PREMIERE PARTIE
C'est une folie sans seconde, une erreur funeste qui incline l'esprit humain à se considérer toujours comme à part, et en quelque sorte en dehors de la nature. En prenant la place qu'elle lui assigne au sein de la création, l'homme ne se rabaisserait pas, ainsi qu'il semble le croire, mais il puiserait dans la connaissance des lois qui le rattachent à tout, en le portant, pour ainsi dire, au-dessus de tout, une conscience plus juste et plus paisible de sa destinée. Il ne serait plus à ses propres yeux ce « monstre incompréhensible, suspendu
d06 ESQUISSES MORALES.
entre deux abîmes », dont parle Pascal,, «gloire et rebut de l'univers, qui doit se mépriser et se haïr soi-même » ; mais il accepterait, sans en être humilié ni épouvanté, les conditions d'une existence assujettie à un ordre sage et doux dont la violation seule cause le mal qu'il plaît à son orgueil d'attribuer, en les accusant, à des puissances surnaturelles.
L'homme commet encore dans les sciences morales une erreur analogue à celle qui retarda si longtemps ses progrès dans les sciences physiques. De même qu'il considérait la terre comme un point fixe, autour duquel tournaient les mondes, de même il se considère volontiers comme la fin de la création, et demande raison au Créateur quand toutes choses ne vont point à sa guise. Il juge mauvais ce qui ne lui agrée pas, insuffisant ou défectueux ce qu'il ne peut faire rentrer dans ses étroites notions de perfection, inutile ce qui est sans rapport direct avec lui. De là ses
grands mécomptes et la fausse mesure de ses calculs.
S'il veut enfin se rapprocher du vrai, il est temps que l'homme s'observe et s'étudie, non plus comme un être isolé, mais comme partie d'un grand tout, comme moment d'une métamorphose éternelle et infinie, et qu'il ne se sépare point de cette immensité de forces et de formes qui concourent perpétuellement avec lui à la beauté de l'œuvre divine. 11 perdra sans doute, dans ce mode plus rigoureux et plus scientifique d'étude, quelques illusions chères à son orgueil ; mais aussi, que de tourments et de troubles lui seront épargnés; et combien la force calme qu'il puisera dans cette virile acceptation de soi sera supérieure à ces vues chimériques,, à ces agitations puériles, qui font de lui, aujourd'hui encore, ce jouet des dieux dont parlent les poètes anciens !
En vertu de la loi qui gouverne tous les êtres, par cela même qu'il est le plus parfait
des organismes, l'homme en est le plus compliqué et le plus modifiable. La nature, dans son énergie créatrice, va du simple au composé, en s'élevant et en s'affranchissant de plus en plus. La chaîne qui rattache l'homme à la nécessité est plus légère et moins courte que celle qui retient les êtres inférieurs. L'homme a des mouvements plus spontanés, des jouissances et des souffrances plus variées et plus délicates; il se perfectionne ou se dégrade sensiblement, selon qu'il use bien ou mal de sa liberté, selon qu'il seconde ou entrave les desseins providentiels. Mais ces desseins, quels sont-ils? à quelles religions, à quelles philosophies en demanderons-nous le secret ? Hélas ! les religions n'ont guère fait autre chose dans le passé que distraire et charmer les inquiétudes de l'imagination par des symboles et des mythes. Les systèmes philosophiques ont trompé par des formules affirmatives les doutes de l'esprit. Ce sont là des guides fallacieux qui conduisent le voyageur de cime en cime, lui promettant toujours une vaste et complète perspective du monde, jusqu'à ces sommets où l'air n'est plus respirable, où l'œil, frappé de
vertige, n'aperçoit plus qu'abîmes au-dessus, abîmes au-dessous de lui. Interrogeons la raison commune. Elle ne nous éblouit point d'aussi merveilleuses promesses. Elle ne nous entraîne point hors de nous. Elle nous retient, et c'est là sa force, dans les véritables conditions de notre être.
Les sages ont souvent plaint l'homme de cette complexité de nature qui cause ses contradictions. Ils oubliaient que cette complexité est le signe même de son excellence. Ni la rose, ni l'étoile, ni l'aigle, ni le lion ne se contredisent. Tout homme taillé dans de grandes proportions s'appelle Million, comme le héros du poète slave l.
Malgré toutes les ignorances qui le tiennent encore à la gorge, le genre humain est en possession des vérités indispensables au gouver-
1. « Je m'appelle Million, parce que je souffre pour des millions d'hommes. »
Mickiewicz (Dziady).
nement de ses destinées ; et l'homme n'est si malheureux que parce que, abusé ou distrait, il ne veut pas les chercher, ou ne sait pas les reconnaître où elles se trouvent : dans la contemplation, l'étude et l'amour de la nature. Les vérités essentielles sont simples et en petit nombre, ainsi qu'il convient à une vie dont la durée est courte et l'action limitée. La morale qui en découle n'a également que des prescriptions peu nombreuses, accessibles à toutes les intelligences. Nielle n'exalte, ni elle n'abaisse l'orgueil de l'homme. Elle ne lui dit point qu'il est un infime vermisseau, moins encore qu'il est un dieu, même tombé. Elle lui montre comment, et lui enseigne à quelles conditions, il est, ou plutôt il devient le plus parfait des êtres terrestres.
En lui laissant croire qu'il poursuit un but qu'il s'est posé, la sage et patiente nature conduit doucement l'homme à la fin qu'elle lui assigne.
L'homme est un habile artisan; il sait faire un berceau, il sait faire un cercueil. Mais il n'a jamais -vu le maître qui les lui commande : il ignore pour qui il travaille.
Dès le premier jour de son apparition sur le globe, l'homme n'a cessé de lutter contre les forces tyranniques qui le tenaient captif. Il s'est soustrait peu à peu à leur étreinte. Usant tantôt de ruse, tantôt de violence, il a dénoué ou rompu un à un les liens multiples dont son esprit et son corps étaient enlacés ; puis il a marché résolument à la conquête de l'univers. Asservissant à sa volonté les puissances mystérieuses du nombre, il a mesuré jusqu'à ses derniers confins l'étendue terrestre. 11 a parcouru sans pâlir, à travers les plus formidables écueils, l'immensité des océans ;
il assiste aujourd'hui, dans la plénitude éthérée, à la formation et au déclin des mondes. Fixé sur la nuit infinie, son œil, avide de lumière, appelle les soleils et leur donne des noms. 11 jette dans les entrailles de la terre une sonde hardie qui fait jaillir à ses pieds les sources cachées ; il plonge dans l'abîme des mers, pour en retirer la perle et le corail qui retiennent sur le sein de la beauté ces tissus diaphanes dont il a dérobé aux insectes la merveilleuse industrie. Il contraint les sèves étrangères à s'unir, pour charmer par des produits variés ses goûts délicats. Amenés du fond des déserts, les animaux féroces servent de spectacle à ses enfants, qui applaudissent de leurs mains débiles au rugissement de l'hyène et du tigre. Nulle force qui lui résiste, nulle subtilité qui lui échappe. Magicien téméraire, il compose et décompose à son gré la lumière, le son, les gaz impondérables ; il opère la métamorphose des êtres. Tout concourt à ses besoins, tout conspire à son amusement. Il endort la douleur, il suspend la vie. Plus rapide que l'éclair, sa pensée, multipliée à l'infini, vole d'une extrémité du monde à
l'autre. Elle pénètre le présent, le passé, l'avenir ; ressuscite les races éteintes ; donne des lois aux générations qui ne sont pas encore. Tout cède, tout ploie devant son indomptable volonté. Le trident de Neptune se brise; les foudres échappent aux mains de Jupiter; le trône de Pluton s'écroule : les dieux sont vaincus. Quedis-je? 0 spectacle inouï, ô majesté, ô grandeur, ô puissance de l'homme ! Le voici qui soumet Dieu lui-même. Un mot, un signe, font descendre du haut des cieux, sur l'autel expiatoire, le Créateur éternel, le chargent de la coulpe qui pèse sur la race humaine, et lui commandent le pardon ! Merveilleux accomplissement d'une destinée sublime !... Mais que se passe-t-il là-bas? Qu'estce que cette vapeur étrange qui s'échappe tout à coup par une imperceptible fissure dans le granit du monde primitif? Un éclair fend la nuit; une secousse, un craquement, puis le silence. Ce n'est rien. Ce globule qu'on appelait la terre, cette petite masse opaque vient d'éclater. Un peu de poussière cosmique se répand dans l'espace. Quelques parcelles plus compactes sont poussées par les courants éthé-
rés jusque dans la planète voisine. En voici une que les curieux de l'endroit ramassent soigneusement. Un savant l'examine en tous sens. Il y met une étiquette. Il y trouve un argument à l'appui de son système sidéral. Un autre savant le combat. Qui les mettra d'accord ?
Dernière transformation de ce que fut la puissance humaine sur la terre.... une conjecture.
Dieu créa l'homme mâle et femelle, disent les Ecritures. Identité de nature, diversité de mode d'existence ; but pareil, moyens différents. Dualité dans l'unité, c'est le mystère et le charme de la destinée humaine.
Il ne faut pas croire que la différence des sexes soit purement du domaine de la physiologie ; l'intelligence et le cœur aussi ont un sexe. A mesure qu'une culture plus parfaite aura développé l'homme et la femme, chacun selon son génie propre, l'attrait naturel des âmes sera plus sensible et formera des unions morales plus fécondes en vertus.
Les femmes les plus accomplies sont aussi, en raison même de leur perfection, les plus essentiellement femmes par la manière de sentir et de penser. On en peut dire autant des hommes supérieurs. La médiocrité seule est neutre.
La femme aime et respecte dans son époux le père de son enfant. Le père retrouve avec attendrissement, dans les traits de son fils, l'image delà femme qu'il aime. Nuance insaisissable au premier abord, mais dont la diversité concourt à l'harmonie de l'union conjugale.
Le père aime dans ses enfants les desseins qu'il forme pour eux et par eux. La mère,
moins portée aux abstractions, chérit tout simplement leurs caresses. Chacun ainsi reste fidèle à sa vocation ; l'homme prépare au dehors l'incertain avenir ; la femme retient ou ramène au foyer, par le plus doux attrait de sa tendresse toujours présente.
Ce qui montre le mieux combien l'homme est destiné, par sa nature même, à la vie extérieure, c'est qu'il a chez lui, quand il est forcé d'y demeurer seul, un sentiment d'abandon et d'isolement presque intolérable. La femme, au contraire, sent la maison remplie, animée de sa seule présence. C'est elle qui constitue, à proprement parler, le foyer. Contemplative, recueillie, sédentaire par nature, son àme est le sanctuaire du Dieu domestique. Elle absente, la maison n'est plus qu'un abri sans consécration, dont la grâce mystérieuse s'est évanouie.
L'homme, en revanche, représente plus particulièrement l'idée de pairie. Le sentiment
de la femme s'élève rarement au-dessus de l'amour du sol. Elle chérit les lieux qui l'ont vue naître, les horizons qui ont souri à sa jeunesse. L'esprit de l'homme s'attache plus encore aux horizons intellectuels où s'est développée sa pensée. 11 aime, il sent vivre en lui cet ensemble d'invisibles éléments qui composent la race, la nation, la patrie idéale.
Plus l'esprit humain pénétrera dans les profondeurs du monde moral, plus il reconnaîtra ces différences naturelles des âmes, mieux aussi les fondements de la famille seront assurés. A la loi de rigueur qui a pesé jusqu'ici sur l'union conjugale, succédera la loi de grâce, plus puissante et plus douce tout ensemble, qui enlacera de ses souples anneaux le père, la mère, l'enfant, ces trois existences inséparables dans l'idée divine, prédestinées à se compléter l'une par l'autre, qui s'appellent et se commandent en quelque sorte dans la vie spirituelle tout aussi bien que dans la vie charnelle.
Ces jours passés, en rentrant chez moi, je fus frappé par un spectacle qui n'avait rien que de vulgaire en apparence, mais qui me jeta en des rêveries profondes. Un homme, jeune encore, d'aspect sérieux mais non triste, traînait une petite voiture sur laquelle un orgue était fixé. Sa femme, marchant à côté, tournait la manivelle. Un enfant, rose et frais, le sourire sur les lèvres, jouait assis sur un siège adapté au-dessus de l'instrument. Ils allaient ainsi par les rues, se fiant à la Providence.... Image touchante de l'association humaine. L'homme, fort et grave, conduit la vie, un peu au hasard, hélas ! La femme, par un travail moins rude, charme sa peine. L'enfant, insouciant, est porté à travers le monde, souriant à sa mère, et se réjouissant de l'existence dont il ne connaît pas encore les sévères conditions.
Trop souvent une femme arrache à l'homme qui l'aime des actes de faiblesse dont elle est fière. 11 est rare qu'un homme voie a^ec plaisir dans la femme qui se donne à lui le moindre symptôme de force. Hercule, pour plaire à Omphale, dut filer la quenouille; nous ne lisons pas qu'en revanche il ait invité la belle reine à la chasse du lion de Némée.
La femme connaît mieux l'homme que l'homme ne connaît la femme. L'amour ayant été chez tous les peuples la principale, presque l'unique affaire du sexe faible, il n'est pas étonnant qu'il y ait porté toute son intelligence et ce merveilleux don d'observation qui lui est propre. Là où les hommes, fatigués d'agir au dehors, ont cherché l'oubli des choses, les femmes en ont cherché l'explication. Elles se
sont plu à surprendre, dans l'ivresse des sens et de la raison, le secret de la nature masculine, parce que de ce secret dépendait souvent toute leur destinée. Il y a eu toujours jusqu'ici, il y aura longtemps encore, un peu de Dalilah dans chaque femme.
