ARGUMENT
Étendue de l'Empire. ^ — Temple de la Gloire. — Restauration de la capitale et des villes de province. — Codes achev6s. — Sciences : Lettres. — Mariage avec Marie-Louise. — Naissance du Roi de Rome. — Joie publique. — Apogée de puissance. — Charlemag.ne, épisode. —Causes delà Campagne de Russie. — Armement général. — Cour plénière de Rois, à Dresde. — Dénombrement des forces de la Grande armée. — Proclamation de l'Empereur. — Passage du Niémen. — Wilna. — Victoires d'OsTKOWNO ; Pul-tok ; Mohilew. — Entrée à Witepsk, à Smolensk. — Bataille héroïque de la Moskowa. — Mont-Du-Salut. — Entrée victorieuse de la grande armée à Moscou.
Alors vainqueur sur tout le continent, De l'océan Breton jusqu'aux mers de la Grèce, Du Tage à la Vistule, aux bords de l'Orient, Vers ces lieux où jadis de son astre naissant Il vit les premiers feux illustrer sa jeunesse, L'Aigle étendit son vol ; et Roi du firmament, Du soleil en son cours éealant la vitesse, Aux quatre vents du ciel plana rapidement.
De cent peuples divers chaque langue native A proclamé son nom. — Alliés ou sujets Tous respectant ses lois, de l'une à l'autre rive Du sol européen, grands et nombreux objets Des gigantesques plans que son génie active, A l'envi vont servir à ses vastes projets.
France c'est toi dont il poursuit la gloire !.... Ton peuple de héros qu'il savait commander, A ce siècle étonné, par sa main va dicter D'exploits sans précédents la fabuleuse histoire ; Et déjà le burin s'apprête à les grever.
Tandis qu'il rêve encor de victoires nouvelles, Il veut que du passé les annales fidèles, Sur le marbre et l'airain dans un temple nouveau \ Apparaissent ensemble en un vaste tableau.
Fièrement élevé sur ses larges assises, Sur son front immortel le second Panthéon Substitûra ces mots aux ban:iles devises :
1 Ce (lovait ôtre le Temple do la (iloire, élevé snr les premières construction destinées à rl"^<:lise de la Madeleine, et dont l'empereur avait pensé à changer la destination. Ce monument dont le plan fut modifié par lui dès 1807, devait renfermer tout ce que nous décrivons dans le tixte. Mais ce projet n'eut pas d'exécution, et l'édifice fut achové j)lus tard suivant sa première destination, comme sous le nom de la Madeleine. C'est aujourd'hui la plus riche Église de Paris.
A LA France, a Paris, poitr les trrres conquises Legs de la Grande Armée et de Napoléon \
Modelé sur rantique en son architecture,
Tout marbre ou tout granit, sa solide structure
Dédaignant et le bois et tout fragile appui.
Doit aux siècles futurs durer autant que Lui.
— Là sur des tables d'or, des enfants de la France
Frappés au champ d'honneur et morts pour sa défense,
Resplendiront les noms. — Officiers et soldats.
Tels qu'ils marchaient ensemble au jour des grands com-
Sculptés en bas relief ; l'appareil des batailles,
Les villes, les châteaux, les puissantes murailles
Quitombaientsous ses coups: reproduits traits pour traits
Les Généraux, en pied, et leurs vivants portraits ;
Formidable assemblage où du Dieu de la guerre
On croira voir la foudre, entendre le tonnerre.
Tout y sera : C'est Lui qui du fier monument,
A prescrit et la forme et le couronnement.
Du centre glorieux où, puissant par sa masse, L'édifice sacré commandera l'espace,
1 ^-Eneas liœc de Danais viciori bus arma (^'Eueid. III, v. 238).
Ces quartiers faits par Lui, portant des noms d'honneur, Murailles et palais, rediront I'Empereur.
Pyramides, la Paix, Mont-Thabor, Castiglione \ Castiglione alignée au fût de sa Colonne ; Son Louvre commencé, sa terrasse aux Feuillants, Ces Arceaux alternés, Ces Pavillons brillants ; Rivoli prolongeant ses deux immenses ailes, Comme une aigle étendant ses deux palmes jumelles ; Au sud, Hôtel d'Orsay, qu'il prit aux fondements, Et son palais des Lois aux mâles ornements, Point-de-mire au fronton du Temple de la Gloire, Lui renvovant l'écho de sa ijrande mémoire ;
Enfin au loin ce roi des monuments, Dont la main de mon Fils posa les fondements, D'où le soleil du soir achevant sa carrière, Inondait son palais * d'un torrent de lumière : Sur ce fleuve français que sa main couronna, Et son pont d'Austerlitz et son pont d'Iéna, Gardant les deux abords où de la capitale Chargé de ses travaux le double front s'étale ;
* Prononcez à l'italienne : Castillonne.
'i Le l'alais des Tuileries, regardant V Arc de Triomphe, au couchant.
Tout surgit, tout s'élève : et la province au loin Poussée au même branle, en proie au même soin ; Les pompeuses cités repeuplant leurs enceintes D'édifices brillants aux somptueuses teintes. Vont, du Paris moderne en secondant l'essor, Partout grandir l'Empire et le grandir encor.
Mais tandis qu'à l'envi les Arts et la Nature, Sous son regard de feu travaillent à la fois. D'un œil non moins perçant, noble tâche des rois, Lui, veillant aux travaux de la magistrature, Du Code de l'Empire embrassant la structure. Achève d'y fonder l'édifice des Lois.
— Par ses soins, des Élus en ce vaste domaine Promenant leur génie, étendant leurs travaux. Des droits et des devoirs, en la moderne arène Balançant l'influence et les rapports nouveaux, Des principes du Droit ont renoué la chaîne ^
^ Comme brisée pendant l'anarchie révolutionnaire.
