‹ Esquisses poétiquesChapitre 53 sur 55 · VILLA LES GROTTES, MENTON · texte numérisé non relu

VILLA LES GROTTES, MENTON

Dors, ma Pologne !.. . un lugubre rameau Couvre ta sanglante hécatombe :

Mais ce qu'ils appellent ta tombe, Moi, je dis que c'est ton berceau.

Quand, trahie et déjà vaincue,

Combattant tes derniers combats

Tu tombas percée, abattue,

A bout de force et de soldats.

Dans leur joie impie et féroce,

Les auteurs de ce crime attroce

Poussèrent de longs hurlements :

Pareils à la voix de l'hyène, Qui vient de couvrir une plaine Des débris de membres sanglants.

Dors, ma Pologne !. . . un lugubre rameau Couvre ta sanglante hécatombe :

Mais ce qu'ils appellent ta tombe, Moi, je dis que c'est ton berceau.

Comme ces guerriers qui sommeillent Sur la pierre des vieux tombeaux, Sculptés tels qu'on dirait qu'ils veillent Sous leurs armes et leurs anneaux ; Tel du géant couché par terre Les traits façonnés par la guerre, Effrayant encor leur sommeil :

Sur sa menaçante paupière.

Ils entassèrent la poussière, Tant ils redoutaient son réveil.

Dors, ma Pologne !. . . un lugubre rameau Couvre ta sanglante hécatombe :

Dans ce qu'ils appellent ta tombe, Je ne puis voir que ton berceau.

Tes fils dispersés dans le monde Ont dit, que seuls et sans appui.

Aux jours de ta douleur profonde, Tu provoquas tes ennemis :

Quand, d'une voix accusatrice, Protestant contre l'injustice, Tu démasquas tes oppresseurs, Et d'une longue tyrannie Recouverte d'hypocrisie, Tu stigmatisas les auteurs.

Dors, ma Pologne ! . . . un lugubre rameau Couvre ta sanglante hécatombe :

Dans ce qu'ils appellent ta tombe, Moi, je reconnais ton berceau.

Alors on dit que tes campagnes Enfantèrent des combattants.

Pères, fils, timides compagnes.

Les vieillards, les petits enfants,

Animés d'un même courage, Accourant venger ton outrage Et la gloire de leurs aïeux, Prodiguaient pour laver l'injure Jetée à leur noble figure, Des torrents d'un sang généreux.

Dors, ma Pologne ! . . . un lugubre rameau Couvre ta sanglante hécatombe :

Mais ce qu'ils appellent ta tombe, Moi, je dis que c'est ton berceau.

Poussés d'un élan indomptable, De sang inondant tes sillons, Vers le colosse redoutable Tu lanças tes forts bataillons :

La valeur suppléant au nombre.

Couverts d'une gloire sans ombre Ils soutinrent les durs combats :

Cinquante ans de lutte inégale, Aux yeux du monde entier signale L'héroïsme de tes soldats.

HYiMNE A LA POLOGNE. 245

Dors, ma Pologne ! . . . un lugubre rameau Recouvre en vain ton hécatombe : Dans ce qu'ils appellent ta tombe, Je ne puis voir que ton berceau.

Mais l'aigle féroce, en son aire Refoulée, a repris son vol, Et s'échappant de son repaire Couvre ton héroïque sol ; Son immense et cruelle serre, ^

Enfm, non sans effort enserre Sa proie, et sans pitié l'étreint:

Vautour cruel, hydre barbare.

Qu'un double continent répare \ Dans tes flancs son ongle s'empreint.

Dors, ma Pologne ! ... un lugubre rameau Recouvre en vain ton hécatombe :

Dans ce qu'ils appellent ta tombe.

Je ne puis voir que ton berceau.

1 L'Empereur de toutes les Russies tirait ses forces de deux continents.—- L'Aigle à double têtes regardant en même temps l'Europe et l'Asie, tirait aussi ses forces des deux côtés. Assez semblable par cela à l'hydre des poètes, ayant la faculté de réparer ses têtes, c'est-à-dire, douée d'une vitalité inépuisable.

Libre alors des combats, sa haine Même aux citoyens désarmés S'en prend, et soudain se déchaîne Sur leurs rangs vingt fois décinés.

Femmes, vieillards, vierges timides, Victimes d'arrêts homicides, Aux supplices sont dévoués :

Les steppes, le désert, les glaces, Garderont à jamais les traces ^De forfaits jamais avoués.

Dors ma Pologne ! ... un lugubre rameau Recouvre en vain ton hécatombe :

Dans ce qu'ils appellent ta tombe, Moi, je découvre ton berceau.

Ceux que n'a point atteint le glaive, Objets de féroces décrets, Vont fuyant, poursuivis sans trêve, Errant chez eux, dans leurs forets.

Que voyez-vous dans cet espace ?

Uniquement l'oiseau qui passe ? .. .

Non ! mais des troupes de bannis ;

Et la Croix symbole de vie, Qui même à pardonner convie Ses enfants sous ses bras bénis.

Dors, ma Pologne ! . . . un lugubre rameau Recouvre en vain ton hécatombe :

Dans ce qu'ils appellent ta tombe.

Moi, j'aime mieux voir ton berceau.

Mais dans les villes asservies Que fait un farouche vainqueur ?

Pillage, meurtres, incendies.

N'assouvissent point sa fureur :

Les temples, ciel, peut-on le croire ; Qu'en dira la sévère histoire ?

Par les soldats sont dévastés ; Des murs noircis par la fumée La masse croule consumée, Sur les autels ensanglantés.

Dors, ma Pologne ! ... un lugubre rameau Recouvre en vain ton hécatombe :

Dans ce qu'ils appellent ta tombe, Moi, je "découvre ton berceau.

•2iS ESQUISSES POÉTIQUES.

Hélas ! de tant de sacrifices, D'efforts, d'héroïques travaux, De bannissements, de supplices.

Que survivra-t-il ? . .. Des bourreaux Triomphants au sein du délire, Et des forces d'un vaste empire Contre le droit se prévalant ; Ou, loin d'une douce patrie, Des exilés traînant leur vie.

Tournant vers elle un œil mourant.

O ma Pologne ! . . . quel pinceau Charge ta cruelle hécatombe !

Ah ! ce qu'ils appellent ta tombe, Moi, je dis que c'est ton berceau.

Que survivra-t-il ? — L'Espérance Au cœur d'innombrables enfants.

Mettant au ciel leur confiance.

Et dans ses secours tout-puissants.

Le monde a vu l'ère des crimes :

Mais Dieu conserve ses victimes ;

La justice a son lendemain ;

Ce lendemain sera terrible :

Du Dieu vivant il est horrible

De cheoir sous la puissante main ^ !

O ma Pologne ! . . . un plus riant pinceau Fera fleurir ton hécatombe :

Et ce qu'ils appellent ta tombe, Moi, je sais que c'est ton berceau.

^ Horrendum est incidere in inanus Dei viveniis.

H^BR., chap. X, V. 31.

Menton, Décembre 1874.

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