Corinne est l'idéal de madame de Staël, Delphine en
genre de littérature sur lequel le génie féminin avait depuis longtemps planté son drapeau, l'a fait sien par les riches et brillants développements qu'elle a su lui donner. Généralisant l'idée de madame de Staël, elle a pris en main dans ses romans la cause de son sexe contre le sexe mâle et en a fait une thèse passionnée qui a remué puissamment les imaginations. Inférieure à madame Roland et à madame de Staël pour la portée et la vigueur de l'esprit, elle a sa revanche dans la beauté de son génie littéraire; comme écrivain elle est au premier rang. Son style abondant, souple, varié, dans lequel l'art se joint au naturel, est une des merveilles de notre littérature contemporaine. Elle excelle dans la peinture des passions, dans l'analyse des caractères, mais elle triomphe surtout dans les descriptions ; là sa baguette est toute-puissante, elle transforme tout ce qu'elle touche. Comme une prêtresse de la nature, elle en fait paraître à nos yeux les beautés les plus secrètes, elle en révèle le sens caché dans des évocations frémissantes de vie et d'inspiration. Madame Sand est surtout poète. Elle a le don de voir et celui de rendre. Certains de ses romans comme la Mare au diable, la Petite Fadette, les Maîtres sonnews, Teverino, cette délicieuse fantaisie, forment une famille charmante
est la réalité pendant sa jeunesse. » Madame Necker de Saussure.
et comme un groupe exquis dans la riche variété de ses œuvres. Comme elle avait compris la nature, elle a aussi compris le peuple ; et son amour profond des pauvres, des faibles, des opprimés est un trait touchant qui rend son nom digne d'un éternel respect. La sympathie qui entoura sa vieillesse avait effacé depuis longtemps le souvenir de ce que ses débuts pouvaient avoir eu de téméraire, lorsqu'elle s'est éteinte dans sa gloire, en pleine vie et en pleine magie d'imagination et de talent. Sa mort a été un deuil pour notre littérature.
Les trois femmes dont je viens de parler sont des filles du génie de Rousseau ; celle dont il me reste à parler pour compléter l'histoire des grandes manifestations du génie féminin dans notre temps appartient à une autre génération d'esprits. Allemande et française par la naissance et l'éducation, madame d'Agoult, à qui cette étude est consacrée, est fille de Goethe dont le génie rayonnait sur ses inspirations et qu'elle a souvent invoqué comme son père dans l'ordre intellectuel. Grand esprit, âme profonde, elle tenait de Gœthe celle intelligence ouverte et sereine qui planait sur tout, s'intéressait à tout et jetait sur tout la lumière d'une réflexion à la fois critique et sympathique. Comme Gœthe, elle joignait aux richesses de l'esprit une bonté de cœur qui a été parfois méconnue. Comme Gœthe, et socialiste à
sa manière, elle voulait le progrès sans secousse, par la seule influence de la raison et de l'instruction, et se réjouissait à la pensée de l'avenir vers lequel lui semblait marcher l'Humanité. Comme Goethe encore , elle était surtout moraliste 1, c'est le caractère dominant de son esprit. Si les hautes connaissances, qui ont fait de Goethe un génie presque aussi grand dans l'ordre scientifique 2 que dans l'ordre littéraire, ont manqué à Daniel Stern, sa culture littéraire, servie par la possession de plusieurs langues, était des plus riches et des plus variées, et elle avait à un haut degré le sens historique. Gomme madame Sand, et en dépit de ses goûts et de ses habitudes aristocratiques, elle avait l'amour des petits, des humbles. Sous l'attitude réservée de son haut esprit, sous la fierté et la dignité de ses manières, vivait et brûlait une âme passionnée, battait un cœur dont sa raison, si droite et si inflexible dans ses jugements, ne parvenait pas toujours à dompter les mouvements impétueux. Son talent
1. M. Scherer est, je crois, le seul crilique qui, chez nous du moins, ait signalé ce trait dominant du génie de Goethe.
2. Je trouve dans un des cahiers de madame d'Agoult la note suivante : « Mon regret de n'avoir pas eu le développement scientifique auquel j'étais si apte. » Madame d'Agoult aimait la science; elle jouissait de son progrès, en embrassait dans son esprit les grands résultats, et regrettait de n'en pas pénétrer à, fond les mystères.
étail la vraie expression de sa nature. Son génie, grave et mesuré, avait des ardeurs profondes, des élans soudains, des mots révélateurs d'une saisissante beauté. Comme écrivain, sa forme est exquise. Le style souple et nerveux, d'une noblesse et d'une pureté irréprochables, a des familiarités inattendues, des grâces vives qui surprennent et charment. Il y a aussi des femmes représentatives. Par sa vie, par son talent, par le contraste d'un esprit viril avec des instincts féminins, d'une naissance et de goûts tout aristocratiques avec des opinions hautement démocratiques, par ses aspirations, par ses souffrances, madame d'Agoult est une des figures les plus sympathiques et les plus expressives d'un temps qui finit et qui préparait l'époque où nous entrons. Qu'il soit permis à quelqu'un qui l'a beaucoup aimée, et qui a vécu quarante ans près d'elle, de rendre à son esprit et à son cœur, à son caractère et à sa vie, au charme inexprimable de son amitié, l'hommage qu'attend de lui cette noble et chère mémoire.
Marie-Catherine-Sophie de Flavigny, comtesse d'Agoult, qui a rendu célèbre le pseudonyme de Daniel Stcrn, naquit à Francfort-sur-le-Mein le
1er janvier 1806, d'un père français et d'une mère allemande, l'un appartenant à la vieille noblesse de notre pays, l'autre à la haute bourgeoisie iinancière d'outre-Rhin. Son berceau fut caché dans les ténèbres d'une nuit d'hiver. Elle fut, elle-même le raconte, un de ces enfants de minuit auxquels une superstition s'attache en Allemagne, et qui naissent doués d'instincts mystérieux. Dans cette même ville de Francfort, Gœthe était né, lui, à midi sonnant, en plein été * ; c'était un enfant du soleil. Comme un Apollon germanique, il s'est emparé joyeux de la création pour en révéler les lois, et son dernier mot, en quittant la vie, était encore une aspiration vers la lumière2. L'enfant de minuit, éclairée de ses reflets sur un autre horizon, promène dans l'espace le disque changeant de Diane et pénètre de son mélancolique regard les secrets de la nature et ceux du cœur humain. Elle aussi habite les hautes régions 3.
Madame d'Agoult, dans Mes Souvenirs, a raconté avec un charme pénétrant ses premières années. 11 n'y a pas à revenir sur ces récits que doivent