Ailleurs, de la Nature épuisant le creuset, Sur un autre terrain, carrière non moins grande. En tête des savants on voit briller Lalande, Lacépède, Thénard et Monge et Berthollet : Au salpêtre appliqué le jeu de la Chimie ; Malte-Brun s'illustrant dans la Géographie ; Haliy des minéraux décrivant le contour ; Et mille autres secrets ensemble mis au jour ; Les Deluc, Dolomicux ; aux lettres les Fontane, Les Ducis, les LeBrun ; l'antiquité profane Revivant dans Delille, Andricux et Chénier', Les Daru, les Dupuis et les Charles Nodier ; Emule de Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre ; Lélégante de Staël, Millevoye et Lemierre, Bonald, Chateaubriand, d'une époque sans nom, Viennent combler l'éclat et l'immortel renom.
' Il y a deux Chénior, frères : André, pocto royaliste, guillotiné pendant la Terreur : et Joseph-Marie, poëtc républicain. Nés, à Constantniople, d'une famille française, tous deux furent doués d'un talent presque égal, mais cjui fut employé bien différemment.
Cependant à ce fils, riche de tout un monde, Rien ne manquait, sinon qu'une union féconde, Par la raison d'Etat s'imposant au vainqueur, Pourvut d'un héritier l'Empire et l'Empereur. Objet de tendre amour, d'inviolable estime, Joséphine consent ...; et ce cœur magnanime A la France s'immole..., et d'un juste retour, Le Héros à son peuple immole son amour.
Au vide de l'Etat unique et seul remède, La fille de Césars sur le trône succède. Bientôt au terme heureux de l'illustre union, Exaucée en ces vœux, la grande nation A compris, à la voix du signal militaire, Enfin d'un héritier que l'Empereur est père.
Par, cent milliers de voix, les Vivat prolongés Vont poussant leurs échos promptement propagés. L'Europe en retentit ; et la grande nouvelle Va frapper aux vieux murs de la Ville-Eternelle :
Un Roi de Rome est né, dont le riant matin Semble être l'idéal des faveurs du Destin... — Le Destin voudra-t-il qu'une telle espérance Fasse un jour sous le ciel l'avenir de la France ; Et que du monde entier le premier potentat Puisse à son fils léguer le souci d'un État .'*.... Juste ciel !.... Cependant en la commune ivresse, Tout alors du Héros vient combler l'allégresse : La victoire du Midi couronnant ses drapeaux ; Au Nord les Alliés, à ses projets nouveaux Pour concourir ensemble, apprêtant leurs armées ; De l'Empire Ottoman les villes alarmées Contre l'ambition du Russe envahisseur, Accueillant sa parole et son ambassadeur ; Sous l'Aigle protecteur, au giron delà France Abritant leur richesse et leur indépendance ; La volonté du Maître à ses suprêmes lois Enchaînant les destins des peuples et des Rois ; Et l'Europe soumise, à ses mains souveraines Vini{t fois de sa fortune abandonnant les renés.
Tel parfois d'un torrent l'onde inondant les bords, Des villes, des châteaux vient fermer les abords :
Ou tel un fleuve immense enflé par les orages, Emporte dans son cours ces fragiles ouvrages Que la main des mortels à force de travaux, Crut pouvoir opposer à l'effort de ses eaux : Pour ses flots déchaînés impuissante barrière ! Brisant tout dans sa course impétueuse et fière, L'onde bondit, s'élance et franchissant ses bords, Entraîne arbres, troupeaux, moissons, riches trésors Imprudemment jetés dans l'orageux domaine, Que parcourt en grondant le géant de la plaine.
Ainsi pour la seconde fois, D'un monarque Français reconnaissant les lois. Du sol Germain dompté l'immense territoire, Vit flotter le drapeau conduit par la victoire.
Cependant sous les pas des fougueux escadrons,
Au bruit tumultueux de l'époque nouvelle,
Le Géant qui repose aux murs d'Aix-la-Chapelle,
Comme un autre Tanus retournant ses deux fronts,
De ce point de l'espace où plane sa grande ombre, Tantôt, dans le passé plongeant un regard sombre, Tantôt, des jours suivants mesurant les exploits. Compare entre eux les temps, les princes et les rois.
Du Perse sous Cyrus — du Grec sous Alexandre, — Des Romains sous César ; — là de l'Empire en cendre Succombant sous les coups des barbares du Nord, Il voit les durs combats. — Là d'un commun accord. Sous l'habile imposteur l'Arabe sanguinaire Menaçant de son joug l'Europe tributaire, Écrasé par Martel ; puis soi-même vainqueur Il se voit, de l'Europe heureux triomphateur, Domptant la Saxe au Nord, Didier en Italie, Aux Espagnes le Maure ; ou des sultans d'Asie D'Arooun-al-Raschild recevant les présents, Ne le céder qu'au poids de la gloire et des ans.
Là de la France il voit, sous ses fils endormie Mais bientôt sous Capct la valeur rafermie, Soudain se rallumant ressaisir ses drapeaux, Et voler en Asie à des exploits nouveaux.
Sur ses rochers sanglants il a vu le perfide •
Fils du désert, fuyant dans sa course rapide ; Des bords de l'Occident les peuples confondus, Fondant, la Croix en mains, sur leurs rangs éperdus, Et du courant fatal qui chez eux prit sa course. Dans leurs flancs épuisés allant tarir la source. Là Tancrède, Renaud, Lusignan, Godefroy, Les Beaudoin, les Raymond, les Robert, les DeFoix, Richard-Cœur-de-Lion, et Philippe de France, Et ce type immortel d'honneur et de vaillance, De ses preux Louis IX s'vançant escorté, Mourant du beau trépas qu'il avait affronté : Que de gloire !... Et pourtant de vassaux sanguinaires, Féroces léopards sortis de leurs repaires, Il a vu son pays subir l'oppression :
« Bergère ! à toi l'honneur . . . sauve ma nation ! . . . « Prends ta lance ! » et soudain en la sanglante joute, Il a vu l'Héroïne aux siens frayer la route ! . . .
