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SUR LE

CHANT SIXIÈME

Le Géant qui repose aux murs d'Aix-la-Chapelle.

Ce passage d'une cinquantaine de vers, est encore une courte fiction, mais que nous nous sommes crue permise, en ce qu'elle n'est autre chose qu'un abrégé sommaire de ce qui fait la matière du 3' chant.

Voler la capitale et ses riches quartiers.

" La guerre de Russie a eu, ce que généralement on ignore, sa véritable racine dans la question Turque. De cette question est né le dissentiment qui s'est graduellement fait sentir, entre les cabinets de Paris et de Saint-Pétersbourg : et, dans la rupture que ce dissentiment a produite, se trouve le principe décisif de la chute de Napoléon. Il en résulte qu'en dépit de tout ce qu'on peut lui imputer, sous d'autres points de vue, d'erreurs ou de fautes quelconques, c'est à des idées saines qu'il faut faire remonter l'origine de ses malheurs. Deux idées principales dominèrent notoirement sa poli-

tique ; l'une dès le jour de son avènement au pouvoir, l'autre plus particulièrement depuis 1S07."

" Dans sa lutte pour le triomphe de la première, la répression du despotisme maritime de l'Angleterre, il était le défenseur des droits de tous les peuples, le champion du genre humain ; dans son attachement à la seconde, le refus de livrer Constantinople à la Russie^ il se dévouait pour le maintien de V indépendance Européenne.

BiGNON, Hist. de France, Tome vi, p. 484.

" Les Russes, dit M. Thiers, voulaient la ville même de Constantinople, comme symbole de l'empire d'Orient ; ils voulaient le

Bosphore et les Dardanelles comme la clef des mers Les instances

persévérantes du Czar, audacieuses et folles anticipations, révélaient l'intérêt vrai de l'Europe contre la Russie, dans la question de Constantinople. L'Empereur ne voulait pas livrer le détroit d'où les Russes menaceront l'indépendance du continent européen. C'était bien assez, en leur livrant la Finlande, de leur avoir procuré le moyen de faire un pas vers le Sund, autre détroit d'où ils ne seront pas moins menaçants pour l'avenir. Lorsqu'en effet, le colosse Russe aura un pied aux Dardanelles, un autre sur le Sund, le vieux monde sera esclave ; la liberté aura fui en Amérique ; chimère aujourd'hui pour les esprits bornés, ces tristes prévisions seront un jour cruellement réalisées ; car l'Europe maladroitement divisée, comme les villes de la Grèce devant les anciens rois de Macédoine, aura probablement le même sort. "

Thier?, Hist. du Consulat et de T Empire., t. viii, p. 447.

Alexandre dans ses instances, avait l'adresse de dire que Constantinople ne serait pour la Russie qu' une ville de province, à V extrémité de V Empire ; que la géographie la lui donnait ; qu'il fallait bien qu'il eut la clef de la porte de sa maison ; que si un autre l'avait, luimême ne serait pas le maître chez lui. Peut-on parler plus clairement et plus insolemment ? Il prétendait donc bien, par droit de Géographie, être à Constantinople dans sa maison, y être chez lui e^ maître.

Et pour montrer combien l'Empereur avant tous, avait vu juste, et depuis longtemps, dans cette fameuse question d'Orient, toujours pendante et (jue le temi« et les événements ne font qu'éclaircir tous les jours d'avantage, il n'est pas sans intérêt de rapporter ici ce que, dès 1807, cinq ans auparavant, et pendant la campagne de Pologne qui suivit celle de Prusse, il dit clairement dans son Message au

Sénat Conservateur, à l'ouverture de la Session. Il faut remarquer que le Sultan Sélim étant mort vers ce temps-là, la plus grande partie de l'armée Russe, au lieu de continuer son mouvement pour se réunir aux Prussiens, alors engagés contre la France, profitant de ce que l'Empereur était occupé en Prusse et en Pologne, s'était portée du côté du Danube sur les frontières de l'Empire Turc. Dés cette époque donc, l'Empereur fesait dire en plein Sénat : " Nous avons ordonné que le rapport de notre ministre des relations extérieures sur les dangers de la Porte Ottomane fut mis sous vos yeux. La force des circonstances dans lesquelles nous nous trouvons mérite notre principale sollicitude. Il a fallu quinze ans de victoires pour donner à la France des équivalents de ce partage de la Pologne, qu'une seule campagne faite en 1778, aurait empêché.

