CHAPITRE Vr
DE l'esprit.
Parler à quelques hommes, échanger par des paroles fortuites qui meurent aussitôt qu'elles sont prononcées l'expression de nos besoins et de nos impressions du moment, c'est une condition commune à tous, une faculté que tous exercent sans plus y songer qu'à respirer ou à se mouvoir. Mais parler à l'humanité dans la langue immortelle de Tart, c'est un privilège suprême réservé à un petit nombre d'êtres qu'on
serait tenté de considérer comme appartenant à une création supérieure, intermédiaire entre l'humanité et ces natures d'essence divine dont notre imagination se plaît à peupler les mondes invisibles. Ce privilège si rare est en même temps une magistrature sacrée. Mésuser d'un tel don est un crime. O poètes, vous à qui fut donné l'archet d'or, vous dont l'âme, bercée au rhythme de la beauté éternelle, a des vibrations magiques qui ravissent l'humanité et l'attirent sur vos traces, n'abusez point pour l'égarer de cette fascination toute-puissante. Laissez les fantômes de Terreur s'agiter dans ces régions moyennes où tout change et s'évanouit; ne les élevez point dans la sphère immuable du génie; ne les revêtez pas de gloire.
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Le génie vient souvent trop tôt; alors il est condamné par le sens commun du siècle. On le jette dans les geôles, on le charge de chaînes, on lui fait boire la ciguë ; il se nomme Socrate, Colomb, Galilée. D'autres fois il vient trop tard, et, voulant en vain arrêter à lui le mouvement des choses, il est renversé, foulé aux pieds; il va mourir à Sainte-Hélène. Mais il est de loin à loin des génies venus si bien à leur heure que la gloire semble les attendre au seuil de la vie. Ils ont même fortune que ce roi de Perse dont parle l'histoire, qui fut couronné par les mages dès le ventre de sa mère.
L'homme de génie, c'est celui qui se sent la force et auquel les autres recon-
naissent le droit d'être complètement lui-même.
Le talent dispose, combine, ordonne ; il est réfléchi, il peut être audacieux, enfreindre avec succès certaines règles ; il a un bon ou un mauvais goût ; il est traditionnel ou original, selon une mesure appréciable. Le génie invente; il est spontané ; il ne sait ce que c'est que bon ou mauvais goût, ni que tradition. Ses inspirations seront le goût des générations qui viendront après lui; le bon goût sera de lui être semblable. Il ne saurait être audacieux parce qu'il est supérieur aux règles; il n'en connaît point d'autres que de rester lui-même.
On ne lui demande pas plus qu'à Dieu s'il n'aurait pas dû faire autrement son œuvre.
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Avez-vous parfois contemplé dans nos serres cette plante étrange, de la famille des euphorbiacées , à laquelle les botanistes donnent le nom à^ Euphorbia splendens? Votre œil ne Ta-t-il pas admirée entre toutes, frappé qu'il était par le contraste de ses rameaux épineux, rugueux et comme desséchés déjà par la mort, avec l'épanouissement vraiment splendide de sa corolle éearlate? Ne vous êtes-vous pas rappelé certaines œuvres du génie, qui paraissent d'autant plus merveilleuses qu'elles sortent plus tardives d'un esprit plus assombri, et qu'elles fleurissent tout à coup, à l'âge désenchanté où le vulgaire ne connaît plus que stérilité, rudesse, humeur fâcheuse et chagrine?
Les intelligences se peuvent partager en deux classes principales : celles qui sont particulièrement sensibles aux formes ; celles qui veulent surtout pénétrer les essences. Les artistes, les enfants, les femmes, appartiennent à la première classe. Platon est un rare et sublime exemple de ces génies harmonieux qui saisissent d'une même perception et embrassent d'un même amour les forces et les formes de la vie.
L'observation a constaté l'existence d'un certain nombre d'animalcules qui naissent après le lever du soleil et meur rent avant son déclin. Bien des esprits leur sont semblables, et, prenant les idées à leur milieu, ne soupçonnent jamais ni l'origine, ni la fin des choses.
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L'immense majorité des esprits est parasite. Combien peu d'intelligences tirent leur aliment de la substance même des choses et pompent librement, pour ainsi parler, les sucs primitifs! Les autres s'attachent où elles peuvent et comme elles peuvent aux racines, aux tiges, aux rameaux, aux feuilles des premières, pour végéter à leurs dépens.