Si l'homme sauvage reste trop voisin de l'animal, l'homme des civilisations raffinées s'en éloigne trop. 11 a rompu avec ces traditions touchantes dont les récits symboliques plaçaient toujours un animal sacré comme témoin ou acteur muet, mais sensible, dans les grands événements de l'humanité. Ainsi, une chienne allaite Cyrus ; Romulus est nourri par une louve ; Moïse garde les brebis, et le Sauveur du monde naît dans une étable.
L'homme descampagnes vit isolé ; l'homme
des grandes villes, refoulé. Chacun d'eux soupire après le bien qu'il suppose être le partage de l'autre et qu'aucun d'eux ne possède : le libre et sympathique échange des idées et des sentiments avec son semblable.
L'homme antique ne connaissait que la vie publique et la vie de famille, le forum et le foyer. Il n'avait point inventé ce commerce frivole dont les salons sont le théâtre, et d'où la passion, la sincérité, le sérieux sont bannis par les femmes qu'on y voit régner en souveraines. Il n'aurait pas même compris ce parti pris de fadeur, de faux semblants, de galanterie équivoque, de bel esprit subtil et sans autre but que celui de faire passer les heures, si courtes pour l'homme qui saurait vivre. 11 n'eût pas consenti à abdiquer ainsi chaque soir la dignité de son caractère, à rabaisser son esprit, à travestir son âme pour le divertissement des femmes coquettes.
Rien de plus rare, de nos jours, qu'une activité bien tempérée. L'homme moderne est inquiet ou abattu. On dirait que les horizons de la vie se sont trop étendus pour la mesure de ses vues et de ses étreintes. Mais, hélas ! ne seraient-ce point des horizons d'automne, qui ne s'étendent, en apparence, que parce que les arbres se dépouillent?
L'homme moderne, dont le travail ardu et la science un peu sombre cherchent, dans les entrailles du passé, les origines cachées et le secret des formations primitives, c'est le mineur persévérant qui arrache aux profondeurs du sol les métaux précieux, mais qui respire, dans une ombre malfaisante, au grand détriment de sa constitution, une multitude de gaz délétères.
Étrange orgueil de l'homme moderne ! il a idéalisé jusqu'aux défaillances de son âme. Qu'aurait pensé Caton à la lecture de Werther? Et si, par impossible, Alexandre, en rouvrant la précieuse cassette, y eût trouvé, un jour, au lieu de Y Iliade qu'il y avait mise, Hamlet ou Childe-Harold, Obermann ou Faust, il n'eût pas plus compris de tels héros et de telles souffrances que ne les comprendrait, aujourd'hui encore, un sauvage de l'Australie.
La tristesse de l'homme moderne, si on l'étudié avec soin, révèle plus encore sa grandeur que sa faiblesse. La conquête du monde fini pouvait combler les ambitions d'Alexandre ; mais quel orgueil, si gigantesque qu'on le suppose, ne s'arrêterait consterné au seuil de ce monde infini que nous ouvre la révélation chrétienne ?
Par une nuit de printemps, aux approches du matin, Hervé marche au hasard dans les rues de la ville. Pressé et retenu par un charme invisible, il s'éloigne et revient sur ses pas, distrait, rêveur, recueillant un à un dans son âme enivrée les ravissements silencieux de l'amour satisfait. Tout à coup, à l'angle d'une rue, il se trouve face à face avec un homme dont l'aspect est presque effrayant. L'œil de cet homme est terne, hagard, son teint livide ; ses traits sont contractés. Chargé de ses outils, fatigué déjà par l'insomnie, miné depuis longtemps par la fièvre, la faim, l'inquiétude, c'est un ouvrier qui se rend lentement à sa tâche quotidienne, sûr d'arriver trop tôt à cet ingrat labeur, qui ne lui assure pas même l'existence. Sa figure n'a presque rien d'humain. On dirait qu'il n'a jamais ni pensé ni aimé ; rien ne le distingue de la brute que la tristesse. Périclès, sortant des bras d'Aspasie, n'eût rien senti à la rencon-
d26 ESQUISSES MORALES.
tre d'un tel homme ; ou plutôt, son œil épris du beau , son imagination bercée par les grâces, se fussent détournés avec répugnance du spectacle d'une telle misère. Mais l'enfant heureux et mélancolique des temps modernes s'arrête consterné. Son ca^ur se serre, une larme compatissante vient mouiller ses yeux ; il sent au plus profond de ses entrailles, et c'est par là qu'il égale et surpasse toutes les grandeurs de l'homme antique, il comprend le lien des destinées humaines ; et, sans être humilié, il sait reconnaître, aimer et plaindre son frère dans une créature aussi dégradée.
L'homme n'arrive que par de bien lents progrès à comprendre, à aimer son semblable : le dernier sentiment auquel s'élève l'humanité, c'est l'humanité.
Les rapides changements qu'ont amenés dans
les conditions de temps et d'espace les découvertes de la science moderne, peuvent faire pressentir pour l'avenir une immense amélioration, non seulement dans la condition sociale de l'espèce humaine, mais encore dans la constitution physique et morale de l'individu. Lorsqu'il sera donné à l'homme de parcourir avec la rapidité de l'éclair tous les points du globe ; quand il pourra passer incessamment d'un climat à l'autre, des neiges éternelles du Septentrion aux chaleurs tropicales, respirer presque au même instant les vapeurs subtiles des hautes montagnes, les courants salins des mers et l'épaisse atmosphère des plaines intérieures ; quand il sera devenu l'hôte familier de l'air, comme il est aujourd'hui l'hôte des océans ; quand non plus seulement la table des souverains et des grands, mais la table du moins riche des citoyens sera chargée des produits divers des latitudes les plus éloignées; peut-on douter que l'organisation si souple et si modifiable de l'homme n'arrive, par toutes ces assimilations nouvelles, à un état plus parfait? Joignons à cela le commerce spirituel par le mutuel échange des idiomes et des litté-
ratures, la participation facile à toutes les manifestations de la pensée, chez toutes les races, et nous ne pourrons pas mettre en doute que toutes ces influences combinées doivent concourir à la formation d'un être aussi supérieur à l'homme actuel que l'habitant des grandes villes, par exemple, l'est aujourd'hui au rustre de certaines campagnes.
11 n'est point vrai, comme le craignent quelques-uns, que les peuples modernes s'acheminent, par la conformité des mœurs et l'égalité des conditions, vers une existence monotone. Dans la nature comme dans l'art, quand les grands contrastes cessent de s'accuser , les nuances délicates apparaissent. Entrez dans nos jardins, voyez comment, du rapprochement des espèces, naît une infinité de variétés charmantes. A mesure que les oppositions se fondent, de plus douces harmonies se combinent. La musique de Mozart, la peinture de Raphaël, n'offrent ni les tons heurtés ni l'éclat tapageur des œuvres de la barbarie.
L'homme voulait se faire semblable à Dieu ; les prêtres ont fait Dieu semblable à l'homme ; et la vanité de l'esprit humain s'est contentée.
J'errais un soir sous les ombrages de la villa d'Esté. Pensif, je m'arrêtai auprès d'un mausolée dont la longue inscription rappelait apparemment les honneurs, les titres, le rang et les richesses d'un personnage jadis illustre. Un lierre avait poussé, et son feuillage touffu cachait presque en entier la pompeuse épitaphe. Eternelle sagesse delà nature, pensai-je, comme tuvoil.es avec douceur les vanités éphémères de l'homme !
Il y a dans la faiblesse de la femme une puissance attractive que la force de l'homme subit avec étonnement, qu'il flatte et qu'il maudit tour à tour comme une tyrannie, parce qu'il en coûterait trop à son orgueil d'y reconnaître une loi providentielle. Les archives du genre humain, épopées, histoires et légendes, sont remplies de témoignages éclatants de ce charme mystérieux. Eve et Marie, Minerve et Vénus, les Muses et les Sirènes, Armide et Béatrix, Cléopâtre et Jeanne d'Arc, en sont les figures immortelles. La femme est plus voisine que l'homme de la nature. En dépit de la Genèse, je serais tenté de croire qu'elle l'a précédé dans l'ordre de la création. L'influence qu'elle exerce, comme à son insu, participe des influences naturelles. Son œil a les
fascinations de la mer ; sa riche chevelure est un foyer électrique; les ondulations de son corps virginal rivalisent de grâce et de souplesse avec les courbes des fleuves et les enlacements des lianes; et le Créateur a donné à son beau sein la forme des mondes.
La femme est-elle ou non l'égale de l'homme? Question oiseuse et de pure vanité, direz-vous peut-être. Ce n'est pas mon avis; je la trouve importante, par un motif bien simple : de la solution qu'on lui donne, dépendent absolument le système d'éducation qu'on adopte pour les femmes, et la part qu'on leur attribue dans la famille et dans la société. Cela ne laisse pas d'avoir quelque intérêt, et je crois que nous ne ferions point mal de chercher, sans prévention ni courtoisie, ce qu'il serait sage de penser en cette matière. Interrogeons l'expérience, l'observation, le sens commun; en d'autres termes, l'histoire, la science, la raison humaine. Les réponses
de l'histoire ne sont, il faut l'avouer, ni diverses, ni énigmatiques. Point d'hésitation dans les opinions; à peine de légères différences dans les lois et dans les mœurs. En tous temps, en tous lieux, l'infériorité, si ce n'est même la perversité, du sexe est posée en fait, et l'on en déduit en droit son incapacité civile et politique. Chez la plupart des peuples de l'Orient on se croyait souillé par le commerce, même légitime, d'une femme, et l'on s'en abstenait à la veille des sacrifices ; les rabbins ne croyaient point la femme faite à l'image de Dieu ; aux Indes, on la brûlait comme une propriété de son mari ; dans le droit romain, elle est toujours en puissance du père ou de l'époux;, les constitutions apostoliques ne lui sont pas plus favorables, et jusque dans l'Evangile, ce livre du faible et de l'opprimé, son infériorité semble attestée par une parole sévère de Jésus à Marie : Femme, qu\j a-t-il de commun entre vous et moi? Ce consentement universel est, au premier abord, imposant, surtout si l'on ajoute que le génie féminin n'a donné jusqu'ici que d'incomplets et faibles démentis à ces rudesses de l'orgueil
viril. Dans ses plus brillantes manifestations il n'a point atteint les hauts sommets de la pensée; il est pour ainsi dire resté à mi-côte. L'humanité ne doit aux femmes aucune découverte signalée, pas même une invention utile. Non seulement dans les sciences et dans la philosophie elles ne paraissent qu'au second rang, mais encore dans les arts pour lesquels elles semblent si bien douées, elles n'ont produit aucune œuvre de maître. Je ne veux parler ici ni d'Homère, ni de Phidias, ni de Dante, ni de Shakespeare, ni de Molière; mais le Corrége, mais Donatello, mais Delille ou Grétry, n'ont point été égalés par les femmes. Et, chose plus singulière, aucune de ces œuvres d'imagination qui retracent en caractères universels les grands mouvements de la passion, les souffrances de l'amour et les types idéals de la beauté féminine, n'est due au sexe qui les devait si bien connaître. 11 y a là de quoi déconcerter un peu les partisans de l'égalité. Voyons si la science leur sera plus favorable. Hélas! il m'en coûte de le dire, la physiologie moderne leur porte de rudes coups. Elle constate chez la femme une structure plus
frêle, une complexion plus molle, et jusqu'à une constitution cérébrale qui lui rendent difficiles cette vigueur et cette continuité de méditation qui font les hommes de génie. Un livre récent, qui a fait sensation dans le monde scientifique, va même jusqu'à prétendre que l'être humain, en se transformant, traverse une période embryonnaire où il a tous les caractères de l'individu femelle, et qu'il ne devient mâle que par la continuité d'un développement ascendant. Faut-il donc nous incliner devant de telles observations et de tels exemples? Que ce ne soit pas du moins avant d'avoir fait appel à la raison, ce tribunal suprême auquel il appartient, de par l'institution divine, de modifier ou de casser tous les jugements inférieurs. En nous transportant dans l'ordre moral, nous verrons les choses sous un autre jour. Nous comprendrons l'infériorité de la femme dans le passé, sans en rien conclure contre son avenir. En effet, à l'origine des sociétés, quand toutes les luttes, soit de l'homme contre la nature, soit de l'homme contre son semblable, étaient presque exclusivement physiques, la force virile
avait une priorité légitime. 11 est très simple qu'elle Fait consacrée dans les institutions, et que n'admettant point la femme au partage de ses conquêtes intellectuelles, lui interdisant ainsi tous moyens de développement, elle l'ait retenue, non seulement dans la servitude domestique, mais encore dans une subalternité mentale très évidente. 11 y a donc lieu de s'étonner que la femme ait pu insensiblement parvenir à ce degré d'affranchissement qui lui permet aujourd'hui d'examiner, de comprendre ses devoirs et de réclamer ses droits. Car c'est en dépit des circonstances les plus contraires que son rôle a été toujours grandissant et que la voici chez nous, non plus esclave, mais compagne de l'homme : compagne subalterne encore, il est vrai, et plutôt de ses plaisirs que de ses travaux; mais, enfin, reconnue en principe comme un être libre appelé dans une certaine mesure à concourir au progrès social. Il y a loin de là à une égalité parfaite ; mais comment douter que cela y conduise? Les idées modernes tendent toutes, d'ailleurs, à considérer l'être humain dans son unité. Selon cette conception, l'égalité de
la femme n'est plus contestable. Indispensable à la perpétuité de la race, à la formation et au développement de l'individu, sa coopération dans la famille et dans la société ne permet plus d'incertitude. Une même morale, une éducation analogue, devront lui enseigner les mêmes vertus. Ni la force, ni la justice, ni la tempérance, ni le dévouement, n'ont de sexe. 11 faut à la mère qui allaite son fils et qui veille à son chevet autant de courage et de vigilance qu'au soldat qui veille à la sûreté d'une ville. Il faut au gouvernement des affaires domestiques les mêmes qualités d'équité, de clairvoyance et de décision qu'au gouvernement des affaires publiques; et, comme il est certain que plus l'intelligence s'élève, plus elle conquiert d'espace à l'exercice des vertus, on ne peut plus demander s'il convient de laisser au génie féminin tout l'essor dont il est susceptible. Or, c'est là, en deux mots, toute la question. Une égale possibilité de développement intellectuel, telle est l'égalité fondamentale; la seule à laquelle il est utile de prétendre, parce qu'elle implique en soi toutes les autres; la seule qu'il est inique,
aujourd'hui comme toujours, de ne point accorder.
