Lettre inédite
3. « Votre peuple est mon peuple » écrivait Daniel Sternà Mazzini.
patrie et supprime le rôle des nationalités dans la civilisation du monde1.
Tous les ouvrages de madame d'Agoult, sans en excepter ses travaux d'histoire et de critique, ont ce caractère commun d'être un produit vivant et personnel de l'imagination et du sentiment ; ceux-mêmes de ses livres qui lui ont coûté le plus de soins et d'études, n'étaient que le développement par la volonté et la réflexion de germes déposés en elle par quelque circonstance fortuite, par quelque vive impression ; et de là la passion qui anime chez elle jusqu'à l'érudition, de là le rapport constant de son œuvre avec sa vie. Ses productions les plus sévères avaient ainsi quelque chose d'une création poétique ; le travail les avait enfantées et mûries, mais l'amour les avait conçues et portées. Nous avons vu les Trois journées de la vie de Marie Stuart naître des souvenirs d'un voyage en Ecosse et le beau livre sur Dante et Goethe sortir presque nécessairement du double culte inspiré à l'auteur par son origine semi-germanique et par son attrait pour le ciel et la langue de l'Italie. L'enthousiasme pour une noble cause, en révélant à Daniel Stern sa vocation his-
I. Voir notre avertissement placé en tète du petit volumo des Lettres de Mazzini à Daniel Stern.
torique, a donné naissance h ÏHistoire de 1848. Celle des Commencements de la République aux Pcnjs-Ba* a eu son origine dans plusieurs voyages en Hollande et dans l'influence pacifiante exercée par les tranquilles horizons de ce pays et par le caractère de ses habitants.
Madame d'Agoult aimait cette nature énigmaliyue, c'est ainsi qu'elle l'appelle, où tout estdouceur et lenteur ; elle aimait ces « contours ondoyants », ces « surfaces planes comme des miroirs, éclairées d'une lumière argentée», ces « molles prairies enveloppées de vapeurs blanchâtres », ces « eaux dormantes où se reflète un ciel nuageux ». Elle y trouvait « quelque chose d'indécis et de monotone, qui tient du rêve plus que de la réalité, une sorte de silence pour l'œil qui lui donne la sensation du repos». Le contraste de cette terre à demi noyée sous les eaux avec la race hardie et libre qui l'a conquise et reconquise au sein des tempêtes; lalutte du génie humain contre les éléments précédant celle d'un peuple généreux contre la domination étrangère; le caractère du génie hollandais qui, après avoir, par son patient labeur, dompté une nature rebelle, se lève, grandi et fortifié, contre le despotisme, et dont on pourrait dire, en modifiant le vers sur Franklin :
Fluctibus eripuit terram, sceptrumque tyrannis;
la personnification de ce génie batave dans la grande figure du Taciturne, le « nouveau Civilis », lion et renard tout à la fois selon le précepte de Machiavel; l'établissement de la liberté sur ce sol tant disputé, tant arrosé de sueur et de sang; les querelles civiles et religieuses ; l'antagonisme entre l'esprit républicain et municipal représenté par Oldenbarneveld et le Stadhoudérat dans la personne de Maurice de Nassau ; l'échafaud de Barneveld et la grandeur de cette fin tragique, etc.; c'est tout cela qui excitait l'intérêt, entraînait l'imagination de Daniel Stern et lui faisait désirer d'écrire cette histoire « si belle et si pleine d'enseignement » et, suivant lui, « mal connue en France », dont le sens véritable lui avait été révélé, pendant son séjour en Hollande, par ses relations avec des savants du pays.
Madame d'Agoult affectionnait la plage de Schéveningue. Dans un morceau lyrique, écrit en prose, elle se représente elle-même promenant, un soir, sur cette plage la mélancolie d'une âme souffrante et d'une vie fatiguée. « Où vais-je, répète- t-elle dans un morne refrain? Que suis-je venue chercher ici ? » Les pensées et les images tristes débordent de son cœur et de son imagination dans cette confidence à la nature, en présence des flots glacés et du ciel nuageux. Mais, en revenant vers la ville, elle traverse un bois de chênes dont l'ombre séculaire a couvert
de sa fraîcheur le front de Descartes et enveloppé de mystère la pensée de Spinosa. Elle s'y arrête, et, s'adressant, dans une invocation, à ces grands esprits immortels : « Je le sens, dit-elle, c'est vous seuls que je venais chercher ici. » C'est à la nature, à la science, à la philosophie, qu'elle était venue demander l'apaisement et la consolation. Le travail, l'étude sérieuse du passé, l'admiration pour tout ce qui est beau et grand dans le monde et dans l'humanité, devaient contribuer à lui donner cette paix qui remplace le bonheur pour ceux qui ont cessé de l'espérer et d'y croire. L'histoire a aussi son influence pacifiante. Cette muse sévère, par la curiosité qu'elle excite et l'enthousiasme qu'elle fait naître, par l'intérêt profond et tout humain qui s'attache à ses recherches, a, plus que la philosophie et autant que la science, le pouvoir de nous enlever à nousmêmes, à nos pensées et à nos douleurs égoïstes, pour nous répandre dans l'humanité et nous y apaiser dans la vraie communion, celle des choses et des hommes, à travers l'espace et le temps. Montesquieu disait n'avoir jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'eût consolé. On doit croire qu'il n'avait jamais beaucoup souffert ; mais il n'en est pas moins vrai que l'étude est le meilleur remède aux douleurs morales, et qu'un esprit vigoureux, maintenu par elle en santé, peut emporter vaillant du combat le cœur blessé.
