Schérer, Etudes critiques, 187G, p. 89 et suiv
leur âme, toute leur science de l'univers et leur expérience de la vie, l'âme, la science et la vie de leur siècle; entre deux poèmes où le héros « nous apparaît traversant une série de scènes et d'épisodes, et se transforme en passant par ces diverses aventures, pour finir par arriver à un but de sagesse et de perfectionnement ». C'en est assez, ce me semble, pour justifier l'entreprise de madame d'Agoult, quelles que soient d'ailleurs les différences qui séparent les deux œuvres et les deux poètes. Une étude comparative du genre de celle qu'elle a tentée, poussée plus peut-être parle sentiment que par le raisonnement, n'offre pas moins d'intérêt et d'instruction parles différences qu'elle relève que parles ressemblances qu'elle constate. La littérature comparée est un des fruits les plus curieux et les plus savoureux que la critique de notre temps ait pu cueillir; il ne pouvait mûrir qu'à une époque où la critique spéciale avait déjà fait partout son œuvre, et où l'histoire littéraire, par le progrès des études historiques, est en train de devenir l'histoire du génie des peuples et de leur civilisation . Daniel Stern, en cherchant dans l'analyse et la comparaison de deux grandes œuvres typiques la raison philosophique du double attrait passionné qui le poussait tour à tour à la fois vers l'Allemagne et vers l'Italie, vers Gœthe et Dante, cédait à un besoin intime et en même temps au
courant qui porte et portera de plus en plus vers la littérature comparée la grande critique. Le livre sur Dante et Gœthe nous paraît être et devoir rester une des plus nobles productions de cette muse nouvelle et cosmopolite que courtisent aujourd'hui de jeunes et brillants talents comme l'auteur de Shakespeare et l'Antiquité l.
Le même critique ami a fait à Daniel Stern un autre reproche, c'est d'avoir employé la forme du dialogue, cette forme justifiée, pourtant, par de grands exemples, et qui semblait ici s'imposer à l'auteur. Je ne vois pas quelle autre il aurait pu choisir pour arriver à mettre dans son livre ce qu'il voulait y faire entrer. Il en est ici de la forme comme du fond même ; ce n'est pas un choix libre qui la lui a donnée, c'est une nécessité de sa pensée. En même temps qu'elle le portait à comparer deux grandes ligures qui s'étaient rendues maîtresses de son imagination^ elle lui assignait d'autorité la seule forme qui pût exprimer tous les aspects divers et les nuances les plus fugitives de cette comparaison. Est-il vrai, d'ailleurs, que Diotime, la docte et sage Diotime, parle seule dans ces dialogues? Est-il vrai que Yiviane, Élie et Marcel ne soient guère là que pour lui donner la réplique ou l'aiguillonner par la contradiction? N'en est-il pas, d'ailleurs, un
1. M. Stapfer, professeur à la Faculté des lettres de Grenoble.
peu ainsi dans la plupart des entretiens philosophiques et littéraires ? N'y a-t-il pas toujours quelqu'un qui tient le dé et qui mène la conversation à 'son but? C'est le rôle de Socrate dans Platon. Ces personnages ne sont pas cependant de simples comparses ; chacun d'eux a son caractère. A côté de Diotime, la belle Mantinéenne détachée du Banquet de Platon, Viviane, dont le nom rappelle la fée des bois et de la fontaine de Brocéliande, semble quelque apparition fugitive de la poésie du Nord, tandis que Marcel et Élie représentent, chacun à sa manière, l'esprit français, classique et voltairien. Diotime les conduit comme Virgile conduisait Dante lui-même : avec une érudition éloquente, elle leur fait, au milieu d'un paysage de Bretagne, entre des rochers et la mer, le commentaire poétique de la Divine Comédie et .es introduit ensuite dans les mystères de Faust ; elle parle de ses poètes en poète, en même temps qu'en critique versé dans toutes les explications savantes; son livre est comme le résumé de tout ce qui a été dit de profond et de sensé sur le sujet, mais un résumé vivant, poétique lui-même, composé avec le plus grand art, écrit dans la plus belle langue.
La publication, dans la Reoue Germanique, des dialogues sur Dante valut à Daniel Slern la liaison singulière avec J. Mazzini dont j'ai déjà dit un mot. Le 1er février 1864, le premier article du
Cap Plouha paraissait dans la Revue, et le 13 Mazzini écrivait de Londres à madame d'Agoult ;
Madame,
Je viens de lire votre beau travail sur Dante et Goethe. Et, veuillez le croire, ce n'est que mon admiration pour les nobles et bonnes choses que vous y dites qui me donne le courage de vous adresser ce court écrit que j'ai publié, il y a quelques années, et qui résume tout ce que je sais sur lui. Votre travail est trop sérieux, trop consciencieux pour que vous n'accordiez pas une demi-heure aux vues d'un Italien qui a étudié Dante avec amour et vénération et qui a voué sa vie à une nationalité qu'il rêvait , il y a cinq siècles, lui le premier.
Je vous envoie l'écrit détaché parce que le volume d'écrits auquel il appartenait porte mon nom, ce qui suffirait pour lui interdire la France1.
Croyez , Madame , à la profonde estime de votre dévoué :
Joseph MAZZINI.
Madame d'Agoult répondit, et la correspon-
1. Cet article sur les opère minori di Dante fait partie des Scrdtieditie inédit i de Mazzini, publiés à Milan chezDaelli, vol. IV, p. 172. — L'envoi n'en parvint pas alors à madame d'Agoult.
dance commença, philosophique, politique et littéraire, entre deux amis qui ne devaient jamais se rencontrer. Les dissentiments étaient fréquents entre eux, comme on peut le voir dans les Lettres de Mazzini déjà publiées1, et comme on le verra mieux encore quand seront imprimées celles des lettres de madame d'Agoult qui ont été conservées 2.
L'accord était aisé à établir sur Dante, mais il se rompait déjà sur Gœthe. Mazzini partageait l'opinion de ceux qui ne voient dans Gœthe qu'une immense intelligence. «Il avait la boulé; c'est la conséquence de la faculté de voir les choses en grand, mais rien de plus. Le besoin d'action, la sainte douleur, l'amour ardent et profond, — vous diriez, en nous déshéritant, « ardente et profonde » — lui étaient étrangers ; nous reparlerons de cela. En attendant, vous me forcerez d'écrire, si j'en ai le temps, trente ou quar.mle pages de plus sur Gœthe, pour le neuvième volume de mes écrits. » Madame d'Agoult répond en colère : « Miséricorde ! comme vous y allez! Mes pauvres Allemands, avec ou sans phosphore 3, « nous balaierons tout cela. » Auriez-
1. Lettres de Joseph Mazzini à Daniel Stem (1804, 18T"2) Paris, Germer-Baillière, 1873.