‹ Esquisses moralesChapitre 5 sur 40 · Hervé, nouvelle · texte numérisé non relu

Hervé, nouvelle

alors en elle, quels germes, inconnus d'ellemême, y déposait le spectacle des beautés de la nature et des chefs-d'œuvre de l'art, à quelles études elle se livrait déjà dans ce beau pays qui devait rester toute sa vie la patrie de son imagination, et dont la destinée politique lui inspira un constant intérêt. Lorsqu'elle revint de ses voyages, en 1840, le cœur brisé par la souffrance intérieure qu'elle s'efforçait de cacher, mais l'esprit libre et ferme, elle était mûre pour les travaux qui devaientillustrer son nom. Comme un des héros d'Homère, elle pouvait dire : «Après avoir beaucoup erré, beaucoup souffert, j'ai rapporté ces choses *. » Ces choses c'étaient pour le roi grec les richesses de sa maison; pour madame d'Agoult, bientôt Daniel Stern, c'étaient les trésors de souvenirs, d'expérience et d'instruction qu'elle avait recueillis sur sa route.

Deux articles publiés sans signature, pendant le séjour à Genève, dans le journal de James Fazy, l'Europe centrale, furent les premiers essais de sa plume. L'un de ces articles était sur Victor Hugo, dont elle admirait le génie poétique et dont.

1. Ilo).).à Ttc.Owv /où tto)),' é7caXï)9£tç vîyayôjArjV év v/pcn (Od. IV, 81, 82). Madame d'Agoult avait pense adonner ces vers pour épigraphe à ses Souvenirs.

certains vers d'un sentiment profond avaient trouvé le chemin de son cœur. Elle y joignit bientôt, dans la Gazette musicale, quelques lettres signées d'un autre nom que le sien. Elle s'occupait encore, dans son étroit appartement au quatrième étage, rue Tabazan, d'une traduction de Y Esthétique de Jean-Paul pour laquelle nous l'avons entendue demander les conseils d'Adolphe Pictet son ami dès cette époque. Rien n'est resté de cette traduction. Son style avait, dès ces premiers écrits, cette précision et cette élégance qui sont restées son caractère propre jusque dans les plus riches développements.

Plus tard, à son retour à Paris, elle débuta dans la Presse, rédigée en chef par M. Emile de Girardin. Ce fut alors qu'elle inaugura le pseudonyme de Daniel Stern, dont le secret ne fut connu pendant longtemps que d'un petit nombre d'amis. Ses articles d'art sur la cathédrale de Cologne, sur le Triomphe de la Religion d'Overbeck, sur le portrait de Cherubini par Ingres, sur les expositions de 1842 et de 1843, furent très remarqués ; moins pourtant qu'une nouvelle intitulée Hervé, celle même dont nous avons tiré la citation sur la tour penchée de Pise, et dans laquelle le moraliste se faisait voir à côté du romancier. Une autre nouvelle, Julien, suivit de près. Dans ces petits romans, parus en feuilletons, la passion contenue, l'esprit de résignation et de

sacrifice forment la noie profonde sur laquelle un art délicat a semé de fines observations et des réflexions morales. La curiosité fut éveillée, et bientôt nul n'ignora plus quelle main aristocratique, belle entre toutes, avait tracé ces récits pleins d'une grâce poétique. La Revue des Deux Mondes fit des avances à l'écrivain que le succès lui signalait. Daniel Stern fit paraître dans ce recueil un article plein de sens et d'esprit sur madame Bettina d'Arnim , célèbre par la Correspondance de Gœthe avec une enfant l , et un autre sur Heine et Freiligrath. Nélida devait aussi paraître dans la Revue, mais la rupture avec Buloz, dont le prudent esprit ne pouvait s'accommoder des hardiesses de Daniel Stern, en empêcha la publication, l'écrivain s'étant refusé aux changements et aux supressions qu'on exigeait de lui. « Vous avez une révolution littéraire dans une main et une révolution politique dans l'autre, » lui avait dit Buloz. Il y avait là de quoi effrayer un homme aussi peu révolutionnaire que le directeur, d'ailleurs très sensé et très habile, de la très conservatrice Revue des Deux Mondes. On se sépara, non sans regret de part et d'autre. Madame d'Agoult y perdit une publicité européenne ; elle sauva la liberté de sa

1. Traduite en français par Sébastien Albin (Madame Cornu\ Paris, 1843. L'article de Daniel Stern est du 15 avril I84i.

pensée et le légitime orgueil de l'écrivain sincère et courageux.

