LE CAPRICE DE BETTINE
A René Boylesve.
T E connais plusieurs hommes qui ont pos- J sédé Bettine et qui parlent de son corps. Moi aussi, sous la robe, je la devine comme ils me l'ont décrite. Je vois ses épaules, sa gorge petite et ronde, son corps qui respire, ses cuisses un peu grasses, et ses jambes. Lorsqu'elle vient à moi et me tend sa main dégantée, il me semble que je communique avec tout le reste de sa chair nue.
Je sais également la manière dont elle s'abandonne avec ce sourire distrait et ce
regard ironique sous ses paupières à demi baissées, ce sourire et ce regard dont ils parlent tous et par lequel elle se prépare au plaisir. Je sais même les caresses qu'elle préfère. Elle ne redoute aucune des familiarités du lit. Elle est ardente et parfumée. Sa peau est douce, disent-ils.
Beaucoup en ont respiré l'odeur et touché les délicatesses les plus secrètes.
Pourquoi ne ferais-je pas comme eux?
Les occasions ne me manquent pas. Lorsqu'en gondole nous nous promenons sous le felze, elle en emplit vite l'étroitesse close de son parfum irritant. Indolente elle s'alanguit aux coussins et elle allonge ses jambes souples jusqu'à ce que, redressée, elle souffle la buée de son haleine sur la vitre de la fenêtre où, en riant ,elle écrit du bout de son ongle
aigu un mot qu'elle ne veut pas que je lise.
Oui, les occasions ne me manquent point. Bettine vient souvent chez moi en gondole ou à pied par les calli détournées. Elle me rejoint sur l'altana où je prends le frais et elle s'accoude pour regarder la pente écailleuse du toit de tuiles. Quand nous descendons, elle apprécie mes fauteuils de cuir et mes divans de tapis. Elle s'assied, cause, rit, débite des choses indécentes. Je l'écoute et je crois quelquefois la voir nue, tant ses paroles la dévêtent.
Mais non ! pour qu'elle sorte devant moi, toute nue, des étoffes qui la couvrent, il faudrait l'en dépouiller de force. Il faudrait saisir ses poignets et peser sur ses épaules, la renverser et la main-
ÇO KSQIJÎSSËS VÉNITIENNES
tenir. Et, quand bien môme j'y parviendrais, ce ne serait plus la vraie Bettine que j'aurais là. Ce serait un corps irrité, qui se débat et se refuse, un corps que roidit la lutte et que convulsé la défense.
Hélas ! ce que je voudrais d'elle et que je n'obtiendrai sans doute jamais, c'est ce sourire dont ils parlent, ce regard sous les paupières abaissées et par lequel elle se prépare au plaisir. Mais, avec moi, le plaisir de Bettine n'est point d'être nue de tout son corps, il est que je la vole telle à travers sa robe. Ne croyez pas pourtant que je lui déplaise, non ; elle trouve drôle, pour une fois, d'être désirée sans répondre au désir, et elle m'a choisi, par hasard, pour intercaler, parmi les fantaisies de ses sens, ce caprice de son esprit.