Pensées de Marc-Aurèle, IV, I
buer, en les accusant, à des puissances surnaturelles. »
La pensée suivante procède du même esprit :
« La suprême vertu, en même temps que la suprême sagesse, consiste à ne considérer les événements du dehors que dans leur rapport avec notre être intime, et à ne les estimer qu'en raison de leur influence sur notre progrès moral. »
Citons encore une pensée de la même famille et dans laquelle on retrouve, sous une autre image, la même énergie morale que Marc-Aurèle a comparée au feu victorieux des obstacles opposés à son action : « 11 n'est pas d'âmes assez préservées pour ne subir aucune atteinte du commerce deshommes, pour n'être pas, du moins passagèrement, troublées par les accidents de la vie extérieure. Mais une âme honnête repousse incessamment, sans secousse et sans bruit, par un travail organique, si l'on peut ainsi parler, ce qui n'es-t pas conforme à sa nature ; à peu près comme le glacier des Alpes, dont la force intime rejette sur ses bords toute matière étrangère, tout élément qui, tombé du dehors, ternirait sa transparence et l'éclat de son pur cristal. »
Un autre moraliste, delà famille des Montaigne et des Charron, mais étranger et contemporain, avait avec Daniel Stem des affinités qui devaient les faire reconnaître l'un par l'autre; c'est l'auteur des Essays et des Représentative men. Daniel Stern
a été l'un des premiers à signaler à la France Emerson encore inconnu parmi nous l. Un article paru la même année que la seconde édition des Esquisses morales faisait connaître à notre public les essais du Montaigne américain. L'analyse enjouée et sympathique de ce génie original et libren'arienperdudesonintérêt, même aujourd'hui que deux traductions nous ont permis de le lire en notre langue; on peut dire que madame d'Agoult l'avait pénétré tout entier, lors même qu'elle ne connaissait encore de lui qu'un seul de ses livres. Aussi, dans un court voyage fait à Paris en 1848, Emerson est-il venu apporter en personne ses remerciements à l'auteur de cette étude lue par lui au delà de l'Océan. Un souvenir est resté de cette visite : le portrait au crayon d'Emerson fait, à la prière de madame d'Agoult, par Henri Lehmann 2.
Ce que madame d'Agoult apprécie surtout dans Emerson, c'est qu'il est, selon elle, « un homme d'une nature supérieure et qui, pour parler le langage des anciens, a le courage et la sagesse de
1. Philarète Chasles a parlé de lui le premier; mais madame d"Agoult a été la première à lui consacrer une étude particulière dans la Revue indépendante (25 juillet 1846). Depuis cette époque les Essais ont été traduits en français par M. Montégut (1851) et les Hommes représentatifs par M. de Boulogne (1853).
2. Ce beau dessin appartient à madame la comtesse de Charnacé.
penser et d'agir conformément à sa nature; sagesse plus rare, courage plus difficile qu'on ne croit dans tous les temps et surtout dans le nôtre!» C'est qu'il vit tranquille dans une société turbulente, en communion silencieuse avec son propre cœur, et qu'il cherche, loin des villes, dont l'agitation le fatigue, non l'isolement, mais la solitude ; « car Emerson, on le voit dans ses œuvres, est un cœur ouvert, une intelligence sensible qui se plaît dans une sorte de dilection lointaine des choses et des hommes dont la vue trop rapprochée le blesse ». On saisit ici le trait de ressemblance et comme le lien de famille. « Emerson appartient à cette famille aristocratique des intelligences que des instincts exquis et fiers rendent infiniment sensibles au désaccord des choses humaines, et qui refusent leur assentiment à ces déviations de la loi primitive, à ces contradictions surprenantes entre la morale éternelle et les moralités sociales dont se compose l'opinion. »
Le moraliste nous mène à l'historien ; le second est un développement du premier. La psychologie morale qui avait conduit Daniel Stern à la philosophie devait le conduire à la politique, le faire passer du roman à l'histoire et au drame; c'est le chemin que nous voyons suivre au pro-
grès logique et harmonieux de son» esprit et de son talent.
