‹ Esquisses morales, pensées, réflexions et maximesChapitre 20 sur 25 · ESQUISSES MOBILES · texte numérisé non relu

ESQUISSES MOBILES

La société, aujourd'hui, s'émeut comme aux premiers temps du christianisme. Les mêmes questions se posent; le même antagonisme se déclare.

Comme alors, une attente vague tient en suspens les esprits. La femme, attristée au sein d'une famille sans amour, demande s'il n'est pas d'autre destinée pour elle que la compression du cœur et de l'intelligence. Le prolétaire, cet esclave moderne, demande si la misère et l'ignorance sont la loi définitive de sa condition maudite. La terre même semble lassée de ses anciens maîtres et demande quel est l'usurpateur, quel est le possesseur légitime. A tout cela, que répond l'interprète de la vérité éternelle, le ministre de Dieu ici-bas, le

prêtre? Il dit que l'amour est une folie, la pensée un péril, la servitude un devoir, l'indifférence une grâce, le silence une piété, l'inanition du corps et de l'intelligence un sacrifice agréable à Dieu.

Et cette sagesse de mort s'imagine pouvoir dompter toujours les frémissements de la vie indignée !

Résignation, obéissance : c'est le premier et le dernier mot de la sagesse sacerdotale; c'est le glas monotone de cette cloche des funérailles qui mène une à une au tombeau toutes nos espérances, toutes nos ambitions, tous nos rêves !

La société officielle affirme encore, mais elle ne croit plus. Sa religion n'est qu'une politique. La société non constituée, qui se dégage peu à peu de ce mensonge des choses, ne croit pas encore, mais elle cherche et espère. Le sacerdoce s'est rangé du côté du passé. Il n'a pas compris que le doute sincère est plus près de Dieu que le culte hypocrite.

La religion fleurit, dit-on. Plût au ciel qu'elle ne fleurît point à la surface d'une société corrompue ! Car, pareille à ces plantes des eaux bourbeuses, elle couvre d'une parure mensongère les turpitudes du siècle et mêle à leurs miasmes pestilentiels, sans en atténuer la contagion, de suaves et trompeurs parfums.

Vos églises sont chauffées a la température la plus délectable. De mignardes peintures en décorent les riants plafonds. Les sons enivrants d'une musique d'opéra bercent l'oreille charmée et réveillent dans les cœurs de tendres souvenirs. Le velours et la soie s'arrondissent en moelleux coussins et vous invitent à la prière. Mille parfums s'exhalent de la dentelle et des tissus précieux qui couvrent les épaules de vos délicates pécheresses. L'atmosphère que l'on respire ici est comme chargée des langueurs d'un printemps éternel. Un jeune prédicateur monte en chaire. Il prodigue, dans ses périodes sonores, ces fleurs de sacristie dont la grâce artificielle est agréable au £oîit dévot. Des

quêteuses, au regard insinuant, reçoivent vos dons et vous les rendent en sourires. . . . Vous vous applaudissez de ce que de telles églises sont pleines? N'appréhendez-vous point qu'elles ne le soient trop ? Pour ma part, je crains, les voyant ainsi remplies, que Dieu n'y trouve plus de place.

Vous restaurez les églises; à la bonne heure. C'est plus facile, mais peut-être moins urgent que de restaurer les âmes.

Quelle foule ! Que de carrosses, que de laquais, que de grandes dames, que de beaux jeunes gens, que de personnages illustres! D'où vient cette multi-

tude qui semble ravie ? Ecoutons ses propos :

« Le beau regard ! dit une femme ; la touchante pâleur !

— Son geste est bien étudié, dit un auteur tragique; il rappelle Talma.

— Il a cité Danton, murmure un étudiant ; il est républicain

— Quelle erreur est la vôtre ! Hier, tout son discours glorifiait Bonaparte.

— Pourquoi a-t-il tronqué ce vers d'Horace? » demande un érudit.

Je demande à mon tour de qui Ton parle; d'un avocat, d'un comédien, d'un député? Non vraiment. Du successeur de Bossuet, de Massillon, de Bourdaloue ; du plus illustre apôtre de la foi moderne; du célèbre révérend Père Isidore.

De quel aveuglement les zélateurs de la foi ne sont-ils point frappés ! Est-ce bien à la face des prodiges accomplis sous nos yeux par la science, est-ce bien à l'éclatante lumière que projettent de toutes parts les découvertes du génie moderne, qu'ils osent risquer leurs miracles ridicules? Est-ce au xixe siècle que l'on s'engage dans la querelle des deux tuniques, et qu'on fait apparaître la reine des cieux pour annoncer à des enfants l'abondance de la récolte prochaine? « Taisez-vous, raison superbe ! » s écriait jadis, dans sa hautaine sagesse, le grand docteur de 1 Eglise de France. « Taisez-vous, superstition arrogante! »

s'écrie à son tour la raison outragée. Et s il vous faut absolument des miracles, faites-en donc devant lesquels nous puissions nous prosterner tous ! Retrouvez cette éloquence miraculeuse des Paul, des Tertullien, des Ambroise, qui mé-

tamorphosait les âmes. Arrêtez au seuil de vos temples les despotes hypocrites.