Et, chose humiliante pour l'espèce humaine, inconnue aux règnes inférieurs, il se rencontre encore, en quantité assez considérable, des parasites de parasites.
Deux grandes catégories d'esprits incompatibles : ceux que pressent les no-
bles curiosités ; ceux qui s'amusent aux curiosités vulgaires. Les uns veulent connaître le système sidéral et les mystères de l'âme; ils interrogent Newton, Leibnitz ou Spinoza. Les autres se demandent comment il se peut faire que le voisin soutienne de si grosses dépenses ou que la voisine n'ait point encore marié sa fille. Ils questioiment les portiers et les femmes de chambre. La plus aisément satisfaite de ces deux catégories ne me semble pas néanmoins la plus enviable.
Pour peu que Ton y prête quelque attention, l'on reconnaît aisément une sorte d'attrait entre les esprits qui ressemble beaucoup à l'amour d'un sexe pour l'autre. Les esprits virils recherchent avec prédilection le commerce
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des intelligences féminines, et de ces unions naissent les grandes pensées.
Un poétique symbole de cette union morale du génie des deux sexes, c'est l'entretien de Socrate avec l'étrangère de Mantinée, la belle et docte Diotime, de laquelle il apprit, nous dit-il, « tout ce qu'il savait de T amour. »
Si vous êtes entré dans quelqu'un de ces temples où la ligne droite et la ligne courbe unissent en une exquise harmonie la rectitude a la grâce, vous aurez eu l'image parfaite de la pensée virile et de l'intelligence féminine rapprochées, combinées, enlacées en une même vie par ce divin artiste qu'on appelle amour.
L'histoire aussi se plaît parfois à retracer, en des tableaux qui ravissent l'esprit, ces aspects charmants de la destinée humaine. Elle met aux mains de la fille de Théon, de l'éloquente Hypathie, la lyre d'ivoire dont les accords harmonieux font tomber à ses pieds, soumis et repentant, le disciple en proie aux passions délirantes. Elle fait entendre à Milton aveugle, adoucies par les pieux accents de l'amour filial , les voix augustes du génie antique. Il semble alors que la grave Clio ait dérobé, pour s'en parer une heure, le tissu magique de la mère des Grâces.
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Il y a toute une classe d'esprits que je me permettrai de nommer aristocratiques. Ils sortent peu de chez eux, seulement en voiture, et ne voyagent que par 'les routes royales, précédés d'un courrier et d'un majordome. Ils traversent ainsi commodément et superbement le monde connu , en aperçoivent les grands aspects et la configuration extérieure, laissant à d'autres, aux esprits plébéiens, à pénétrer dans l'intérieur des terres, à remonter à la source des fleuves , à surprendre dans les anfractuosités des monls le secret des formations primitives.
Il y a des hommes qui personnifient des nations, des races entières. Elles respirent en eux ; ils en sont le cœm*,
la voix, le génie. Chacun ici nommera Homère, Dante, Calderon, Gamoëns.
— Gœthe et Shakespeare sont aussi, jusqu'à un certain point, la personnification idéale de F Allemagne et de l'Angleterre; cependant, par Tétendue même de leur intelligence ils représentent plus encore peut-être leur époque que leur nation. De nos jours Miçkiewicz apparaît, sublime et touchante personnification du génie slave. Ses poèmes ne sont autre chose que la tradition polonaise glorifiée. Ses inspirations sont comme les émanations naturelles du sol lithuanien. Sa grandeur, sa force, et jusqu'à ses faiblesses, sont celles de la nation même dont il dit les douleurs et les espérances. La France aussi se présente au monde dans la personne d'un génie tout national : Voltaire. Pourquoi faut-il ajouter que cet esprit prodigieux, qui la caractérise essentiellement, n'a chanté
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qu'en l'insultant la plus merveilleuse figure de son histoire? Si l'Allemagne se montre orgueilleuse de son Faust, la Pologne de son Conrad, le Portugal de son Gama, quel sujet de tristesse, de remords pour la France, de ne pouvoir même nommer son héroïne travestie?
Ne serait-ce point là un châtiment pro- ^'^dentiel de ce génie ironique qui raille chez elle toutes les grandeurs, et semble vouloir perpétuellement refouler tous ses enthousiasmes?
