qu'on vendait à peu près pour rien ce qui avait coûté de l'or , on usa d'écono-

{1) La vente des assignats contre des écus était défendue , mais on tolérait le trafic des métaux non monnayés et des espèces étrangères.

mie; le pain qu'on fournissait à des hommes , n'aurait été propre , en d'autres temps , qu'à nourrir des pourceaux , tellement il était noir, humide et nauséabond. A l'égard de Marseille, voici comment on procédait dans la distribution :

D'après un recensement exact (1), des commissaires répar tissaient le nombre des rations com pétant à chaque famille. La partie prenante allait ensuite , dès l'aurore , prendre place à la queue chez le boulanger. On passait, là trois heures dans la boue, au milieu des querelles et des bourrades . et si la servante n'était ni robuste, ni déniaisée, il n'élait pas rare de la voir rentrer au logis en pleurs, insultée, battue et le sac vide. Il va s'en dire que ce régime admettait des exceptions: la république avait ses élus et ses parias, en dépit de l'égalité.

Les caboteurs de la côte d'Italie, depuis Nice jusqu'à Gênes, race fort alerte au son des écus, vendaient, avec autorisation, sur les quais de Marseille, leur riz, leur savon et autres objets de première nécessité. Ces ventes se faisaient à prix facultatif et presque toutes contre de l'argent, lequel argent converti en assignats, se changeait en or en vertu du maximum. Avec des réquisitions coniplaisamment délivrées à l'Hôtel-de-Ville, l'avidité ultramontaine pénétrait dans les magasins et s'y arrangeait à plaisir de leur contenu. Certes, la passe était belle pour les Italiens, ils en profitèrent en gens habiles qu'ils sont;

(I) Un extrait de ce recensement, affiché par ordre sur chaque porte , contenait le nom . le nombre , l'âge et le sexe des habitants de la maison. La pancarte était véridique, à l'âge des femmes près.

mais le bien mal acquis ne prospère pas , dit la sagesse des nations. Le géant Masséna survint un jour, qui fit rendre gorge aux Génois jusqu'aux entrailles. Malheureusement, Marseille ne fut pas admise au partage de la restitution.

Les marins Liguriens ajoutaient à leurs bénéfices sur les denrées , celui du passage en Italie des proscrits et des hommes prudents qui craignaient d'en grossir la liste. Beaucoup de Marseillais qui n'avaient participé qu'à demi à l'affaire des sections, allaient et venaient par la ville lors de la première phase de l'occupation, s'imaginant follement ne courir aucun risque. L'arrestation de quelques individus, moins compromis qu'ils ne l'étaient euxmêmes, leur ayant ouvert les yeux, ils se cachèrent; mais soit à cause de la fréquence et de la rigueur des visites domiciliaires, soit parce que la peur avait gagné les habitants qui les avaient reçus, car une loi draconienne punissait de mort le bienfait de l'hospitalité, ils se décidèrent à l'exil (1). Les felouques génoises, bravant le danger , éblouies par l'appât du gain , transportaient hors de France celui qui se présentait à leur bord avec deux ou trois mille francs en espèces à la main. Le prix du passage , pris isolément, était énorme , mais le service était immense.

(\) Cependant les cachettes avaient été si adroitement construites et le secret si fidèlement gardé par les ouvriers , qu'aucune des niches ne fut découverte. Il faut dire aussi que, dans le nombre des explorateurs , il s'en rencontrait quelquefois d'humains . qui tournaient le dos aux cloisons suspectes. Nous pourrions citer divers de nos amis qui évitèrent ainsi une mort assurée ; on était bien mieux caché dans la ville qu'à la cainpague.

Avec le pain , on nous donna des spectacles ! il y en eut de plus d'une espèce.