" Et qui pourrait calculer la durée des guerres, le nombre de campagnes qu'il faudrait faire un jour, pour réparer les malheurs qui résulteraient delà perte de l'empire de Constantinople, si l'amour d'un lâche repos et les délices de la grande ville, (Paris) l'emportaient sur les conseils d'une sage prévoyance? Nous laisserions à nos neveux un long héritage de guerres et de malheurs. La tiare grecque, relevée et triomphante depuis la Baltique jusqu'à la Méditerranée, on pourrait voir de nos jours, nos provinces attaquées par des nuées de Barbares ; et si, dans cette lutte trop tardive, l'Europe civilisée venait à périr, notre coupable indifférence exciterait justement les plaintes de la postérité, et serait un titre d'oppropre dans l'histoire " ''L'Empereur de Perse, tourmenté dans l'intérieur de

ses États, comme le fut soixante ans la Pologne, comme l'est depuis vingt ans la Turquie, par la politique du cabinet de Saint-Pétersbourg, et animé des mêmes sentiments que la Porte, marche en personne sur le Caucase, pour défendre ses frontières, etc." — (Kermoysan, t. II, p. 119.)

Qu'eut dit l'Empereur s'il avait vu notre récente guerre de Crimée, les immenses progrès de la Russie en Asie, et ses menées actuelles relativement à l'Indoustan, etc.

Du bijou convoité qui toujours leur échappe

— Savez-voiis ce que c'est que Constantinople ? disait un Sultan : — Un diamant, entre deux émeraudes. Deux terres, deux mers, et le vrai point central par où se touchent les trois continents : Europe, Asie, et Afrique,

Seul, d'un départ honteux l'ordre signifié.

Voici une partie des conditions exigées de l'Empereur par la Russier Evacuation instantaîiée des États Prussiens, et de toutes les placesfortes de la Prusse^ quels qu'aient été V époque et le fondement de leur occupation . . . , de la Poméranie Suédoise, etc. Tout le reste était à peu près sur ce style.

C'était celui de Y ultimatum de la Prusse en 1806. " Il serait superflu, dit M. Bignon, d'aller ici au devant des réflexions que fait naître une pareille déclaration, de la part de la Russie. " — C'est en vertu des conventions qui ont suivi la paix de Tilsitt, signée et ratifiée des deux côtés, et dont les avantages pour le Czar ont été immenses, que Napoléon occupe les places-fortes de l'Oder ; c'est en exécution d'un traité d'alliance avec le Roi de Prusse qu'il a envoyé en Prusse d'autres troupes ; c'est pour veiller à l'observation des conventions stipulées à l'égard du blocus, qu'il en a placé d'autres dans la Poméranie Suédoise. — " Ses armées mises en mouvement, " comme représailles du rassemblement des armées Russes dans les '' provinces Lithuaniennes, et sur la frontière du grand duché de " Varsovie (Pologne), sont échelonnées sur l'Elbe, l'Oder et la " Vistule, et, tout-à-coup une puissance s'élève qui lui déclare que, '' pour base de toute négociation, elle exige, comme préalable absolu, " la retraite immédiate de ses armées, F évacuation des placesfortes ''de r Oder, de tous les Etats Prussiens, et de la Poméranie Suédoi- " se / . . . Napoléon est surpassé : jamais il n'est allé jusqu'à tenir " à aucune puissance, un aussi superbe langage. "

"Au lieu du plus habile des guerriers, du plus fier des

" souverains, supposons à la place de Napoléon, un prince arrivé " par un miracle quelconque, au même degré de puissance et de ••' grandeur, est-il possible d'en imaginer un assez lâche, assez miséra- " ble, podr céder sans résistance aux injonctions de la Russie ? "

BiGNON, t. X, p. 471.

