LA BELLE DAME
Au Prince Frédéric de Hohenlohe- Waldembourg .
ELLE n'a plus ni serviteurs empressés à lui présenter, quand elle sort, son éventail, son masque et ses gants, ni gondole noire et dorée où Ton s'allonge aux coussins du felze, en regardant, à travers la vitre en biseau, le spectacle du Grand Canal, ses façades magnifiques et diverses. Elle n'a plus sa villa sur la Brenta, ni à Venise son palais, un de ces palais où l'on aborde à des marches de marbre et où les plafonds de stuc sont peints de fresques fraîches.
Maintenant, hélas ! elle habite chez l'antiquaire, dans un réduit bas, au fond d'une cour humide où il y a une treille et un puits sculpté, au bord duquel vient parfois se poser un pigeon. De toutes ses splendeurs d'autrefois, elle n'a conservé que lo costume où on l'a peinte sur cette toile qu'entoure un cadre dédoré. Approchons-nous : les vieux portraits aiment qu'on leur parle et ils ont parfois des sourires que l'on n'oublie plus.
Elle était belle et riche, sans doute, car Sd robe est d'une très somptueuse étoffe. Ses cheveux sont peignés avec art et arrangés en une coiffure compliquée. A son cou, qui est blanc, roûd et un peu gras, s'agrafe un collier de jaseran. Le fermoir est un pendentif où le joaillier a fait d'une grosse perle baroque le ventre bossue d'un scorpion d'émail.- Elle a le
visage doux et clair, la bouche petite et rouge, mais ses yeux sont mélancoliques.
Oui, et son regard ne va pas à ce qui l'environne. Il est indifférent aux meubles vermoulus, aux porcelaines ébréchées et même aux toiles d'araignées qui pendent dans les recoins obscurs de la boutique. La dame contemple ses mains qu'elle a posées sur ses genoux, ses mains sans bagues, mais dont les doigts délicats tiennent un petit médaillon ovale où l'on distingue un portrait en miniature.
L'artiste qui a peint la patricienne et ses atours, d'une brosse large et un peu hâtive, a réservé sa patience pour ce détail du tableau. Là, son pinceau s'est fait minutieux et subtil, pour traiter à la loupe ce personnage minuscule, C'est un jeune homme en bel habit, au visage agréable
et souriant. Ah ! comme elle le considère avec tendresse, avec amour !...
De tout le passé, n'est-ce pas lui seul qu'elle regrette ! Si elle pense quelquefois à son palais de marbre et à sa villa, c'est qu'il se plaisait à l'y venir visiter; si elle songe à sa gondole, c'est qu'ils s'y étendaient côte à côte et qu'à l'abri du felze clos ils échangeaient de douces paroles et des caresses aussi longues que leur souffle. Ah ! si seulement elle pouvait remuer ses mains inertes et porter jusqu'à ses lèvres cette miniature où sourit son amant ! Si elle pouvait sentir à sa bouche son baiser imperceptible !...
J'ai toujours aimé les vieux portraits, mais les antiquaires en demandent bien cher. J'aime les vieux portraits romanesques et qui disent des histoires de
jadis, des histoires d'amour, de serments et de regrets. « — Allons donc, monsieur Carlozzi, cent lire, cette croûte, vous vous moquez... — Ah! signore, signore, pouvez-vous dire... » Et M. Carlozzi me suit en levant les bras, tandis que j'arrache à la treille une feuille jaunie et que sur le puits de la petite cour humide un pigeon roucoule langoureusement comme pour m'attendrir en faveur de l'abandonnée.