Le théâtre qui, dit-on, châtie les mœurs et qui n'est, ce nous semble, que le reflet de la société, ouvrait ses portes, tous les jours , à très bas prix. Le peuple-souverain venait y faire un cours de morale sans-culotte. On devine que Corneille et Racine était bannis de ce club à coulisses , de compagnie avec la décence , le bons sens et le goût. Brutus avait préservé Voltaire de l'ostracisnie. Dans ces mémorables représentations , où le spectateur n'avait pas le temps de respirer , il avait lui-même un rôle à jouer. Vingt fois dans la soirée , les hymnes patriotiques sortaient du parterre avec des rugissements à vous faire croire au milieu d'une fosse aux lions; les loges debout ou agenouillées, le cœur glacé d'épouvante ; tant pis pour les imbécilles qui s'étaient fourrés dans la cohue par curiosité , quorum pars. Mais les dialogues d'Albitte avec ses compères disséminés dans la salle , faisaient une agréable diversion ; les harangues du lieutenant de la Convention valaient de l'or. Albitte en aurait remontré à Bobèche : cet homme était né pour la parade.

Après les jeux du théâtre les fêtes publiques. La convention voulant tuer le dimanche, comme elle tuait les rois, inventa la décade. Efforts inutiles, le dimanche, tint bon, car Dieu l'avait fait. Les honnêtes gens ne discontinuèrent pas de célébrer le dimanche en secret, bien que ce jour-là les boutiques fussent ouvertes et les atteliers en exercice. La décade était chômée. On fabriqua une divinité de nouvelle espèce qu'on appela la raison , et la vaste nef de l'église des Prêcheurs lui fut consa-

crée(l). La décade arrivée (2), les fervents parcouraient les rues sur deux files, affectant une contenance solennelle et menaçante. Des femmes, nous nous trompons, des citoyennes, la Fassy et la Cavale en tête, ces deux hautes dignitaires de l'ordre du bonnet rouge, tenaient iin brin de laurier dans la main ; leurs grâces étaient relevées par un luxe de rubans de la couleur régnante, genre d'atours qui n'a jamais embelli personne. Ce groupe enluminé précédait la valetaille proconsulaire, c'est-à-dire les individus qualifiés : autorités constituées ; le cortège Bnisait par la troupe dramatique des deux sexes , en costumes romains. Leur figure allongée témoignait de leur malaise; les rois de théâtre apprenaient là, par leur propre expérience, que dans les temps de désordre, le comédien heureux n'est pas celui qui monte sur les planches (3). La divinité , juchée sur un char soi-disant antique, paraissait enfin ; l'actrice, Mlle. Rivière, qu'on avait forcée à cette mascarade, ne semblait pas très pénétrée de son rôle. Ses robustes appas lui avaient porté malheur (4). On s'acheminait ainsi, par de longs détours , vers le rendez-vous ; on intronisait la raison ; les Démosthènes

(4) La Convention avait décrété que la basilique de Notre-Dame-de-Paris serait le Temple de la Raison , comme l'église de Sainte-Géneviève était deveuue le Panthéon. La Raison de Marseille n'était donc qu'un plagiat.

(2) La décade naquit vers le milieu du mois d'octobre.

(3) L'honnête, l'excellent artiste, le Roscius provençal , Richaud-ftfcirtelly, eut à subir la corvée comme les autres ; il faillit en mourir de douleur.

(4) Mademoiselle Rivière était sœur de l'excellente mime, madame Queriau.

faisaient de beaux discours: un chœur vociféré à l'unisson terminait la cérémonie. Voilà ce que le génie révolutionnaire prétendait substituer aux pompes du catholicisme ; des farces puant la tanière , jouées par des hommes tarés et des femmes perdues, en présence d'un public en guenilles ! Quoi ! vous semez des fêtes sur une terre désolée ? mais où sont ces groupes rayonnants, accourant en habit de gala pour prendre leur part des grandes solennités religieuses? Ferez- vous de l'enthousiasme avec votre grandiose de boulevart dans une ville de commerce changée en place d'armes, au moment même où vous persécutez à outrance la partie vivifiante de sa population ?

Après tout , ce mélange bizarre d'extravagance et de férocité, qui est le type des peuples sauvages, n'avait rien de surprenant pour l'observateur philosophe. La France n'élait-elle pas alors à la veille de rétrograder à l'état primitif qui précéda les temps historiques ? L'arbre portait son fruit, et voilà tout. Que pouvait-on attendre de moins d'un ramassis de Caligulas et des stupides exécuteurs de leurs sanguinaires caprices ?