Voulait trahir mon Vus rjuaiid mon Fils pardonnait.

On a vu quels avantages assurait au Czar le traité de Tilsitt. " Il sevoyait,ditThiers, le lendemain d'une défaite éclatante (Friedland), sur la voie de conquérir la Finlande, une partie de l'Empire Turc, et

de recueillir d'une guerre malheureuse, plus qu'on ne recueillait jadis d'une guerre heureuse... Qu'on se figure ce jeune monarque, avide de gloire, la cherchant depuis sept années, tantôt dans la civilisation précoce de son empire, tantôt dans la création d'un nouvel équilibre européen, et ne rencontrant que d'immortelles défaites ; puis trouvant tout-à-coup cette gloire si recherchée, dans un système d'alliance avec son vainqueur, alliance qui devait valoir à la Russie les belles conquêtes promises par Catherine à ses successeurs. Passant si vite de tant d'abattement à de si hautes espérances, on comprendra sans peine sa subite amitié pour Napoléon, assurément sincère au moins dans les premiers instants... Quel grand homme ! disait-il sans cesse. Quel génie ! quelle étendue dç vues ! quel capitaine ! quel homme d'État ! etc.." — Thiers, t. vu, p. 619.

D'autre part les avantages que, de son côté, se promettait Napoléon, de l'alliance avec la Russie, en vertu de ce même traité, le déterminèrent un Ln plus tard, à Erfurth, à assurer au Czar la possession de la Finlande : plus tard encore, il lui confirmait celle de la Moldavie, de la Valachie, et il lui donnait la belle frontière du Danube. Le traité en fut signé ; et l'Empereur de Russie en montra autant de joie qu'il en avait témoigné en signant le traité de Tilsitt. — " Son ministre M. de Romanzoff, dès qu'il put avoir en sa main les deux copies de ce nouveau traité secret, courut ivre de joie, les porter à son maître. " — Thiers, t. ix, p. 341.

Or c'est pendant qu'il était en de tels termes avec l'Empereur, ou peu de temps après, que le Czar fesait secrètement alliance avec l'Angleterre, recevait ses marchandises, contre les stipulations du blocus, et brûlait chez lui les marchandises françaises : fides Grœca !...

A Dresde, d'un Congrès, fabuleux assemblage De Rois et d'Empereurs, sa cour offre l'image.

Là comme à Erfurth, en 1808, et avec beaucoup plus de pompe encore, l'Empereur tint une cour plénière de Souverains, et fit de nouveau, jouer Talma et Mlle Mars, devant un Parterre de Rois.— C'est là que le Monarque Prussien lui offrit son fils aine, comme aide-de-camp ; ce que l'Empereur refusa.

L'un, les armes, le nombre, et son heureux destin.

Pour la première fois nous marchions en nombre bien supérieur. Aussi, d'après les antécédents de l'Empereur, pouvait-on regarder

comme plus que certain, le succès de l'entreprise. Partout en effet, et jusqu'à Moscou inclusivement, on allait triompher; bien que dans chaque rencontre, notamment à Wilna, à Witepsk, à Smolensk, à Ostrowno, Mohile\v,Volontina, Pulstock, et enfin à la grande journée de la Moscowa, près Borodino, on dût constamment d'abord voir fuir devant soi, puis enfin avoir à combattre des ennemis, supérieurs en nombre aux corps qui les attaquaient ; car nos troupes échelonnées sur un espace immense, furent loin d'être jamais réunies en un seul point. Après l'entrée triomphante à Moscou, où l'on n'était plus qu'à 150 lieues de Saint-Pétersbourg, et par conséquent si prés du terme, il ne fallut rien moins que l'incendie, impossible à prévoir, de cette première ville, puis le désordre prématuré des éléments, pour empêcher le succès complet de l'expédition.

