Le Jura. Reproduction dans le Temps et tirage à part
<ie son imagination ; comme Goethe elle en rêvait sous les brumes du Nord et redisait dans ses pensées le refrain de Mignon : Dahin! Dalrin! C'était là qu'après son départ de Paris, en 1835, elle avait passé des années troublées, mais fécondes, agitée d'impressions diverses, entre la passion et l'étude, les souffrances du cœur et les exquises jouissances de la nature et de l'art. C'était là qu'elle se plaisait à retourner, après les travaux et les fatigues de ses hivers à Paris, pour y ressaisir un rayon du passé dans la lumière d'un beau ciel et pour y retrouver ses propres souvenirs avec ceux de l'histoire; elle n'aimait pas seulement dans ce pays où, comme l'a dit Goethe, tout a une forme, la beauté des grands horizons lumineux et ces paysages remplis de détails pittoresques où rayonne une vie plastique, ces nobles cités toutes pleines de la gloire des arts et dont l'attrait est si puissant sur l'imagination ; «lie aimait le peuple italien; elle s'associait, dans l'Italie divisée et esclave, aux espérances des patriotes qui rêvaient une Italie une et libre ; elle souffrait de leurs souffrances, surveillait de- loin leurs progrès ou épiait de près leur réveil ; et, quand vint l'heure de l'affranchissement, quand le génie d'un ministre patriote, appuyé sur la fortune des armes françaises, eut arraché à l'Autriche laLombardie; quand, en dépit de Villafranca, le mouvement national, de plus en plus
accusé, aboutit enfin à l'unité tant désirée sous le sceptre réparateur de la maison de Savoie, elle fut de ceux qui applaudirent à la résurrection d'un grand peuple et qui virent en espoir le génie italien s'élever à des destinées nouvelles.
Dans la préface de Florence et Turin, Daniel Stern a raconté comment l'image de l'Italie lui avait apparu pour la première fois dans l'œuvre dantesque. Le Livre italien, comme elle appelle la Divine Comédie, fit sur elle une impression profonde. Ce livre, où elle apprit la langue de Dante, en même temps qu'elle y puisait la poésie, lui donna, dit-elle, le mal du pays, d'un pays quelle n avait jamais vu, mais dont elle avait le pressentiment, sans doute comme les jeunes filles l'ont de l'amour, avant d'en rien connaître. Plus tard, à Venise, elle fut témoin des rigueurs qui exaspéraient dans le cœur des Vénitiens la haine de l'étranger et prononçait avec eux dans son cœur les serments de la vengeance italienne. Plus lard encore, elle accueillait à Paris, à son foyer, Manin, le grand proscrit, et écoutait sur Dante ses commentaires politiques. On sait comment Manin mourut dans l'exil, presque à la veille de la guerre qui devait commencer l'affranchissement de sa patrie '. Madame d'Agoult était alors à Florence, et, parmi ses visites aux musées et aux églises, elle y constalait le progrès dans les esprits