Tout les postes administratifs ayant été désertés, les proconsuls n'eurent à destituer personne, se trouvant ainsi privés d une jouissance exquise. Ils n'eurent pas non plus à se donner la peine de chercher de nouveaux sujets; les magistrats révolutionnaires, dont les sections avaient fait justice , se retrouvèrent à point nommé. On prit dans la pépinière , c'est-à-dire parmi les clubistes de belle venue, de quoi remplir les vides. Le conventionnel Antiboul signa le premier procès-verbal du département. Deux mois étaient à peine écoulés, Antiboul partagea l'o-

chaland des girondins. Depuis qu'il existe des révolutions, leurs auteurs n'ont jamais eu d'autre soin que de chasser les occupants pour occuper eux-mêmes. A défaut de raisons légitimes, ils en inventent de fausses et les jettent en pâture aux sots qui les prennent au sérieux, et aux adroits qui les préconisent à mauvais dessein. Dès le lendemain de la catastrophe, l'administration départementale était organisée (1). Paris, l'Ariésien, en fut nommé président, et l'inévitable Alexaudre Ricord, procureurgénéral ; l'un et l'autre ne firent qu'y passer.

Quant à l'indépendance des sans-culottes magistrats, il ne pouvait pas en être question dans un temps où la volonté proconsulaire était la foi suprême.

Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas.

Ces prétendus hommes libres, si gourmés et si fiers à rencontre de leurs administrés , cherchaient à se surpasser l'un l'autre en bassesses auprès des conventionnels dont ils infestaient les anti-chambres. D'ailleurs, les affaires qu'on leur donnait à expédier, entraient à ravir dans leurs goûts et leurs intérêts ; ils reçurent la mission d'opprimer les personnes et de battre en brèche les propriétés. Il y avait de la marge dans l'exploitation des biens des émigrés, et la manipulation des emprunts forcés empâtait à merveille les doigts des manipuleurs.

Le travail fut commencé sur-le-champ. Le lendemain même de la réintégration départementale, un désarmement général fut exécuté ; on n'en excepta personne, non

(1) La municipalité ne fut régularisée que vers le milieu d'octobre, il n'y eut plus de maire, la Convention avait aboli la mairie.

pas môme les patriotes, sauf à les armer derechef après information préalable, information dont l'objet consistait à établir leurs prouesses civiques. Ce désarmement eut pour appendice, à l'égard des maisons mal notées, outre la confiscation des armes blanches , celle des uniformes et de l'équipement complets, sans en excepter le linge de corps.

On créa les cartes de sûreté, sorte de passeport pour voyager dans les rues, et les certificats de civisme pour appuyer une demande quelconque. Les ci-devant religieux des deux sexes, eux-mêmes, ne pouvaient pas s'en passer pour être payés de leur pension : c'était là un moyen assuré de leur couper les vivres, quant aux religieuses du moins. Ces certificats n'étant délivrés qu a bonnes enseignes, et la prudence ne conseillant pas à tout le monde de les rechercher , les patriotes en eurent le monopole; cependant l'absence de cette pièce avait ses dangers, ce qui n'empêchait pas de placarder sur tous les édifices grands et petits ces mirifiques paroles : Vivre libre ou mourir ! C'est au club que s'établissait habituellement la discussion du refus ou de la faveur du certificat de civisme; car les beaux jours de la rue Thubaneau brillaient de nouveau , mais d'un éclat moins vif qu'en 92 , attendu que les représentants régentaient la société populaire à leur gré. En voici un exemple :

Un arrêté des représentants indiquait le club de Marseille comme le point central de tous ceux du département. Une assemblée générale eut lieu en conséquence. Les administrateurs du département s'y rendirent et se retirèrent avant la fin de la séance ; la synagogue, après

ieur sortie, s'avisa de voter une adresse à la Convention. Le vote fut blâmé par les maîtres, et le département déclara dans un arrêté que les sociétés populaires n'étant pas des corps délibérants, les administrateurs ne prenaient aucune part à ce qui s'était fait en leur absence. Il paraît, au surplus, que cette déférence à la règle n'eut pas l'assentiment du procureur-général Ricord , qui avait probablement le projet de forger l'adresse et de la voiturer lui-même à Paris. Tant il y a que le Ricord , désapointé, quitta Marseille vers la fin d'octobre. On dit qu'il ne fut guère regretté par ses collègues, malgré la sympathie de parti (1). La place elle-même fut supprimée un mois après, ainsi que celle de président, par la Convention , jalouse de toute espèce de supériorité.