Nélida parut en 1846. Le retentissement fut très grand. Il était justifié par le talent, déjà très remarquable , quoique non encore complet et achevé, de l'écrivain ; mais il fut aussi dû, il faut le reconnaître, à la curiosité éveillée par la confession que trahissaient ces pages émues, où l'on ne pouvait méconnaître l'accent personnel. Comme la Delphine de madame de Staël, ou le Raphaël de Lamartine, Nélida joint au mérite littéraire un intérêt autobiographique. La fraîcheur de certaines pages, telles, par exemple, que le prologue, un petit chef-d'œuvre de grâce poétique, contribua moins peut-être à son succès que la confidence qu'on y cherchait. Aujourd'hui encore, c'est le côté personnel qui attire le plus dans ce livre ; mais ce qui intéresse le lecteur, ce n'est plus tant l'analyse d'une passion romanesque, que le caractère moral de l'héroïne. L'auteur termine sa confession par ces lignes significatives :

« Qu'est devenue Nélida? Si le lecteur s'intéresse à cette femme courageuse assez pour désirer connaître le lendemain de ses jours d'épreuves ; s'il veut apprendre quelle maturité peut succéder à une telle jeunesse , quel soir à un tel matin ; s'il demande où se reposent ici-bas les âmes ainsi faites, nous le lui dirons peut-être en son lieu, mais ne doit-il pas le pressentir?

« Chez les femmes les plus hautement douées, le cœur, dans ses élans rapides, dépasse de si loin la pensée, qu'à lui seul il agite, soumet, bouleverse et entraîne au hasard toute la première moitié de l'existence. La pensée, plus lente en sa marche, grandit, d'abord inaperçue, au sein des orages : mais peu à peu elle s'élève au-dessus d'eux, les connaît, les juge, les condamne ou les absout; elle devient souveraine. Le combat fut long et cruel pour Nélida, et, quand elle entra en possession des forces que la nature lui avait données, elle se trouva en présence d'ennemis extérieurs aussi formidables que l'avait été son amour. La lutte recommença sous un autre aspect et dans une autre arène. Quelles en furent l'issue et la récompense? Il n'est que trop facile de le deviner.

o N'appartenons-nous pas à un temps où rien ne s'accomplit, où nul n'achève aucune tâche ? Les hommes et les choses ne semblent-ils pas frappés aujourd'hui de je ne sais quel ironique anathème? Ne voyons-nous pas autour de nous tout enthousiasme égaré, toute force dispersée, toute volonté engloutie dans la sombre tourmente de nos amères incertitudes?

» Seulement quelques-uns, et Nélida est de ce nombre, répètent malgré tout, sans jamais se lasser, au plus fort des ténèbres extérieures, la sainte parole du Psalmisle, espoir désespéré des

nobles cœurs : « Quoi qu'il en soit, Dieu est bon. »

Ce que Nélida est devenue, nous le savons. Elle a pacifié son cœur, élevé et mûri son esprit, consacré son I aient à la grande cause du progrès dans les idées et dans les institutions, cherché et servi la vérité et la liberté. Ses écrits sont là qui parlent pour elle. Us parleront aussi, ceux qui l'ont connue et aimée; ils lui rendront témoignage devant ceux qui ne l'ont vue que de loin ou ne la connaissent que de nom. Quelques-uns l'ont déjà fait, d'autres le feront. Plus d'une fois encore elle apparaîtra parmi nous dans sa beauté sévère et douce, dans sa vieillesse sereine et bienveillante, pleine de jours et d'oeuvres.