Entonnez ces cantiques sublimes qui brisaient les chaînes des captifs. Affranchissez les esclaves. Parlez-nous la lan-; gue de saint Bernard, et entraînez-nous sur vos pas à la conquête des vérités saintes! Mais, de grâce, épargnez-nous ces honteuses supercheries que le dernier des jongleurs fait aussi bien, mieux que vous. Laissez là vos médailles, vos images, vos scapulaires, qui guérissent du mal de dents et assistent les femmes en couches' Si Dieu est avec vous, guérissez les maux du peuple qui crie vers lui du fond de l'abîme. Aidez la société dans son pénible travail d'enfantement.

Obtenez par vos prières la réponse conciliatrice à nos doutes, à nos dissentiments, à nos désespoirs Et si vous ne le pouvez, taisez-vous du moins, et reconnaissez dans l'humilité de votre si-

lence que vous subissez comme nous l'épreuve douloureuse de l'attente et de l'incertitude.

Qu' est-il besoin de vos docteurs et de vos miracles pour prouver Dieu? Dieu n'est-il pas une sublime nécessité de la pensée humaine?

La conscience humaine s'agite ; elle est assaillie, pressée de doutes aigus.

Troublée dans ses joies, inquiète dans sa paix, en proie à des perplexités qui ressemblent à des remords, la société moderne, qui a vu tout à coup surgir de ses profondeurs un sphynx redoutable, sent que l'énigme, bien ou mal expli-

quée, sera son salut on sa perte. Martyrs chrétiens, confesseurs, apôtres intrépides, c'est vous qui, il y a dix-huit siècles, avez, au prix de votre sang, vaincu le sphynx antique. Levez-vous!

le sphynx est ressuscité. Vos fils dégénérés se détournent de la lutte périlleuse ; le souffle du Dieu des combats s'est éteint dans leurs cœurs pusillanimes; ils ne veulent plus que le repos, et s'efforcent de retenir avec eux dans une sécurité trompeuse l'esprit du siècle qui se précipite. Martyrs chrétiens, secouez vos linceuls ! Sépulcres, ouvrez-vous !

Morts, redevenez vivants ! Car les vivants sont morts, ensevelis à jamais dans la paix inerte de l'indifférence.

Au temps de la décadence de Rome, le dégoût de ce monde corrompu et le pressentiment d'une vie supérieure poussèrent à la solitude les âmes d'élite.

Les thébaïdes virent accourir les Jérôme, les Paul, les Marie. Moins heureuses aujourd'hui, les grandes âmes en révolte contre la société se réfugient en des thébaïdes intérieures, où, plus délaissées encore, elles vivent, non plus dans la foi ardente et révélatrice, mais dans le morne recueillement d'une espérance voilée. Moins favorisé que les premiers chrétiens, le Juste n'est plus soutenu d une assistance miraculeuse.

Les corbeaux ne descendent plus des nuées pour lui porter le pain céleste; les taureaux sauvages ne lui parlent point; les lions compatissants ne viendront point creuser sa fosse.

La première de toutes les révolutions dont le genre humain garde la mémoire, cette révolution symbolique et sacrée d'où naît dans la suite des temps tout le progrès de l'homme et des sociétés, nous la voyons apparaître dans les Ecritures sous le nom et sous l'image d'une femme.

Le Tout-Puissant avait dit au couple humain, faible et ignorant, mais heureux et immortel : « Tu ne mangeras

point du fruit de l'arbre de science, ou bien tu mourras. »

L'homme se résigne à cette inactive et insensible félicité ; mais la femme, écoutant en elle-même la voix de l'esprit de liberté, accepte le défi. Elle préfèrela douleur à l'ignorance, la mort à l'esclavage. A tout péril, elle saisit d'une main hardie le fruit défendu; elle entraîne l'homme avec elle dans sa noble rébellion .

Le Tout-Puissant les châtie l'un et l'autre, les bannit, les voue à la mort. La mère des hommes est condamnée à enfanter dans les larmes. Eve reste à jamais, pour sa triste et fière postérité, la personnification glorieuse et maudite de l'affranchissement du oénie humain.

Cette genèse est l'histoire de toutes les révolutions.

Les puissances de la terre, quel que soit le nom qu'on leur ait donné, théo-

cratie, aristocratie, monarchie, ont dit toujours et partout au faible quelles voulaient retenir dans l'esclavage : « Si tu veux savoir, tu mourras. »

Et quand l'esprit de liberté a parlé au faible pour l'inciter à secouer l'esclavage de l'ignorance , elles ont dit :

« Celui qui parle là, c'est le serpent, c'est le tentateur, c'est le démon; c'est la philosophie, c'est la démocratie, c'est l'esprit du mal ; écrasons-le. »

Mais l'esprit de liberté est immortel, et la Révolution, cette Eve perpétuelment rajeunie, préfère encore à cette heure, comme aux premiers jours du monde, le bannissement, l'anathème, la douleur et la mort, à la paix honteuse de l'ignorance et de l'esclavage.

Sachons donc chérir et respecter, honorons plus que jamais aujourd'hui l'Eve immortelle, toujours jeune et toujours ardente, qui garde en son cœur

les deux plus nobles dons de la vie terrestre : l'inspiration de la liberté et la vertu du sacrifice.

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