LA BRENTA
A M^^^ la Comtesse de Béar?t.
NOUS avons aujourd'hui quitté la lente et silencieuse gondole pour le rapide canot qui- nous emporte au bruit sec de son moteur et au clapotement de son hélice. Entre la Giudecca et les Zattere, il file vivement. Son bois d'acajou et ses ferrures de cuivre luisent au soleil matinal, et il débouche bientôt dans la lagune lumineuse et plate sur laquelle flotte encore une brume légère où, derrière nous, Venise s'enveloppe. De ce fin tissu d'air irisé, elle emmaillote ses palais, ses dômes, ses campaniles, comme des choses précieuses et fragiles,
et qui demandent des soins parce qu'elles sont très vieilles, très belles et très délicates. Devant nous, il n')^ a plus que l'étendue de l'eau voilée qui se déchire à notre course et qui est piquée, ça et là, par les grosses épingles noires des « pâli » marquant le chenal de Fusine, entre des bancs de vases dont affleurent les grasses algues submergées.
Quand nous aurons dépassé la petite île de San Giogio in Alga qui émerge solitaire avec son bouquet d'arbres et son mur rouge, à l'angle duquel se dresse une Vierge de marbre debout sur le ciel clair, nous apercevrons la terre basse et les pauvres maisons de Fusine, car c'est là que nous allons et que nous entrerons dans la douce Brenta aux ondes lentes qui traverse tant de villages aux noms sonores et charmants, la Brenta aux
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sages écluses qui, comme des marches d'eau, nous mèneront jusqu'à Strà, au pied de la vieille et majestueuse demeure des Pisani. N'est-ce pas, en effet, en vue de la visiter que nous avons quitté Venise de bon matin, pour nouer, comme un ruban de plus autour de son image, le long fil de la molle et fameuse rivière, et pour suspendre dans notre mémoire, ainsi qu'une rare et baroque pendeloque, le souvenir de la villa pisanienne ?
Entre ses rives herbues, la Brenta coule maintenant unie et lisse. A droite, à gauche, s'étendent des terres plates. Le gai feston des vignes y alterne, çà et là, avec le feuillage gracieux des peupliers et la stature monacale des cyprès. La brume marine s'est entièrement dissipée et le soleil brille dans un ciel pur. En ce doux et fin paysage, la Brenta courbe ses
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herbes hautes et vertes. L'hélice du canot produit un fort sillage dont la double vague trouble et épeure des bandes d'oies et des files de canards, les bouscule, les soulève sur son remous. Et ce sont des cris discordants, des battements d'ailes effrayées. Mais voici Malcontenta et le premier barrage. Une de ces grosses barques marchandes, comme nous en avons déjà croisé plusieurs, qui sont noires avec une grande voile rouge et que l'on mène à la perche, passe l'écluse avant nous. A notre tour nous entrons dans la cuve de pierre dont on ferme les portes inférieures, puis, peu à peu, le niveau se rétablit et nous dépassons la lourde péotte ventrue qui déplie paresseusement sa voile molle à dessins bizarres.
C'est à partir de Malcontenta que les
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villas se multiplient. Avec leurs statues au portail, les unes effritées et branlantes, les autres trop blanches et trop réparées, avec leurs jardins et leurs vases c\ fleurs, avec l'écusson qui blasonne leurs vieilles façades patriciennes, elles ont bon air; certaines sont bien entretenues et habitées. De l'une d'elles sort assurément ce landau qui promène des dames élégantes, mais, mieux que cet attelage, j'aime cette antique carriole.
On y a chargé une énorme cuve à vin, à l'intérieur de laquelle le vigneron s'est installé comme dans une niche. Il conduit un petit âne rétif qui prend peur et tourne bride. Quel drôle d'équipage I Nous en aurions ri jusqu'à Oriago, si les petits vauriens de Mira ne nous l'eussent fait oublier.
Car, à Mira, toute la population se presse pour nous voir sortir de l'écluse
et une bande de polissons nous suit à la course et nous accompagne de ses cris.