Charles, Louis, François, le hardi Béarnais,
Et les SEPT ^ rejetons de ces Rois tout Français ;
1 Charles VIII, r affable ;— Louis XU,iière du peuple; tous deux conquérants d'Italie : François 1er et Henri IV ; — puis les sept Bourbons, dont tous, à Texception de Charles X, ont sans interruption, porté le nom de Louis.
D'Albion tour à tour l'éternelle épouvante, Préparant de mon Fils la route triomphante, Où, fiers de l'acclamer rangés autour de Lui, Cent bataillons nouveaux le suivent aujourd'hui. Or qui fut le plus Grand?... L'ombre de Charlemagne, Retombe en son sépulcre où la nuit l'accompagne ; Mais II a su le nom qu'en sa juste équité L'histoire un jour doit dire à la postérité ; Celui qu'à tout jamais cités, tours et murailles, Proclameront I'Arbitre des Batailles.
Cependant du sommet de son vaste horizon
Lisant dans l'avenir, en sa haute raison
Mon Fils, pour assurer les destins de la France,
Lui voulait ménager une grande alliance,
Et du Czar fasciné retenant la faveur.
En faire le rempart de sa propre grandeur.
Forte de l'avantage où son espoir se fonde,
La France en eût été la maîtresse du monde:
Là c'était, à la paix le Continent réduit ;
Là de l'Anglais sur mer l'Ostracisme détruit;
Pour l'Empire, c'était de sa prépondérance Aux congrès souverains, l'éternelle assurance ; C'était du plan conçu dans la Paix de Presbourg Fixer la clef-de-voûte aux murs de Petersbourg.
Czar, que ne compris-tu que cette offre honorable Attachait à ton nom une gloire durable ! Que, de force il faudra, si tu n'y veux entrer, Souscrire à des succès que tu pus partager ! — Mais quoi ! l'ambition et la jalouse envie Laissent-elles jamais deux Puissances en vie ? Et l'amitié luttant contre les passions Quand put-elle, à son gré, sauver les nations ?
Confus de ne régner que sur des steppes vides. Sur des déserts glacés, l'autocrate du Nord De bords plus azurés, de côtes plus limpides Jaloux de s'entourer, veut par un coup du sort. Des abruptes sommets de l'horrible Caucase, Aux mers de l'Orient baignant ses noirs coursiers, Du Sultan refoulé qu'il brave avec emphase, Voler la capitale et ses riches quartiers.
— Constantinople est là !.., ce Centre de la terre. Que le doigt de mon Fils désignait autrefois, Pour ce chef-lieu d'État d'où la paix ou la guerre Envoyés, comme au gré du maître du tonnerre. Aux peuples que le sort abandonne à son choix, Peut ou forger des fers ou prescrire des lois. Pierre ainsi l'entendait ' !... et d'étape en étape. Chaque Czar successeur, en mouvements divers, Du bijou convoité qui toujours leur échappe, Pour approcher, affronte et les monts et les mers.
Rongé d'ambition le moderne Alexandre,
Plus qu'aucun d'eux jaloux, non content d'y prétendre.
Non content des Etats que Tilsitt lui donnait,
Peu soucieux des droits du Turc qu'il veut surprendre.
Voulait trahir mon P^ils, quand mon P^ils pardonnait.
Tilsitt est oublié : des provinces entières ^
Pour borner ses désirs sont de faibles barrières :
Il lui faut le Bosphore et tout cet Orient,
Et sa clef merveilleuse, et son climat riant.
' Tont le monde connnait le Tcstamcnf de ricvrc 1er, piograniim^ invariable de la politique Russe, depuis deux siècles.
2 La Finlande, an nord ; la Moldavie o( la Valachic, au midi, cédées ai\ C^car, par lus couveutions secrètea d'Ji)rfurtli,
Quatre ans de pourparlers et de diplomatie,
N'ont fait que mettre à nu l'avare perfidie,
Et l'adresse à cacher sous d'habiles couleurs,
Le plan constant de Pierre et de ses successeurs.
D'autre part et cet homme et sa vaste fortune.
Idéal de la gloire et grandeur importune,
Si ses récents bienfaits en ont fait un ami
Ses exploits, son grand nom en font un ennemi.
Des intérêts humains telle est la loi suprême :
Il le faut abaisser pour se grandir soi-même.
Quoi ! tout un monde ancien passé sous d'autres lois,
Souffrir un parvenu, fait l'arbitre des rois !
Un rejeton de rien, parce que la victoire
Lui sourit, sans pudeur s'imposer à l'histoire !
Parler, marcher l'égal de monarques fameux,
Comptant dans leur lignée un monde entier d'aïeux !
Assez depuis vingt ans le bruit de leurs défaites
Na fait que rehausser l'éclat de ses conquêtes.
Il est temps d'arrêter en son vol orgueilleux,
Cet Aigle envahisseur qui menace les cieux.
Mais l'envie à caché sa profonde blessure .... Que de mensonge aussi, quç de lâche imposture,
Quel amas de griefs, que d'imputations,
De délits supposés, de machinations !
D'un duché ' révolté le retrait légitime
Au ban des souverains présenté comme un crime ;
Et d'un prince étranger l'apanage envahi.
Contre des Majestés attentat inouï !
Ce spectre Polonais . . . incroyable folie",
Du geste et du regard menaçant la Russie. \
— Puis, comme pour parer à des invasions,
Armements combinés, troupes, munitions,
Concentrés sur un point : appareils de la guerre
Couvrant d'un peuple entier la paisible frontière ^
Sur tant de chefs criants, aucun justifié,
Seul, d'un honteux départ l'ordre signifié ;
Et, d'un vainqueur jaloux pour braver la colère.
Unique choix laissé dans la honte ou la guerre :
1 Le duché d' Oldenbourg,', propriété d'un prince Russe, mais enclavé dans les possessions françaises, et devenu un entrepôt de marchandises anglaises , contre la teneur des lois du blocus.
2 Biirnon, t. x. p. 60 : " Il nefavtpas disait le Czar, j)romener le spectre de la Pologne sur la fronticre Jiussc, une de ces allégations va;rncs, ajoute cet auteur, par lesquelles la Russie répond au langage précis de la France '' — tout en sens contraire.