Madame d'Agoult dédiait Nélida h ses omis, à ceux qui formaient alors autour d'elle un groupe sympathique, qui l'encourageaient dans sa tâche et la soutenaient de leur affection. Elle n'a pas écrit leurs noms dans cette dédicace, mais elle a écrit pour chacun d'eux une ligne dans laquelle ils se sont reconnus. Comme j'ai dû à mon dévouement pour elle l'honneur d'être l'un d'entre eux, je puis soulever le voile qui couvre les autres. Deux poètes, Alfred de Vigny et Georges Herwegh, dont l'un avait prétendu à sa main et lui gardais une

respectueuse amitié, dont l'autre était venu à elle durant son exil en France, attiré par son nom et retenu par le charme souverain de ses entretiens ; un jeune peintre déjà célèbre, Henri Lehmann ; M. Louis de Viel-Castel, le futur historien de la Restauration, aujourd'hui membre de l'Académie française, le plus constant de ses amis puisqu'il en était le plus ancien et lui demeura toujours fidèle; M. de Brelignière de Courteille, le fondateur de la colonie pénitentiaire de Mettray, sur laquelle on a lu d'elle d'intéressants articles1; M. de Girardin qui l'avait engagée à écrire et lui avait ouvert son journal alors très répandu : tels étaient les amis qui, réunis par elle dans son salon de la rue Neuve-des-Mathurins, l'aidaient à soulever le poids de ses tristesses, à oublier ses déceptions et lui faisaient regarder l'avenir d'un esprit plus calme et plus assuré.

A ces premières relations littéraires, qui plaçaient madame dAgoult dans un monde nouveau, bien différent de celui où elle avait vécu avant son départ pour l'Italie, d'autres bientôt se joignirent. Sainte-Beuve fut pour elle un visiteur fréquent et empressé; sa conversation, fine et railleuse, avait des saillies d'esprit et d'humour qui la rendaient très piquante. Plusieurs pièces

1. D'un grand bien qui se fait dans un petit coin de ta France {Presse. Novembre, 184i).

de ses poésies, adressées à la comtesse Marie l, sont de cette époque. Victor Hugo parut dans le salon de la rue Neuve- des- Mathurins, mais comme un passant glorieux qui n'a pas le temps de s'arrêter. Lamartine y vint en ami, il s'assit plus d'une fois à la table dont la maîtresse de la maison faisait les honneurs avec une grâce accomplie et sûre d'elle-même. Gomme Chateaubriand, il aimait ce talent singulier, dont les premiers essais avaient eu le privilège de captiver son attention. On pouvait aussi rencontrer chez madame d'Agoult l'abbé de La Mennais dont la conversation enjouée et spirituelle dans l'intimité contrastait avec la violence amère de ses écrits polémiques ; le baron d'Eckstein, un étranger devenu Français, esprit hardi dans une âme religieuse, imagination savante, philosophe libre et poète enchaîné, prodigieux de verve à ses heures; M. Mignet, beau et grave, digne et bienveillant; Mickiewicz, le poète polonais, dont le visage ravagé et rigide ressemblait, pour employer une de ses expressions, à un monument national. Ponsard y faisait lire par Bocage sa tragédie de Lucrèce avant la représentation, et Ingres y venait causer 4e l'Italie, en attendant qu'il prît son crayon pour le dessin magistral où il devait représenter ma-

1. Voir dans les Poésies complètes de Sainte-Beuve (Michel -Lcvy, 2 vol., 1863), Irc partie, p. 206 et IIe partie, p. 315. '

dame d'Agoult dans une attitude si digne et si imposante *.

L'amitié a joué un grand rôle dans la vie de madame d'Agoult. Dès sa jeunesse, comme on le voit dans Mes Souvenirs, elle avait été liée d'une sympathie mutuelle avec la belle et brillante Delphine Gay, depuis madame Emile de Girardin, nature aimable et généreuse, qui montrait son esprit et cachait son cœur. Plus tard, à l'époque de la rupture avec le monde, une autre amitié féminine exerça une influence grande, quoique passagère, sur son esprit et sur son imagination. Madame d'Agoult rencontra en Suisse madame Sand qu'elle avait connue à Paris. Un voyage à Fribourg, qu'elles firent ensemble, a donné lieu à ce portrait d'Arabella qu'on lit dans les Lettres d'un voyageur; Arabella c'est madame d'Agoult.

