‹ Esquisses moralesChapitre 12 sur 40 · Labanoff, Mignet · texte numérisé non relu

Labanoff, Mignet

le nœud bien serré. Mais chaque scène est belle en elle-même ; les caractères, celui de la reine surtout et celui de « l'indigne Bothwell », sont dessinés d'un trait sobre et ferme; il faut y ajouter celui de Morton et celui de Knox, qui ne font tous deux que paraître : ce ne sont que des esquisses, mais tracées d'une main magistrale. Le style est surtout remarquable, parfait de vérité et de naturel, plein de choses, varié de tons, jamais tendu ni déclamatoire. Rien ne ressemble moin* au style du drame moderne, mélange de vulgarité et de prétention. Ici les personnages parlent comme ils ont pu ou dû parler, selon leur rang et leur caractère. Point de mots à effet, de tirades ambitieuses, mais un langage discret et mesuré, passionné à l'occasion, ou plein d'une dignité fière, s'élevant parfois jusqu'au lyrisme, avec de* traits d'imagination shakespearienne; c'est ainsi que Marie Stuart dit à sa sœur naturelle lady Jane: «Tu pâlis!... Va, ne crains rien. La mort n'effraye pas ma jeunesse. J'irai à sa rencontre d'un front serein ; et, quand elle m'ouvrira se* bras, c'est elle qui s'étonnera de me voir lui sourire *. »

Presque en même temps que sa Marie Stuarty madame d'Agoult écrivait son drame de Jeanne Darc ; elle en datait l'avant-propos d'Ourscamp,

1. IIIe journée, scène XIV. Les Trois journées de la vie de Marie Stuart n'ont point été publiées en volume.

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il août 1856. Le drame parut en 1857 l. Cette fois le caractère féminin dont madame d'Agoult s'efforçait de pénétrer l'énigme historique était celui d'une apparition merveilleuse et pure : c'était cette figure à la fois divine et humaine, dans laquelle l'histoire et la légende se confondent ; une vierge libératrice, une sainte de la patrie française, la bergère inspirée de Domrémy. L'histoire n'a rien de plus extraordinaire, et jamais légende plus belle ne s'est épanouie sur des faits plus authentiques ; le patriotisme a eu ses miracles comme la foi avait eu les siens; la France a son héroïne, son génie personnifié sous les traits d'une femme belle et chaste. Les érudits ont pu comme saint Thomas toucher du doigt la divine apparition; elle rayonne pour nous dans sa vérité et sa sainteté en dépit des sceptiques et des rail -

leurs.

* En mettant à son tour en scène une héroïne

sans amow: et sans rhétorique et son martyre outragé, Daniel Stern ne se dissimulait pas la difficulté d'une tâche dans laquelle aucun poète n'avait réussi ; mais il comptait sur son instinct divinatoire et sur le patriotisme de son inspiration pour pénétrer et reproduire cette nature extatique où l'héroïsme du soldat n'exclut pas la tendresse et la pitié de la femme, où l'exaltation religieuse a

1. Jeanne Darc, élude historique en cinq actes et en prose, chez Michel Lévy.

ses heures de défaillance. Il comptait aussi sur l'étude approfondie qu'il avait faite des textes relatifs à Jeanne Darc, notamment dans la volamineuse publication de M. Quicherat l. En efïet, sa Jeanne est un mélange très humain d'hallucination et de bon sens, de génie supérieur et d'enfantine simplicité, tel que, sans rien enlever à la poésie de la légende, on peut l'expliquer cependant par des causes naturelles et satisfaire ainsi la raison et la foi. Sa religion est toute populaire, elle croit aux apparitions surnaturelles d'anges et de saints et ne repousse pas la croyance aux fées : « Les bonnes fées, dit- elle, ne sont pas des mauvais esprits. Les anciens du village et bien des honnêtes personnes leur ont souvent parlé ; mais quant à moi, je ne les ai jamais vues. » Quand elle apparaît sortant des grands bois, on ne sait si c'est l'esprit de Dieu ou le génie de la solitude qui l'envoie au combat, si c'est un zèle divin qui l'inspire ou l'amour du peuple de France. Quand ses voix cessent de lui parler, c'est-à-dire quand l'inspiration, qui lui donnait le courage et la clairvoyance, l'abandonne, elle n'est plus qu'une simple femme, pure et droite de cœur, mais facile à tromper et à faire tomber dans les pièges qu'on lui tend; sauf l'amour, elle a toutes les faiblesses de la femme : « Tu ne t'en es pas