Kermoysan, t. ii, page 437 : " Ces paroles doivent sembler bien étranges quand on songe aux déclarations si positives de l'Empereur en ce qui concenie la Pologne," et toutes en sens contraire.
3 Actes de la Russie contre la Pologne.
Enfin, dernier affront au faîte des grandeurs, Plein refus d'audience à ses ambassadeurs ^ !
Le Lion provoqué concentre sa colère.
Confiant dans sa force et dans sa loyauté, L'Empereur tout d'abord s'armant de majesté, Des replis odieux du perfide mystère, Montre la trace ourdie ^ ; et sa sincérité Dans l'offre d'amitié réputée ephernere '^ Qu'il fit à son rival : aujourd'hui repoussé, Mais plus fort par le droit, armé pour la justice Et défendant sa cause en l'intérêt d'autrui*. Contre le droit public pour n'être point complice ; Des procédés du Czar, il en appelle à Lui.
A son tour il se lève : et, dans la lutte immense, Chacun sait ce qu'il doit compter dans la balance :
1 Le refus de recevoir M. de Lauristoii, et le rejet des ouvertures de M. de Narbonne, tous deux envoyés de l'Empereur près du Czar.
2 Daus une lettre adressée au Czar, en réponse à Vultimatwn de celui-ci.
3 Mot du Czar sur les conventions d'Erfurth.
4 Celui de l'Empire Ottoman dont le Czar convoitait la capitale, et celui du droit des nations que violait l'Angleterre, par son despotisme sur les mers-
L'un, les armes, le nombre, et son heureux destin, L'autre, des corps vaincus, et des déserts sans fin. . , — A Dresde,, d'un congrès, fabuleux assemblage, De Rois et d'Empereurs, sa cour offre l'image. Où tous les souverains assemblés devant Lui, Se demandent tremblants ce qu'ils sont aujourd'hui.
Sous les pas des guerriers l'Europe est ébranlée, Cent nations ensemble en immense mêlée, Rempart mouvant de fer, de cent lieux s' avançant. Aux gestes d'un seul chef tranquille, menaçant. Marchent en quinze corps ou plutôt quinze armées, Toutes par quelque Roi, Prince ou Duc commandées.
Prince d'Eckmiil parais, brave et noble Davoust, L'avant-garde est à toi ; prends ton poste ; debout ! Toi qui ne pardonnais qu'à peine à la victoire Le sang de tes soldats. . . t|uel beau titre de gloire !
Second corps, Oudixot ; aux grenadiers d'enfer Présentant aux boulets leurs poitrines de fer ^ !
1 Oudinot, Duc de Itçggio, qui commandait à Austerlitz, comm'3 on l'a (Jit, le corps des grenadiers, dit la colonne infernale,
— Ney, prodige aux combats, dit le Brave-des-braves... Passe aux tiens le mépris de la mort que tu braves ! . . . — Par ses terribles, coups c'est à Moscou qu'il va Gagner son nouveau nom : Prince de Moscowa.
Eugène Beauharnais, vice-roi d'Italie, Plus dévoué qu'un fils ; de son sang, de sa vie Prodigue mille fois, pour celui qu'il veut voir Sur lui comme sur tous exercer son pouvoir, Va des Italiens guidant le corps d'élite.
Prince dans son pays, mais dont la France hérite, Voilà PoNiATOWSKY, le Bayard Polonais, Sous les couleurs du Nord portant un cœur Français. Enfant d'un sol conquis que volontiers il change Pour toi France, des siens il guide la phalange.
Gouvion Saint-Cyr, mâle républicain, Le teint bruni sous le soleil d'Espagne, Vers Pulstock, brillant fait de la grande campagne, Conduit les Bavarois écraser Witgenstain,
Parmi les Alliés, ami le plus fidèle, Auguste ^ qui jadis refusa d'être Roi Adonné les Saxons qui marchent sur sa foi. Prince, entre tous, des princes le modèle.
Doyen de ses amis et de ses généraux, JuNOT, duc d'Abrantès, compagnon du Héros ; Revnier, Jérôme enfin, le Roi de Westphalie, Chefs au huitième corps, marchent de compagnie.
De Toulon, d'Italie, aux monts Pyrénéens-, D'Iéna, de Friedland aux climats Boréens,
Victor, soldat de toutes les campagnes.
Pour le ciel de Russie a quitté les Espagnes.
Encor couvert des lauriers de Wagram, MacDonald qui guidait la colonne intrépide, Uu contingent Prussien aujourd'hui nouv^eau guide. Mène au combat les enfants de Postdam.
1 Frédéric-Au;Tiiste, d'abord électeur, puis Roi de Saxe, avait refusé eti 1791 le trône de Pologne qui lui était offert. Il fut le plus Adèle des Alliés de l'Empereur, comme on le verra, à la bataille de Leipsick.
2 A l'armée des Pyrennées Orientales, que la Franco entretenait contre l'Espagne, en 1794 et 9.j.
Enfin l'onzième corps au duc de Castiglionne, Au vainqueur glorieux d'Arcole et de Lodi, Au soldat sans pareil fier d'obéir, s'étonne Quand tous marchent déjà, de n'être point parti.
Mais quel est ce lion à crinière ondoyante,
Dont le bouillant coursier sous sa housse flottante
D'un tourbillon de poudre avance environné ?
C'est MuRAT, Roi récemment couronné ;
Beau-frère du Héros, le second de l'armée.
Maîtrisant à son gré la fougue comprimée
Des escadrons qu'il guide, un panache au chapeau,
Et du Cosaque au fouet chassant le vil troupeau ;
De quatre corps complets, appareil formidable
Qu'il range autour de lui, qu'au moment redoutable,
Pareils à la tempête il lance sur les rangs,
Brisant tout, broyant tout sous leurs bonds foudroyants,
Lui Roi guide l'ardeur. Au fort de la mêlée.