Ce qui manque essentiellement à l'esprit des femmes, c'est la méthode. De là le hasard introduit dans leurs raisonnements, et trop souvent aussi dans leurs vertus.
On apprend à bien penser comme on apprend à bien coudre, et je souhaiterais que la mode en vînt dans l'éducation des femmes.
Les Scythes crevaient les yeux de leurs esclaves, afin qu'ils n'eussent point de distraction en battant le beurre. 11 y a aussi des gens qui crèvent les yeux au rossignol, afin qu'il chante mieux. Ne serait-on pas tenté de croire
qu'une pensée analogue préside à l'éducation qu'on donne aux femmes? On semble appréhender que si leur intelligence n'est aveugle, elles ne soient de moins bonnes ménagères, ou de moins agréables babillardes.
Les hommes de ce pays-ci ne veulent pas qu'une femme soit docte. Ils craindraient, disent-ils, d'être moins aimés. Ombre d'Héloïse, levez- vous, et répondez-leur!
Ce qui égare les femmes, c'est l'esprit de chimère. Elles le portent dans tout, en religion, en amour, et jusque dans la politique, quand elles y touchent. Gela provient de leur éducation séquestrée et de l'éloignemenl où on les veut de toute réalité. Elles ignorent également le monde physique et le monde moral. Toutes choses retiennent à leurs yeux
un élément de mystère. La sagesse masculine en a décidé ainsi. Je m'étonne que, voyant les résultats, elle ne soit pas tentée d'essayer d'un autre système.
Toute action directe, toute participation aux affaires publiques, étant par nos mœurs interdite aux femmes, le talent n'est pour elles qu'une excitation vaine; la célébrité les condamne à un isolement retentissant.
11 me déplaît que les femmes pleurent si abondamment. Elles sont victimes, disentelles; mais victimes de quoi? de leur ignorance qui les rend aveugles, de leur oisiveté qui les livre à l'ennui, de leur faiblesse d'àme qui les retient captives, de leur frivolité qui leur fait accepter toutes les humiliations pour une parure, de cette petitesse d'esprit surtout qui borne leur activité aux intrigues galantes
ou aux tracas domestiques. Pleurez moins, ô mes chères contemporaines ! La vertu ne se nourrit point de larmes. Quittez ces gestes, ces attitudes, ces accents de suppliantes. Redressez-vous et marchez; marchez d'un pas ferme vers la vérité. Osez une fois la regarder on face, et vous aurez honte de vos gémissements. Vous comprendrez que la nature ne -veut point de votre immolation stérile, mais qu'elle convie tous ses enfants à une libre expansion de la vie. Elle ne se sert de la douleur que comme d'un aiguillon au progrès. Votre inerte mélancolie, vos vains soupirs et vos douleurs futiles sont contraires à l'énergie de ses desseins. Encore une fois, séchez vos larmes; prenez votre part de la science un peu «imère et du travail compliqué de ce siècle. La société qui se transforme a besoin de votre concours. Méditez, pensez, agissez; et bientôt le temps vous manquera pour plaindre vos maux chimériques et pour accuser les prétendues injustices du sort, qui ne sont autre chose que le juste châtiment de vos ignorances volontaires.
La femme moderne est appelée à vivre dans un milieu faux. Ce n'est ni le grave foyer de la matrone romaine, ni la demeure ouverte et joyeuse de la courtisane grecque, mais quelque chose. d'intermédiaire qu'on appelle le monde, c'est-à-dire la réunion sans but des esprits oisifs, assujettis aux convenances artificielles d'une morale qui voudrait, mais en vain, concilier les amusements de la galanterie avec les devoirs de la famille. De là le relâchement des vertus domestiques et l'hypocrisie des relations sociales. Ne demandez à de telles femmes ni la chasteté de Lucrèce, ni la force d'àme de Cornélie, ni ces grâces suprêmes de l'intelligence qui retenaient Socrate au banquet d'Aspasie. Leurs vertus évaporées ou leurs grâces captives les rendent également indignes des respects d'un époux ou des transports d'un amant. Leur jeunesse est maussade et leur vieillesse n'a rien d'auguste. Dans leurs traits effacés, dans leur port incertain, dans
leurs attitudes apprises, se décèle le profond désaccord de leur condition sociale avec les lois naturelles. Elles en souffrent, la famille en souffre, la nation même en souffre. Mais la coutume est là, aveugle et impitoyable, qui domine tout.
Les amours, et j'entends les plus nobles, périssent très souvent par trop peu de fierté chez la femme et trop peu de délicatesse chez l'homme. L'une excède la mesure de la condescendance et ennuie ; l'autre excède la mesure des exigences et révolte. Une conscience plus juste de sa propre valeur chez la femme, un sentiment moins rude de sa supériorité chez l'homme, maintiendraient l'harmonie, et prolongeraient la durée d'un sentiment qui n'est pas aussi essentiellement mobile et éphémère qu'on affecte chez nous de le croire.
Je veux bien qu'une grande àme se dévoue à l'amour, mais que ce soit en reine et non en esclave. Les femmes abaissent le dévouement jusqu'à l'abandon de soi ; et quand elles se plaignent d'être abandonnées, elles oublient trop qu'elles ont, en quelque sorte, donné l'exemple.
Il est singulier que le plus parfait modèle, le type le plus pur de l'amour féminin, dans toute son énergie, son désintéressement, sa grandeur et sa constance, soit donné à l'histoire et à la poésie, en la personne d'Héloïse, dans un pays où le tempérament et l'esprit des femmes semblent les pousser invinciblement à une coquetterie subtile, légère, égoïste et calculée, qui est l'antipode de la passion.
Les hommes de nos jours ont l'âme si petite, que, s'ils viennent à inspirer l'un de ces héroïques amours dont le cœur féminin n'a pas perdu le secret, et qui les sollicitent en quelque sorte à la grandeur, on les en voit embarrassés, importunés. Ils prennent à tâche de l'amoindrir, de le déprimer, de le tailler à leur mesure.
Lorsqu'une femme galante repousse les prétentions d'un homme, il ne voit là qu'un caprice outrageant pour lui; il s'irrite et se venge. Quand, au contraire, une femme honnête, soit pour rester chaste, soit pour demeurer fidèle à un sentiment antérieur, refuse de céder aux sollicitations d'un amant, l'amourpropre du rebuté ne souffre pas ; il honore la cause du refus dont il se plaint; son cœur seul est atteint, et le cœur pardonne. Il n'est pas
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rare de voir ces amants éconduits devenir les amis les plus dévoués de la belle insensible.
Les bommes de ce temps-ci ne connaissent que deux sortes de femmes : la femme de joie et la femme de peine. L'une qui les amuse après boire, l'autre qui leur apprête à manger. Si, par impossible, l'un d'entre eux venait à rencontrer une compagne véritable, une femme selon Dieu, selon l'amour et la liberté, qu'en ferait-il?
Les femmes qui ont été malheureuses en ménage demandent le divorce ; celles qui aiment leurs maris veulent l'indissolubilité du mariage : voilà toute leur logique. C'est une nécessité de la vivacité de leurs sentiments et de la faiblesse de leur raison de tout rapporter à l'individuel. Qu'elles me permettent, à ce sujet, une réflexion générale. Etant donnés son
infériorité présente, ses connaissances bornées et son caractère amolli, la faculté de changer d'époux ne serait pour la femme que la faculté de changer de maître. Qu'y gagnerait-elle? de satisfaire la mobilité de ses caprices? Ce n'est point là le but de la vie. La fin d'un être libre, c'est de parvenir à toute la dignité, à toute l'excellence de sa nature. Or, pour que la femme atteigne cette fin, il est un divorce préalable, auquel je ne la vois pas songer : c'est le divorce avec son ignorance, avec sa frivolité, avec ses passions puériles. Par ce divorce, qu'il dépend d'elle de prononcer dès aujourd'hui, elle entrera en possession d'une liberté morale qui suppléera d'abord, puis nécessitera la liberté domestique et civile. Sans ce divorce intime, l'autre demeurerait sans fruit ; la condition féminine n'en serait ni meilleure, ni pire.
La maternité est une révolution dans l'existence de la femme, et c'est le propre des révo-
lutions de susciter toutes les puissances de la vie. Il faudrait supposer une bien complète déchéance pour qu'en cette crise douloureuse de la nature créatrice, la femme ne sentît pas l'enthousiasme du dévouement palpiter dans son sein. Le premier vagissement de son enfant est l'oracle qui lui révèle sa propre grandeur; et le fer qui détache de ses flancs une créature immortelle en qui elle se voit revivre, la détache du même coup des puérilités et des égoïsmes de sa jeunesse solitaire. Cette rude étreinte des forces génératrices, ce labeur étrange imposé à sa faiblesse, ces espérances, ces angoisses, ces effrois qui l'oppressent, l'exaltent, et éclatent en un même gémissement ; puis cette convulsion dernière à laquelle succède aussitôt le calme auguste de la nature rentrée dans sa paix après avoir accompli son œuvre suprême : tout cela n'est point, comme on l'a dit, le châtiment ou le signe de l'infériorité de tout un sexe. Loin de là; cette participation plus intime aux opérations de la nature, ce tressaillement de la vie dans ses entrailles, sont pour la femme une initiation supérieure qui la met face à face avec la vérité
divine dont l'homme n'approche que par de longs circuits,, à l'aide des appareils compliqués et des disciplines arides de la science.
Les devoirs de la maternité sont compatibles avec les grandes pensées, mais ils ne sauraient s'allier aux goûts frivoles. Une femme, en allaitant son fils, peut rêver avec Platon et méditer avec Descartes. Son humeur en sera plus sereine, les qualités de son lait n'en seront point altérées. Mais qu'elle se pare, se farde, veille, danse, intrigue, son sang s'échauffe, sa bile s'irrite, ses mamelles tarissent, son enfant pàtit : elle devient haïssable ou ridicule. Pourquoi donc les hommes de nos jours redoutentils si fort une femme philosophe, ef souffrentils avec tant de complaisance une femme coquette ?
Lorsqu'une Athénienne se déclarait en-
ceinte, on avait soin d'orner sa demeure de statues et de peintures représentant les types les plus purs de la beauté humaine. Les Grecs pensaient que ces images nobles ou gracieuses exerçaient une favorable influence sur la conformation de l'enfant qui allait naître. Je regrette qu'un tel usage ne nous ait point été transmis par ces maîtres en l'art de vivre. Nous sommes trop peu précautionnés contre la laideur. Elle nous cerne, elle nous envahit ; elle est aujourd'hui partout, dans le temple, sur la place publique; nous ne savons pas en préserver le foyer, et je crains bien qu'elle n'ait passé dans notre sang avec les goûts barbares de nos mères. Je ferai peut-être sourire plus d'un lecteur en affirmant qu'il existe un rapport intime entre les grâces physiques et les grâces morales, et que l'habitude de vivre dans un milieu d'où l'harmonie et la beauté sont absentes, laisse des traces fâcheuses dans les esprits. L'esthétique est sœur de la morale. Ennoblissez vos demeures, vos discours et vos actes seront plus facilement portés à la noblesse. Mais j'entends qu'on m'accuse de matérialisme, peut-être même de paganisme.
Qu'on me permette de me réfugier derrière une autorité considérable et d'invoquer ici le témoignage non suspect d'une des plus belles lumières de l'Eglise chrétienne; écoutons Fénelon : « Je voudrais faire voir à nos jeunes filles, dit-il dans son Traité d'éducation, la noble simplicité qui paraît dans les statues et dans les autres figures qui nous restent des femmes grecques et romaines ; elles y verraient combien des cheveux noués négligemment par derrière, et des draperies pleines et flottantes à longs plis sont agréables et majestueuses. Il serait bon même qu'elles entendissent parler les peintres et les autres gens qui ont ce goût exquis de l'antiquité. »
Pour les femmes qui ne sont que jolies, la transition de la jeunesse à l'âge mûr est brusque, souvent mortelle. Comme en perdant leur beauté elles perdent leur seule puissance, du jour au lendemain elles passent d'un empire absolu sur les cœurs au plus humiliant aban-
DE LA FEMME. loi
don, des magnificences de l'été aux désolations de l'hiver. Les femmes intelligentes, au contraire, celles en qui les grâces de l'esprit égalent ou surpassent les grâces du visage, ne s'aperçoivent presque point du déclin des ans. 11 est lent, presque insensible pour elles ; c'est un long automne où l'éclat pâlissant des fleurs et les nuances de la végétation, qui se colorent de teintes plus graves et plus variées, produisent une harmonie touchante qui surpasse souvent en beauté les splendeurs du jeune printemps.
11 est des femmes qui conservent la faculté d'aimer longtemps après avoir perdu celle de plaire; je ne conçois guère d'état plus pitoyable. Il en est d'autres, au contraire, qui inspirent encore l'amour lorsqu'elles ne peuvent plus l'éprouver. Pour celles-ci, le déclin des ans est doux et facile. Elles restent jusqu'à la fin dans la dignité du rôle que la délicatesse de nos mœurs leur a tracé.
Ia2 ESQUISSES MOKALES
Je conseillerais aux femmes, lorsqu'elles tiennent à se demander quel est l'effet des ans sur leurs charmes, de consulter moins leur miroir que le visage de leurs contemporaines.