Avant d'écrire l'histoire de .8.8, madame d'Agoult s'était essayée dans des études historiques et critiques puhliées dans la Revue indépendante sur le schisme de Ronge (1845), sur les Amis de la lumière (1846), sur les Étals généraux de Prusse (1847). Ces divers travaux, où était retracé et apprécié en toute connaissance de cause le mouvement intellectuel, religieux et politique de l'Allemagne avant cette année 18.8, si féconde en événements par toute l'Europe, annonçaient déjà l'historien philosophe qui devait se révéler hientôt avec éclat. En 1848, au cours même de la Révolution, Daniel Stern fit paraître, dans le Courrier français, ses Lettres républicaines dans lesquelles il faut voir comme un prélude de son œuvre historique. Lui même formulait, plus tard, dans une note manuscrite qui est sous nos yeux, son jugement sur ce prélude. « Ces lettres, dit-il dans cette noie, écrites sous l'inspiration vive des événements, dans un milieu ardemment républicain, respirent un enthousiasme et une ferveur d'espérance qui semblent à celle heure (sous l'Empire) presque incroyables. Le langage a parfois une sorte d'accent mystique que je ne m'expliquerais plus moi-même, si je ne me reportais au temps où je le parlais avec tant d'autres. » Dans Y Histoire de 1848, dont le premier volume parut
en 1850 et le troisième en 1853, la réflexion avait calmé, sans l'éteindre, cet enthousiasme des jours de lutte.
Terminée 5>ous l'Empire, à l'heure lourde des déceptions et des tristesses patriotiques, cette histoire avait été préparée et commencée en pleine révolution et, pour ainsi dire, sous le feu des événements. Aussi en porte-t-elle la marque vivante, et comme la cicatrice, dans les récits animés du grand écrivain. L'esprit de cette révolution revit dans ce livre qu'on eût pu regarder comme son testament si l'Empire avait réussi jusqu'au bout dans son dessein d'anéantir chez nous la liberté. Cela n'a pas empêché, d'ailleurs, Daniel Stern de porter sur les choses et sur les hommes des jugements auxquels on ne trouve que peu à reprendre aujourd'hui. Saisi et remué par la grandeur du spectacle, l'auteur semble s'être fait à lui-même, dans cette révolution qui se déroulait sous ses yeux, deux paris, celle du témoin mêlé aux événements par la passion pour la cause, et celle du juge qui élève son esprit au-dessus des faits pour en extraire la philosophie.
Dur labeur que celui de l'écrivain qui s'est donné pour tâche d'écrire l'histoire contemporaine! Il s'agit de connaître, de classer les faits, de comparer les récits, de tirer de l'obscurité et de la confusion la claire figure des événements, de les
remettre sur pied dans une narration vivante. Il s'agit de prendre et de retenir dans sa main ce flot qui fuit en tumulte, de l'arrêter et de l'analyser. Il faut tout comprendre et tout expliquer, joindre à la vérité des faits la philosophie des causes. Et pour cela aucune aide; nul prédécesseur dans cette œuvre ardue ! L'historien est devant son sujet comme Œdipe devant le sphinx! Ce n'est plus ici une résurrection comme lorsqu'on tire l'histoire de vieux documents, c'est presque une création ; on a devant soi le chaos. A l'historien de dire le Fiat lux!
Mais aussi quel inlérêt et quel charme dans cette histoire vierge, recueillie pour ainsi dire à sa source, au moment où elle jaillit toute vive et toute fraîche du sol! Quelle vie dans ces récils pris sur le fait, dans ces portraits peints d'après nature, quand c'est le style d'un maître qui les retrace, quand c'est la main d'un artiste qui les colore! On sent le témoin qui a vu de ses yeux, des yeux du corps et de ceux de l'esprit, qui a vécu cette histoire avant de l'écrire, qui la revit encore en l'écrivant.
C'est l'intérêt et le charme de l'œuvre de Daniel Stern ; la révolution de Février y revit tout entière, hommes et choses, idées et faits. Elle-même a posé devant son peintre. Les renseignements ont été puisés à de bonnes sources, soumis à un contrôle sévère. L'écrivain a beaucoup vu, beau-
coup su; et, s'il reste à dire après lui, s'il y a à rectifier dans ses renseignements — l'histoire est un peu comme la toile de Pénélope, elle se fait, défait et refait — on peut dire du moins que le mouvement, la vie, l'esprit de cette époque orageuse, qui va des journées de Février aux journées de Juin 18i8, n'ont jamais été et ne seront jamais aussi bien rendus; ils sont là et ne sont que là; c'est là que l'avenir ira les chercher.