L'intention de l'auteur était de conduire son histoire jusqu'à l'abolition du Stadhoudérat l ; mais des traverses, des accidents, la maladie, fata aspera, interrompirent à plusieurs reprises la suite de son travail et l'arrêtèrent après la publication du premier volume, quand les autres, pour lesquels les études étaient déjà faites et les notes prises presque entièrement, n'avaient reçu qu'un commencement de rédaction. Quinze années de travail furent ainsi perdues. Le premier volume, le seul, a paru en 1872. Pour le reste, les notes sont là lentement amassées ; l'esprit qui devait les mettre en œuvre n'y est plus pour leur donner la forme et la vie.
Le récit fait par Daniel Slern de la lutte entre Maurice de Nassau et Oldenbarneveld nous fait connaître les raisons politiques de cette lutte fameuse dans laquelle, selon l'expression d'un contemporain, se heurtèrent l'une contre l'autre les deux colonnes de la République. Ce fut Barneveld qui succomba. Pendant longtemps les historiens des Pays-Bas, nationaux ou étrangers, se sont accordés à voir en lui un martyr de la liberté et môme le chef du parti populaire, tandis que le Stadhouder était à leurs yeux un aspirant à la tyrannie qui avait voulu supprimer dans
1 . Le titre devait être -.Histoire de la République des Pays- Bas Unis depuis l'union d'Utrecht jusqu'à l'abolition du Stadhoudii al.
l'Avocat de Hollande un obstacle à ses projets ambitieux. De nos jours cependant une école nouvelle d'historiens s'est élevée dans le pays de Barneveld pour justifier par la raison d'État le meurtre de ce grand citoyen, et les raisons qu'ils apportent, sans diminuer pour lui l'admiration et la sympathie, font cependant comprendre le jugement qui l'a condamné et comment les États Généraux ont cru, en le sacrifiant, faire œuvre de salut public. Barneveld et les États de Hollande représentaient la cause de la paix avec l'Espagne et celle des libertés municipales et provinciales ; c'était la cause des vieilles traditions et de l'oligarchie bourgeoise. Le prince Maurice et les États Généraux représentaient, avec la guerre contre l'Espagne, l'unité nationale et la concentration des pouvoirs, nécessaire peut-être pour maintenir le nouvel État en face de l'étranger et l'empêcher de se dissoudre par les querelles intérieures, politiques et religieuses. Le peuple était avec eux. Cette opinion soutenue par les Groën van Prinsteser, les van der Kemp, les van Lennep, etc.. contient sans doute une part de vérité ; mais, si elle peut faire comprendre l'arrêt porté contre Barneveld, elle ne peut excuser le prince d'Orange de lavoir laissé exécuter. Madame d'Agoult l'a pensé ainsi ; elle a flétri en termes énergiques la dureté inflexible et la sécheresse de cœur de Maurice. « C'est en vain.