Les femmes bien nées et fidèles à écouter les avertissements de la nature, sentent qu'elles passent de la jeunesse à l'âge mûr,, par je ne sais quel caractère touchant et grave de maternité qui domine peu à peu tous leurs sentiments, même le sentiment de l'amour, lorsqu'elles l'éprouvent encore.
Une femme qui n'a point de fille est plus excusable de prolonger sa jeunesse au delà du terme indiqué par la nature que celle qui voit
à ses côtés sa fille devenue belle, capable d'inspirer et d'éprouver de l'amour. C'est la un avertissement sévère et doux tout ensemble, auquel une femme doit se hâter de conformer sa vie, sous peine de tomber en mille travers, en mille ridicules, en des égarements infinis.
La plupart des femmes passent sans transition de l'hypocrisie au cynisme. Combien peu s'arrêtent à la sincérité !
On a dit de Marcelle : C'est la femme la plus vraie et la moins confiante du monde. Le contraire peut se dire de la plupart des femmes. Elles sont confiantes, parce qu'elles aiment à parler et que leurs connaissances peu étendues ne leur fournissent guère d'autres sujets qu'elles-mêmes ; elles trouvent le moyen de n'être point vraies jusque dans leurs épanchements, parce qu'elles savent que la vérité leur
loi ESQUISSES MORALES.
nuit dans l'opinion des hommes. J'ajoute que ce n'est point leur faute, mais la faute de l'éducation qu'elles reçoivent et des préjugés qui nous mènent.
La nature humaine est si encline à outrepasser en toutes choses la justesse et la mesure, qu'à peine a-t-elle conquis un sentiment ou un principe vrai, elle se hâte de le pousser à l'extrême, au faux, à l'absurde. C'est ainsi que la pudeur, cette grâce de la chasteté, qui donnait à l'amour chez les modernes des délicatesses inconnues aux anciens, s'est rapidement altérée en s'exagérant dans les âmes féminines, où elle est devenue un sentiment presque dégradant : le sentiment de la honte dans l'amour.
La dévotion des femmes n'est, le plus souvent, que de la coquetterie avec Dieu. Cela occupe, amuse et n'engage point.
DE LA FEMME. ioo
Un homme du monde qu'une longue expérience inclinait à l'ironie, disait un jour à son fils : « Pour bien connaître les femmes honnêtes, il faut avoir beaucoup fréquenté celles qui ne le sont pas. »
Les femmes montrent souvent une intrépidité d'âme d'autant plus admirable qu'elles n'en ressentent pas moins la peur instinctive, naturelle à leur faiblesse. « Vous pâlissez, disje un jour à Marcelle? — Oui, me réponditelle d'une voix, altérée, mais en attachant sur moi un regard ferme, je suis épouvantée de mon courage. »
Parce que les femmes ne se battent point en duel, on ne dit point une femme d'honneur. Mais l'honneur n'est-il donc qu'au bout de
l'épée ? J'aurais cru qu'il était en quelque sorte la fleur de l'honnêteté, et, sur ce point, je suis persuadé que les femmes ne le cèdent ni à leurs amis, ni à leurs amants, ni à leurs frères.
Les grandes pensées viennent du cœur, at-on dit. Cela est vrai surtout pour les femmes. C'est par la passion qu'elles arrivent à comprendre les idées, et souvent à les rendre avec une éloquence supérieure. Mais, comme la passion est emportée, mobile, pleine d'inconséquences et souverainement illogique, les idées aussi, chez beaucoup de femmes, sont brusques, heurtées, violentes ; elles ne se produisent point avec calme, ni ne se développent avec mesure. Dans ces natures orageuses, les idées sont en quelque sorte leséclairs de l'âme.
Penserest pour un grand nombre de femmes
un accident heureux plutôt qu'un état permanent. Elles font, dans le domaine de l'idée, plutôt des invasions brillantes que de régulières entreprises et des établissements solides. Leur propre cœur est cette perfide Capoue qui les séduit et les retient souvent à deux pas de Rome.
Les femmes ne méditent guère. Elles se contentent d'entrevoir les idées sous leur forme la plus flottante et la plus indécise. Rien ne s'accuse, rien ne se fixe, dans les brumes dorées de leur fantaisie. Ce ne sont qu'apparitions rapides, vagues figures, contours aussitôt effaeés. On dirait qu'elles n'ont nul souci de la vérité des choses, et que leur esprit n'a commerce qu'avec ces personnages énigmatiqucs de la scène grecque qu'Aristophane appelle les célestes nuées, les divinités des oisifs.
La supériorité d'esprit chez une femme est un phénomène trop rare encore pour ne pas exciter la défiance du vulgaire. Il en résulte que c'est une supériorité inquiète, armée, et qui use à se défendre elle-même les forces qu'elle devrait consacrer utilement au bien de la famille et de la société.
Un artiste célèbre a dit d'une femme que vous connaissez : C'est l'esprit le moins chargé de bagage inutile. Eloge inappréciable dans ce temps-ci, où notre vieille société traîne après elle les préjugés, les lieux communs, tous les embarras d'une civilisation compliquée.
Si l'on considère, en les comparant, trois
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femmes célèbres qui ont fixé les regards de la France moderne, on reconnaîtra dans leur génie, avec les qualités les plus opposées, qu'il faut attribuer, je crois, au milieu très différent dans lequel elles ont vécu, un défaut identique, inhérent peut-être à la nature féminine. Nourrie de l'antiquité dans une retraite austère, madame Roland s'est montrée forte et grave. Excitée par le mouvement de la société, madame de Staël a été surtout animée et judicieuse. Inspirée par la nature, madame Sand a paru véritablement éloquente. Mais toutes trois ont outre-passé la justesse, et sont tombées dans l'exagération déclamatoire.
Notre siècle abonde en Lisettes, en Marions. J'y vois quelques Lais. Béatrix, m'assure-t-on, l'a traversé ; apparemment elle n'aura pas rencontré Dante.
L'aspect extérieur des maisons en Orient ne
présente d'ordinaire que des murailles nues. Mais, à l'intérieur, 1' œil est ébloui par des colonnes sans nombre, des marbres précieux, des fontaines jaillissantes, par toutes les richesses et toutes les fantaisies de l'art arabe. Malheureusement la porte de ces exquises demeures est presque toujours fermée ; elle ne s'ouvre qu'à l'amitié et à l'amour. lien est de même de certains esprits, froids et nus en apparence. Pour découvrir leurs magnificences cachées, il s'agit également d'en forcer le seuil ; que fautil pour cela ? presque rien : si toutes les femmes se ressemblaient, le sourire d'une femme.
DE LA vif: morale
L'homme naît-il bon ou méchant ? ses inclinations sont-elles perverses ou portées au bien ? Je demande qu'on tache de s'entendre sur ce point capital. On s'y efforce en vain depuis des siècles. Et pourtant il y a une morale et des moralistes. On écrit à perte de vue et l'on disserte à perte d'haleine. M'y voici comme tant d'autres
Le problème est résolu. L'homme est bon, mais les lois sont mauvaises. Voilà ce que j'entends dire aux esprits les plus graves. Mais qui donc a fait ces lois mauvaises? des hommes, apparemment.... Et comment des hommes très bons ont-ils fait des lois très mauvaises ?
Ne serait-il pas plus exact de dire que l'homme imparfait s'est gouverné tant bien que mal, comme il a pu enfin, plutôt que comme il aurait voulu, par des institutions fai-
tes à son image ?
Un point encore me paraîtrait bien essentiel à préciser; une préface me semblerait indispensable à nos codes moraux et judiciaires, qui déterminât quelle est la proportion exacte de liberté et de nécessité dont se composent les actes de la vie humaine. Aussi longtemps que la conscience du genre humain ne sera pas, à cet égard, complètement édifiée, notre prétendue justice sera semblable à ces tireuses de cartes qui rencontrent par occasion la vérité, et que le hasard sert assez souvent pour entretenir l'illusion et le respect du vulgaire.
La suprême sagesse et la suprême vertu, c'est de se rendre libre. S'il était donné à l'homme de s'affranchir de toutes les servitudes où le retient l'ignorance ; s'il arrivait à une intelligence complète de sa nature et de sa destinée, il voudrait toujours son véritable bien et le bien d'autrui. Il deviendrait sur ce point semblable à Dieu qui, souverainement libre, ne peut pas, néanmoins, vouloir le mal. En un mot, et ce mot renferme à mes ^eux toute notion de morale et de progrès, aussi bien pour les individus que pour les peuples : la parfaite liberté chez l'homme n'est autre chose que l'activité de sa raison.
Le plus important, celui qu'on exerce le moins de tous les arts, c'est l'art de vivre. Combien peu d'hommes ont ce juste sentiment des
proportions qui, supprimant le détail, ne s'attache qu'aux grandes lignes. Combien peu surtout conçoivent un idéal d'après lequel ils modèlent leurs actions, auquel ils conforment leurs desseins. Je ne vois partout que la caricature, ou tout au plus la grossière ébauche de ce que pourrait être la vie humaine.
Si nous savions écouter les voix de la nature et suivre l'esprit intérieur, notre vie se composerait d'elle-même selon les lois d'une grande œuvre d'art. On n'y verrait ni contrastes heurtés, ni brusques transitions, ni déclin rapide. Avec le changement des saisons et des âges, l'harmonie première se modifierait sans s'interrompre ; elle perdrait peu à peu de sa force et de son éclat, mais elle ne serait jamais altérée : semblable à cette symphonie du maître, où les instruments se taisent un à un sans que le dessin en souffre, et de telle sorte que l'oreille charmée garde jusqu'à la fin l'illusion d'un parfait ensemble.
Sachons mettre l'art dans la vie et la vie dans l'art.
La complication de la vie m'étonne et me déconcerte. Que de ressorts mis en mouvement pour des opérations si minces ! quel prodigieux entre-croisement de fils pour une trame si lâche et un dessin si pauvre ! Des affections aussitôt brisées que nouées ; des projets couvés pendant des années entières, avortés en une seconde ; des sacrifices immenses qui ne profitent à personne ; des renoncements qui ne donnent pas la paix ; des passions satisfaites qui ne procurent pas le bonheur ; d'ardentes croyances qui aboutissent au doute; des doutes dévorants qui s'engourdissent dans la torpeur ; une multitude enfin d'aventures héroïques, plates ou ridicules, pressées sans ordre et sans suite entre le mvstère de la nais-
sance et le mystère de la mort, telle est la vie de la plupart des hommes. Que le nombre est petit de ceux qui savent se faire une destinée !
La vie du genre humain me fait l'effet d'une symphonie, composée par un grand artiste, il est vrai, mais exécutée par des sourds.
Les esprits profonds pénètrent la nature des choses ; ils reconnaissent la rigueur des lois et lisent à la voûte splendide des cieux l'immuable arrêt qui pèse sur l'imbécillité humaine. Les esprits légers flottent de surface en surface ; ils se laissent emporter au hasard de l'événement, entraîner par la mobilité des rapports et leurrer sans cesse par l'apparente nouveauté des phénomènes. Nul cependant n'est satisfait. Les uns gémissent de ne pou-
voir rien changer; les autres, de ce que tout change dans le monde.
Le christianisme a prononcé le plus triste des divorces : celui de l'àme et du corps dans l'être humain.
Cette perpétuelle antithèse de l'âme et du corps, du moral et du physique, est une source intarissable d'erreurs. L'homme, dans son existence terrestre, n'est ni une àme sans corps, ni un corps sans âme. Qu'est-ce donc qu'une psychologie sans physiologie et une physiologie sans psychologie? Comment peut-on séparer dans la science ce qui n'est pas séparable dans la nature? L'action et la réaction de l'esprit sur la matière et de la matière sur l'esprit sont à tel point simultanées, incessantes, combinées, qu'il est absurde de prétendre étudier ou traiter isolément l'une ou l'autre de ces deux for-
ces, dont la co-existence et l'union constituent la vie. La morale est l'hygiène de l'âme, comme l'hygiène est la morale du corps. Même principe, mêmes moyens, même fin. Et comme il n'y a qu'un être humain, il n'y a au fond qu'une science qui les comprend toutes : c'est la biologie. Mais cette science est de fraîche date, d'origine récente ; son nom d'hier et comme pléhéien est suspect et mal noté dans la noble compagnie des vieilles sciences aristocratiques.
La suprême vertu, en même temps que la suprême sagesse, consiste à ne considérer les événements du dehors que dans leur rapport avec notre être intime, et à ne les estimer qu'en raison de leur influence sur notre progrès moral .
La sagesse est cette rare concordance, cette heureuse harmonie des facultés et des désirs
que la nature, en ses jours de largesse, accorde aux hommes d'élite, et qui produit en eux une liberté d'àme parfaite. Le vulgaire se croit sage parce qu'il se sent médiocr e.
La faiblesse ou la force d'àme nous attachent à la vie. Et nous y tenonsdiversement, mais presque également, soit que nous la possédions, soit qu'elle nous possède.
Aimez la vie, la >ie vous aimera.
Nous ne savons pas ce qui nous est bon : ne
demandons rien aux Dieux, de peur qu'ils ne
nous exaucent.
i'ê ESQUISSES MORALES.
Presque toutes les choses que nous souhaitons fortement nous arrivent un jour. Pourquoi faut-il que ce soit précisément le jour où nous avons cessé de les souhaiter!
Ulysse, jeté sur les rives d'Ithaque, ne les reconnaît pas et pleure sa patrie. Ainsi l'homme dans le bonheur possédé ne reconnaît pas son rêve, et soupire.
J'en connais qui, cherchant le bonheur, ont rencontré la joie : et tout a fini par des larmes.
La différence entre ce qu'on appelle bonheur ou malheur en ce monde est si petite, qu'on ne devrait jamais envier ni plaindre personne.
Notre condition est si misérable, notre pauvre cœur si infirme, que les moments les plus poétiques de notre vie sont ceux qui nous donnent, en un ravissement douloureux, la vue rapide et lumineuse de ce qui aurait pu être.
