Journal de Genève, 28 janvier
le poète allemand, Georges Herwegh, s'écriait de son côté :
<( Germanie! j'ai honte de toi ! J'ai honte de toi parce que, plongée dans une erreur profonde, tu fais parade d'une fausse grandeur et, qu'ivre de la grâce de Dieu, lu semblés avoir oublié le droit humain. »
Républicaine sous l'Empire, madame d'Agoult ne pouvait manquer de l'être après Sedan. La France avait fait de Y autorité une trop triste et funeste expérience pour ne pas revenir à la liberté sous sa forme la plus logique et la plus parfaite, non plus, il est vrai, avec l'ancien enthousiasme de 1848, mais avec une conviction raisonnée et sérieuse. Dans les discussions qui s'élevaient dans la presse sur la forme à donner au gouvernement, Daniel Stern prit parti pour la forme républicaine1. « La république, disait-elle à ses amis, est la seule grande chose qui reste à faire à la France. » Elle eut la joie, avant de mourir, de voir l'idée qu'elle avait préconisée faire son chemin dans les esprits et commencer d'entrer dans les institutions ; mais, si elle vit la présidence de M. Thiers, elle ne vit pas celle de M. Grévy,
1. Voir un article intitulé : République ou monarchie dans Le Temps au 13 mars 1871. Cet article avait paru d'abord dans le Journal i'e Genève. Le Progrès de Lyon, rédigé alors par M. Eugène Véron, l'avait reproduit. Le Temps s'en empara comme de son bien.
et ne put saluer en lui le véritable avènement de l'idée républicaine au gouvernement de la France.
Madame d'Agoult est morte le 5 mars 1876. Ce même jour le Temps annonçait ainsi sa mort à ses lecteurs par la plume de M. Schérer : « Au moment de mettre sous presse, nous avons la douleur d'apprendre la mort de madame la comtesse d'Agoult, si connue sous le pseudonyme de Daniel Stern. Elle a succombé ce matin, à midi, à une fluxion de poitrine de la forme la plus grave. Madame d'Agoult était née en 1805; elle s'était fait d'abord connaître par un ou deux romans, mais elle avait bientôt abordé des sujets soit de haute littérature, soit de politique, qui allaient mieux au caractère de son talent. Son volume sur Dante et Gœthe, son étude sur la Liberté, ses Esquisses morales, pleines de charme et de finesse, enfin et surtout son Histoire de la Révolution de 1848, la mettent au premier rang des femmes qui ont tenu une plume. Son style a quelque chose de mâle et de magistral qui étonne. Nous avons eu l'honneur d'avoir quelquefois madame d'Agoult pour collaborateur et le Temps a eu, à plusieurs reprises, l'occasion de rendre hommage à ses rares qualités de penseur et d'écrivain. Nous aimons à y joindre aujourd'hui le souvenir ému et reconnaissant de l'amitié dont elle nous honorait. Encore une perte et des plus sensibles que font les lettres françaises,
encore une étoile qui s'éteint dans le ciel de nos illustrations nationales ! »
Ses obsèques eurent lieu le 7 mars. Par une disposition de son testament, elle avait marqué sa volonté d'être conduite à sa dernière demeure selon le rite protestant, revenant ainsi près de sa tombe à la religion de son berceau. Sa volonté fut respectée et ce fut un pasteur protestant, du protestantisme libéral, M. Fontanès, qui prononça sur son cercueil, d'une voix émue et éloquente, l'adieu solennel. Parmi ceux qui l'entendirent avec recueillement, nous citerons MM. Jules Grévy, Victor Schœlcher, Louis Tribert, Ernest Renan, Ernest Havet, Emile de Girardin, Henri Martin, Charles Blanc, Louis de Viel-Castel, Alfred Mézières, etc.. Le corps fut conduit au Père Lachaise et déposé dans un caveau provisoire, en attendant le tombeau qui devait lui être élevé par la piété d'un ami avec l'assentiment et le concours de la famille et d'autres amis unis dans la même religion pour sa mémoire.
Ce monument est aujourd'hui terminé; il est dû à la collaboration de MM. Duthoit, architecte et Chapu, sculpteur; il est digne par sa beauté de la noble dépouille qu'il est destiné à protéger. Tout le monde connaît aujourd'hui l'œuvre de M. Chapu qui a valu à cet artiste la médaille d'honneur à l'exposition de 1877. C'est un des chefs-d'œuvre de notre sculpture française. Tout le monde a vu
ÉTUDE SUR DANIEL STERiX. 101
et admiré cette noble figure de la Pensée sortant de ses voiles comme l'aurore et rayonnant du pur éclat de la beauté. Cette Pensée symbolise le travail d'un esprit toujours en éveil, dont la tranquille activité ne cessait d'interroger les problèmes de la vie et du monde, récompensé de la recherche par la recherche même. La perfection de l'exécution répond ici à la grandeur de l'idée; et l'apparition de cette figure sur la tombe d'un des écrivains qui ont le mieux exprimé la pensée de notre temps semble l'apparition même du génie de Daniel Stern sur son tombeau.
Ai-je réussi, dans ma tâche de faire connaître à la fois dans son œuvre et dans sa vie, rapprochées et comparées, la femme illustre qui fait l'objet de cette étude ? Ai-je tracé d'une main pieuse un portrait fidèle ? Des citations que j'ai faites, des traits épars que j'ai réunis, sort-il une image vivante de celle qui reste dans mon souvenir si grande et si charmante? Je n'ose l'espérer. S'il en était ainsi, si j'avais porté d'elle un vrai témoignage; si, du foyer que j'ai voulu allumer dans ces pages consacrées à sa mémoire, s'élevait pure et brillante la flamme de son esprit et de son cœur, mon vœu le plus cher serait rempli et j'aurais fait, en son nom, le meilleur de mon travail dans ce monde.