On retrouve Arabella et George dans une piquante fantaisie écrite par un grave savant sous <:e titre : Une course à Chamounix 2. Le damné major, qui s'y met lui-même en scène en des pages humoristiques, n'est autre que l'auteur illustre des Aryas primitifs, Adolphe Pictet, qui faisait

1. Ce portrait, où madame d'Agoult est représentée avec sa fille, la comtesse de Charnacé, est daté de 1849.

2. Une course à Chamounix, conte fantastique par Adolphe Pictet, major fédéral d'artillerie. Paris, B. Duprat, 1838. Dans la seconde édition(18i0) le titre est ainsi changé : Une course etc. fantaisie artistique pour servir de supplément aux Lettres d'un voyageur par . . . n'importe !

trêve aux études sanscrites pour raconter une excursion pittoresque et peindre l'impression qu'avaient faite sur son esprit l'apparition soudaine et le passage d'un génie vivant à travers ses vieux livres. La liaison avec madame Sand fut courte. Une curiosité mutuelle avait rapproché ces deux femmes dont la postérité devra unir les noms ; des différences profondes de nature et de goût les séparèrent. Il est resté de cette amitié, outre des lettres inédites, deux souvenirs publics : la dédicace de Simon à madame d'Agoult par madame Sand et celle de Julien à madame Sand par madame d'Agoult. La dédicace de Julien se termine par ces mots qui expriment la tristesse de cette affection brisée : « Nous avions voulu nous aimer l. »

1. La dédicace de Simon ne porte pas de nom, non plus que celle de Julien. La première est adressée à madame la comtesse de ***; mais dans l'exemplaire donné par l'auteur à madame d'Agoult le nom de celle-ci est rétabli de la main de madame SanJ. Voici cette dédicace :

Mystérieuse amie, soyez la patronne de ce pauvre petit conte.

Patricienne, excusez les antipathies du conteur rustique.

Madame, ne dites à personne que vous êtes sa sœur.

Cœur trois fois noble, descendez jusqu'à lui et rendez-le fier.

Comtesse, soyez pardonuée.

Étoile cachée, reconnaissez-vous à ces litanies.

Voici maintenant la dédicace de Julien :

A une amitié brisée :

Je devais écrire votre nom en tète de cette petite esquisse. Je me l'étais promis dans un t. nips irrévocablement passé. Aujourd'hui, Ma-

Sous ce titre: Mes respects et mes curiosités, madame d'Agoult avait le projet d'écrire une série de portraits de personnes illustres avec lesquelles elle s'était trouvée en rapport. La Mennais, Adam Mickiewicz, Alfred de Vigny et d'autres y devaient figurer. L'étude sur Ponsard, un des derniers écrits de madame d'Agoult, a paru après sa mort et après celle de madame Ponsard, en tête de l'édition des œuvres complètes de l'auteur de Lucrèce et de Charlotte Cortlay. Préparée pour le livre dont je viens de parler, elle fut remaniée et terminée pour cette publication. Le portrait d'Ingres était très avancé, les notes étaient prises pour plusieurs autres. On peut juger de l'intérêt qu'aurait eu cette galerie de portraits contemporains par les études littéraires qu'a laissées Daniel Stern, et mieux encore par les portraits qu'elle a tracés d'une pointe si libre et si fine dans Mes Souvenirs. Nul doute que, dans ces ouvrages, où des souvenirs personnels se seraient mêlés à l'appréciation des œuvres et des talents, elle n'eût laissé courir sa plume et déployé cette verve aisée, riche et brillante, qui est un des charmes de ses mémoires.

Un soir, dans le salon de Paris, nous rencontrâmes pour la première fois un jeune homme

dame, vous ne devinerez même pas ce nom que je tais et qui me fui si cher. La vie se passe eu vans efforts et en plus vains regrets. Nous avions voulu nous aimer.