Par lui tantôt lancée et tantôt rappelée,
Sous ses chefs la phalange obéit tour à tour :
C'est Nansouty, Montbrun, Grouchy, Latour-Maubour,
Ayant sous eux Bruyère et Germain, et Valence,
Les Sébastiani, les Valtier, les Defrance.
Prêtes a commencer leur redoutable jeu, Sur leurs essieux tonnants mille bouches à feu, Roulant avec fracas vers la terre ennemie, Vont trainant à grand bruit, des parcs d'artillerie, L'épouvantable amas de ces globes de fer Où la mort enfermée au loin volant dans l'air, Tombant en mille éclats au milieu des batailles, Va dans les rangs pressés semer les funérailles ^ ; Ou secouant la terre ou creusant des sillons, Perce en les mutilant les épais bataillons. A Drouot la manœuvre ; et l'arme redoutable Roule, ou tonne à son gré, de sa voix formidable.
Soumises à l'envi, pour couvrir l'Empereur,
Jeune garde à Mortier, Vieille-garde à Lefebvre ;
Tous piétons, cavaliers rivalisant d'ardeur,
Ont entendu ces mots que, réveillant l'honneur.
Fait jaillir le Héros de sa puissante lèvre,
Sitôt que du Niémen on aperçut le cours :
« Soldats, dit l'Empereur ", devant vous est ce fleuve
1 Je n'appelle plus Rome un enclos de murailles, Que ses |)roscnption3 comblent de funérailles . . .
CoKNEii.i.E, Sectoriits, act. III, se. 2.
2 Texte à très peu de chose près, de la proclamation de TEmpeieur en cette circonstance.
« Où, dès cinq ans déjà, vainqueurs comme toujours, « Aux vaincus de Friedland nous donnâmes la preuve « De ces hauts sentiments qui, dictant nos traités, « De la foi de chacun allaient faire l'épreuve. « Alors, Tilsitt l'a vu, par nous trop bien traités, (( Comme aux champs d'Austerlitz d'auspices si funestes, '( Où de leurs corps vaincus nous délivrions les restes,
« Traitres encor, voilà donc qu'aujourd'hui « Sur ces perfides bords d'où leurs serments on fui, « Nous les trouvons armés, dans un accès d'audace « A leurs vainqueurs d'hier intimant la menace. « Eh bien, superbe Czar, accomplis ton destin ! . . . « A ton ordre il faudrait que, repassant le Rhin, « Laissant nos alliés, et toutes nos conquêtes « Nous tournassions nos pas ; comme si les défaites, « Eussent vaincu nos bras et trompé nos efforts ! « Loin de là, du Niémen envahissant les bords, « D'un ennemi trompeur couvrant au loin la terre, « Montrons lui, s'il nous offre ou la honte ou la guerre, « Qu'entre ces deux partis le choix n'est pas douteuxj» « En avant donc!...»
Soudain, de son coursier fougueux Eperonnant les flancs, devant tous il s'avance ; Le signal est donné ; sur un rayon immense
L'ébranlement se fait : le sol en a tremblé,
Et jusqu'au fond du cœur l'ennemi s'est troublé.
Le Niémen est franchi ; c'est alors que commence, Cette guerre à la course où, tandis qu'on s'élance Poursuivant des soldats de leurs armes couverts, On n'atteint qu'incendie et d'horribles déserts.
Des fatigues sans fin de l'immense campagne, De ces hauts-faits connus que la gloire accompagne, De ceux bien plus nombreux que l'on ne connaît pas, Engloutis pour jamais dans la nuit du trépas.
Dignes pourtant d'éternelle mémoire Qui pourrait raconter la véridique histoire ? Pour chacun de ces jours il faudrait un récit, Pour chaque général l'ensemble d'un écrit ; Au plus simple soldat il faudrait sa figure ; A chacun des combats une immense peinture!... Et qui pourrait rediredignemënt.
Accomplis en cent lieux en un même moment,
De tant d'exploits fameux l'incroyable héroïsme ? Ce dévoûment sublime allant au fanatisme : Ce délire de gloire où chacun sur ses pas, Cherchait ou la victoire ou le sanglant trépas ? Ostrowno, Mohilew, qui dira ces journées ? Volontina, Pulstock, où, partout déchaînées Des hordes d'ennemis, par milliers accourus Épiant les convois puis bientôt disparus, Sur des braves surpris qu'ils suivaient à la piste, De nuit, aux défilés, fondant à l'improviste, Tantôt à force ouverte en lieux sûrs appostés. Tantôt sous leurs rochers prudemment abrités. Au fond des bois fuyant, pour reparaître encore, D'engagements sans fin repris à chaque aurore. Sur cent points à la fois harcelant le soldat. Partout sachant les lieux, reprenaient le combat ? De Wilna leur chef-lieu jusqu'à Smolensk, la Sainte'^, Des bourgs et des cités envahissant l'enceinte, En tous lieux attaqué, victorieux partout, Le soldat triomphant marchera jusqu'au bout.
1 Smolensk la Sainle, Smolensk la forte, la clef de Moscou, et mille autres dictons populaires. .. Qui a Smolensk a Moscou, etc. — 15= Bulletin de la Grande Armée (Kermoysan, t. II, p. 548).
Triomphant . . . Non ! . . . car la mort le précède,
Et la flamme et le fer ont devancé ses pas.
Oui dévaste ces champs ?... qui le veut ?... d'où procède
L'arrêt qui frappe un peuple, et le voue au trépas ?
Prince tu Tas voulu : de ton injuste guerre
A toi seul de répondre à la postérité ;
Fléau pour ton pays, et bourreau de ta terre,
Marche, fuis ; mais entends l'austère vérité !
Tu voulus rinjustice, et son cœur magnanime
Abhorrant ton forfait t'offrait son amitié :
Repoussé, tu voulus en faire ta victime ;
Et la haine en ton cœur étouffant la pitié.
De ton peuple immolé dans l'injuste querelle
Aux tiens tu prescrivis le ravage et la mort.