Quoiqu'il en soit de l'indépendance des clubistes, leurs séances étaient embellies de la présence assidue de ces virago, que les Parisiens appelaient les tricoteuses; laFassy et la Cavale étaient les Cantdies du sabbat. Le président,

(1) Alexandre Ricord se signala aux jacobins de Paris par l'extravagance de ses déclamations. Les colonnes -du supplément du Moniteur de 94 en sont salies. Il en fut récompensé par ta place d'accusateur public au tribunal populaire de Perpignan , poste éminemment conforme à ses goûts. Dans ses fonctions de bourreau, Ricord s'acharnait spécialement sur les Marseillais, ses compatriotes, qu'on déterrait dans les rangs de l'armée de Dugommier. M. Alexis Rostand, aujourd'hui président du Conseil du département, et son fière Bruno, tous les deux compromis, s'étaient enrôlés comme soldats; arrivés sur la frontière d'Espagne, l'aîné des deux frères fut mis à la téle d'un détachement et s'y distingua par un beau fait d'armes. Reconnus et taxés d'émigration, messieurs Rostand furent saisis, amenés au Iribunal de sang et, d'après les conclusions de Ricord , condamnés au voyage d'Orange, où ils arrivèrent le jour même où le 0 thermidor fut connu.

en quittant sa chaise à barbier, prononçait cette phrase stéréotypée: Citoyens et citoyennes, apprenez la langue française. Apparemment , l'école nautique de l'inflammable Peyre-Ferri avait fructifié. Pour le moment, l'orateur tropical se tenait renfermé dans les fonctions de percepteur des contributions, service peu productif et mal organisé. Les emprunts forcés faisaient mieux l'affaire des intéressés; c'était un système plus large, plus expéditif et plus conforme au temps : on s'y attacha par prédilection. Une chambre ardente déterminait arbitrairement les

contingents respectifs. Non seulement les véritables riches subissaient les avanies , mais encore les fortunes équivoques qu'on jugeait de bon aloi sur les apparences; or, les apparences ne sont que trop souvent trompeuses, pour le dire en passant , dans une ville de négociants où la prudence des uns est , la plupart du temps, mise en défaut par la tactique des autres. Etiez-vous patriote ? zéro. Etiezvous suspecté d'aristocratie ? double et triple fardeau , suivant le degré de suspicion. A l'égard des aristocrates fieffés , qu'ils fussent présents ou absents , le compas s'élargissait en angle obtus jusques au voisinage de la ligne droite. Tout le monde payait sans marchander : la peur ôte la parole. Ces coups de filet réitérés à plaisir produisirent des sommes assez rondes. Le premier jet lancé presque au débotté des proconsuls amena 4 millions, valeur nominale (environ 700 mille francs effectifs). L'emploi, nous l'ignorons , car on n'en rendit pas compte.

Le haut commerce , pour mettre à l'abri de l'orage une portion de sa fortune, avait déposé chez divers banquiers de l'Europe, à Londres surtout, des fonds considérables.

L'Europe gardait aussi les capitaux destinés à des opérations financières ou mercantiles que l'état présent de Marseille rendait impraticables. Tout cela n'étant point ignoré, des déclarations furent exigées. Pour s'assurer de leur exactitude, des agents pénétrèrent dans les comptoirs, demandant l'exhibition du grand-livre. Heureusement, grand nombre de ces inquisiteurs n'étaient pas familiers avec les parties doubles. D'autres plus clairvoyants, mais plus sages, entendirent raison. Pour les négociants qui, par faiblesse, n'avaient rien caché, on leur fit tirer des lettres de change que le trésor devait échanger contre la monnaie courante , après leur acquittement (1). L'entreprise échoua; d'un commun accord, l'étranger refusa le paiement, peut-être en conformité des instructions confidentielles des propriétaires, ou par un louable sentiment d'équité, ou bien, enfin, par suite des lois du souverain. Barras et Fréron , qui allaient et venaient alternativement, en nouveaux Tyndarides, du camp à Marseille et de Marseille au camp, pressaient les exactions à la turque de toute leur force.