à l'air sérieux et réservé, qui se tenait à l'écart dans le cercle de célébrités assises autour du foyer. La maîtresse de la maison l'interrogea avec cet art, qui était le sien, de tirer de chacun ce qu'il avait en lui et de le faire valoir au profit de tous. Ainsi interpellé, le jeune homme raconta levoyage qu'il venait de faire en Grèce ; sa finesse d'observation, sa haute culture, sa verve rapide, le choix'élégant de ses expressions durent frapper tout le monde comme ils me frappèrent moimême. Madame d'Agoult, qui a parlé de lui sous le nom de Lorenzo dans les Esquisses morales, a tracé la vive image de sa conversation pleine et variée, instructive et amusante dans sa gravité.

« La conversation de Lorenzo est étrange. Je la compare aux promenades que je faisais à Venise. Rien de grave, de triste même comme la gondole ; rien n'est plus semblable à un cercueil ; et pourtant on s'y trouve bien, on s'y sent à l'aise. Ce mouvement rapide, insensible, cadencé; toutes ces grandes choses qu'on entrevoit, furtives et mystérieuses, palais, églises, Rialto, campaniles, ces majestueux échos du passé qu'on éveille à demi ; parfois même, à quelque balcon, une fleur solitaire, mélancolique et comme étonnée de se trouver là ; le cri poétique et rauque du gondolier ; un peu de ciel, beaucoup d'eau, et surtout le silence qui enveloppe et ennoblit encore toute

noble tristesse, voilà ce qui me charmait, ce qui m'attachait à ces promenades sans issue. Quelque chose d'analogue retient mon esprit à ces entretiens sans but. »

Lorenzo, c'est Louis Tribert, aujourd'hui sénateur, l'un des constants et intimes amis de madame d'Agoult, l'un des deux qui lui ont fermé les yeux et qu'elle a chargés par son testament du soin de sa renommée littéraire. Voyageur par vocation, il a préféré longtemps à la cendre du foyer la poussière des grandes roules ; il a été le compagnon de madame d'Agoult dans presque tous ses voyages. Son activité infatigable, sa curiosité ardente, son esprit pratique joint aune rare culture, à l'usage des langues et à la connaissance des littératures étrangères, faisaient de lui un guide précieux en tous pays, à travers les villes et les campagnes, les châteaux, les églises, les musées. Madame d'Agoult a visité avec lui l'Italie, la Hollande, une partie de la France ; son esprit, toujours présent, évoquait partout des souvenirs historiques et lui fournissait à point tous les renseignements dont elle avait besoin. De retour à Paris, il lui rappelait tous les détails de leurs excursions prochaines ou lointaines, et l'aidait à en fixer la trace. Évitant les réunions, il prenait sa revanche dans 1 intimité d'où sa verve bannissait tout ennui. Que mon ami de trente ans, avec qui j'ai partagé bien des joies et bien des peines,

veuille me pardonner le peu de bien que je dis en passant de lui dans celte notice où il eût été étrange de ne le point mentionner.

Madame d'Agoult avait un goût vif pour les voyages. Après ses hivers à Paris, elle passait volontiers ses étés à des pérégrinations qui, tantôt la ramenaient en Italie, pour laquelle elle gardait un intérêt passionné, tantôt lui faisaient connaître la Hollande dont les grands horizons, calmes et doux, avaient pour elle un attrait mélancolique. Elle visita aussi l'Angleterre, résida dans l'île de Jersey, et poussa jusqu'aux montagnes de l'Ecosse et à ses lacs romantiques. Un été la vit, au milieu du Rhin, habiter l'île de Nonnenwerlh et son couvent transformé, pour un temps, en auberge, proche des ruines du Rolandseck célébré dans les ballades, et non loin du Drakenfels chanté par lord Ryron. Elle vit aussi plusieurs parties delà France, cette patrie inconnue de ses enfants. C'est dans un vieux manoir du Jura qu'elle a écrit, sur un bureau qu'on y conserve religieusement, les premières pages de ses Souvenirs. Eveillée de grand matin :

