‹ Esquisses moralesChapitre 22 sur 40 · Loménie, les Mirabeau, t. I, p · texte numérisé non relu

Loménie, les Mirabeau, t. I, p

jours sentie étrangère à toutes les superstitions latines. Dans tout le cours de ma vie, j'ai lutté constamment, selon la mesure de mes forces, contre les préjugés du vieil esprit français. A mon sens le droit n'a jamais été douteux pour la nation allemande de vouloir son unité politique et sa plus grande part d'influence dans les destinées du monde moderne.

» Mais, à celte heure, ce n'est plus l'unité de l'Allemagne qui est en question ; elle est faite, quelle que soit l'issue finale de la guerre. Cène sont plus les superstitions latines, le pouvoir infaillible ou le pouvoir absolu qu'il est urgent de combattre ; ils s'écroulent, ils sont à terre. La France dynastique n'existe plus. Elle aurait depuis longtemps cessé d'exister, si notre pauvre peuple, maintenu à dessein dans l'ignorance par les éducateurs intéressés qui faisaient trafic et profit de sa crédulité, eût été capable de discernement comme il se montre capable de vertu. La France républicaine seule est debout ; la France qui répondait hier par 1,500,000 non au plébisciteimpcrial ; celle qui, par l'élite de ses représentants, se refusait à une guerre follement entreprise pour sauver des derniers mépris un aventurier bizarre; la France de 1789 et de 1848, pacifique, généreuse, amie des peuples libres; la France qui secourait Washington, la France qu'aimèrent Fichle cl Gœthe!

ÉTUDE SUR DANIEL STERX. V'j

» Cruellement châliée pour des fautes qu'elle n'a pas commises, une large plaie saignante au flanc, le front pâle et tout meurtri encore des marques d*un pesant diadème, la voilà au plus, extrême péril d'une guerre détestée, que d'avance elle désavouait, mais qu'il ne dépend pas d'elle de cesser avec honneur.

» A cette vue, qui se souviendrait de ses fautes ou de ses faiblesses? Qui songerait à lui reprocher ses illusions, les écarts de son génie? Qui voudrait le renier ce beau génie de renaissance perpétuelle et d'universelle expansion qui, de siècle en siècle, s'appelle Descartes, Calvin, Montesquieu, Condorcet, Voltaire, de Staël!

» Dans sa beauté tragique, en lutte avec le destin à l'heure suprême, la France crie vers nous. Elle souffre, elle expie, elle combat ; elle va périr sinous n'accourons tous pour souffrir, pour expier, pour combattre avec elle, si tous nous ne donnonspour elle nos biens, nos vies et jusqu'à la mémoire de nos noms !

» Ne me demandez donc pas pourquoi nous ne sommes plus ni philosophes, ni écrivains, ni artistes, mais soldats et patriotes. Puisse le jour venir où l'Europe émue, étonnée, comme vous, de tant de vie, d'amour, d'héroïsme dans celte nation française qu'elle se figurait épuisée, énervée, corrompue, sentira que ne lui laisser le choix qu'entre la honte et la mort serait un attentat à

l'humanité qui crierait vengeance jusqu'au dernier jour du monde.

» La France républicaine, pacifique en son cœur et en son esprit, ne combat plus que pour l'indépendance et l'intégrité de la patrie. Bien aveugle entre les peuples celui qui ne ferait pas des vœux pour elle ! Bien téméraire entre les princes celui qui croirait pouvoir impunément fouler aux pieds une nation toute frémissante encore de vie et d'honneur ! »

Telles étaient, dans sa retraite du Jura, les pensées de Daniel Stern au commencement de cette guerre civile entre deux peuples faits pour marcher ensemble à la tête de la civilisation. A partir de ce moment on la voit multiplier les lettres, les articles qui témoignent de sa préoccupation douloureuse et du travail incessant de son esprit. Tantôt elle écrit à Vogt, le savant naturaliste allemand, qui avait paru vouloir protester contre le prolongement de la guerre1; tantôt elle s'adresse à sir Henry Bulwer, son ami personnel, au moment de la conférence de Londres 2. Partout elle cherche des sympathies pour son pays ravagé ; sans cesse elle proteste, avec une énergie

1. Plusieurs Allemands protestèrent alors à leur grand honneur, Jacobi, Gervinus, le poète Georges Herwegh, etc. — La lettre à Karl Vogt a paru dans le Journal de Genève, 30 octobre 1870.

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