Me promenant, par un beau soir d'été, au coucher du soleil, dans une belle campagne, je mets le pied sur un serpent que je n'avais pas vu, endormi qu'il était sous des herbes sèches. Le serpent s'éveille et me mord; je le
tue. Son venin gonfle mes veines, et met ma vie en danger. A qui nous plaindrons-nous, lui et moi? A quels Dieux demanderons-nous justice? Lui, pour avoir été brusquement tiré d'un innocent sommeil et méchamment mis à mort par un être hostile, auquel il n'avait fait aucun mal; moi, pour avoir ressenti la douleur et l'angoisse dans une rêverie solitaire où mon âme, doucement émue, se recueillait pour admirer, pour bénir les merveilles de la nature et l'infinie bonté du Créateur?
Se conformer à son malheur, ce n'est pas s'y résigner. L'un est la marque d'un caractère fort; l'autre est le signe certain d'une âme faible.
C'est folie de chercher à se consoler ; mais on arrive à noblement se distraire.
Il est peu d'âmes assez préservées pour ne subir aucune atteinte du commerce des hommes, pour n'être pas, du moins passagèrement, troublées par les accidents de la vie extérieure. Mais une âme honnête repousse incessamment, sans secousse et sans bruit, par un travail organique, si l'on peut ainsi parler, ce qui n'est pas conforme à sa nature ; à peu près comme le glacier des Alpes, dont la force interne rejette sur ses bords toute matière étrangère, tout élément qui, tombé du dehors, ternirait sa transparence et l'éclat de son pur cristal.
Nos remords ne sont pas dans la proportion * de nos fautes, mais dans la proportion des vertus qui nous restent.
La plus amère punition de nos fautes, c'est qu'elles nous mettent presque toujours dans la nécessité d'en commettre de nouvelles.
A Manille, au temps du carnaval, toute personne masquée a le droit d'entrer dans les maisons où se donne une fête, de prendre part aux divertissements, de causer, de danser aussi longtemps que bon lui semble, et de sortir sans s'être nommée. On comprend que c'est là un privilège dont usent seulement les personnes d'un rang inférieur qui, en d'autres circonstances, n'auraient nul droit à l'hospitalité des grands. Ainsi, à certains moments où l'accès en est moins bien gardé, n'arrive-t-il pas que des passions inférieures se glissent en de grandes âmes? Seulement elles y demeurent peu, ne se nomment point, et se retirent avant le jour, sans avoir quitté leur masque.
Quand un homme se rend coupable d'une faute, le simple respect de la nature humaine nous commanderait de chercher quelle part a le malheur dans sa chute. Tout le contraire arrive. Un homme tombe- t-il dans l'infortune, nous n'avons point de repos que nous n'ayons découvert la part qu'il convient d'assigner dans cette infortune à sa propre faute.
Le même homme qui vous dénigre aujourd'hui, demain fera votre apothéose. 11 lui suffit, pour se croire conséquent, que vous soyez mort dans l'intervalle. Quant à la justice, vous l'attendrez longtemps. L'horloge à laquelle elle se règle retarde constamment de plusieurs siècles.
On peut, à la rigueur, faire cas d'un homme dont on n'approuve pas la vie. Entre la pensée et l'acte qui y correspond le plus étroitement en apparence, il se glisse encore quelque chose d'étranger; un je ne sais quoi invisible, inexplicable, qui n'a pas de nom : c'est le hasard, le destin ; c'est le malheur surtout.
A quoi sert l'expérience à une créature qui ne cesse de se transformer? Savoir ce que nous avons été ne nous apprend aucunement ce que nous sommes.
Le plus utile enseignement que j'aie tiré de l'expérience, c'a été d'apprendre à me supporter moi-même.
Ne retournons pas certaines vertus; leur envers est plus laid que bien des vices.
Beaucoup font l'aumône, peu font la charite.
Il y a des gens, et le nombre en est assez considérable, dont la vie est honnête, mais dont l'âme ne l'est point du tout. J'entends ceux à qui une sagacité prudente, un peu timide, a fait reconnaître de bonne heure que la sécurité de l'intérêt personnel conseille presque toujours ce que la morale commande.
C'est un honnête homme. — Quelle louange
banale ! — Vous croyez? voyez-y de près.... regardez longtemps surtout.... distinguez bien ; tentez, si vous l'osez, une légère épreuve : puis, vous viendrez me dire ensuite combien vous croyez avoir connu, parmi vos contemporains, de cœurs, d'esprits et de mains honnêtes.
La vertu, la passion ou l'intérêt gouvernent la vie de la plupart des hommes. Tout le monde tombe d'accord sur ce point. Mais un quatrième mobile, assez puissant sur certains esprits délicats, n'a pas été suffisamment observé par les moralistes. Ce mobile, c'est l'amour du beau ou l'esthétique. Les Grecs semblent avoir été généralement plus sensibles à la beauté qu'à la morale proprement dite. Socrate, le juste par excellence, recherche la compagnie d'Alcibiade et célèbre les grâces d'Aspasie. Des vices relevés par tout l'éclat des grandeurs et de l'intelligence ne blessent point son sens moral. Nos vertus modernes sont plus rigides ; on dirait même que
la beauté leur est suspecte. 11 leur déplaît assez de rencontrer dans l'Evangile les parfums de Madeleine.
Dans le commerce avec leurs semblables, les hommes apportent trois dispositions principales : le besoin de la domination, de l'admiration ou de la sympathie. Les grands hommes veulent tout à la t'ois être obéis, admirés, aimés, non seulement dans le temps présent, mais encore dans la postérité la plus reculée. Cependant ils inclinent plus ou moins vers l'une ou l'autre de ces ambitions. Napoléon semble n'avoir aspiré qu'à être obéi. Alexandre voulait surtout être admiré. Le dernier mot de César mourant résume une vie où le besoin d'être aimé fut peut-être le plus vif sinon le plus profond de tous. Aussi l'histoire pourrait-elle, en toute justice, le nommer le plus aimable des grands hommes.
L'habitude ou la règle fait les camarades ; la passion ou l'intérêt fait les complices ; un certain bien commun fait les associés. Il n'est donné qu'à la vertu de faire les amis.
Les moralistes ont dit à l'homme : abaisse, réprime, étouffe en toi l'orgueil. Moi, je lui dis : justifie-le. C'est le secret de toutes les
grandes vies.
Les nobles cœurs ont d'orgueilleux chagrins et d'humbles joies.
Rendre une éclatante justice aux mérites
inférieurs de notre ennemi, c'est une des jouissances les plus raffinées de l'orgueil.
Trop de facilité à pardonner tient moins de la grandeur que de la faiblesse d'àme : quiconque sent fortement ressent longtemps.
Chez certaines âmes, plus hautaines que tendres, le pardon est une forme polie, une soite d'euphémisme du mépris.
Le pire de certaines inimitiés, c'est qu'elles sont si viles, si rampantes, qu'il faut se baisser pour les combattre.
i82 ESQUISSES MORALES.
J'en ai fait l'expérience, pour peu que nous ayons quelque mérite, nos ennemis nous servent beaucoup mieux que nos amis. Par la violence de leurs attaques, ils provoquent les retours de l'opinion. Par la préoccupation inquiète où on les voit de nous, ils insprent le désir de nous connaître ; enfin, par leurs traits acérés, ils éveillent en nous des forces qui peut-être se fussent engourdies au sein d'une amitié indulgente. Ils nous excitent à valoir tout ce que nous pouvons valoir pour donner un éclatant démenti à leurs calomnies. S'ils nous ravissent quelques biens extérieurs, ils nous font souvent découvrir dans notre âme des trésors ignorés. Leur injustice triomphante nous contraint d'en appeler à Dieu et à la postérité, à la vertu et à la gloire. Sans Mélitus, toute la grandeur de Socrate nous eût-elle été révélée?
Pour si peu que l'amitié nous blesse, elle connaît si bien nos côtés vulnérables qu'elle nous laisse des plaies profondes. La haine n'a ni cette sûreté de coup d'œil, ni cette dextérité de main. Elle frappe fort, mais aux endroits insensibles.
J'ai longtemps cherché à me rendre compte de ce que l'on entendait dans le monde par un ami, et j'ai fait celte découverte : un ami, c'est un homme qui se croit en toute occasion le droit de vous dire une vérité blessante, de vous donner un conseil inutile, et de vous emprunter votre argent sans vous le rendre.
Nos amis (j'entends ceux dont je viens de
donner la définition) ne consentent d'ordinaire à nous reconnaître une vertu qu'après s'être bien assurés qu'elle n'est en rien la censure de leur caractère, que plus d'une tache la ternit, et que d'ailleurs, elle est plutôt chez nous une heureuse habitude que l'effort courageux de notre volonté. Prudents amis!
Vous voulez que j'écoute vos conseils? donnez-moi donc en même temps vos principes, vos opinions, vos préjugés, vos défauts même, et jusqu'à vos faiblesses, tout votre caractère enfin, et votre humeur surtout, qui me rendra facile de subir votre influence, et salutaire de l'avoir subie.
Mauvais conseil?... mauvaise excuse. Le bon conseil vient au bon désir. On est toujours bien conseillé quand on veut l'être.
Dans le monde, on confond la fréquence des relations avec l'intimité des rapports. Vienne un jour de malheur, et la distinction se fait d'elle-même.
Pour paraître beaucoup plus aimable, il m'a suffi parfois de moins aimer.
Savoir vivre seul est une condition essentielle pour qui veut conserver intactes, en toutes circonstances, la dignité des mœurs et la sincérité du caractère.
Si l'on retranchait d'une fête tous ceux qui
s'y ennuient, et d'un convoi funèbre tous ceux qui n'y sont pas tristes, il n'y aurait plus ni fête ni convoi.
La supériorité morale actuelle d'un sexe sur l'autre tient principalement à ceci, que nos mœurs rendent la sincérité presque toujours facile à l'homme. Il a moins souvent intérêt à mentir, d'où il résulte qu'il ne s'enfonce pas aussi avant dans le mal et se relève plus vite de ses chutes.
Il y a une sincérité haïssable ; c'est celle qui ne souffre point à dire une vérité cruelle.
C'est bien peu du mérite de la sincérité, si l'on n'en possède pas le charme.
L'amour-propre, si susceptible pour luimême, ne devine jamais la susceptibilité d'autrui.
11 n'est point de savante hypocrisie s'il n'y entre un peu de sincérité.
Il n'y a de secrets bien gardés que ceux auxquels la vanité fait sentinelle.
11 est des âmes si bien nées que, sans avoir eu peut-être occasion de faire de grandes choses, elles vivent naturellement, simplement, et comme par droit de naissance, dans un commerce familier avec la grandeur.
Pour être un grand homme, il faut avoir fait de grandes choses ; mais il ne suffit pas toujours d'avoir fait de grandes choses pour être un grand homme.
La vie de famille a ses douceurs et ses influences heureuses; mais ne lui demandons pas la grandeur, car elle dissipe le recueillement et elle attiédit l'enthousiasme sans lesquels ne se produit jamais la vie héroïque.
Action, travail ou besogne : c'est la loi imposée à tous, et nul ne s'y soustrait. Bien peu savent agir. Heureux ceux qui travaillent! Le vulgaire fait la besogne. Puis, la tâche achevée, chacun s'endort d'un même sommeil.
DE LA VI li MOKAI.E. 180
Les pensées et les sentiments d'un grand cœur, je dirais presque sa respiration, sont comme un perpétuel défi à l'impossible.
La destinée sourit aux cœurs audacieux.
Elle leur dit comme Manto à Faust: Dcn lieb1 ich, der Unmôgliches begehrt.
Alexandre, élève d'Aristote, c'est l'idéal de l'histoire : l'action la plus grande engendrée par la pensée la plus haute.
Que sont les ironies des poètes auprès des ironies du destin? Le génie d'Aristophane uni
au génie de Byron créera-t-il un contraste plus accablant ou plus risible que celui de Jean-Jacques, l'auteur d'Emile, jetant ses enfants à l'hospice?
Quelle profonde compassion m'inspire Jean- Jacques ! Derrière cette pensée que la société est un contrat, je devine des abîmes de douleur. Un amer désespoir, en effet, a pu seul méconnaître cette vérité qui n'est point vérité de réflexion, mais d'entrailles : que la société est la plus douce en même temps que la plus noble des nécessités humaines. Comment cet amant passionné de la liberté n'a-til pas senti que la société seule a pu briser de sa main puissante les liens de fer qui retenaient l'homme asservi aux forces brutales de la nature ! Gomment n'a-t-il pas reconnu que l'homme isolé est le plus à plaindre des esclaves ?
Si bas que descende un grand cœur en ses soupçons, ce n'est jamais assez pour toucher le fond de l'ingratitude humaine.
Les faiblesses des grands hommes consolent le vulgaire. Il les signale; il les compte; il se donne beau jeu; il n'a pas peur qu'on lui rende la pareille. Nul ne remarque les faiblesses du vulgaire. Pourquoi? parce que le vulgaire n'est que faiblesse.
Les plus amers censeurs des grandes ambitions, ce sont les petites cupidités.
Avoir, ce n'est pas posséder. Pour posséder les choses il faut une certaine vigueur d'âme; pour les avoir il suffit d'être riche.
A celui qui trouve naturel de posséder tout, il semble aussi très simple, à l'occasion, de quitter tout; et c'est là un trait distinctif de l'homme bien né.
Un homme d'esprit a dit : il n'y a point de caractères, il n'y a que des rapports. C'était constater, avec quelque exagération, la merveilleuse souplesse de l'âme humaine qui se modifie sensiblement à tous les contacts. De là, l'illusion des grands cœurs qui jugent en général trop favorablement les hommes. Tous, à leur approche, valent un peu mieux qu'ils
ne \alcnt ailleurs, et cela sans hypocrisie, sans préméditation, par le simple effet d'une loi naturelle qui veut que, pareilles à ce personnage du conte des fées, certaines âmes changent en or et en pierreries tout ce qu'elles touchent.
