Flortnce et Turin
vance dans sa pensée, et mettant à poursuivre ce but une habileté profonde, une persévérance infatigable. Il avait la politique gaie, ce qui ne l'empêchait pas de l'avoir hardie et prudente. Quant au premier roi d'Italie, elle y voit un Béarnais italien, roi vaillant comme notre Henri IV et joignant au triple talent Y esprit avisé et les calculs d'un politique.
C'est durant ce séjour à Turin qu'eut lieu la représentation de Jeanne Dare en italien, dont il a été question plus haut. Madame d'Agoult a raconté elle-même, avec une grâce charmante, les incidents de cette représentation à laquelle les circonstances où se trouvait alors l'Italie donnaient un à-propos patriotique vivement saisi par les spectateurs. Un journal avait appelé Jeanne Darc le Garibaldi de la France; l'héroïne du patriotisme français s'identifiait pour un soir avec le héros de la nationalité italienne dont le nom et les exploits étaient dans toutes les bouches ; et du même coup Daniel Stern devenait, aux applaudissements d'un public enthousiaste, le poète de l'Italie affranchie.
Florence et Turin parut en 18G2. Outre des lettres écrites de Florence et de Turin sur l'art et la politique, d'une verve douce, spirituelle et charmante, on y trouve des articles pleins d'intérêt sur la Rome nouvelle de Gioberti, sur Ausonio Franchi et la libre pensée en Italie, sur l'esprit piémontais et son ascendant sur la révolution
italienne. Les réflexions de madame d'Agoult sur l'art n'ont rien delà banalité des admirations convenues que les touristes apportent d'ordinaire avec eux dans leur bagage et qu'ils remportent soigneusement sans s'être permis d'y rien modifier ; la sincérité de ses impressions et l'indépendance de ses jugements leur donnent, au contraire, un air de nouveauté ; sa manière brève et nette, et à la fois vive et colorée, qui ne s'arrête qu'aux; traits caractéristiques, rappelle celle de Gœthe dans le Voyage en Italie, ce livre plein de suc exprimé des choses. Les réflexions sur les mœurs et les usages sont dans le même esprit et dans le même goût. L'auteur, d'une main rapide et légère, trace en passant un trait précis qui reste gravé dans l'esprit du lecteur. Son portrait des Florentines et de leur gentilezza qui n'est « ni ce grand style des Romaines, ni la fierté souple des Espagnoles, ni l'agaçante mutinerie des Parisiennes, mais qui tient de tout cela, » fait penser à celui qu'en a tracé Boccace dans sa Fiammetta : « Leguali, oltre che bellissime siano, di leggiadria e di vaghezza tulle Valtre trapassano. » Quant aux lettres politiques, les relations de madame d'Agoult avec des personnages illustres ou éminents, qui la renseignaient sur les secrets de la politique italienne, et l'introduisaient, comme elle dit, dans « la familiarité de l'histoire, » en font de précieux documents pour l'histoire de la révolu-
tion italienne. J'en dis autant des articles qui complètent le volume. L'Italie nouvelle y apparaît en des pages tracées d'une main presque filiale, où revit le mouvement intellectuel, politique et religieux des dernières années , déjà si fécondes pour l'avenir de ce peuple en travail de régénération.
Dans le livre sur Dante et Gœt/te l madame d'Agoult a réuni ses deux admirations, le poète de la Divine Comédie et celui de Faust, ses deux amours, 1 Italie et l'Allemagne. « Je suis née sur la terre d'Allemagne, dit-elle dans la dédicace à une de ses filles; mon étoile est au ciel de l'Italie. C'est pourquoi j'ai voulu t'adresser des souvenirs où se mêlent Dante et Goethe : double culte où nos âmes se rencontrent. » Dans ce livre de haute critique se trouve déposé tout le trésor lentement accumulé de ses impressions et de ses méditations sur ces deux grands génies qu'on lui a reproché d'avoir unis dans la même étude 2, bien que , dans leur œuvre, les analogies sautent aux yeux. M. Schérer, qui lui fait ce reproche, a néanmoins constaté lui-même la ressemblance frappante qui existe entre deux vastes compositions où deux génies de premier ordre ont fait entrer, avec toute
1. Dante et Goethe, dialogues par Daniel Stern, 18GG. Public d'abord dans La Revue germanique et française sous ce titre : Le cap Ploulm, dialogues, en 1864.