On peut voir sur toute cette guerre, le Mémorial de Saifite-Hélène^ où l'Empereur lui-même en expose les motifs, aussi bien que le détail de toute sa conduite.

A Droiot la manœuvre

"Il n'y a pas dans le monde, disait l'Empereur, deux hommes " pareils, à Drouot pour l'artillerie et à Murât pour la cavalerie. "

L'Éternel avait dit : — L'homme, roi de la terre, Dépouillant mes autels du culte héréditaire. Des cieux que j'entrouvris déserte les chemins. En vain ai-je formé son âme à mon image ; Il porte insolemment un sacrilège hommage, A Baal, oeuvre de ses mains.

Je devrais le punir ! un souffle de colère Voilerait les rayons de l'astre qui l'éclairé ; Un sisfne troublerait l'ordre de l'univers. L'ingrat qui ma bravé, sans lasser ma clémence, Disparaîtrait, perdu dans le chaos immense Où Tiraient chercher les enfers.

Et je ne lance pas le terrible anathème ! Ivre d'un fol orgueil, à ma grandeur suprême Il jette impunément les insultants défis. J'enchaînerai pour lui le démon des abîmes : Il vivra : mon pardon effacera ses crimes, Lavés dans le sang de mon fils. —

Il achevait ces mots : les trônes, les archanges Sillonnèrent les airs, en nombreuses phalanges, Des radieux parvis tout à coup descendus : Aux chants des Séraphins les harpes répondirent. Et, des plaines d'Eder, les bergers entendirent Les chœurs dans le ciel répandus.

C'est qu'ils sont expirés les longs siècles d'attente L'Eternel a rempli sa promesse éclatante : Dans les gouffres de feu Satan rugit en vain : Le Christ libérateur, le Verbe, notre maître. Espoir des nations, à Béthlem vient de naître, Du souffle de l'esprit divin.

Et le front tout empreint de sa noble origine, Il parle, il accomplit sa mission divine,

Celui qu'avait prédit la voix d'Ézéchiel. Les docteurs de la loi devant lui se troublèrent : La veuve et l'orphelin à ses pieds l'appelèrent Du nom si doux d'Emmanuel.

Mais le jour est venu du douloureux supplice ; Anges ! voilez vos fronts ; il faut qu'il s'accomplisse. Holocauste d'amour le Christ meurt sur la croix. Aussitôt, du sépulcre où dormait leur poussière, Tes morts, Jérusalem ! soulevèrent la pierre ; Le temple s'ébranla trois fois.

Alors, on entendit, au milieu des ténèbres, Du haut du Golgotha partir ces cris funèbres : — Que retombe sur nous le sang de l'imposteur ! — Prophétiques accents ! Rome a repris ses armes, Et la guerre a passé sur la Judée en larmes, Comme un torrent dévastateur.

O cité de David ! ô ville qui fut sainte ! Il ne retrouve plus ta glorieuse enceinte, Le voyageur errant sur ton sol ravagé : L'aigle triomphatrice a secoué son aile :

Î20 ESQUISSES rOÉTIQUES.

L'univers a redit ta chute solennelle,

Et le Fils de Thomme est vensfé.

Lieux où dut s'accomplir l'éclatant sacrifice ! Murs maudits que frappa la céleste justice ! Suspendez un moment votre deuil éternel : La croix, de vos débris sort enfin radieuse ; La croix, arbre adoré, chaîne mystérieuse, Oui joint la terre avec le ciel.