Rarement ceux que nous aimons nous trompent; d'ordinaire c'est nous qui nous trompons en eux.
Tout le monde s'entend lorsqu'on parle de vertus républicaines. Personne n'oserait dire, parlàt-t-il de Sully, de L'Hôpital, de Turgot, qu'il avait des vertus monarchiques. D'où vient cela? Le vocabulaire des institutions nous l'apprend. La république se compose de citoyens; la monarchie veut des sujets. L'institution qui fonde la liberté publique comporte seule la vertu publique.
On fixe un âge pour entrer dans la vie politique ; je voudrais qu'on en marquât un autre auquel il serait commandé d'en sortir. Les générations attardées dans le mouvement des affaires y sont plus nuisibles qu'utiles. D'ailleurs, ni la nature ni l'art ne veulent de brusques transitions ; et la dignité de la vie humaine exige qu'un certain recueillement dans la solitude en précède et en prépare la fin.
Le premier jour de la vieillesse n'est pas celui où une ride plisse notre front, où un cheveu blanc se montre à nos tempes; c'est celui où l'imagination s'affaisse sous le poids des souvenirs ; où nous disons hier plus volontiers que demain, j'ai fait plus complaisamment que je ferai.
DE LA VIE MORALE. 1 Oli
Pleurer notre jeunesse, c'est le plus souvent regretter une belle femme qui nous a trompés.
Ce qui rend parfois la vieillesse très triste, c'est que nous vieillissons fragmentairement. Une partie de nous-mêmes, encore dans sa vigueur, assiste consternée à la décadence de l'autre. Trop souvent un cœur resté jeune n'a plus pour organes que des sens caducs; quelquefois des sens ardents font le tourment et la honte d'une âme glacée.
La plus belle entre les orchidées naît et s'épanouit sur l'écorce d'un tronc desséché. Ainsi je te vois, pieuse et charmante, parant de toutes les grâces, de foutes les suavités de ta jeunesse, mon triste hiver dépouillé par les vents.
Le vulgaire se plaint ou se vante d'être haï, calomnié, aimé, chéri. Le sage ne s'occupe point des sentiments qu'il inspire, mais de ceux qu'il éprouve. Il sait que ce qui est triste, amer, douloureux, ce n'est pas d'être haï, mais de haïr; que ce qui est doux, noble, grand, divin, ce n'est pas d'être aimé, mais d'aimer.
Tout le monde parle de l'amour. Chacun suppose l'avoir éprouvé, une fois au moins, en quelque rencontre de jeunesse, et se croit le droit d'affirmer dans l'âge mûr, suivant que ses souvenirs lui en ont laissé une image riante ou fâcheuse, que l'amour est une char-
mante faiblesse excusable dans les années d'inexpérience; ou bien que l'amour est une ardeur des sens aussitôt éteinte que satisfaite; ou bien encore que c'est la chimère des imaginations romanesques, et qu'on s'égare et se perd à la poursuivre. Mais la passion, la passion de l'amour, qui l'a connue? Un homme, peut-être, dans un siècle ; et celui-là voudrat-il, saura-t-il dire ce qu'il a ressenti? Et s'il le dit, qui le comprendra?
D'où vient qu'à l'aspect d'Euphémie, Hervé sent courir dans ses veines un frémissement qui lui révèle que cette femme, aperçue pour la première fois, ne lui est point étrangère? D'où vient qu'il reconnaît dans son regard, dans son accent, dans son attitude, comme une apparition idéale des sentiments les plus intimes de son propre cœur? Parle-t-elle, il demeure ravi qu'elle exprime avec une grâce si touchante les pensées qui, rudes et sombres, le tourmentent et l'irritent. En sa présence, il
se senl tout à la fois exalté et apaisé; et s'il lui faut quitter cette présence devenue soudain indispensable à son repos, une étrange tristesse, mêlée de volupté, le saisit. Il tombe en proie à mille désirs contraires. Il voudrait mourir, il voudrait vivre ; il veut la revoir, il veut être aimé ; il l'est déjà, il le sera toujours.
La nature a créé cette femme pour lui; s'il ne l'eût pas rencontrée, c'était fait de leur destinée à tous deux. Mais ainsi, combien leur vie sera belle et noble! Que leur importent désormais les vicissitudes du sort? L'homme et la femme qui s'aiment d'une passion véritable ont en eux le foyer de la vie idéale. De l'union de leurs instincts, de leurs pensées, naît ce qu'on peut appeler le sens divin des choses, et c'est ce qui les tient si fortement, si indissolublement unis; car chacun d'eux sait bien que, séparé de l'être qui le complète, il perdrait aussitôt ce don suprême, cette grâce surnaturelle sans laquelle il ne saurait plus vivre. Ne redoutez pour de tels amants ni lassitude, ni dégoût. Ils ne connaissent point la satiété qui met sitôt fin aux plaisirs des amants vulgaires. Pour eux la défaillance des sens est
une volupté supérieure, parce qu'alors, affranchies des liens de la chair, leurs âmes se cherchent et se confondent dans une ineffable paix. Naïfs comme des enfants, car la passion ramène aux énergiques simplicités de la nature, ils se complaisent dans leur mutuelle beauté ; leur sourire est un grand enchanteur qui transforme le monde. Tout en eux et autour d'eux suit un rythme si facile et s'ordonne en une si douce harmonie, qu'ils se demandent surpris l'un à l'autre pourquoi donc tous les hommes ne goûtent point des félicités pareilles. Et comme ils sont compatissants ! comme ils plaignent les maux, les erreurs, et surtout les plaisirs de ceux qui n'aiment point ! Ils sentent en leur cœur une source de joies inépuisables qu'ils voudraient épandre sur l'humanité tout entière. Et quand l'heure sacrée a sonné pour eux, quand un enfant est né de leurs embrassements... A genoux! à genoux! Taisez-vous, ô parole humaine, vous avez élé trop souillée et trop profanée. Immortalité de l'amour, nous t'adorerons en silence!
L'amour, dites- vous, est un sentiment passager. Quelle erreur est la vôtre ! De toutes les passions qui animent le cœur humain il n'en est point à qui une plus longue durée soit nécessaire. Il faut, pour qu'il arrive à cette perfection qui seule peut remplir l'âme tout entière, qu'il ait traversé mille épreuves : la présence et l'absence, la santé et la maladie, la prospérité et l'infortune, le monde et la solitude, la faute même et le mutuel pardon. Il lui faut enfin la consécration suprême de la fécondité. Une telle passion ne se produit point dans les froides régions où vous végétez. Vous en concluez qu'elle n'existe pas ; moi je conclus seulement que c'est vous qui n'existez pas.
L'amour se métamorphose dans la société humaine; il suit et exprime en ses formes
mobiles toutes les phases de l'histoire. Chez les Grecs, il est volupté. A ses grâces juvéniles siéent également la tunique ouverte de Sapho et la robe traînante d'Alcibiade. Au moyen âge, il devient passion et ceint la bure d'Héloïse. Aux temps aimables de la Renaissance, galanterie ingénieuse et chevaleresque encore, il enlace au croissant de Diane la salamandre de François Ier. Au siècle du grand roi, il prend les majestueuses allures des choses éternelles. Sous la Régence, débauche capricieuse, il effeuille sa couronne de roses aux lueurs blafardes de l'orgie. Quant à nous, tristes enfanis d'une civilisation vieillie, comment le voyonsnous apparaître? Sous l'aspect effronté d'un vice impuissant qui ne sait plus parler ni à nos cœurs, ni à nos sens, mais qui sollicite notre bourse.
L'avenir réserve encore à l'homme la plus belle des conquêtes morales : l'amour. Quand la femme ne sera plus seulement par manière de dire, mais véritablement et selon l'esprit, la
202 ESQUISSES MOUALES.
moitié de l'homme, le sentiment de l'amour, qui n'a encore été que volupté plus ou moins raffinée ou passion plus ou moins chimérique, deviendra, dans sa constance et sa plénitude, l'harmonie suprême de la vie humaine.
L'amour mystique me rappelle cet oysel alérion dont parle Alain Charticr, lequel, ditil, na point de piez pour errer sur terre, mais est tout so?i mouvement par csles qui Vexaustent en l'air.
Quelle misère que cet amour prétendu platonique dont votre orgueil se targue! Songez donc, ô Batilde, qu'en donnant votre âme à un amant auquel vous refusez votre corps, vous témoignez ainsi faire infiniment moins de cas de l'une que de l'autre. Si je ne me trompe, cette subtilité de spiritualisme a pour principe un matérialisme grossier.
DU CŒL'il. 203
Aussi longtemps que la science n'aura pas précisé l'action de la force magnétique sur l'organisation humaine, on n'aura pas le secret de ce que nous appelons les amours indignes; on ne comprendra pas, on ne plaindra pas assez ces passions subies plutôt qu'éprouvées, qui nous ravissent tout empire sur notre volonté sans aveugler notre jugement : affreux supplice pour une âme bien née ; maladie devant laquelle les remèdes moraux sont inefficaces, mais que l'on apprendra peut-être un jour à guérir comme on guérit la fièvre et les fluxions de poitrine.
L'amour est aujourd'hui toute l'ambition de la femme. Pour l'homme, au contraire, il n'est, le plus souvent, que le sommeil momentané de l'ambition.
20i ESQUISSES MORALES.
En amour, la plupart des hommes ne sont pas exempts d'indélicatesse. L'image de la femme aimée n'est jamais assez isolée sur l'autel pour que d'étranges confusions ne se fassent point dans leur esprit. Lorsqu'ils s'inclinent devant elle, pareils au flot qui vient saluer la rive, ils déposent à ses pieds, malgré eux, le limon de leurs habitudes corrompues, l'écume de leurs souvenirs.
Vous me parlez d'amour, mais nous ne saurions nous comprendre. Pour moi, l'amour est un héros qui conquiert, au péril de ses jours, la domination du monde. Pour vous, c'est un pauvre honteux qui mendie à la dérobée sa précaire existence.
DU CŒUR. 20j
Souvent deux amants s'éprennent l'un de l'autre pour des qualités qu'ils n'ont pas, et se quittent pour des défauts qu'ils n'ont pas
davantage.
Le sentiment le plus parfait, le plus doux, à L'âme, dans sa plénitude tranquille, c'est l'amitié qui succède à l'amour entre un homme et une femme qui n'ont à rougir ni de s'être aimés passionnément, ni d'avoir cessé de s'aimer avec l'ardeur première de la jeunesse.
Très peu de femmes, dans l'état actuel de nos mœurs, sont capables d'amitié. Habituée •au despotisme ou à l'esclavage, leur âme faible
ou altière, toujours emportée au delà du juste
et du vrai, ne sait point goûter le charme tempéré d'un sentiment sérieux et solide qui repose sur une égalité parfaite.
Tout concourt à faire de l'amitié entre frère et sœur le sentiment le plus fort peut-être et le plus doux ensemble du cœur de l'homme. Le charme que projettent sur la vie les souvenirs d'enfance, tristes ou gais, toujours attendrissants, et qui ne se retrouvent jamais avec une si complète identité dans les autres affections ; l'attrait voilé des sexes qui se fait sentir même dans le commerce des intelligences, en excluant les rivalités jalouses ; la protection et la confiance librement données et reçues, exemptes de cette notion de devoir qui glace si souvent les relations entre le père et l'enfant, entre l'époux et l'épouse ; toutes ces douceurs, toutes ces grâces, font de la piété fraternelle un sentiment ineffable qui échappe presque complètement, dans son ardeur placide, aux misères et aux déceptions des autres amours.
Me promenant, par une belle journée d'octobre, dans les jardins de la villa Pamphili, soudain je fus frappé de la beauté merveilleuse d'un grand nombre d'arbres verts que je n'avais point aperçus durant l'été, cachés qu'ils étaient par l'épais feuillage des massifs, alors dans tout l'éclat de la végétation, maintenant dépouillés. Humble et patiente amitié, pensai-je, c'est ainsi qu'on t'oublie aux heures splendides de la jeunesse et de l'amour; c'est ainsi que tu apparais, douce et consolatrice, vers le soir de la vie, quand la passion est morte et l'existence dénudée.
Le grand art de consoler les douleurs, c'est d'en distraire avec délicatesse. L'amour y est plus habile que l'amitié. L'âme affligée n'est point en garde contre sa muette éloquence,
tandis qu'elle se cabre et regimbe contre les discours, même les plus insinuants, de l'amitié.
Il y a trois sortes de bonté qu'il ne faudrait pas confondre : celle qui réside dans l'intelligence, celle qui a sa source dans le cœur, et celle enfin qui naît d'une certaine faiblesse, ou, pour me servir d'un mot moderne, d'une certaine împressionnabilité des nerfs. La première, plus grande, plus calme, plus constante, moins sujette à des excès et à des retours, mais un peu froide en apparence, se rencontre plus fréquemment chez les hommes ; on la pourrait nommer la bonté virile. La troisième, passagère, superficielle, capricieuse, est, hélas I seule à l'usage de la plupart des femmes. Quant k la seconde, la bonté du cœur, je la tiens pour aussi rare que le génie.
Pouvoir, en ce monde pervers, être impu-
nément bon, sans réserve el sans mesure, n'est pas donné à tous ; c'est l'heureux privilège des forts. Et c'est pourquoi la force m'a «toujours paru si enviable.