Quel vainqueur eut pu faire ou guerre plus cruelle,
Ou frapper des vaincus d'un plus horrible sort ?
Que ne lattendais-tu, debout sur ta frontière.
Si pour toi fut le droit ? Craignais-tu d'y périr.?
Une mort glorieuse eut borné ta carrière,
En défandant son peuple il est beau de mourir !
Mais, laissant le combat à tes bandes d'esclaves, Fuis devant le Lion, et, ragagnant ton fort \ Sache ce qu'au Héros que lâchement tu braves. Il faudra pour t' atteindre et te frapper à mort ! Le chasseur qui de loin, de l'animal terrible Blessa le flanc, à su se cacher ou s'enfuir ; Tu savais sous ton pôle, en ton climat horrible, Oii de ses coups ta peur pourrait se garantir: Mais tu savais aussi, même en pressant ta fuite, Ce qu'avant de périr un peuple peut vouloir ; Ce qu'une nation au désespoir réduite.
Sait montrer en son temps d'énergique pouvoir. Aussi bien, arrachés au vaste territoire Tous ces colons bannis enrôlés dans tes rangs. Du Héros, sur tes pas poursuivant la victoire, Feront plus longue guerre aux nobles vétérans.
Bientôt le cri public appelant les batailles D'un ravage insensé veut voir finir le cours ; Et chacun, de Moscou découvrant les murailles, Pour sauver son pays veut immoler ses jours.
1 Le Czar, sa cour, sa garde et le gros de son armée étaient depuis longtemps retranchés à Wilna, ville fortifiée et pourvue d'immenses approvisionnements. Mais dès qu'il connut l'approche de l'Empereur, il repartit pour Petersbourg avec le grand Duc Constantin son frère, sous couleur d'y aller présider à de nouvelles levées, laissant à ses généraux le soin de la guerre et de la dévastation du pays.
Sur un vaste plateau que des hauteurs dominent, Défendu par un fleuve et semé de taillis, Lieu jusque-là sans nom mais où depuis s'inclinent Les fronts des voyageurs errants dans le pays,
Forcé par le clameur publique.
Lui-même ayant promis d'arrêter le Héros, Kutusoff se concentre ; et sa vieille tactique De son plan de bataille avec ses généraux Ayant tracé l'ensemble et mesuré l'espace Sous ses subordonnés Barclay, Bagration, Knowittzin, Ostermann, dispose en lourde masse, La fleur de ses soldats et de sa nation.
C'est-là que le Smolensk en flammes, Ayant sauvé le reste et porté les débris, Plaignant le sort de tant de milliers d'âmes, Le Héros joint enfin ses ennemis surpris. — Là sur un bastion qui commande la plaine, Mais qui pour manœuvrer l'incommode et le gène,
Il a déjà lancé l'intrépide Compans.
On attaque trois fois : trois fois à ses dépens L'ennemi prétend se défendre :
Bientôt contraint malgré lui de se rendre,
Du grand combat prélude glorieux, D'un quatrième assaut l'effort victorieux, Livre tout au Héros. — De là jetant la vue, Mon Fils du vaste champ mesurant l'étendue, A, de son plan d'attaque aussitôt deviné Arrêté le détail dès l'instant combiné.
Déjà sur ses deux flancs par leur masse abritée.
Deux ouvrages garnis protégeaint leur armée.
Et deux fronts tout de fer, sur des escarpements
L'un l'autre s'appuyaient sous leurs retranchements.
L'Empereur rassuré voit qu'on veut la bataille.
Cependant, en sursaut du sommeil excité,
Onze fois dans la nuit son esprit agité,
Croit voir s'évanouir la vivante muraille :
Et chaque fois par Lui des ordres sont donnés.
Rapp au lever du jour pénétrant dans la tente,
« Eh bien, Rapp ?...» lui dit-il. — Sire, toujours gardés
On aperçoit leurs rangs ; et tout est dans l'attente. »
— « Croyez-vous la victoire? »-Oui, Sire, mais sanglante.»
— " Je le sais : mais Moscou nous verra triomphants, Et, par nos corps rejoints, devenus plus puiss9.nts. »
A ce moment retentit dans la plaine, Un vivat général ; longue acclamation.
Impatients de voler dans l'arène, Tous avaient entendu, retenant leur haleine. Lire de l'Empereur la proclamation :
« Soldats, la voilà donc, si longtemps désirée « Terme de vos travaux, cette grande journée : « La victoire aujourd'hui ne dépend que de vous ; « Le succès nécessaire, amènera pour tous « Abondance, repos en la terre ennemie, « Et sans doute bientôt retour dans la patrie. « Qu'Austerlitz et Friedland, ces immortels combats, « Que Witepsk, que Smolensk, retrouvant leurs soldats, « L'avenir, de vous tous présents dans cette armée, « Dise : Il vit de Moscou la fameuse journée !» ....
Tout à coup, sur un flanc, au premier coup rendu Sur l'autre^ incontinent, un autre a répondu. — Soutenu par Grouchy, sur l'aile gauche Eugène ; Ney commandant trois corps au centre de la plaine ;
Près de lui Nansouty, plus loin Montbrun, Latour,
Aux ordres de Murât disposés dans l'arène ;
Sur la droite Davoust menaçant cette tour,
Rendez-vous formidable où des leurs renfermée,
Uue troupe défend le tiers de leur armée.
Tout s'ébranle : au flanc droit le Prince Polonais,
Avance, en la tournant, sur la gauche ennemie ;
Tandis que, vainement par un fleuve munie.
Leur droite est sous les coups du vaillant Beauharnais.
Là, sur un corps lancé dans un accès d'audace, Une lourde phalange a fait rouler sa masse. Les braves succombaient . . . d'un élan surhumain. Un bataillon de leurs part et, d'un coup de main. Fondant sur l'ennemi, tout à coup les dégage. Et sur les rangs brisés fait pleuvoir le carnage Qui du jour commençant va jusqu'au lendemain.