1. Procès de condamnation et tic réhabilitation de Jeanne d'Arc, 5 vol. in-8°. Paris, 18U-1844.

aperçu, dit-elle à son frère d'armes Bertrand de Poulangy, quand tu te jetais après moi au plus épais des bataillons en armes, tu n'as pas vu mes joues pâlir, tu n'as pas senti ma main trembler

d'effroi tu n'as pas vu mes yeux se détourner

d'horreur à la vue des cadavres ! » Condamnée à mort, bien qu'elle ait eu d'avance la vision de son supplice, à l'idée du bûcher son cœur se trouble, sa chair frémit, jusqu'au moment où ses voix l'appellent; elle se relève alors forte et sereine pour marcher au martyre.

Jeanne Darc a été écrite pour le théâtre. Ce ne sont plus des scènes historiques, c'est bien un drame que l'auteur a voulu faire. Fidèle à la vérité historique dans le tableau des événements et la peinture des caractères, où, comme dans les Trois Journées de Marie Stuart, il s'est montré maître, il a cru devoir donner ici davantage à l'invention et aux combinaisons dramatiques ; il a cherché et trouvé des péripéties et des effets de scène propres à intéresser et à frapper le public, surtout dans les trois derniers actes. Nous préférons, pour notre part, les deux premiers dans leur développement large et simple. Le .premier, dont la scène est à Domrémy, est une idylle ravissante, un frais rideau derrière lequel on entend le bruit des armes et sur lequel se détache en un doux relief la pure et noble figure de la vierge inspirée, de l'héroïque bergère. Le second

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nous introduit à Ja cour de Charles VII et nous montre, dans son château de Chinon, le triste monarque en proie à l'irrésolution entre les perfides conseils des courtisans qui veulent l'entraîner à sa perte et les exhortations des gentilshommes fidèles qui s'efforcent en vain de réveiller en lui le courage et les sentiments d'un roi, C'est un tableau parfait. Les derniers actes se passent à Reims, au château de Beaurevoir et à Rouen. Ils sont pleins de beautés poétiques et d'émotion dramatique. On ne peut s'empêcher de regretter que Daniel Stern, ce prosateur admirable, n'ait eu, comme Chateaubriand, qu'une possession incomplète et difficile de la langue des vers l. Son œuvre eût fleuri d'une pleine floraison et la beauté en eût égalé celle du sujet. Telle qu'elle est, c'est, à tout prendre, et sans en excepter la Jeanne Darc de Schiller, le plus noble monument que l'on ait encore élevé à l'héroïne qu'ont si bien fait connaître des historiens tels que Michèle t et M. Henri Martin.

Jeanne Darc n'a pas été jouée en France, mais elle fut représentée à Turin en 1860, dans la traduction italienne du célèbre acteur Ernesto Rossi, l'interprète applaudi de Shakespeare, qui prit dans le drame de Daniel Stern le rôle de Frère Élie et

1. On verra, dans ce volume même, qu'il aurait pu y atteindre. Ses essais en ce genre ont été très remarqués. Dans tout ce qu'il a touché on a reconnu vite la main du maître.

fit paraître Jeanne Darc sous les traits de madame Pedretti Diligenti. La pièce eut un succès d'enthousiasme. Le patriotisme italien, tout ému de la guerre contre l'Autriche, adopta l'héroïne de la pairie française et lui prodigua les applaudissements '. L'épreuve montra que la pièce pouvait soutenir les feux de la rampe et passionner un public assemblé. Jeanne Darc a eu aussi les honneurs d'une traduction allemande2.