Parler à quelques hommes, échanger par des paroles fortuites qui meurent aussitôt qu'elles sont prononcées l'expression de nos besoins et de nos impressions du moment, c'est une condition commune à tous, une faculté que tous exercent sans plus y songer qu'à respirer ou à se mouvoir. Mais parler à l'humanité dans la langue immortelle de l'art, c'est un privilège suprême réservé à un petit nombre d'êtres qu'on serait tenté de considérer comme appartenant à une création supérieure, intermédiaire entre l'humanité et ces natures d'essence divine dont notre imagination se plaît à peupler les mondes invisibles. Ce privilège si rare est en même temps une magistrature sacrée. Mésuser d'un tel don est un crime. 0 poètes, vous à qui fut donné Far-
chet d'or, vous dont l'âme, bercée au rythme de la beauté éternelle, a des vibrations magiques qui ravissent l'humanité et l'attirent sur vos traces, n'abusez point pour l'égarer de cette fascination toute-puissante. Laissez les fantômes de Terreur s'agiter dans ces régions moyennes où tout change et s'évanouit ; ne les élevez point dans la sphère immuable du génie ; ne les revêtez pas de gloire.
Le génie vient souvent trop tôt ; alors il est condamné par le sens commun du siècle. On le jette dans les geôles, on le charge de chaînes, on lui fait boire la ciguë ; il se nomme Socrate, Colomb, Galilée. D'autres fois il vient trop tard, et, voulant en vain arrêter à lui le mouvement des choses, il est renversé, foulé aux pieds ; il va mourir à Sainte-Hélène. Mais il est de loin à loin des génies venus si bien à leur heure que la gloire semble les attendre au seuil de la vie. Ils ont même fortune que ce roi de Perse dont parle l'histoire, qui fut
couronné par les mages dès le ventre de sas
m ère.
L'homme de génie, c'est celui qui se sent la force et auquel les autres reconnaissent le droit d'être complètement lui-même.
Le talent dispose, combine, ordonne ; il est réfléchi, il peut être audacieux, enfreindre avec succès certaines règles ; il a un bon ou un mauvais goût ; il est traditionnel ou original, selon une mesure appréciable. Le génie invente ; il est spontané ; il ne sait ce que c'est que bon ou mauvais goût, ni que tradition. Ses inspirations seront le goût des générations qui viendront après lui ; le bon goût sera de lui être semblable. Il ne saurait être audacieux parce qu'il est supérieur aux règles ; il n'en connaît point d'autres que de rester lui-même. On ne lui demande pas plus qu'à Dieu s'il n'aurait pas dû faire autrement son œuvre.
Ht; L ESIMUT. 213
\\cz miiis parfois contemplé dans nos sei celle plante étrange, de la famille des euphorbiacées, à laquelle les botanistes donnent le Dom à'Euphorbia splendens? Votre < i*i 1 ne l'at il pas admirée entre tontes, frappé qu'il était parle contraste de ses rameaux épineux, rugueux et comme desséchés déjà par la mort, a\ee L'épanouissement vraiment splendide de sa comlle écarlate ? Ne vous êles-vous pas rappelé certaines œuvres du génie, qui paraissent d'autant plus merveilleuses qu'elles sortenl plus tardives d'un esprit plus assombri, et qu'elles fleurissent tout à coup, à l'âge désenchanté où le vulgaire ne connaît plus que stérilité, rudesse, humeur fâcheuse et chagrine?
Les intelligences se peuvent partager en deux classes principales : celles qui sont par-
ticulièrement sensibles aux formes ; celles qui veulent surtout pénétrer les essences. Les artistes, les enfants, les femmes, appartiennent à la première classe. Platon est un rare et sublime exemple de ces génies harmonieux qui saisissent d'une même perception et embrassent d'un même amour les forces et les formes de la vie.
L'observation a constaté l'existence d'un certain nombre d'animalcules qui naissent après le lever du soleil et meurent avant son déclin. Bien des esprits leur sont semblables, et, prenant les idées à leur milieu, ne soupçonnent jamais ni l'origine, ni la fin des choses.
L'immense majorité des esprits est parasite. Combien peu d'intelligences tirent leur aliment de la substance même des choses et pompent librement, pour ainsi parler, les
sucs primitifs ! Les autres s'attachent où elles peuvent et comme elles peuvent aux racines, aux tiges, aux rameaux, aux feuilles des premières, pour végéter à leurs dépens. Et, chose humiliante pour l'espèce humaine, inconnue aux règnes inférieurs, il se rencontre encore, en quantité assez considérable, des parasites de parasites.
Deux grandes catégories d'esprits incompatibles : ceux que pressent les nobles curiosités ; ceux qui s'amusent aux curiosités vulgaires. Les uns veulent connaître le système sidérai et les mystères de l'âme ; ils interrogent Newton, Leibnitz ou Spinoza. Les autres se demandent comment il se peut faire que le voisin soutienne de si grosses dépenses ou que la voisine n'ait point encore marié sa fille. Ils questionnent les portiers et les femmes de chambre. La plus aisément satisfaite de ces deux catégories ne me semble pas néanmoins la plus enviable.
Pour peu que l'on y prête quelque attention , l'on reconnaît aisément une sorte d'attrait entre les esprits qui ressemble beaucoup à l'amour d'un sexe pour l'autre. Les esprits virils recherchent avec prédilection le commerce des intelligences féminines, et de ces unions naissent les grandes pensées.
Un poétique symbole de cette union morale du génie des deux sexes, c'est l'entretien de Socrate avec l'étrangère de Mantinéc, la belle et docte Diotime, de laquelle il apprit, nous dit-il, « tout ce qu'il savait de l'amour ».
Si vous êtes entré dans quelqu'un de ces temples où la ligne droite et la ligne courbe
unissent en une exquise harmonie la rectitude à la grâce, vous aurez eu l'image parfaite de la pensée virile et de l'intelligence féminine rapprochées, combinées, enlacées en une môme vie par ce divin artiste qu'on appelle amour.
L'histoire aussi se plaît parfois à retracer, en des tableaux qui ravissent l'esprit, ces aspects charmants de la destinée humaine. Elle met aux mains de la fille de Théon, de l'éloquente Hypathie, la lyre d'ivoire dont les accords harmonieux font tomber à ses pieds, soumis et repentant, le disciple en proie aux passions délirantes. Elle fait entendre à Milton aveugle, adoucies par les pieux accents de l'amour filial, les voix augustes du génie antique. Il semble alors que la grave Clio ait dérobé, pour s'en parer une heure, le tissu magique de la mère des Grâces.
Il y a toute une classe d'esprits que je me permettrai de nommer aristocratiques. Ils sortent peu de chez eux, seulement en voiture, et ne voyagent que par les routes royales, précédés d'un courrier et d'un majordome. Ils traversent ainsi commodément et superbement le monde connu, en aperçoivent les grands aspects et la configuration extérieure, laissant à d'autres, aux esprits plébéiens, à pénétrer dans l'intérieur des terres, à remonter à la source des fleuves, à surprendre dans les anfractuosités des monts le secret des formations primitives.
Il y a des hommes qui personnifient des nations, des races entières. Elles respirent en eux; ils en sont le cœur, la voix, le génie. Chacun ici nommera Homère, Dante, Calde-
ron, Camoëns. — Goethe et Shakespeare sont aussi, jusqu'à un certain point, la personnification idéale de l'Allemagne et de l'Angleterre; cependant, par l'étendue même de leur intelligence ils représentent plus encore peutêtre leur époque que leur nation. De nos jours Mickiewicz apparaît, sublime et touchante personnification du génie slave. Ses poèmes ne sont autre chose que la tradition polonaise glorifiée. Ses inspirations sont comme les émanations naturelles du sol lithuanien. Sa grandeur, sa force, et jusqu'à ses faiblesses, sont celles de la nation même dont il dit les douleurs et les espérances. La France aussi se présente au monde dans la personne d'un génie tout national : Voltaire. Pourquoi faut-il ajouter que cet esprit prodigieux, qui la caractérise essentiellement, n'a chanté qu'en l'insultant la plus merveilleuse figure de son histoire ? Si l'Allemagne se montre orgueilleuse de son Faust, la Pologne de son Conrad, le Portugal de son Gama, quel sujet de tristesse, de remords pour la France, de ne pouvoir même nommer son héroïne travestie? Ne serait-ce point là un châtiment
providentiel de ce génie ironique qui raille chez elle toutes les grandeurs, et semble vouloir perpétuellement refouler tous ses enthousiasmes?
Ce qui domine dans la nationalité française, c'est l'élément géométrique; dans la nationalité allemande, c'est l'élément métaphysique; dans la nationalité italienne, l'élément artiste. Les Grecs, ces enfants gâtés de la nature, avaient tout réuni.
On peut dire sans paradoxe que les Français ne sentent pas les arts mais qu'ils les comprennent. Ils ne naissent point à beaucoup près aussi artistes que les Allemands et les Italiens; mais ils arrivent par la vivacité de leur intelligence à une perception plus complète peut-être, si ce n'est de telle ou telle
beauté en particulier, du moins de l'ensemble des qualités qui constituent la perfection idéale.
La philosophie française a pour père un soldat. Dans ce simple fait on pourrait trouver, peut-être, une explication de son caractère plus positif que rêveur, et de ses allures plus du bon air que scolastiques. L'épée de Descartes m'apparaît comme un symbole; j'y crois voir une image expressive de l'inspiration qui domine le génie français dans tous les ordres de la pensée.
11 est fatigant de vivre avec les petits esprits. tomme ils sont incapables d'embrasser l'ensemble des choses, ils ne sauraient donner à aucune sa proportion exacte. Us chargent les plus minces événements d'un tel amas de commentaires, de considérations, de doléances
et de conjectures, qu'on demeure empêché, haletant, et comme étouffé avec eux sous ce lourd bagage de ratiocinations superflues.
Ce qui fait que les petits esprits paraissent presque toujours dominer les grands, c'est qu'ils portent la passion dans tout le menu détail de la vie. Il leur importe excessivement que les repas soient pris à telle heure, que les chaises soient rangées dans tel ordre, que le chat mange dans telle écuelle. Les autres, qui ne s'embarrassent point de ces misères et n'ont l'œil fixé qu'au grand but de la vie, laissent dire et faire ces sagesses affairées. De là l'opinion vulgaire qu'ils sont conduits.
Combien l'on retrancherait de paroles de la circulation intellectuelle, si l'on n'en disait que de nécessaires, d'utiles, ou seulement d%agréables! La plupart des propos ne sont
que oiseux. La dignité de l'esprit en souffre. Mais qui d'entre nous songe que l'esprit a sa dignité comme le caractère?
Le nombre est presque infini des gens qui passent leur vie entière à échanger avec leurs proches, leurs amis et leurs connaissances, des propositions incontestables, telles que celles-ci : Il fait beau; il pleut; les enfants sont tapageurs; il est malsain de s'exposer à l'air humide, etc. Ces personnes semblent même trouver dans ce commerce de paroles insipides une satisfaction véritable. 0 banalité! déesse clémente aux esprits stériles, à quel culle n'aurais-tu pas droit ei l'ingratitude des hommes n'égalait leur indigence !
11 faut aller au loin, dans les lieux solitaires et d'accès difficile, pour chercher la vérité-;
l'on ne sort guère de chez soi sans rencontrer l'erreur.... L'homme est paresseux, il aime les compagnies faciles.
Il est de toutes petites vérités qui, à force d'exagération, deviennent de gros mensonges.
Certains esprits d'une trempe particulière, tout à la fois très délicate et très forte, peuvent se hasarder impunément jusqu'à ces limites extrêmes du monde intellectuel où la sagesse touche à la folie et semble parfois se confondre avec elle. Et c'est là, sous des latitudes indécises, en de vagues horizons, à d'étranges et indéfinissables clartés, que se font les plus merveilleuses rencontres de la vie morale.
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Rien de plus dangereux, de plus haïssable en politique que les mots vagues. Les mots vagues font les hommes fanatiques; les formules obscures égarent et exaltent les esprits; le malentendu ensanglante le monde.
A propos des coches, Montaigne ne parle que de Jules-César. Ainsi, dans la vie, les belles imaginations traversent les vulgarités pour arriver à la grandeur.
11 y a un temps du verbe dont on devrait ne pas tant multiplier l'emploi dans le commun discours, c'est l'imparfait du conditionnel. A quoi servent, je vous prie, sinon à fatiguer l'oreille et la conscience, ces perpétuels : fail-
rais dû prévoir, vous auriez dû faire, etc.? Les esprits fermes ne s'accommodent guère de ces conjugaisons de regrets inutiles.
La différence que l'on remarque entre la manière de causer des Allemands et celle des Français tient principalement à ceci : l'Allemand part de la supposition que vous ignorez la matière qui fait le sujet de l'entretien; il croit devoir vous en instruire consciencieusement pour provoquer vos objections et les combattre avec loyauté. Le Français, au contraire, sans trop se soucier du fond des choses, n'est occupé qu'à vous éblouir par une improvisation brillante, et vous quitte le plus souvent sans avoir pris connaissance de votre opinion. D'un côté, pédantisme et longueur; de l'autre, verve superficielle et frivole.
11 y a des gens qui, avec peu de paroles,
donnent beaucoup à penser ; d'autres qui, avec beaucoup de mots, éveillent peu d'idées. Ils ressemblent à ces deux aiguilles du cadran, dont l'une va très vite et ne marque que les secondes, tandis que l'autre, plus lente en sa marche, désigne les heures.
La conversation de Lorenzo est étrange. Je la compare aux promenades que je faisais jadis a Venise. Rien de grave, de triste même comme la gondole; rien n'est plus semblable à un cercueil; et pourtant on s'y trouve bien, on s'y sent à l'aise. Ce mouvement rapide, insensible, cadencé ; toutes ces grandes choses qu'on entrevoit, furtives et mystérieuses, palais, églises, Rialto, campaniles; ces majestueux échos du passé qu'on éveille à demi ; parfois même, à quelque balcon, une ûeur solitaire, mélancolique et comme étonnée de se trouver là; le cri poétique et rauque du gondolier; un peu de ciel, beaucoup d'eau, et surtout le silence qui enveloppe et ennoblit
encore toute noble tristesse, voilà ce qui me charmait, ce qui m'attachait h ces promenades sans issue. Quelque chose d'analogue retient mon esprit à ces entretiens sans but.
