Lo 28 août
2. Plus de lumière! Mot de Gœthe mourant. — Pour l'influence du soleil sur la santé et l'esprit de Gœthe, V. Les conversations avec Eckermann et les notes de M. Delerot, trad. franc., t. I, p. 72.
3. Sur les enfants de minuit, Mitteniachtskinder, voyez Mes souve7iirs, p. 21.
lire ceux qui ne les ont pas lus et que ceux qui les ont lus voudront relire. Ce n'est pas d'ailleurs une biographie que nous écrivons — la biographie viendra un jour — mais une étude littéraire. Nous ne redirons donc ni ses plaisirs d'enfant à la campagne, ni la bénédiction qu'elle reçut de Gœthe à Francfort, ni la mort de son père, ni ses impressions du couvent, ni sa vie de jeune fille, ni les préliminaires de son mariage. Nous ne raconterons pas davantage, après son mariage avec le comte d'Agoult, d'une vieille famille de Provence, sa présentation à la cour de Charles X, ni ses succès de beauté et d'esprit dans ce monde aristocratique où elle brille sans s'y attacher, et dont une rupture éclatante devait la séparer pour la jeter à une autre destinée. Elle a peint d'une main respectueuse et libre ce monde et cette cour où l'avait appelée sa naissance, et où elle n'a fait que passer. Elle fut témoin de la révolution de 1830, elle tableau qu'elle en a tracé en quelques traits frappants pourrait s'intituler : Les journées de Juillet vues d'une terrasse du faubourg Saint-Germain. A cette époque, la jeune femme qui regardait passer une révolution d'une terrasse du quai Malaquais, n'appartenait déjà plus que de nom et d'habitation au noble faubourg où elle demeurait avec sa famille ; ses sentiments, qu'elle ne craignait pas d'exprimer au milieu des siens, la rapprochaient déjà de la cause du peuple et de la
liberté, au scandale de sa famille et de ses visiteurs.
Les mémoires de madame d'Agoult nous la montrent, dès son enfance et sa jeunesse, ce qu'elle devait rester toujours, une nature droite, fière et sincère, éprise de la justice et ennemie du mensonge. Élevée dans les traditions de la foi et de la loyauté antiques, qui étaient celles de sa famille, on la voit se détacher peu à peu des superstitions religieuses et des préjugés monarchiques. Reine par l'esprit et par la grâce, dans un monde léger et frivole, elle en comprit, vite le néant, et son regard se tourna vers d'autres régions. Quand vint l'heure d'une rupture, toujours douloureuse, il y avait longtemps déjà qu'un ennui incurable s'était emparé d'elle dans le cerclevide d'idées et de sentiments où on la faisait tourner, longtemps qu'elle sentait le besoin impatient d'un autre air et d'une autre vie. Son esprit n'était plus dans la vieille société où elle avait grandi et où elle occupait une place si haute; elle en sortit résolument le jour où sou cœur n'y fut plus.
En accomplissant cette rupture, qui fut la grande crise de sa vie, madame d'Agoult ne cédait pas à l'appel d'un génie secret qui n'avait pas encore parlé en elle. Ce génie, qui l'a rendue illustre, ne devait se révéler que plus tard ; il sera son refuge en d'inexprimables douleurs, et lui refera une vie
quand ses propres sentiments l'auront trompée et laissée sans ressource qu'en elle-même. Le dieu dont elle entendit la voix à cette heure décisive, était celui dont elle a dit un jour avec Dante : Ecce deus fortior vie. Ce fut ce dieu plus fort qu'elle, plus fort que les plus forts, qui vint la prendre au milieu des plaisirs et des vanités de sa royauté de salon pour la conduire à la solitude et a l'exil, le cœur plein de passion et d'orages; ce fut l'amour qui l'arracha au monde et à ses conventions ; l'amour, et l'instinct d'une sincérité héroïque, qui lui rendait odieux le mensonge au milieu duquel tant de femmes vivent à l'aise. Cette sincérité à tout prix et à tout risque était un des traits royaux de sa fîère nature. Madame d'Agoult était de ceux qui préfèrent le hlâme du monde à leur propre mépris, et le scandale d'une révolte ouverte aux lâches compromis d'une hypocrisie sans moralité et sans dignité.
C'est une fatalité de la condition des femmes dans la société telle qu'elle existe encore, avant de se transformer sous l'influence d'idées nouvelles, que les plus éminentes d'entre elles ne puissent entrer en pleine possession d'ellesmêmes et de leur destinée supérieure, qu'en rompant des liens et en échappant à des convenances. De là pour elles des souffrances profondes et, jusque dans leurs plus heureux efforts pour l'accomplissement de leur vocation excep-
tionnelle, je ne sais quoi d'inquiet et de douloureux. La blessure du cœur saigne éternelle sous le rayon et sous la couronne. Heureuses quund le caractère sérieux et l'incontestable valeur de leur esprit et de leurs travaux forcent le respect et arrêtent le sourire sur les lèvres de la critique, toujours prête chez nous à contester les droits et à rabaisser les œuvres du génie féminin! Madame d'Agoult a su faire reconnaître sa supériorité par ceux mêmes qui étaient le moins disposés à saluer en elle un des grands esprits de notre temps. Par son fécond labeur, par la sincérité et l'élévation de son talenl, elle s'est imposée lentement au respect, puis à l'admiration de ses contemporains. Sa vieillesse honorée et paisible, entourée d'affections et de déférences, a eu des rayons d'une singulière douceur ; pareille à ces beaux soirs d'été qui tombent du ciel comme des fruits mûrs, pleins et dorés, dans le sein de la nuit.
H est regrettable que madame d'Agoult, interrompue au début de sa tâche, n'ait pas mené ses Souvenirs au delà de sa vie mondaine. Sa confession sincère, l'étude psychologique d'elle-même, de sa vie, de ses sentiments, faite avec une liberté d'esprit en quelque sorte scientifique, telle qu'elle la voulait faire, eût été d'un vif intérêt et d'un grand enseignement. Quelle eût été sa conclusion après une expérience longue et douloureuse? Quel jugement eût-elle porté, dans la sérénité
victorieuse de ses dernières années, sur l'époque agitée et tourmentée qu'elle avait dû traverser avant que son génie se fût levé devant elle pour lui montrer le chemin? 11 serait téméraire de le rechercher. Nous savons du moins, et nous savons par elle-même, quel a été son but, poursuivi d'un généreux effort, du jour où elle put se reconnaître et se recueillir. Elle l'a marqué dans une belle page que nous détachons de son premier ouvrage. « Notre vie, c'est la tour de Pise ; nous la commençons avec audace et certitude, nous la voulons droite et haute ; mais tout à coup le terrain sur lequel nous bâtissons vient à s'effondrer. Notre volonté fait défaut, nous croyons que tout est perdu ; souvenons-nous alors de Bonanno Pisano; imitons-le; étayons d'abord notre âme, puis faisons la part de nos fautes. Mais continuons, continuons, ne craignons pas la peine; achevons notre vie penchée, et qu'on puisse au moins douter, en nous jugeant, s'il n'a pas mieux valu qu'il en fût ainsi, et si une perfection plus complète n'eût pas été peut-être moins admirable l. »
Le départ de madame d'Agoult pour la Suisse et pour l'Italie marque dans sa vie le commencement d'une époque douloureuse, mais féconde. Les lettres qu'elle nous écrivait d'Italie, publiées un jour, feront connaître quel travail s'opérait