Dans un autre drame, encore inédit, Jacques Cœur, nous retrouvons Charles VII. Vingt ans se sont écoulés depuis la mort de la Pucelle ; mais la France, délivrée des Anglais, n'en est guère plus heureuse, grâce aux nobles qui la pillent et l'oppriment, et grâce à la faiblesse du roi qui les laisse faire. Comme ceux de la Pucelle, les conseils généreux de Jacques Cœur, son argentier, qui emploie son crédit à remettre l'ordre et la paix dans le royaume, n'ont sur lui qu'une prise passagère. Le temps n'était pas venu ; l'œuvre de répression ne devait être accomplie que sous un autre règne et par d'autres moyens. Dans le drame de Daniel Stern, Jacques Cœur joue le rôle d'un génie qui a devancé son siècle et qui succombe

1. V. le récit de cette représentation dans Floren-e et Turin, préface, p. xxvi. Voir aussi la biographie de madame d'Agoult par Armand Pommier. Paris, Uentu, IK67,p. l'J et suiv.

2. Johanna cT Arc, hist-jrisches Drama nach dem franzôsischen de>- Grufin Mûrie cVAgoult geb. de Flavigny, von Robert Webcr. Bern, 187 1.

à la tâche qu'il s'est donnée. A son côté marche maître Bureau, l'inventeur du canon qui détruisit les châteaux, et derrière lui apparaît le terrible Dauphin qui sera Louis XI. Les relations du grand marchand de Bourges avec le Levant et son amour pour une belle fille amenée de l'île de Chypre font passer dans le drame comme un rayon du soleil d'Orient ; on dirait un conte des Mille et vne nuits jeté à travers les troubles de notre moyen âge expirant. La création si poétique de Miriam, le noble caractère et les souffrances de son amant font naître un intérêt pathétique. Le dénoûment est tragique. Miriam meurt empoisonnée dans les bras de Jacques Cœur qui part pour l'Orient emportant le corps de sa bien -aimée; c'est comme un rêve doré d'amour et de justice qui s'évanouit. Dans ce drame le talent mûri et exercé de l'auteur a su marier de la manière la plus heureuse l'invention romanesque et dramatique avec les faits de l'histoire. L'action se déroule en des tableaux remplis tout à la fois de vérité et de poésie. Tous les personnages sont vivants, depuis le roi jusqu'à l'archer, depuis Miriam, la belle juive, jusqu'à Maguette la paysanne, tous les détails curieux et animés. Le style passe de la plus haute éloquence au ton familier, et réciproquement, avec une aisance admirable et un art consommé. Tout est mouvement, couleur; et je ne doute guère que ce drame, mis en scène avec l'éclat

qu'il comporte et rendu par de dignes interprètes, n'obtînt le succès qu'il mérite, s'il y a en France un public pour une œuvre nationale et littéraire. C'est le caractère du Jacques Cœur et de la Jeanne Darc ; et c'est par des œuvres de ce genre, sérieuses et nobles, que notre théâtre pourrait se relever d'une trop visible décadence. Outre les trois drames dont on vient de parler, Daniel Stern a laissé un proverbe sous le titre de Ninon au couvent, et une petite pièce intitulée Entre deux Candidats où l'on voit un préfet de l'Empire embarrassé dans son action électorale. De ces pièces en un acte, la seconde a paru en feuilletons dans un journal de département 1. La première est inédite. Après Jeanne Darc et Marie Stuart, voici venir mademoiselle de Lenclos, une des singularités du grand siècle, qui porta la dignité du caractère dans la liberté de la vie, l'honneur dans la galanterie, et mêla des vertus viriles à des faiblesses féminines. Mais ce n'est qu'une esquisse légère, et Daniel Stern ne devait pas longtemps s'arrêter à cette figure plus curieuse que sympathique.

L'Italie était pour madame d'Agoult la patrie

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