Un esprit aimable est celui qui n'est affirmatif que dans la mesure strictement nécessaire.
Il est des paroles qui montent comme la flamme; d'autres qui tombent comme la pluie.
Il y a une certaine façon de dire les choses qui n'est pas précisément la correction grammaticale, qui n'est pas non plus l'art proprement dit, mais qui tient de l'une et de l'autre. C'est un je ne sais quoi qu'on ne peut ni définir ni enseigner, qui se prend, sans qu'on s'en
doute, dans le commerce intime des grands écrivains; c'est ce qu'on pourrait appeler le bon air de la littérature.
Je ne conseillerais a personne d'écrire beaucoup, car j'estime qu'on ne saurait le faire sans se répéter ou se contredire.
Il est souvent fort peu raisonnable d'avoir trop tôt ou trop complètement raison.
Un grand„esprit sans amour est un phénomène qui nous surprend et nous attriste. On dirait une de ces nuits d'été au Septentrion que l'on appelle nuits d'acier, dont la clarté morne fatigue l'œil et oppresse en quelque sorte la pensée.
De toutes les douleurs qui torturent l'âme humaine, il n'en est guère de plus cruelle que le doute. L'Homme-Dieu le savait bien, aussi l'a-t-il réservée pour son heure suprême. Mon père, mon père, pourquoi m'avez-vous abandonné ? C'est le dernier cri de son humanité mourante. C'est la convulsion dernière de sa divine agonie.
Quand un esprit vigoureux est assailli par le doute, il le saisit, le terrasse, le charge sur ses épaules, et continue de marcher en le portant avec lui.
La foi n'est bien souvent qu'une illusion du cœur, plus souvent encore une révolte de l'imagination contre la raison. « Taisez-vous, raison
superbe! » s'écrie Bossuet, et s'écrieront avec lui tous les hommes fermement résolus à embrasser les croyances surnaturelles dans leur rigueur. Espérer est plus humain. L'espérance qui n'est, après tout, qu'une foi mêlée d'un peu de doute, ainsi qu'il convient à une créature finie, loin de combattre la raison, en est pour ainsi dire le couronnement. La raison, qui défend de croire aveuglément, conseille d'espérer; et cela suffit bieu à une vie où rien n'est absolu, pas même la douleur.
Malebranche est un aigle enfermé dans le temple. Son inquiet instinct cherche l'air libre et la lumière éthérée des cieux. Il frappe à coups pressés, de ses vastes ailes, les voûtes sombres et immobiles du sanctuaire.
La science, d'accord avec l'expérience, nous montre l'homme indéfiniment modifiable, susceptible de grands perfectionnements et de profonde dégénérescence. Il en résulte, pour la famille et pour la société, un devoir impérieux qui est en même temps un intérêt suprême : le devoir de l'éducation. On peut définir l'éducation: le développement le plus harmonieux possible de la vie commune à l'espèce, et de cette énergie particulière qui constitue l'individu. Une éducation rationnelle ne perd point de vue ce double but. Elle tend tout à la fois à développer dans l'homme ce qui le rend semblable à tous les hommes, et ce qui l'en différencie. Suivant les indications de la nature, elle cultive l'espèce et soigne l'individu. Elle cherche l'unité dans la variété, et la li-
berté dans l'harmonie. C'est pour avoir exclusivement considéré l'individu ou l'espèce, et pour s'être ainsi éloignés de la nature où tous les phénomènes sont à la fois individuels et relatifs, que les systèmes d'éducation essayés jusqu'à nos jours n'ont aidé que très imparfaitement, et souvent même ont entravé le cours régulier du génie humain.
L'enfant appartient-il à la famille ou à l'État? L'enfant n'appartient qu'à Dieu. La notion de possession ne s'applique point à une créature libre. Votre autorité momentanée et conditionnelle n'est qu'un devoir et non un droit. Vous êtes des guides et non des maîtres.
L'État ne songe qu'à former des sujets. La famille est inhabile à préparer des citoyens. L'un et l'autre n'ont encore aucun plan sérieux
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d'éducation pour la femme, c'est-à-dire pour toute une moitié de l'espèce humaine.
Il faut, pour qu'une société parvienne à toute la perfection dont elle est capable, que l'éducation y soit universelle. 11 faut qu'un vaste système, prenant pour point de départ l'égalité, porte, par une sorte d'élection perpétuelle, les intelligences d'élite aux premiers rangs, et distribue aux autres, à chacune selon la culture dont elle s'est montrée susceptible, une part proportionnée du grand travail national.
Hegel a dit avec cet orgueil candide qui habite les grands esprits : Je sais à peu près toutes choses, et je crois que tout le monde pourrait et devrait savoir toutes choses. A l'aide de nos méthodes et de nos disciplines, il serait aisé, en effet, à l'éducation moderne de réaliser
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pour tous les hommes de loisir le souhait du penseur germanique. Jusqu'à ce qu'il en soit ainsi, jusqu'à ce que chacun soit mis en possession de la somme de connaissances dont se nourrit aujourd'hui le génie de l'humanité, les études spéciales ne pousseront point de racines; les sciences ne seront qu'un produit artificiel du cerveau qui ne participera point à la vie universelle; et l'on verra subsister, au grand dommage de l'un comme de l'autre, cette différence notable que l'on remarque si fréquemment aujourd'hui entre un savant et un homme.
L'homme s'occupe avec intelligence et amour du perfectionnement des espèces inférieures, mais il semble qu'une sorte de spiritualisme aveugle et outré lui défende de songer à l'amélioration de sa propre espèce. Et pourtant, plus il traite son âme en souveraine, plus il doit vouloir qu'elle habite un lieu splendide. Le corps humain est bien loin de
répondre à l'idée qu'on se fait d'une résidence rovale.
La nature a si manifestement voulu le développement des forces physiques avant ledéve- 1 oppement des forces mentales,, qu'une éducation naturelle, dans la plus parfaite acception du mot, ne serait, pendant les dix ou douze premières années de la vie, qu'une hygiène pédagogique.
Un médecin célèbre me dit un jour, en parlant sans vergogne le langage de sa profession : « Je vois que dans la plupart des cas on bat les enfants qu'il faudrait seulement purger. » Je voudrais que ces mots devinssent l'épigraphe d'un traité d'hygiène pédagogique.
Dans l'enfant, la nature sommeille et fait
un beau rêve. Cruels! vous l'éveillez en sursaut, avant l'heure. Qu'y a-t-il donc de si pressé ? Craignez-vous que le temps lui manque pour souffrir?
Vous respectez la vieillesse, c'est bien ; mais respectez donc aussi l'enfance ; respectez dans cette âme, à peine émanée du sein de la nature, l'image de Dieu que l'haleine corrompue de la société n'a point ternie encore ; respectez les desseins providentiels qui reposent dans ce berceau. Cet enfant sera peut-être Descartes, Washington, Michel-Ange; et s'il n'est rien de tout cela, n'est-il pas déjà pour vous le souvenir vivant des ravissements de l'amour, le gage et comme le sourire de votre immortalité?
Tout votre orgueil se fonde sur la liberté qui paraît en caractères irréfragables dans la race humaine, et pourtant, dans vos systèmes
d'éducation, la chose à laquelle vous songez le moins, ou plutôt que vous combattez à outrance, c'est la faculté de librement penser et vouloir. Vous ne cultivez que deux facultés serviles de l'homme: la mémoire et l'obéissance. Un élève accompli, selon votre pédagogie, est celui dont le cerveau retient tout ce l'on y met, et dont le caractère subit tout ce qu'on lui impose. Aussi, malgré les constitutions et les codes, qui proclament nos libertés politiques et civiles, sommes-nous en réalité un peuple serf, humblement discipliné à croire la parole écrite, à nous incliner devant l'autorité établie. Observer, penser, vouloir, être enfin par nous-mêmes, en vertu de notre propre force, voilà ce que nous n'apprenons point, ou ce que nous apprenons trop tard.
Inciter à librement vouloir ce qu'il est nécessaire, juste ou utile qu'on fasse, c'est tout le secret d'une éducation rationnelle.
Sachez convaincre ou persuader, sinon ne vous mêlez ni d'élever, ni de gouverner les hommes.
Penser et vouloir, c'est là tout l'homme. Que faites-vous en interdisant pendant dix années au moins à l'enfant toute pensée, toute volonté propre ? Vous le déshabituez de vivre.
Cette méconnaissance des lois naturelles qui nous cause d'incalculables souffrances durant tout le cours de notre vie, nous la suçons, pour ainsi dire, avec le lait de nos nourrices, et nos systèmes d'éducation prennent à tâche de la perpétuer. Quel contresens n'est-ce pas, en effet, de retenir l'enfant comme nous le
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faisons, au sein des villes, dans un milieu où tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend, et jusqu'à l'air qu'il respire, est factice! Quelle cruauté d'astreindre ces êtres où la vie surabonde, ces imaginations vives et mobiles, à une existence sédentaire, monotone, à une science morte qu'ils prennent en haine ou en dégoût ! Leur santé s'altère, leur esprit se rebute, leur corps et leur âme s'étiolent; et quand l'éducation sociale s'achève, l'harmonie naturelle est à jamais détruite. S'il arrive un jour qu'une organisation exquise en retrouve le sentiment, ce n'est plus qu'en un regret tardif, douloureux, inutile.
Vous voulez supprimer les bagnes; c'est très philanthropique ; mais, de grâce, étendez le bienfait, et supprimez ces travaux forcés auxquels vous condamnez l'enfance.
En contraignant ces jeunes êtres, comme vous le faites, à recevoir plus de nourriture qu'il ne leur en faudrait, en les bourrant de connaissances indigestes, vous faites des esprits obèses, des cerveaux obstrués, où la vie ne circule plus.
On inflige sans s'en douter à l'enfant qu'on élève dans la famille un odieux supplice : celui de vivre perpétuellement avec des êtres d'un autre âge. La nature veut que l'homme vive en société de ses contemporains. Quelle tristesse n'envahirait pas notre àme si nous étions condamnés à la compagnie exclusive de vieillards voisins de la caducité ! L'enfant souffre, par notre continuelle présence, des peines analogues.
Nous ayons tous l'orgueil insensé de vouloir sembler parfaits à nos enfants. Nous nous enveloppons d'un nuage, pensant ainsi nous rendre plus divins à leurs yeux. Nous nous trompons grossièrement. Les enfants ont une vue perçante, un sens moral impitoyable qui leur fait mépriser par-dessus toutes choses la dissimulation. Ils auraient pu respecter, chérir même nos défauts avoués ; ils prennent en haine et en dédain nos vertus hypocrites.
Nous savons bien ce que nos enfants nous doivent, mais pensons-nous à ce que nous leur devons? Si nous sommes la sécurité de leur existence, ils sont la grâce de la nôtre. La nature a doué leurs attitudes, leurs gestes, leurs sourires, d'un charme mystérieux, involontaire, qui paye et au delà tous nos soins.
Nous exigeons trop d'eux ne demandant davantage, et quand nous les nommons ingrats, nous risquons fort de l'être nous-mêmes.
Bien des hommes ne s'aperçoivent pas que, pendant qu'ils croient élever leur enfant, leur enfant les élève. J'ai vu de ces éducations à rebours qui, bien qu'un peu tardives, avaient porté d'excellents fruits.
On ne sait pas combien, dans l'âme d'un enfant, l'instinct de la justice est clairvoyant et inflexible, même alors qu'il est personnellement intéressé. L'enfant souffre bien davantage de votre amour excessif, partial, aveugle, qu'il ne souffrirait de votre sévérité, si rude qu'elle fût, pourvu qu'elle se montrât équitable.
Quand nous avons fait une éducation que nous jugeons accomplie, nous oublions une chose : de rendre grâces à ces éducateurs muels qui ont élevé notre enfant avec nous : le printemps et ses brises embaumées, le vent d'hiver, ses neiges et ses frimas, l'été brûlant et le mélancolique automne : les caresses et les rigueurs, les colères et les sourires de Y Aima pareils.
Si les hommes se rendent mutuellement la vie si amère dans notre civilisation compliquée, c'est bien moins par méchanceté innée, comme le pensent plusieurs, que par une sollicitude inintelligente qui veut pour autrui ce qu'elle aurait voulu pour soi. Tel père ambitieux croit, de la meilleure foi du monde, assurer le bonheur de son fils, timide et rêveur, en le poussant dans une carrière brillante, au forum, à l'armée. Tel autre, au con-
traire, ayant oublié sa jeunesse, retient au foyer les ardentes curiosités de son enfant et lui impose une félicité domestique pour laquelle celui-ci ne se sent nul attrait. Une femme exempte de passions donne pour époux à sa fille, ardente et sensible, un riche vieillard. Un notaire imagine faire merveille en assurant à son fils, né artiste, la survivance de sa charge. Tous, nous sommes si épris de nous-mêmes que nous voulons nous continuer, nous reproduire identiquement dans ceux qui nous survivent. Il en résulte que presque toutes les vocations sont refoulées, toutes les destinées faussées. Que ne regardons-nous la nature? Elle nous montre les harmonies infinies produites par l'infinie diversité. Apprenons d'elle à aimer tous les modes, toutes les formes de l'existence. Respectons, protégeons les individualités. Cet ordre que nous poursuivons dans la similitude n'est qu'une monstruosité contraire aux vues providentielles. De stériles et inguérissables souffrances sont le châtiment mérité d'une si aveugle sagesse.
A peine croit-on avoir fini d'apprendre à vivre qu'il faut commencer d'apprendre à mourir. Point de repos, point de jour férié, dans cette rude école : la destinée humaine.
Athènes, c'est la jeune mère, au sein fécond, dont le lait pur, abondant et doux, a nourri notre enfance. Jérusalem, c'est la femme étrangère prévoyante, expérimentée, qui, pour nous rendre forts, vient sevrer nos instincts et frotter d'un fiel amer le sein trop longtemps cherché de notre belle nourrice.