dit-elle, que la religion et la raison d'État semblent d'accord pour approuver les vues du Stadhouder, l'humanité offensée se détourne de Maurice. Un meurtre odieux, inutile, le bannit de la compagnie des grands hommes. L'histoire, avec le paysan hollandais, ramasse sur l'échafaud de Barneveld le sable ensanglanté qui dépose contre le meurtrier au tribunal de l'éternellejustice. »
Ces lignes terminent le volume. Le récit interrompu s'arrête à cet échafaud. On ne peut trop regretter que l'auteur n'ait pu achever ce livre qui eût été un monument dans notre littérature historique. S'il n'apporte pas de nouveaux documents et, comme on dit aujourd'hui, de contribution nouvelle à l'histoire des Pays-Bas , il a du moins le mérite d'avoir extrait de tous lesdocuments connus et des travaux antérieurs la vivante image d'événements mémorables et degrands caractères, et de les avoir présentés avec ordre, dans cette forme claire, simple et frappante, qui est le secret des vrais historiens ; secret trop souvent ignoré des érudits qui butinent dans la poussière des greffes et des bibliothèques. Si, comme on l'a dit, le plus grand mérite de l'histoire est dans l'enthousiasme qu'elle fait naître, nul ne s'entend mieux que Daniel Stern à communiquer à ses lecteurs ce sentiment d'intérêt profond et de religieux res-
pect qu'inspire à tout esprit sérieux et réfléchi le spectacle des choses humaines et des lois qui les conduisent. Nul ne sait mieux dégager la grandeur morale de l'homme de ses misères et de ses petitesses. Les portraits se font remarquer par lé sens psychologique non moins que par la largeur brillante du pinceau. Le moraliste s'y montre en même temps que le politique. Le jugement sur Philippe II, qui suit le récit de sa mort, est une des belles pages d'un livre qui en contient beaucoup d'admirables. Nous ne le citerons pas, mais nous citerons comme spécimen de ce style d'une élégance si magistrale, où le choix exquis des mots revêt d'un éclat voilé la justesse et la profondeur des pensées, quelques lignes sur la mort d'Elisabeth d'Angleterre :
« Dans le même temps un changement dans la politique européenne se préparait. « La grande » reine de la mer » avait cessé de vivre. Elisabeth s'était éteinte le 3 avril 1603, dans la soixantedixième année de son règne « après avoir vécu »si longtemps, dit Grotius, quelle était sur le point » de s'en ennuyer. » Le protestantisme, en particulier les Provinces-Unies, devaient beaucoup à cette princesse ; elle ne fut pourtant pleurée ni de ses alliés ni de son peuple. Une durée trop longue ne semble pas humaine et déplaît. Le génie d'Elisabeth, d'ailleurs, était dépourvu de charmes ; elle n'avait su rendre aimables ni ses
vertus ni ses vices. L'Angleterre, comme délivrée d'un pesant ennui, salua étourdiment son successeur ; toutes les têtes couronnées le recherchèrent avec empressement ; les Provinces-Unies n'épargnèrent aucun soin pour se le rendre favorable. »
L'histoire des commencements de la République aux Pays-Bas a valu à son auteur un prix de l'Académie française. M. Mignet avait fait le rapport, et, suivant un auditeur, n'avait rien laissé à dire ni sur le sujet ni sur le style. Ainsi parle M. Nisard qui, à son tour, a vanté, en juge compétent, avec son goût et sa délicatesse ordinaires, « le caractère élevé de l'ouvrage, et cette manière d'écrire qui se défend également de la recherche du pittoresque et de l'abus des termes généraux. C'est la grande tradition suivie avec liberté l. »
Pour terminer la revue des ouvrages de Daniel Stem nous dirons ici quelques mots de ce dernier livre, inachevé aussi, qui parut après sa mort, et qu'elle a intitulé : Mes Souvenirs. Nous avons déjà dit quel charme elle avait répandu sur les récits de son enfance et de sa jeunesse. Il faut lire, dans la première partie de ces Mémoires, les pages sur sa vie au couvent et sur le genre d'éducation qu'elle y avait reçu. Dans la seconde partie, dont le caractère est plus général et où
1. Article sur D. Stern par D. Xisard. Revue française. Décembre 1877.
l'auteur nous introduit dans le monde de la Restauration, il faut lire les portraits d'une touche si vive et si libre, si large et si fine tout à la fois, qu'il a tracés de Louis XVIII, de Charles X, de la duchesse d'Angoulême, de la duchesse de Berry, de mesdames Sophie Gay et Delphine de Girardin, etc Toute la presse, presque sans exception, a rendu justice à l'esprit du meilleur aloi semé à pleines mains dans ce livre posthume dont l'apparition a été l'un des grands succès littéraires de ces dernières années.
Pour tout dire, il faudrait parler encore des nombreux articles que madame d'Agoult a publiés dans divers journaux, particulièrement dans le Temps, et qui seront recueillis dans ses œuvres. Tantôt elle introduit devant le public1 un poète encore peu connu, et qui, sans être devenu populaire, — le genre de son talent ne s'y prête pas — s'est fait une place à part dans un groupe d'élite ; nous voulons parler de madame Ackermann, l'auteur de belles et sombres poésies dont l'inspiration originale ne laisse pas de rappeler la philosophie pessimiste de Schoppenhaiier. Tantôt elle analyse, d'une manière profonde, dans un travail plein de révélations sur elle-même, la religion de Gœthe telle qu'elle ressort du poème de Faust et nous montre, au lieu du Gœthe sceptique et indifférent que s'est figuré