Son règne est annoncé.: vainement Rome aspire A noyer dans le sang son immuable empire ; Vainement a grondé la foudre des Césars : Jupiter est tombé muet du Capitole Sur l'autel où le Tibre encensait une idole, / Le Christ plante ses étendards.

Croix divine où l'amour a vaincu la souffrance, Salut ! tu protégeas le berceau de la France ; Tu brisas les autels de son culte sanglant. Aux champs de Tolbiac, Clovis te dut sa gloire, Quand ton signe sacré, présage de victoire, Brilla dans l'air étincelant.

Salut ! depuis ce jour aux exploits héroïques, Tu nous montres le ciel du front des basiliques ; Tu parles à nos cœurs du faîte de l'autel : C'est toi qui nous conduis dans la vie orageuse, Pareille à cette nue, ardente et lumineuse, Qu'au désert suivait Israël.

Sur les monts sourcilleux que la tempête assiège, Géants faits de granit et revêtus de neige, Sous la zone lointaine aux torrides chaleurs. Partout tu cherches l'homme, et verses dans son âme Cet espoir d'avenir, mystérieux dictame, Qui guérit toutes les douleurs.

Lorsque l'airain funèbre a sonné l'agonie, Qu'aux pieds des noirs cyprès une pierre bénie, Sur notre corps glacé s'incline lentement. Signal du jour si beau qui pour nous vient d'éclore, Comme un dernier ami, tu nous restes encore. Debout, au seuil du monument

Ce soleil qui poursuit son immense carrière, Ces globes infinis, scintillante lumière, Disparaîtront enfin, dans l'ombre ensevelis : Astre toujours nouveau perçant la nuit profonde, Seule, tu brilleras sur les débris du monde, Quand les temps seront accomplis.

Calais, Février 1875.

Ils ont aussi passé sur cette terre ; Jadis leur voix retentit sur ces bords : Morts dans la paix, moissonnés dans la guerre, Petits ou grands, hommes faibles ou forts ; Le Temps les emporta sur ses ailes rapides, Ils sont couchés là-bas dans des plaines arides ;

Dans le Seigneur heureux ceux qui sont morts !

Quand ils passaient, mille et mille ombres vaines, Telles qu'un fleuve en montre sur ses bords, Tristes tantôt et tantôt plus sereines,

Pour les séduire employaient leurs efforts ; Un monde plein d appas, prodigue de caresses, Etalait à leurs yeux, plaisirs, honneurs, richesses :

Mais au Seigneur heureux ceux qui sont morts !

Le ciel aussi leur promettait sa gloire. Et pour payer leurs pénibles efforts, Il leur offrait les chants de la victoire, Les hymnes saints et ses divins accords ; Et la grandeur des biens qui, d'un monde volage, Leur eût fait mépriser la triste et vaine image. . .

Dans le Seigneur heureux ceux qui sont morts !

Les uns disaient : «( Que le monde a de charmes,

« Que de douceurs dans ses différents sorts ?

<i Cueillons les fleurs, bien loin de nous les larmes !

'( Passons nos jours dans de riants transports. '( Aux parfums enivrants des séduisantes fêtes, « Abandonnons nos cœurs et couronnons nos têtes ! ...»

Dans le Seigneur ceux-là seront ils morts ?

« O vanité ! songes ! >• disait le Sage,

« Plaisirs trompeurs, dans vos bruyants essors

Vous ne m'offriez que masque et faux visage, Que vils attraits sous vos brillants dehors. Jamais d'un monde vain l'image fugitive N'eut détourné mes yeux de l'éternelle rive :

Dans le Seigneur qu'heureux ceux qui sont morts !

Ils ne sont plus ; et de leur court passage

Rien n'est resté, pas même le dehors ;

Vaste océan sans fond ni sans rivage,

L'Eternité dont nul jamais ne sort En son sein les retient : dans cet abîme immense Chacun d'eux a trouvé justice ou récompense . . .

Seigneur, en vou^, qu'il est doux d'être mort ! . . .