Cependant sous les feux de l'horrible redoute, Compans comme la veille aux siens frayait la route ^ ;
1 L'avaut-veille ayant emporté, sur l'ordre de l'Empereur, cette redoute isolée qui gênait l'entrée du champ de bataille, dès le matin de la grande journée, désigné par Davoust, qui commandait toute l'aile droite de l'armée, il allait attaquer cette autre redoute bien autrement formidable où devaient tomber coup-sur-coup, blessés ou renversés, quatre généraux.
Il tombe... Rapp accourt ; quand soudain ce héros, — Sur un corps mutilé vingt-deuxième blessure ! — D'un coup nouveau reçoit, pour lui la flétrissure Qui pire que la mort le condamne au repos. On l'emporte . . . Des deux, Desaix à pris la place ; Des deux un autre éclat le couche sur la trace. Davoust alors frémit ; de son vaillant coursier Aiguillonnant les flancs, à son tour le premier Il s'élance : un boulet, comme un coup de tonnerre Emporte le coursier ; le Prince roule à terre. On le croit mort ; soudain relevé, furieux, Rebondissant en selle, étonnant tous les yeux. Du bastion fatale il touche à la muraille ; Et tandis que sur lui détonne la mitraille, Entraînant les guerriers qui volent sur ses pas, Devant tout sa valeur brave mille trépas.
Cependant qu'on s'acharne à l'horrible bataille,
Rapp s'est fait par les siens porter à l'Empereur.
<( Quoi, Rapp ! encor blessé ?...» — Sire, j'en ai l'honneur :
Votre Majesté sait que c'est mon habitude. »
— <i Mais que fait-on là-haut ? » — A parler sans étude.
Des merveilles ! , . . mais Sire, il faudrait pour finir, La Garde.» — Y penses-tu .?.... La faire démolir ? . . . « Ami, nous gagnerons la bataille sans elle ! ... »
Ney, du centre en effet, se rabattant sur l'aile,
Et de ses corps intacts apportant le secours,
A bientôt tout brisé par son puissant concours.
Davoust et ses soldats auront l'honneur insigne.
D'avoir vengé les leurs, morts d'un trépas si digne.
Et du Russe éperdu précipitant les pas,
Aux plus lents dans leurs murs infligé le trépas,
Bientôt Murât et Ney couvrant toutes les routes.
Au centre revenus, sur deux autres redoutes
Précipitent Razout. Tout allait succomber
Quand sur leurs cuirassiers l'escadron vient heurter.
Mais à peine arrêtés, renforcés par Bruyère
Les guerriers ranimés achèvent la carrière,
Et des retranchements sous leurs coups emportés,
De leurs pieds ont foulé les murs ensanglantés.
A ces rudes assauts deux heures sont passées. Poniatowsky paraît ; dans ses marches forcées,
Nul accès n'a permi de tourner l'ennemi : Mais par lui de Davoust le flanc s'est affermi.
Cependant Kutusoff de son aile affaiblie Peut soutenir l'élan et prolonger la vie ; Bagration au centre a reçu des renforts ; Ils peuvent réunis tentftr d'autres efforts ; Il les faut prévenir : Ney menaçant s'avance : Sur lui, les fers baissés, Bagration s'élance ; Un choc prodigieux soudain a retenti ; L'arme blanche, aiguisée, au fer vif et poli, Dans ce duel affreux de quarante mille hommes. Des horreurs du trépas atteint toutes les sommes. Le chef Russe succombe et sa troupe s'enfuit : Mais Knowittzin l'arrête, et seul la reconduit. Ney se roidit ; il frappe, et comme une massue Manœuvrant ses grands corps ; leur secousse reçue Des puissants bataillons terrassant tout l'effort, Sur l'immense plateau va promenant la mort.
Murât de son coté, quand leur gauche est forcée, Au bonds précipités de sa troupe emportée Voit leur centre ébranlé s'entr'ouvrir sous ses pas : Et ^uels rangs sous tel choc pouvaient ne s'ouvrir pas .'*
Bondissant, et des siens multipliant l'audace,
En lui les yeux, la voix, le port, tout est menace.
Sur le Lion vainqueur qui court en rugissant.
Le Russe épouvanté pousse en les y forçant,
Du fond de leurs abris, ses troupes réservées ;
Soldats bardés de fer en masses concentrées.
Cinquante mille bras se lèvent à la fois :
L'ennemi veut, du Prince en étouffant la voix.
Et du soldat Français étonnant la bravoure,
Que leur chef loin des siens, tout seul à la mort coure.
Ils s'élancent en masse, et de leurs escadrons
Les longs fers acérés ont hérissé les fronts.
Sur ces carrés sanglants Condé dans sa vaillance,
Eût peut-être jeté son bâton d'ordonnance ^ ;
En un pareil conflit pour Murât c'est trop peu,
Et s'y jetant lui-même, il s'en est fait l'enjeu.
Là, frappant d'une main sans relâche et sans trêve,
Sur ses étriers d'or se dressant, il élève
Pour mieux braver la mort, sur son front découvert
Son panache de Roi qu'il agite dans l'air.
Appelant ses soldats. — Ce prodige d'audace
Ressuscite la leur. Ils fondent sur sa trace ;
^ Près de Fribourg, dont ce Prince attaquait les retranchements, en 1644.
On revient, on s'acharne, on presse l'ennemi : Neyse montre ; aussitôt l'escadron raffermi, Achevant d'écraser ces phalanges cruelles, Du centre enfin forcé, va menacer les ailes.
Cependant dominé par un rang de hauteurs, D'où cent bouches d'airain sur sa masse immobile De près comme de loin déchaînant leurs fureurs. Le soldat foudroyé, vainqueur, n'est point tranquille. (1 A Davoust, dit mon Fils, d'éteindre le volcan ; » Et quels soldats pouvaient suffire à tel élan ? Davoust part, et des siens les cohortes pressées Affrontent à l'envi ces gorges enflammées : Friant est à leur tête ; on attaque, on défend, L'avantage emporté se perd et se reprend ; Enfin on devient maître, et la foudre balaie De ces feux convergents l'épouvantable haie. Mais le Russe éperdu tente un effort dernier. Formidable, suprême ; ensemble tout entier D'une armée aux grands coups : piétons, cavalerie, Mille engins infernaux, volcans d'artillerie, De nouveau ramenés, par d'horribles sillons Vont déchirant les rangs des épais bataillons.