Ce qui domine dans la nationalité française, c'est l'élément géométrique; dans la nationalité allemande, c'est l'élément métaphysique; dans la nationalité italienne, l'élément artiste. Les Grecs, ces enfants gâtés de la nature, avaient tout réuni.
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On peut dire sans paradoxe que les Français ne sentent pas les arts mais qu'ils les comprennent^ Us ne naissent point à beaucoup près aussi artistes que les Allemands et les Italiens; mais ils arrivent par la vivacité de leur intelligence à une perception plus complète peut-être, si ce n'est de telle ou telle beauté en particulier, du moins de Tensemble des qualités qui constituent la perfection idéale.
La philosophie française a pour père vin soldat. Dans ce simple fait ou poinv rait trouver, peut-être, une explicatioa de son caractèrcj plus positif que rêveur.
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et de ses allures plus du bon air que scolastiques. L'épée de Descartes m'apparaît comme un symbole ; j'y crois voir une image expressive de l'inspiration qui domine le génie français dans tous les ordres de la pensée.
Il est fatigant de vivre avec les petits esprits. Comme ils sont incapables d'embrasser l'ensemble des choses, ils ne sauraient donner à aucune sa proportion exacte. Ils chargent les plus minces événements d'un tel amas de commentaires, de considérations, de doléances et de conjectures, qu'on demeure empêché, haletant, et comme étouffé avec eux sous ce lourd bagage de ratiocinalions superflues.
Ce qui fait que les petits esprits paraissent presque toujours dominer les grands, c'est qu'ils portent la passion dans tout le menu détail de la vie. Il leur importe excessivement que les repas soient pris à telle heure, que les chaises soient rangées dans tel ordre, que le chat mange dans telle écuelle. Les autres, qui ne s'embarrassent point de ces misères et n'ont l'œil fixé qu'au grand but de la vie , laissent dire et faire ces sagesses affairées. De là l'opinion vulgaire qu'ils sont conduits.
Combien l'on retrancherait de paroles de la circulation intellectuelle, si l'on n'en disait que de nécessaires, d'utiles, ou seulement d'agréables ! La plupart des propos ne sont que oiseux . La
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dignité de l'esprit en souffre. Mais qui d'entre nous songe que l'esprit a sa dignité comme le caractère ?
Le nombre est presque infini des gens qui passent leur vie entière à échanger avec leurs proches , leurs amis et leurs connaissances , des propositions incontestables, telles que celles-ci : 11 fait beau; il pleut; les enfants sont tapageurs ; il est malsain de s'exposer à Taîr humide , etc. Ces personnes semblent même trouver dans ce commerce de paroles insipides une satisfaction véritable.
O banalité ! déesse clémente aux esprits stériles, à quel culte n'aurais- tu pas droit si l'ingratitude des honm:ies n'égalait leur indigence !
Il faut aller au loin , dans les lieux solitaires et d'accès difficile, pour chercher la vérité; Ton ne sort guère de chez soi sans rencontrer Terreur. . . .
L'homme est paresseux, il aime les compagnies faciles.
Il est de toutes petites vérités qui , à force d'exagération, deviennent de gros mensonges.
Certains esprits d'une trempe particulière, tout à la fois très-délicate et très-forte, peuvent se hasarder impunément jusqu'à ces limites extrêmes du monde intellectuel où la sagesse touche à la folie et semble parfois se confondre
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avec elle. Et c'est là, sous des latitudes indécises, en de vagues horizons, à d'étranges et indéfinissables clartés, que se font les plus merveilleuses rencontres de la vie morale.
Rien de plus dangereux, de plus haïssable en politique que les mots vagues.
Les mots vagues font les hommes fanatiques; les formules obscures égarent et exaltent les esprits; le malentendu ensanglante le monde.
A propos des coches ^ Montaigne ne parle que de Jules-César. Ainsi, dans la vie, les belles imaginations traversent les vulgarités pour arriver à la grandeur.
Il y a un temps du verbe dont on devrait ne pas tant multiplier l'emploi dans le commun discours, c'est l'imparfait du conditionnel. A quoi servent, je vous prie, sinon à fatiguer l'oreille et la conscience, ces perpétuels :j aurais dûpré^ vnir^ t^ous auriez du faire ^ etc..^^ Les esprits fermes ne s'accommodent guère de ces conjugaisons de regrets inutiles.