Même avant les oiseaux, même avant les enfants,

elle voyait dans le jardin le rayon oblique du soleil levant raser, en le dorant, le sable des allées ; elle regardait les fleurs s'ouvrir, écoutait les oiseaux chanter l'hymne matinal ; la rosée de la

nuit tombait sur elle en silence des branches humides des arbres fruitiers. La première au spectacle de la nature, elle traversait d'un pas muet la scène encore déserte, remplissant son esprit et son cœur de grandes et saines impressions, qui allaient se transformer en pensée et en sentiment dans son œuvre. Le paysan, qui la rencontrait dans ces promenades matinales, la saluait avec respect ; tous l'aimaient, car elle était bonne et bienveillante pour tous, elle avait un mot pour chacun. Aussi le souvenir de sa visite est-il resté vivant parmi ces populations montagnardes. Les grands esprits aiment les cœurs simples et en sont aimés.

Rentrons dans l'ordre chionologique et revenons aux publications de Daniel Stern.

VE*$ai sur la liberté parut en 1847. Rien, au premier abord, ne diffère plus de Nêlida que ce livre de philosophie morale. Il en est cependant la suite naturelle. Pour s'en convaincre, il suffira de rapprocher de la conclusion de Nêlida, citée tout à l'heure, le passage suivant de la préface de Y Essai : u Ce livre n'est l'œuvre ni d'un théologien, ni d'un politique, ni d'un savant 11 n'affirme aucun dogme, n'expose aucun système, ne vient donner aucune loi nouvelle. Son origine et

ses prétentions sont moins hautes. Il n'a fallu, pour l'écrire, ni érudition ni doctrine. Il est résulté un jour des questions que s'est posées à lui-même un être de bonne foi qui, après avoir beaucoup souffert, beaucoup vu et beaucoup fait souffrir, a cherché dans la simplicité d'un cœur droit, aidé des lumières d'une raison exempte de préjugés, s'il était ici-bas un bien véritable, accessible à la créature mortelle; de quelle nature était ce bien, quelles étaient les forces dont l'homme pouvait disposer pour s'en rendre maître. Ce livre, en un mot, ne se propose que de résumer le travail intérieur qui s'est fait dans un& intelligence longtemps incertaine, ballottée entre mille erreurs contradictoires, mais soutenue toujours par le désir de la justice ; travail qui s'opère aujourd'hui dans un grand nombre d'âmes inquiètes et qui tend à les élever, du fond des angoisses du doute et des aridités de l'indifférence, jusqu'à une religieuse conception de la destinée humaine. »

Pour bien comprendre ce livre, il faut se mettre en pensée dans la situation d'esprit où était celle qui l'écrivit, lorsque, mue par un secret instinct , elle traçait dans la retraite x ces pagesdont la composition lui était salutaire et qui cachaient une profonde émotion sous la forme

1. Au village d'Herblay où elle avait loué une maison qu'elle occupa deux étés.

de dissertation philosophique. La situation où elle se trouvait alors ressemblait, au moral, à celle du naufragé jeté dans une île déserte et qui doit s'y faire, loin de tout secours, une existence nouvelle, sans autre ressource qu'en lui-même, dans son génie et son travail. Ses vieilles croyances avaient péri dans le naufrage avec ses anciennes amitiés. Son cœur brisé, son esprit désemparé, la laissaient en proie à un morne abattement, dans une solitude effrayante, si elle ne trouvait le moyen de se faire à elle-même, par un travail intérieur, une nouvelle vie morale et intellectuelle, une règle et un but. Elle se mit résolument à l'œuvre et se construisit de toutes pièces son système de philosophie, système héroïque, dont la conception témoigne d'une force de caractère égale à celle de l'esprit, et qu'une intelligence vigoureuse pouvait seule préparer pour refuge à un cœur blessé, mais courageux. De tout ce qu'elle avait autrefois possédé, après tout ce qu'elle avait perdu sur la route, il ne lui restait plus qu'un seul bien, la liberté. Elle fît de cette liberté, comprise philosophiquement, le but de son activité nouvelle. Dans ce qui n'avait paru à d'autres qu'un moyen elle chercha une règle, elle fît sortir des devoirs d'où on s'attendait le moins à les voir naître. La liberté pour elle est non seulement le principe, mais la fin de l'activité pour l'individu et la société.