L'Histoire de la révolution de 1848 n'est pas seulement un chef-d'œuvre de narration animée, pittoresque et dramatique ; c'est une œuvre de haute philosophie politique. Cette révolution qui passait devant elle, et dans laquelle ceux dont elle était venue détruire les illusions et déconcerter les projets ne voulaient voir qu'une aventure, madame d'Agoult, avec son génie d'historien, en a vu et sondé les causes profondes, elle les a exposées dans la large introduction où sont retracés les progrès du socialisme. Son esprit observateur et réfléchi, son juste et vif instinct des besoins et des tendances de notre époque démocratique, lui avaient fait depuis longtemps reconnaître les fautes et les erreurs du gouvernement de la bourgeoisie. Comme Lamartine, dont plus que personne elle a admiré et glorifié le grand rôle dans cette révolution, elle avait cru, sous Louis-Philippe, que la pensée du règne se trompait, et, comme Lamartine, elle
avait accusé la monarchie de Juillet d'avoir menti à son origine en ne cherchant pas s;i hase dans les profondeurs du peuple l. Elle avait partagé en 1848 les aspirations et quelques-unes des illusions de cette époque ardente et trou'lée. Nature enthousiaste et tout à la fois réfléchie, elle avait été saisie par îe côté généreux de cette révolution .si pure et clémente à l'origine, et qui, jusque dans les luttes sanglantes où elle succomba, conserve un caractère de grandeur; la fibre héroïque avait tressailli en elle; elle vibre dans les récits des journées de Février et de celles de Juin.
Les grands horizons ouverts au développement de l'idée démocratique avaient aussi séduit son imagination éprise de tous les progrès et son cœur passionné pour le bien public; mais elle sut toujours garder la liberté et la fermeté de son jugement; et si, dans l'entraînement général dont se souviennent ceux qui vivaient alois, elle conçut des espérances que l'événement ne devait pas justifier, du moins répudia-t-elle toujours les excès des espriLs trop impatients qui voulaient précipiter le progrès par la violence ; elle eût pu dire comme l'héroïne de Sophocle : « Je ne suis pas venue pour m'associer à la haine, mais à l'amour 2. » Socialiste à sa manière, elle
1. Lamartine, Discours sur l'armement des fortifications tir Paris.
2. Antigone, v. 523. Oùtoi <jyve//j£tv, à/./à <n>[rft).£Ïv gfuy.
aimait d'un amour profond les classes déshéritées, et elle appelait de ses vœux la transformation sociale qui doit leur faire leur juste part dans les biens du corps et dans ceux de l'esprit.
A quelqu'un qui lui reprochait certains actes de son passé politique comme entachés d'esprit révolutionnaire, M. Thiers répondait un jour sous l'Empire : « Mon excuse d'avoir été libéral, c'est que je le suis toujours. » Si madame d'Agoult avait besoin de justification pour avoir eu sur l'avènement immédiat d'un gouvernement démocratique et libre des illusions que tant d'autres, qui les ont reniées depuis, partageaient alors avec elle, elle la trouverait dans la persistance de ses convictions après l'avortement de la révolution de 1848 et le violent démenti donné à toutes ses espérances par l'établissement d'un régime despotique. Elle avait l'espérance dure quand il s'agissait de l'honneur et de l'avenir de la France. Attristée sous l'Empire, non découragée, elle attendit avec confiance le retour de notre pays a, des idées qui ont fait sa gloire et celle de la Itévotion; elle devait vivre assez pour voir la fin de cette époque honteuse et malsaine qu'il nous a été imposé de traverser. Dans ses visions d'avenir, elle voyait, comme Faust, le marais s'assainir, se garantir contre les flots, et devenir le terrain solide que féconderaient un jour la liberté et le travail; elle redisait avec lui : « Celui-là seul mérite
la liberté comme la vie, qui doit chaque jour la conquérir l. »
Dans une admirable préface à la seconde édition de son histoire 2, qu'elle-même appelle « un livre plein de foi », elle signale la transformation qui s'opérait dans l'idée révolutionnaire et montre la Révolution occupant les hauteurs, maîtresse des positions stratégiques de la civilisation , s'asseyant au conseil des rois et parlant dans le congrès des nations. C'est cette transformation, si bien comprise et exposée alors par Daniel Stern, et le progrès qu'elle a fait faire à l'esprit public, qui rendent aujourd'hui possible l'établissement d'une république nouvelle et la pratique sérieuse de la liberté dans la France de la Révolution.
Les hommes libéraux qui ont traversé l'Empire en gardant leurs convictions et leur honneur sans atteinte, n'ont pas oublié la tristesse de ces jours où la vie nationale paraissait suspendue, où le génie de la France voilé semblait renier son histoire. On croyait, dans l'antiquité, que le lion malade devait, pour se guérir, manger du singe3. Sans doute la démocratie avait besoin de celte