La différence que l'on remarque entre la manière de causer des Allemands et celle des Français tient principalement à ceci : l'Allemand part de la supposition que vous ignorez la matière qui fait le sujet de l'entretien; il croit devoir vous en instruire consciencieusemeat
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pour provoquer vos objections et les combattre avec loyauté. Le Français , au contraire, sans trop se soucier du fond des choses, a'est occupé qu'à vous éblouir par une improvisation brillante, et vous quitte le plus souvent sans avoir pris connaissance de votre opinion.
D'un côté, pédantisme et longueur; de l'autre, verve superficielle et frivole.
Il Y a des gens qui, avec peu de paroles, donnent beaucoup à penser; d'autres qui, avec beaucoup de mots, éveillent peu d'idées. Ils ressemblent à ces deux aiguilles du cadran, dont l'une va très-vite et ne marque que les secondes, tandis que l'autre, plus lente en sa marche, désigne les heures.
La conversation de Lorenzo est étrange. Je la compare aux promenades que je faisais jadis à Venise. Rien de grave, de triste même comme la gondole ; rien n'est plus semblable à un cercueil ; et pourtant on s'y trouve bien , on s'y sent à l'aise. Ce mouvement rapide, insensible, cadencé ; toutes ces grandes choses qu'on entrevoit, furtives et mystérieuses, palais , églises, Rialto, campaniles; ces majestueux échos du passé qu'on éveille à demi ; parfois même , à quelque balcon , une fleur solitaire , mélancolique et comme étonnée de se trouver là ; le cri poétique et rauque du gondolier; un peu de -ciel, beaucoup d'eau , et surtout le silence qui enveloppe et ennoblit encore toute noble tristesse , voilà ce qui me charmait , ce qui m'attachait à ces promenades sans issue. Quelque chose d'analogue retient mon esprit à ces entretiens sans but.
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Un esprit aimable est celui qui n'est afErmatif que dans la mesure strictement nécessaire.
Il est des paroles qui montent comme la flamme j d'autres qui tombent comme la pluie.
Il y a une certaine façon de dire les choses qui n'est pas précisément la correction grammaticale, qui n'est pas non plus Tart proprement dit, mais qui tient de l'une et de l'autre. C'est un je ne sais quoi qu'on ne peut ni définir ni enseigner, qui se prend, sans qu'on s'en
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doute, dans le commerce intime des grands écrivains ; c'est ce qu'on poun*ait appeler le bon air de la littérature.
Je ne conseillerais à personne d'écrire beaucoup, car j'estime qu'on ne saurait le faire sans se répéter ou se contredire.
Il est souvent fort peu raisonnable d'avoir trop tôt ou trop complètement raison.
Un grand esprit sans amour est un phénomène qui nous surprend et nous attriste. On diirait une de ces nuits d'été
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au Septentrion que Ton appelle nuits (C acier ^ dont la clarté morne fatigue l'œil et oppresse eu quelque sorte la pensée.
De toutes les douleurs qui torturent Tâme humaine, il n'en est guère de plus cruelle que le doute. L'Homme-Dieu le savait bien , aussi Ta-t-il réservée pour son heure suprême. Mon père, mon père, pourquoi m'avez-vous abandon né?
C'est le dernier cri de son humanité fnourante. C'est la convulsion dernière de sa divine agonie.
Quand un esprit vigoureux est assailli par le doute, il le saisit, le terrasse, le
charge sur ses épaules , et continue de marcher en le portant avec lui.
La foi n'est bien souvent qu'une illusion du cœur, plus souvent encore une révolte de Timagination contre la raison, « Taisez-çous ^ raison superbe! »
s'écrie Bossuet, et s'écrieront avec lui tous les hommes fermement résolus à embrasser les croyances surnaturelles dans leur rigueur. Espérer est plus humain. L'espérance qui n'est, après tout, qu'une foi mêlée d'un peu de doute, ainsi qu'il convient à une créature finie, loin de combattre la raison, en est pour ainsi dire le couronnement. La raison, qui défend de croire aveuglément, conseille d'espérer; et cela suffit bien à une vie où rien n'est absolu, pas même la douleur.
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Malebranche est un aigle enfermé dans le temple. Son inquiet instinct cherche Tair libre et la lumière éthérée des cieux. Il frappe à coups pressés, de ses vastes ailes, les voûtes sombres et immobiles du sanctuaire.