Avec ce morcellement de la propriété, coïncida la grande guerre des magasins à coups de maximum. Qu'on ait cherché à relever le crédit expirant du papier-monnaie par une loi violente, qu'on ait voulu brider la cupidité du commerce boutiquier en l'empêchant de rançonner le consommateur, la mesure était fausse, injuste, inefficace, contraire au bon sens; toutefois, on la conçoit; mais qu'on ait autorisé , qu'on ait encouragé des Français à

(1) On rendit pins tard ces paperasses à qui de droit.

s'approprier de haute lutte la dépouille de leurs compatriotes , à dévorer dans un tour de main le fruit de trente ans de veilles, et quelquefois le gage des créanciers d'un négociant irréprochable, à voler impunément le patrimoine de la veuve et de l'orphelin , qu'il se soit trouvé dans le môme temps, en France, des individus assez pervers et assez éhontés pour faire métier d'un pareil brigandage, et des législateurs assez atroces pour le sanctionner, voilà ce qu'on ne saurait trop flétrir.

Au bruit de la loi désastreuse du maximum, le rebut du commerce des contrées voisines fondit sur Marseille, la gueule béante. Ces oiseaux de proie, accueillis en frères par le jacobinisme local , se bourraient de réquisitions obtenues par les soins intéressés des patriotes en crédit. Les pillards s'acharnaient de préférence sur les denrées coloniales, et sur les matières premières que la guerre maritime rendait précieuses. Les plus honorables Marseillais, pareils au musulman témoin muet de l'incendie de son toit, furent réduits à contempler leur désastre sans oser ouvrir la bouche, n'ayant désormais pour perspective , que l'alternative de l'hôpital ou de l'échafaud. On dit même, nous ne voulons pas le croire, que des hommes du pays, d'une renommée jusques là sans tâche, ne rougirent pas de souiller leurs mains de ce butin de pirate.

Nous ne nommerons personne crainte d'erreur ou de blâme. Puisse la faute être à jamais oubliée ! puissent les délinquants, s'il y en eut, l'avoir expiée par le repentir et la restitution ! En vérité, la révolution qui a fait tant de mal, a eu, du moins, cela de bon de mettre les hommes à nu. Réflexiou qui ramène dans notre souvenir les

abjurations sacerdotales de cette déplorable époque ; car le clergé de Marseille eut ses apostats , quoiqu'en petit nombre (1). La majorité des mauvais prêtres déserta l'autel à petit bruit, d'autres signalèrent virtuellement leur apostasie en se mariant (2). Quelques-uns, faisant parade de leur honte, envoyèrent leurs lettres de prêtrise aux administrations, et, qui pis est, au club; ils déclarèrent, dans leurs lettres d'envoi , que leur vie n'avait été qu'un perpétuel mensonge (3).

Voilà de grandes calamités, et nous n'en sommes qu'aux préliminaires.

Le siège de Toulon n'avançait 'pas. Les vivres abon-

(4) Les Minimes et les Chartreux restèrent purs.

(2) Un vieux chanoine de Saint-Martin, du nom du patron de la paroisse , donna ce scandale et fut déshonoré.

(3) L'ahbé de Beausset , ancien comte de Saint-Viclor, écrivait aux administrations (le style est digne du sujet) : '

« Recevez, citoyens, mes titres de prêtre , de docteur de Sorbonne , de noblesse, etc. , etc. ; le sacrifice est de nul prix par ses objets.

a D'autres, en vous offrant de pareils titres, croiront vous offrir un diamant précieux , et s'en arracheront avec peine ; moi , je ne pense vous offrir qu'un vil fumier ; je rejette les hochets de l'enfance sociale. Depuis longtemps , ma seule ambition est de servir la patrie , d'honorer l'humanité et de lui être utile. Mon àme est .fermée à toute distinction , hors celle de surpasser mes semblables en actes d'utilité publique; mon cœur est fermé à tous les sentiments , hors ceux de la justice , de l'humanité et de la fraternité. »

