‹ Esquisses moralesChapitre 19 sur 40 · Temps des 7 et 8 juin 18G · texte numérisé non relu

Temps des 7 et 8 juin 18G

le vulgaire, « un Gœthe profondément religieux, religieux jusqu'au mysticisme, qui voyait dans la vie un sacerdoce, dans l'amour l'éternelle loi du monde et de Dieu ; qui croyait ardemment à l'immortalité ; qui mettait au-dessus de toutes choses ici-bas la simplicité du cœur, la bonté, la compassion ; qui ne voulait enfin de la science et de la philosophie que le pouvoir de faire du bien aux hommes i. » Mais l'espace nous manque ; il est temps de résumer ce travail et de raconter les dernières années de madame d'Agoult, ces années si pleines d'événements et d'épreuves pour notre pays, pour elle d'angoisses patriotiques.

Nous avons vu madame d'Agoult, après la crise orageuse de sa jeunesse, se retremper dans le travail, refaire sa vie brisée et trouver la paix dans l'étude et l'amitié, tandis que se répandait peu à peu sa renommée et que lui venaient de tous côtés d'illustres hommages. Elle pouvait se dire, comme madame Roland, que le degré où elle était n'était pas chargé de trop de monde; et parmi ses contemporains placés sur le même

1. Voir les trois articles intitulés : La relie/ion de Gœthe considérée dans son poème de Faust. Le Temps des 9, 11 et 13 juin 186'*.

degré elle comptait des amis éprouvés, de récentes et intéressantes relations. Elle vivait ainsi dans une compagnie d'élite, jouissant de sa sérénité retrouvée, des affections et des respects qui l'entouraient et développant, dans un milieu sympathique et doux, sa paisible et constante activité. Ce beau soir avait cependant ses nuages; elle avait trop souffert, trop lutté, trop tendu les ressorts de sa volonté, pour qu'il n'en fût pas resté, dans son organisation nerveuse et exquise, un ressentiment douloureux; elle eut des heures de mélancolie qui l'assombrirent parfois et semblèrent la briser ; mais son courage, sa philosophie, triomphaient des maux physiques comme des douleurs morales, et elle se retrouvait, après des défaillances passagères, plus forte et plus grande. Sa beauté, que ni l'âge ni les chagrins n'avaient pu altérer, frappait d'admiration ceux qui la voyaient pour la première fois ; elle rayonnait sous ses cheveux blancs. Madame d'Agoult renouvelait, à soixante ans, le miracle qu'on a raconté de Diane de Poitiers et de Ninon de Lenclos, et plus d'un visiteur eût sans peine oublié son âge, si elle-même eût consenti à ne pas s'en souvenir: mais la gravité de l'entretien l'avertissait que Diotime était toute à la philosophie. Tout en elle était simplicité, dignité, affabilité. Ceux qui ont eu le bonheur de vivre daus son intimité savent que le charme en était incomparable.

Shakespeare eût dit d'elle qu'elle était « douce comme l'été * ». Elle avait celte bonté qui vient a la fois du cœur et de l'intelligence, dont Bossuet a parlé en termes magnifiques *, et dont Victor Hugo a dit qu'elle fait « le fond des natures augustes » ; cette expérience indulgente d'un Marc-Aurèle et d'un Goethe, d'un Shakespeare 3, d'un Molière ou d'un Lamartine. Son amitié était fidèle et sûre. Profondément aimante, elle apportait dans l'expression de ses sentiments une réserve fière qu'on pouvait prendre pour de l'indifférence ; mais elle savait prouver son affection par une attention constante aux intérêts de ceux qu'elle aimait. Elle pensait que l'amitié doit être cultivée et qu'on n'en doit pas négliger les devoirs ; si elle donnait beaucoup, elle exigeait beaucoup aussi. Elle mettait fart dans la vie 4. Dans ses relations, comme dans ses propos, elle mêlait au sérieux le délicat. Sa conversation était naturellement grave, enjouée à l'occasion. La supériorité de son esprit s'y montrait, moins par des saillies, qui ne manquaient pas pourtant, que par sa haute raison qui dominait les questions et

!. Sweet as sommer (fleuri VIII).

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