3i ÉTUDE SUR DANIEL STERN.

Mon intention n'est pas de discuter ici la valeur de ces idées en tant que système philosophique. Cette philosophie de la liberté, bien que le livre ait eu deux éditions, n'a guère attiré l'attention de ceux qui ont le monopole breveté de ces études, au moins n'en ont-ils pas parlé. Cependant l'auteur a eu son succès qui valait bien peut-être les louanges des distributeurs patentés de la renommée : il s'est rencontré de nombreux lecteurs qui, étant dans le même dénûment moral où il avait lui-même été, ont trouvé dans son livre le secours et l'encouragementdont ils avaient besoin; ce qui avait été pour lui le retour à la vie et à la santé morale l'a été pour d'autres qui l'avaient lu et compris. C'était assez et plus peut-être que madame d'Agoult n'avait espéré en écrivant.

Système à part, et en ne le prenant que par le côté moral et littéraire, V Essai su?' la liberté considérée comme principe et fin de l'activité humaine est un beau livre. Jamais la dignité de la nature humaine n'a été proclamée plus haut, jamais son excellence originelle n'a été plus nettement reconnue et affirmée que dans ce livre que nous persistons à appeler héroïque, parce qu'il faitappel aux plus nobles et aux plus courageux de nos instincts. Aujourd'hui que s'écroulent sur nous de toute parties croyances qui ont abrité nos pères contre l'inclémence du sort, et qu'il nous faut errer à travers les ruines des traditions sur les-

ÉTUDE SUR DANIEL STERN. 3a

quelles ilsont vécu, c'est l'heure ou jamais de faire appel à tout ce qu'il y a en nous de vitalité généreuse pour relever nos courages et nous régénérer par notre propre vertu, par la force divine de l'humanité. Un enthousiasme profond et contenu respire dans l'œuvre de Daniel Stern ; il y règne une éloquence sévère qui se refuse trop peut-être les développements, mais dont l'ardeur concentrée éclate par moments en vives flammes. Un critique a appelé ce livre le cœur d'un livre. C'est un cœur en effet, un cœur comprimé longtemps, qui craint de se trop dilater, qui mesure ses battements et modère ses palpitations.

Les Esquisses 7norales, une des œuvres les plus originales de Daniel Stern, proviennent du môme esprit qui a produit VEssai sur la liberté. C'est le même ordre d'idées et de sentiments ; l'auteur a seulement rompu le lien systématique, il a égrené ses perles. De là vient qu'un succès plus grand et plus général a accueilli ce petit livre où la rhilosophie de la liberté se retrouve, sous une forme libre, en pensées détachées, en maximes morales, en réflexions sur le temps présent. Madame d'Agoult avait fait ce livre sans y penser; il s'était formé page à page sous sa main, elle n'eut qu'à en rassembler un jour les feuilles éparses et à les distribuer en chapitres. L'ouvrage parut d'abord en un volume avec les Lettres républicaines sous ce

litre : Esquisses morales et politiques l, puis ensuite à part chez Techener qui en fit, dans un format portatif, un des joyaux de sa librairie 2.

Les moralistes forment en littérature une famille à part qui a ses origines dans la plus vieille antiquité. De tout temps on s'est plu à réduire en maximes les principes de la sagesse et les leçons de l'expérience. La gravité orientale affectionne les sentences; l'Inde les gravait en lettres d'or sur l'émeraude 3, et l'histoire cite des mots caractéristiques de plusieurs rois de Perse. Les sages de la Grèce avaient aussi leurs mots familiers dans lesquels leur sagesse se résumait et qu'ils laissaient en souvenir d'eux comme des médailles à leur effigie : une de ces paroles était le symbole d'un homme, d'un esprit et d'un caractère. Chez les poètes gnomiques, chez un Théognis ou un Bacchylide, le germe se développe et s'épanouit en floraison poétique. Dans YEnchiridion d'Épictète les aphorismes recueillis dans les entretiens du maître par un de ses disciples contiennent la pure sagesse stoïcienne. Cette sagesse antique se dilate et s'attendrit dans les Pensées de Marc-Aurèle 4 ; le profond senti-

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