L'abbé de Beausset vécut, depuis son mariage, dans l'obscurité. On le retrouva, la Révolution appaisée, vivant d'un modeste emploi au bureau des postes de Toulon. Il eut un fils , unique rejeton de la branche Beausset-Roquefort , reconnu pour tel dans la famille , et notamment par le vénérable Archevêque d'Aix, son oncle. Le fils de l'abbé de Beausset a, du reste , justitié par une vie honorable les bienfaits des parents de bon père.

daient dans la place, malgré l'exubérance de la population, et des renforts militaires arrivaient incessamment d'Espagne et d Italie. L'armée de la convention, à peine assez nombreuse pour résister aux fréquentes sorties des assiégés, élait insuffisante pour prendre efficacement l'offensive. Une augmentation en hommes et en munitions était indispensable. Les commissaires ne cessaient pas d'en demander au comité de la guerre, qui ne pouvait en fournir qu'en morcelant l'année de Brunet. Or , ce général , en présence des Piémontais supérieurs en nombre , hésitait à se dégarnir.

Dans cet état de choses, Barras, considérant la conquête de Toulon comme impossible, conçut le projet d'une reculade au-delà de la Durance , et commit l'inconcevable imprudence d'en faire la proposition aux gouvernants, de concert avec Fréron. Ils s'adressaient à des hommes trop vains pour goûter les avis, et surtout ceux qui portaient le cachet de la faiblesse. La lettre de Barras fut prise en très mauvaise part, et sa disgrâce parut imminente. Barras, averti, s'effraya; il n'ignorait pas où les disgrâces menaient ordinairement. La lettre fatale fut reniée et les lenteurs du siège rejetées sur les mauvais vouloir du général de l'armée d'Italie. Barras, en outre, fit adresser à la convention par les administrations marseillaises et par le club, qn'il faisait mouvoir à son gré, des sollicitations en sa faveur. Cet homme à grand caractère, disait-on, était seul capable de régénérer radicalement le Midi ; mais toutes les intrigues du monde n'auraient pu sauver Barras s'il n'avait pas eu d'autre sauvegarde.

Les proscriptions du 3! mai avaient augmenté la

puissance et multiplié les ennemis secrets de Robespierre. Danton , leur chef, était l'ami de Barras. Robespierre ne voulant pas ajouter , au parti qui travaillait à le renverser , une chance de plus en rappelant Barras à Paris , fit décider que le futur héros du 9 thermidor resterait à son poste , ainsi que Fréron. Les deux proconsuls rentrèrent en faveur, et l'harmonie se rétablit entre les méchants, aux dépens des bons, comme il arrive toujours.

Avant Barras, toutefois, le sang avait coulé. Dès le 29 août, M. Pierre Laugier, président du tribunal populaire des sections, et M. Jean-Baptiste Vence, nommé à Bourges par les royalistes, avaient payé de leur tête leur noble dévouement. L'échafaud des assassins fumait encore. M. Laugier, vieillard méthodique et lent, avait été surpris aux environs de Notre-Dame-du-Mont; il se préparait à l'exil ; son compagnon avait été rencontré en pleine mer par des bateaux croiseurs. Livrés à une commission militaire, mis hors la loi par la convention, l'identité constatée, ils furent condamnés à la mort qu'ils subirent courageusement à la plaine. M. Laugier, sententieux et compassé , avait vécu dans une sorte d'isolement philosophique par amour pour l'indépendance, son unique passion. Homme de calcul et de bon sens, profondément versé dans la jurisprudence et les usages mercantiles, M. Laugier était l'oracle des négociants , et ceux des membres du comité insurrectionnel qui avaient fait l'expérience de sa capacité avaient voulu l'avoir auprès d'eux. Faiblesse ou vanité, M. Laugier, quoique sans ambition , céda et se perdit; il mourut en stoïcien, ennuyé de la vie, doutant de tout, hormis de la miséricorde divine. Le jeune Vence,

impatient de donner l'essor à ses talents naturels, et séduit par la perspective de l'affranchissement de son pays , s'était livré sans réserve à ce double entraînement avec l'inexpérience de son âge et sans y faire entrer des projets d'une fortune dont il n'avait pas besoin. L'assurance modeste de son maintien, le vif éclat de son teint et le calme de son regard, en marchant au supplice, touchèrent ses bourreaux eux-mêmes. Moins célèbre , aussi beau, aussi spirituel, aussi malheureux que Barbaroux , Vence eut sur son compatriote l'avantage d'une âme exemple de toutmauvais levain.

