‹ Esquisses vénitiennesChapitre 20 sur 23 · CONVALESCENCE · texte numérisé non relu

CONVALESCENCE

En Souvcjiir du Palais Dario.

C'est de la plus haute chambre de Tua de ses plus anciens palais, durant des journées de convalescence, que j'ai senti le plus singulièrement le charme de Venise. Dans mon lit, que je ne quittais guère, j'éprouvais un étrange plaisir à penser qu'au-dessous de moi s'étageait la vieille demeure et sa façade reflétée dans l'eau du Grand Canal, qui, aux jours de forte marée, monte les marches du seuil marin et envahit le vestibule dallé.

J'étais heureux de songer qu'alentour s'étendait la Ville merveilleuse dont,

pourtant, je ne voyais, de mon oreiller, par la fenêtre ouverte, qu'un mur rouge contre lequel se dressait un cyprès.

Que d'heures j'ai passées à le regarder, ce cyprès, tout droit dans la lumière et le silence que n'interrompait que le bruit des cloches ! Il y en avait de voisines et de lointaines. Elles se mêlaient sans se confondre et je les distinguais exactement les unes des autres. De toutes, on eût dit que leur métal contenait un imperceptible alliage de verre. L'air apportait certains de leurs sons si clairs et si fragiles qu'ils semblaient se briser à l'oreille. Et, quand elles s'étaient tues, on conservait dans sa mémoire tout un bouquet cueilli de fleurs sonores.

Lorsque les cloches cessaient de me visiter, je ne restais pas seul. S'il m'arri-

ESQUISSES VENITIENNES I49

vait de fermer les yeux, de fatigue ou d'indolence, je trouvais sous mes paupières closes le souvenir de la ville magique. Il se précisait en mille images continuellement renouvelées. Venise m'offrait ses aspects les plus délicats et les plus splendides. C'est alors que je l'ai connue vraiment et qu'elle m'a favorisé, si je puis dire, de sa plus mystérieuse présence.

Aussi, désormais, est-elle un peu pour moi comme ce portrait qui orne une des galeries du vieux palais et devant lequel je m'arrête, chaque fois que je rentre après une des longues promenades où je reprends des forces peu à peu. Elle est comme ce portrait qui représente une Vénitienne de jadis. Sa robe est d'une fraîche couleur, sa figure s'abrite derrière un petit masque rond, de velours noir, si

petit qu'il ne cache du visage que de quoi laisser le plaisir de croire deviner ce qu'on n'en voit pas. Comme aux autres, elle fait semblant de me proposer son énigme, mais je sais bien que ce n'est qu'un jeu, — car plus d'une fois elle souleva pour moi l'étoffe légère qui la défigure à dessein, quand, dans ma chambre haute, elle venait pencher sur mon lit la grâce entière de son visage, tandis que le cyprès dessinait une ombre mortelle sur le mur rouge et que les cloches répandaient dans le ciel, au-dessus de Venise, leur bruit de verre et de métal.

Page 1