CHANT II LES DEUX SENTIERS
Demain, ^mes yeux ne verront plus l'astre du jour retirer sa lumière à la terre ; avant la fin de ce jour, mon âme violemment arrachée de ce corps si plein de jeunesse et de vie, aura franchi le pas redoutable qui la sépare d'un monde inconnu, et pour elle, aura commencé une éternité. Seigneur, Seigneur, pourras-tu bien avoir pitié du criminel cité devant toi, les mains encore dégoûtantes d'un sang innocent? Vas-tu donner cours à ta vengeance, ou te souviendras-tu de tes miséricordes, toi jadis descendu des hauteurs de ta gloire, pour venir laver les forfaits des hommes.'*
Mais, ô ciel, quelle ombre sinistre se dresse sur les murs de mon cachot ? Quelle est cette forme humaine drapée de noir, agitant dans ses doigts osseux, des instruments de supplice ? Ah ! mon sang se glace dans mes veines. Ah ! l'affreuse réalité vient frapper mon cerveau brûlant. Quel est cet appareil infernal étendant devant moi ses horribles bras ? — C'est le gibet, l'affreux gibet où demain j'expierai sous le regard d'une
foule avide de spectacle, mes atroces forfaits ; cet homme, — si l'on peut appeler de ce nom, ce qui. n'a d'humain que la forme, — c'est le Bourreau: être ignoble que la vengeance humaine jette, sinistre et sombre, sur la route des méchants ; l'affreux jouet qu'il agite dans sa main, c'est l'instrument fatal qui bientôt doit faire de moi cette masse inerte, contractée, tordue par la souffrance, horrible à contempler et que balanceront les vents.
Et pourtant vingt-quatre printemps à peine ont passé sur ma tête ; la vie pour moi pouvait être longue et sereine ! J'aurais eu pour m'y attacher, tout ce que le Créateur donne à ceux qu'il aime : une épouse vertueuse et tendre, un enfant dont le sourire naïf est au foyer domestique, ce que le rayon du soleil est à la fleur des champs. Devant moi, s'ouvraient deux horizons : r un, semé de teintes souriantes et pures, l'autre, de noires vapeurs mélangées de sang ! Du fond de ce chaos lugubre, je voyais m'invitant du regard et de la voix à venir à lui, le sombre Génie du mal. Ses pieds difformes disparaissaient sous des monceaux d'or et de rubis ; un portrait de bacchante s'agitait dans ses doigts crochus ; tandis qu'à ses côtés, des fantômes hideux versaient à leurs compagnons de honte, dans des coupes d'émeraude, des liqueurs à la teinte de feu. On entendait au loin dans les profondeurs de cet enfer, des ricannements et des blasphèmes ; puis des cris de détresse succédaient à ce concert lugubre, où le bruit des chaînes qui se heurtent, empêchait de saisir les plaintes
et les sanglots qui s'élevaient des entrailles de ce chaos insondable.
Ah ! comment ai-je pu soutenir la vue de ce tableau infernal ? Comment ai-je pu me laisser gagner par le sombre Génie des ténèbres ? Comment ai-je pu hésiter un instant, entre le gouffre ouvert sous mes pas et ce sentier béni fréquenté par la seule vertu, sainte oasis> oîj mon bon ange brisé par la douleur, s'était assis pour sangloter }
Ses regards suppliants m'y cherchaient encore à cette heure fatale oii j'allais consommer le crime. Mais ni sa voix si douce, ni son aspect ravissant, ni la douloureuse mélancolie jetée comme un voile sur son front, rien ne pouvait faire impression sur mon âme : tandis que chaque larme qui s'échappaient de ses cils radieux, était brûlante comme la goutte de lave qui ne laisse que cendres là où elle passe !
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