L'insurrection section naire avait barré le passage à la loi des suspects, rendue le 12 juin , et dès lors exécutée partout hors de Marseille. Barras et Fréron , enfin maîtres du terrain, se hâtèrent de la mettre en vigueur. L'émigration avait laissé un grand vide dans les hauteurs de la bonne population ; il en restait assez, néanmoins, pour rassassier les proconsuls qui , pressés de ressaisir les bonnes grâces de la convention en exagérant ses ordres , englobèrent dans la qualification banale d'ennemis du peuple les honnêtes gens de toutes les classes. L'espace existant ne suffisant pas, à beaucoup près, pour loger tant d'hôtes à la fois, diverses maisons religieuses, tombées dans le domaine public par l'expulsion de leurs propriétaires, furent converties en bastilles; l'ancien peusionnat des Frères, établissement qui avait doté le commerce et les arts de tant de sujets utiles , eut les honneurs de la primauté (I).

(1) La maison des Frères de la porte Saint-Victor avait été achetée comme propriété nationale, par un ancien maître es-arts, de-

Pendant la lune de miel de la détention , les visites étaient tolérées dans la maison d'arrêt de la porte Saint- Victor; des abus s'y glissèrent et la chronique scandaleuse recueillit, en riant, certaines rencontres fort singulières. L'amant ou le mari volage furent surpris en flagrant délit d'infidélité par la femme jalouse. Les rixes s'envenimant, quelquefois on en venait aux vois de fait et les bonnets en lambeaux restaient en trophée sur le champ de bataille.

Ces querelles de ménage scandalisèreut Barras qui , certes, n'était pas un Hippolyte; il y trouva, du moins, un prétexte pour isoler les détenus. Au fond, la maison ne lui paraissait pas assez close; les ouvertures sur la Corderie qui n'étaient pas toutes grillées pouvaieut favoriser les projets d'évasion , et en effet, un prisonnier , fortement conpromis, venait de s'échapper par là. Cet événement décida le méticuleux conventionnel à faire transvaser les prisonniers de la maison des Frères dans les bâtiments du collège de Belsunce, où. naguère le comité général des sections avait eu ses bureaux, et l'aristocratie en jupon fut condamnée à repeupler le local vacant ; il y eut des femmes suspectes en politique; mais on n'outra pas la mesure.

Après dix mois de clôture passés d'une manière fort

venu secrétaire général du département. Le nouveau propriétaire ayant prêté, sur l'invitation des maîtres, les corridors de son acquisition, se retira dans les appartements situés au couchant , qu'on sépara par des cloisons du reste de la maison. Cette séparation ne fut pourtant pas tellement absolue, qu'il ne pût s'établir quelques communications entre les détenus et le propriétaire , commun cations, du reste, bienveillantes. Les femmes , surtout; reçurent de madame G. .., toutes les attentions, tous les petits services qui dépendaient d'elle, et M. G. , qui n'était pas de la trempe de son ancien rival en belle écriture Chompré, fermait les yeux avec complaisance.

supportable, quant au physique, les femmes furent presque toutes rendues à leur famille. A dire vrai , un acte d'accusation sérieux contre les prisonnières n'aurait pas été chose facile, même à l'accusateur le plus ergoté. Correspondances interceptées, parentelle d'émigrés, coups de langue, mépris des sans-culottes et autres peccadilles tout aussi futiles , tels étaient les griefs imputés. Il est vrai qu'il n'y avait pas de grand nom dans le catalogue. Par exception, une dame de sainte mémoire, sœur de II. Laurent, ancien receveur du clergé, fut livrée à l'échafaud; le voisinage de la Cavale lui valut la palme du martyre.

Le changement de domicile ne tourna pas à l'avantage des détenus. La maison de St.-Jaume manquait d'air et de jour ; du moins elle était spacieuse. Une agglomération de quatre cents individus ne s'y trouvait pas excessivement gênée.