Il y en a un, dans l'escorte qu'ils nous font, qui est vraiment prodigieux. C'est un vif petit bonhomme de sept à huit ans, maigre et hâlé et qui, tout en courant, ne cesse de parler et de gesticuler avec une extraordinaire frénésie. Un autre, qui porte ses souliers à la main, galope sur ses chaussettes et s'arrête pour en enlever une d'abord, puis pour enlever ensuite la seconde, tandis qu'un de ses compagnons, gros et gras, aussi pieds nus, s'époumonne en faisant, à chaque enjambée, les grimaces les plus comiques. Heureusement que le souffle finit par manquer à cette marmaille et que nous arrivons sans elle à l'écluse de Dolo, après laquelle les villas recommencent à border la rivière plus étroite et moins profonde.
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Autrement que toutes ces villas blanches et vertes, vertes et roses, roses et jaunes, parmi leurs jardins et leurs ombrages verts, celle de Strà est belle en son parc aux grilles monumentales, avec sa façade pompeuse. Elle est comme théâtrale et faite pour la mise en scène d'une vie fastueuse. C'est une demeure emphatique, mais c'est aussi une demeure de paresse ^loble, de luxueux loisir et d'été. Il faut la voir par une journée de soleil, avec son vaste et frais vestibule que soutiennent des colonnes espacées, sa double cour dont les murs extérieurs sont décorés, à la fresque, de sujets mythologiques détériorés, avec son large escalier et sa suite de salons et de chambres, avec sa salle de bal où Tiepolo a peint au plafond des nuages, dans un air subtil, et des figures volantes. Ah! le beau décor que celui-là I Quelle peinture
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facile, abondante et gaie et qui a on ne sait quoi de dansant I Quel silence ambré et lumineux et comme plein d'une muette musique ! Et ce magnifique perroquet rouge et jaune que le peintre a représenté sur un balustre, en trompe-l'œil, et qui semble s'être envolé jusqu'ici d'un tableau de Paul Véronèse !
N'est-ce pas son image qui est venue nous rejoindre et ne dirait-on pas qu'elle nous accompagne maintenant d'arbre en arbre à travers le parc? N'est-ce pas lui qui nous précède, comme une flamm.e, dans les détours du labyrinthe de verdure qui enchevêtre les méandres inextricables de ses allées que domine une tour baroque au sommet de laquelle veille un héros empanaché dont le cœur amoureux ne bat plus sous la galante armure? N'est-ce pas lui dont le bec casse les
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marrons qui tombent des branches avec un bruit sourd et qui jonchent le sol de leurs barbaresques petits turbans épineux? N'est-il pas, en effet, le bel oiseau peinturluré, le seul être vivant en cette solitude de portiques et de statues, le seul avec, peut-être, les petits chevaux de bronze qui se cabrent, minuscules, sur les colonnettes de marbre, entre les stalles vides des écuries démesurées, faites pour abriter, semble-t-il, la descendance glorieuse des quatre coursiers du quadrige sacré qui évoquent au portail de Saint-Marc le souvenir de l'Hippodrome de Byzance...
Byzance ! Venise ! Comme ces deux mots fameux s'unissent invinciblement dans la pensée ! Que de lois ils se sont fait écho dans la mienne ! Mais, plus heureuse que sa sœur impériale, la cité du-
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cale a toujours porté le nom dont nous la saluons. Nul vainqueur ne lui en a jamais imposé un autre. Si les églises de Byzance sont devenues les mosquées de Stamboul, les cloches de Venise n'ont jamais tu leurs voix à la voix du muezzin. Saint-Marc a conservé l'éclat de ses mosaïques quand celles de la Sainte-Sagesse disparurent sous le badigeon. Mais, malgré ces destins différents, en vous que de ressemblances, ô Reines des mers étroites, et comme l'esprit va aisément de votre Adriatique à votre Marmara ! Comme l'une à l'autre vous vous mêlez à la mémoire de celui qui vous a toutes deux visitées I O caïques de la Corne d'Or! ô gondoles de la Lagune! O pigeons de la Piazetta î ô colombes de l'Atmeïdan! Et toi; Brenta, dont nous redescendons, à présent, comme des marches d'eau, les sages écluses, toi qui mires au
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soleil couchant le campanile de Dolo, si pareil à un minaret, toi si molle et si lente en ta campagne ombreuse, comme tu me fais songer aux deux minces rivières des Eaux Douces qui, là-bas, dans la terre d'Europe et dans la terre d'Asie, enfoncent comme les tiens leurs détours cachés où l'on respire, avec l'odeur des feuilles et des herbes, l'air salin de la mer proche, de la mer d'où se lèvera tout à l'heure, ainsi qu'un signe de parenté mystérieuse, le croissant courbe et clair de la lune vénitienne !