Pourtant encore il reste la mémoire, •

Quand de la scène ont disparu les corps ; De son burin l'inexorable histoire A su graver leurs vertus ou leurs torts :

Cependant que du Juge au regard redoutable,

Il leur fallu subir l'examen formidable.

Seigneur, qu'heureux en vous ceux qui sont morts

■<Si5f'

Vers ces tombeaux, des voix se font entendre De toutes parts, mais combien peu d'accord : Ici les pleurs pressés à se répandre, D'infortunés gémissant sur leur sort ; Tandis qu'en vifs éclats de joie et d'allégresse, Un peuple entier d'élus chante dans son ivresse : '< Au sein de Dieu combien douce est la mort ! »

« Eh quoi ! nous, voir, » s'écriaient avec rage Les réprouvés brûlés par le remords, « Quoi donc, nous voir en un si beau partage, « Ceux dont jadis nous dédaignions le sort ! . . . i( Donc nous avons erré ! pour nous plus d'espérance \ « Mais d'un enfer maudit l'éternelle souffrance . . . " Ah ! loin du ciel, qu'il est dur d'être mort !

« Nous insensés, qui méprisions leur vie!. . . « Tandis qu'au ciel est pour jamais leur sort; «( Le ver rongeur, le poignard de l'Envie, « Vont nous perçant du plus affreux remord ;

1 Latciale ojni spcranza, toi che'ntrak.

DANTE. Inferno, Cant. m.

« De quelle illusion fûmes-nous la victime « Quand nos pieds se lassaient sur les sentiersdu crime ! (( Ah! loin du ciel, qu'il est dur d'être mort !

« De notre orgueil, d'une vaine richesse, « De vils plaisirs évanouis d'abord, « Que reste-t-il ? — Le vestige que laisse (( Le prompt vaisseau s'élançant loin du port ; « Ce que laisse l'oiseau dans l'éther qu'il divise, « Ou la flèche volant vers le but qu'elle vise :

u Ah ! loin du ciel, combien dure est la mort ! »

Mais des élus qu'elle était l'allégresse, Montant au ciel avec un saint tronsport ? — <( Pour nous. Seigneur, plus de pleurs, de tristesse, <( Plus de trépas, nos âmes sont au port : « Désormais triomphants, plus de crainte d'orage, .< Mais l'éternel repos de l'éternel rivage . . .

« Ah ! pour son Dieu, qu'il est doux d'être mort !

« Vers toi, Seigneur, auteur de notre vie, « Vaste océan des solides trésors, « De ses liens pour jamais affranchie, « Vola notre âme en s'échappant du corps.

« D'infortunés captifs heureuse délivrance;

« Le jour de notre mort fut un jour de naissance !

« En toi, Seigneur, heureux ceux qui sont morts !

0 Loin de ces lieux que la terreur assiège, <( Dont le trépas garde les sombres bords, « Des Anges saints grossissant le cortège, (t Mêlant nos voix aux célestes accords : « Saint, Saint, Saint, le Seigneur, redirons-nous sans cesse « Dans un élan d'amour d'éternelle jeunesse . . .

« Pour vivre au ciel, heureux ceux qui sont morts !»

Ainsi parlaient, chacun dans son langage, Ceux dont le Temps avait tranché le sort ; Mais leurs accents, de l'éternel rivage, Même après eux retentissaient cncor :

Sages à leurs dépens ... de leur expérience Recueillons ici-bas cette haute science :

En vous, Seigneur, précieuse est la mort !

Pour nous encore enfoncés dans la vie Et soupirant après un meilleur sort, Nous gémissons . . . De notre âme ravie, O ciel béni, sois enfin l'heureux port ! A jamais dégoûtés de plaisirs éphémères. Que puissions-nous un jour redire avec nos frères : « En vous, Seigneur, qu'il est doux d'être mort ! w

Abord du Spain, 2 Novembre 1874.

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