L'ancien monastère des Clairistes , situé au nord de la ville reçut la même destination : c'étaii un vieil édifice étroit et délabré , mais on y jouissait du grand air. A chaque coup de filet, de nouveaux habitants tombant en foule à Sainte-Claire, l'encombrement devint insupportable à l'arrivée du contingent départemental, car le sans-culotisme de village n'y allait pas de main morte. Avec le temps qui adoucit toutes les prisons , chacun s'industria , tous les coins de la maison furent occupés, jusques à la charpente qui couvrait l'église: un mauvais plaisant honora ce gîte aérien du nom de la Montagne ; et le nom lui resta. Le couvent des Carmélites n'était pas en meilleur état que celui de Sainte-Claire , et de plus la place y manquait ; en revanche on y jouissait du soleil méridional , ce

qui n'est pas à dédaigner quand on souffre. Cette maison fut ouverte la dernière.

La prison du Palais-de-Justice, obscure et mal saine, renfermait les grands coupables, c'est-à-dire, ceux qu'on avait jugés d'avance; ils étaient là plus à portée des bourreaux. En vérité, ceux qui jadis donnèrent si peu d'espace aux prisons de Marseille ne prévoyaient pas les péripéties révolutionnaires. A la fin de l'année, quinze cents pères de famille étaient sous les verroux.

Les apprêts de la terreur enlevaient Fréron et Barras au siège de Toulon. Ils s'étaient établis dans l'hôtel Borély (1) de la rue Vacon déserté par ses maîtres. Les deux satrapes y trônaient tour à tour, insultant à la misère publique par la somptuosité de leurs festins. Là régnaient toutes les mauvaises passions de l'homme. Fatal contraste ! les joies de l'orgie au salon , les tourments de l'attente dans la pièce voisine ! Serait-ii vrai que parmi les solliciteuses il s'en trouva qui , par un effort criminellement sublime, trahirent le devoir pour conserver le mari.

Un décret de la convention , établit dans les grandes villes des comités de surveillance sur le modèle parisien. L'institution avait deux objets ! Peupler les prisons et faire des orphelins (2). Barras et son collègue n'étant pas trop contents des membres en exercice les congédièrent comme des laquais et en prirent d'autres. Parcourons cette galerie de grands hommes. Au premier rang le marin Revest, l'homme au mouchoir sanglant du 21 janvier : sa taille

(\) Aujourd'hui démoli.

(2) Le titre de salut puhlic appartenait exclusivement au comité siégeant aux Tuileries , car il était roi.

était épaisse et courte , son œil menaçant, sa parole dure, sa démarche grave; à sa suite le commissionnaire des rouliers Cayol, surnommé colère; la fureur était son état normal ; Mouren, commis de courtier, dit le beau Mouren par antiphrase, méchant à froid et d'une rare incapacité; le barbouilleur Giraud dit pinte-pati; le créole Peyre- Ferry fils ; Souche, le Marat du numéro un ; Donjon, enfant de chœur, gratte papier, enfin notaire; ce n'était ni le plus atroce ni le moins rusé de la bande; Rimbaud, Guérin, êtres obscurs; et brochant sur le tout, le célèbre Morin Raton, gamin de trente ans, au teint de sang, au poil roux, querelleur, dissipateur et fils ingrat (1). On frémit en songeant que de pareils garnements disposaient de la vie et la liberté des meilleurs citoyens d'une ville abandonnée de Dieu.

Il y avait au centre du cabinet noir une longue table recouverte d'un tapis bleu sur laquelle gisait un registre dont la couverture aux trois quarts usée témoignait de son service; c'était le journal des proscriptions. Ce livre fatidique était ouvert à toute heure du jour et de la nuit aux délateurs, officiels ou non (2). Le lugubre recueil, après avoir passé tous les matins sous les yeux des habitants de l'hôtel Borely , déterminait l'application des mandats d'arrêt de la journée et réglait le nombre des assassinats juridiques.

(\) Morin Raton a survécu à sa renommé : il avait pris un magasin de cotonnade sur laCanebière, où il est mort dans l'obscurité.

(2) La haine, l'envie et la jalousie de métier engendraient cent fois plus de dénonciateurs que l'enthousiasme j.icobiu. De là, l'emprisonnement de la petite industrie. La majorité dans les maisons d'arrêt était composée d'artisans.

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