LE FELZE
A Edmond Jaloux,
LE campanile rouge et la blanche façade de San Giorgio Maggiore se reflètent dans l'eau pâle et transparente et il me semble soudain que la gondole n'avance plus. On dirait que la lagune est devenue tout à coup solide et compacte, comme si elle venait de geler subitement. L'air glacé nous retient dans son bloc de limpidité immobile. Puis un grand souflle de froid passe, où tremble l'haleine de l'hiver proche. Là-bas, Venise frissonne cassante et fragile sur le ciel clair. Carlo a lâché sa rame et frotte ses mains pour
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les réchauffer, tandis que je tourne la tête vers lui pour lui dire : « Vous mettrez le felze demain, Carlo, vous mettrez le felze. »
Carlo a mis le felze. Par la fenêtre, je vois mon homme qui nous attend à la porte marine. Sa gondole fait le gros dos. Sa carapace noire la bossue. Elle n'a plus son aspect ordinaire d'agile sveltesse. Elle a pris une mine entêtée et balourde. On sent qu'elle ne glissera plus si légèrement sur les canaux. Elle oscille avec gaucherie. A droite, à gauche, par les petites vitres du felze qui lui font comme des yeux, elle regardera avec sournoiserie, et Carlo tapotera cette grosse caboche en gagnant sa place de poupe où il se tient, les pieds posés sur un étroit tapis, bien en équilibre, après que, sous le dôme protecteur, nous nous
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serons glissés en nous courbant et à reculons.
Mais aujourd'hui, je crains fort que Carlo et son felze ne nous attendent longtemps. Il fait si bon dans la vaste chambre un peu humide que tiédit le premier feu de la saison. Sa flamme claire pétille dans la cheminée. Sur la tablette de marbre sont posées deux vieilles verreries vénitiennes. L'une a un col étroit et sa large panse trouble semble pleine de fumée. L'autre est haute et mince et s'évase au goulot. On y a planté une poignée de ces longs cigares d'où l'on tire une paille avant de les allumer. Entre les deux bouteilles se contourne un étrange piment acheté chez le fruitier à cause de sa forme baroque et de sa couleur éclatante. Il est rouge et jaune. Il fait penser à un perroquet des îles et à une tulipe de
Hollande et aussi aux chausses mi-parties de quelque nain de Véronèse. Il ressemble également à une gourde, et c'est pour cela qu'il fait si bien entre ces deux verres de Murano, qui eux aussi s'accordent avec toutes les autres vieilleries qui ornent cette chambre. Sur sa boiserie grise, que farde le reflet des bûches, sont pendus des tableaux de la manière de Longhi et de CanalettQ. Us sont du même temps que ces meubles un peu vermoulus que la chaleur du foyer fait craquer aux jointures. Quelle douceur, assis sur cet antique fauteuil, de tendre ses semelles à la flamme, en songeant à mille choses du passé et en fumant un de ces longs cigares qui ont l'air d'un sarment de vigne! Qu'on est bien là !. Au diable Carlo et sa gondole ! Et cependant il faut sortir. Il faut sortir, parce que, par la fenêtre, entre une lumière ensoleillée,
une lumière limpide et claire, une lumière si pimpante et si gaie que l'on se demande si, malgré la saison, il n'est pas ridicule de s'enfermer sous ce felze obscur qui bombe sa toiture goudronnée et qui étale derrière lui les plis en deuil de sa traîne de drap noir.
Oui, ne sera-t-il pas temps de s'abriter dans cette cahute mouvante et close quand l'intarissable pluie ruissellera du ciel gris, quand souffleront de la terre ou de la mer la rude Bora ou le perfide Garbino ; quand les épais brouillards envelopperont la Venise de novembre de leur voile mouillé qui semble être quelque prodigieux ouvrage de verre ou de dentelle aux fils vaporeux et cristallins ; quand les cloches des campaniles sonneront sourdes ou brusques dans l'air assoupi ou tumultueux ; quand, dans les
salles froides des grands palais, les pandeloques des lustres sembleront des congélations suspendues ; lorsque nous rencontrerons dans les calli des gens emmitoufflés dont le nez rougi imitera celui d'un masque de carnaval et que nousmêmes, après quelque promenade où nous aurons essayé de nous dégourdir les jambes en montant les marches des ponts et en faisant résonner du talon les dalles sonores des campi, nous regagnerons, transis, la gondole qui nous aura attendus à l'escalier de quelque petit quai ? Ne sera-ce pas alors que nous serons heureux de nous blottir dans l'étroite boîte du felze que nous méprisons aujourd'hui?
Car, rappelez-vous, chère imprudente, le souffle glacé de l'autre soir. Ne vous fiez pas à cette belle journée dont le gai soleil rit de mêler ses rayons aux vives
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flammes du premier feu. En vain, dans un coin de la chambre, la moustiquaire étale encore sa blanche écume de tulle. Il n'est plus besoin de la baisser pour dormir. Les « zinzari >/ ne font plus guère leur petite musique ailée. Le temps est loin déjà des promenades au clair de lune et des concerts sur l'eau. Les grosses barques chantantes ont éteint leurs lanternes de papier. Les fleurs se sont fanées dans le doux jardin de Giudecca. Les feuilles tombent de la treille, et les fruits de pierre des corbeilles ne sont plus tièdes sous la main au crépuscule. Le temps a passé. De la double face de l'automne, l'une a fermé les yeux sur l'été disparu, l'autre regarde l'hiver qui vient, car il est proche et bientôt ni le feu qui flambe dans la cheminée, ni même le felze clos de la gondole ne seront capables de nous détendre contre lui. Et
alors, il faudra partir et dire adieu à Venise. Oui, un jour, Carlo, après nous avoir conduits à la gare, pliera dans Tarmoire sa belle ceinture à franges et son bonnet neuf, et retournera au traghetto où il oubliera ses bonnes manières de l'été, pour redevenir un de ces gondoliers querelleurs et bavards qui troublent de leurs discours et leurs disputes la ville muette où leurs rames semblent creuser dans l'eau la tombe du silence, et le pleurer de leurs larmes.