Un peloton haché, parut songer retraite :
Murât fond sur le chef, le saisit et l'arrête ;
« Que faites-vous ! » dit-il. — « Ici peut-on tenir ? »
« — J'y tiens bien moi ! » répond le héros. — L'avenir
Conservera ce mot... — ( C'est juste !... face en tête!
^( Soldats, reprend le chef, à mourir qu'on s'apprête ! »
On tînt pied.... Des Français, seuls pouvaient un instant
Braver les mille éclats du volcan mugissant.
Quels murs eussent donné des défenses meilleures ?
Héroïsme un moment , ils y tinrent quatre heures !....
Quatre heures de victoire immobile, où chacun
Prodigua sang et vie et, d'un effort commun,
Des hauts faits du passé fesant pâlir l'histoire,
A ses rangs attachée enchaîna la victoire.
Mais de troupes sans fin les masses s'avançant,
Et toujours du conflit le conflit renaissant,
Trop longtemps le courage eût prolongé la lutte ;
Quand l'Empereur, de siens au feu toujours en butte,
Donnant bientôt issue au terrible débat,
Abrège enfin l'épreuve et l'horrible combat.
De cent foudres nouveaux retenus en réserve,
Quand des retours du sort le succès le préserve,
Pour frapper les grands coups il dispose ; et soudain
Au galop est parti le formidable train.
Incontinent pointé sur le haut des redoutes
De toutes parts tonnant et sur toutes les routes,
Le bronze en balayant un reste d'ennemis,
A laissé les vainqueurs en tous lieux raffermis.
Du centre ainsi détruit retombant sur la gauche De leurs corps affaiblis, Ney, Murât et Davoust, Partout les poursuivant, les accablant partout, De leur ruine entière ont achevé l'ébauche. — De là sur le flanc droit reportant leurs efforts. Du dernier bastion ils pressent les abords, Où, depuis le matin, acharnés à sa chute, Eugène avec Grouchy vont soutenant la lutte. Là Montbrun s'élançait, quand à peine en chemin, Un boulet ennemi vient finir son destin. Le jeune Caulincourt ' aussitôt le remplace ; Et sur ses pas conduit s' avançant face à face ^ Du corps de la Vistule un bataillon entier, Et de deux fronts amis, et Gérard et Bourcier.
1 Le fil» du grand écuyer.
a Face-àfacc, de trois côtés j\ la fois, comme on va le dire.
Sous leurs coups concertés, du formidable ouvrage Pris entre trois côtés, qu'on attaque avec rage, Le mur croule ; mais non sans qu'un trépas bien court, Mortellement frappé n'emporte Caulincourt.
Là, des feux d'Ostermann garantis avec peine, Les braves sont atteints, quand l'intrépide Eugène Par un dernier assaut du fort s'étant saisi, Lance sur les vaincus son fidèle Grouchy. En vain sur l'escadron la garde Russe avance ; A son terrible élan plus terrible défense, Trente bronzes pointés à bout-portant tonnants, En font voler au loin les débris palpitan,ts : Quand Murât accourant du bout de la carrière, Et de ses escadrons, sur leur ligne dernière Jetant l'anneau de fer qui la serre et l'étreint. Laisse voir de leur sang l'espace entier empreint. • — Bataille gigantesque ou force, résistance, Chocs donnés ou reçus, périls, tout fut immense.
Le soir même, au vainqueur abandonnant son camp, Ses blessés et ses morts, et cet horrible champ. En désordre au-delà de la rive prochaine. L'ennemi vers Moscou s'enfonce dans la plaine.
A travers Mojaïsk le vainqueur l'y poursuit ; Enfin, de tant d'efforts riche et splendide fruit, Du haut du Mont-Salut de Moscou se découvre, Comme un brillant tapis, comme un immense Louvre, Étalant ses clochers, ses dômes et ses tours, Ses temples, ses palais, perdue en ses atours, Et d'Europe et d'Asie assemblage féerique, Étincelante d'or, la cité magnifique.
Moscou ! s'écria-t-on ; et sitôt oubliés. Semblaient s'évanouir en tous ces Alliés, Travaux, sueurs, combats, et souffrances et peines. Marches, veilles, dangers, fatigues surhumaines. Moscou ! c'était l'Empire à tout jamais acquis, Du monde Européen le Principat conquis ; De l'Aiele souverain en son aire immortelle, Et du soldat Français, l'auréole éternelle. Moscou !... redisait-on !,.. Cétaient les mêmes voix De ces soldats vainqueurs qui criaient autrefois : Rome ! Naples ! Milan ! Berlin ! Rrunn ! Varsovie ! Vienne ! Presbourg ! Madrid ! Lisbonne ! Alexandrie ! L'Europe en raccourci !... Cercle majestueux Dont Moscou terminait l'ensemble glorieux ; Couronne s'il en fiit toute de capitai.fs !... Qu'on vil briller au front des troupes sans égales.
On descend, on pénètre en ces riches quartiers, Les frontons byzantins s'étalent les premiers. Aux échos du tambour en ordre militaire, L'armée occupe au loin la cité toute entière. On prend place, on s'étend : de l'immense bazar Les vastes monuments, s'emplissent au hasard ; Point d'obstacle ^ ; et déjà largement établie, L'armée a parcouru cette ville ennemie.
De sa garde entouré, mon Fils est au Kremlin . . . Le soldat, à son chef confiant son destin, Campe au seuil des palais que richement étale, En son luxe princier la ville Orientale ; Et, tous croyant à peine à leur soudain bonheur, Le jour finit au cri de : Vive l'Empereur ! . . .
1 Soldats et citoyens, tout avait fui.