‹ Esquisses vénitiennesChapitre 22 sur 23 · MASQUES · texte numérisé non relu

MASQUES

A Pierre de Régnier.

COMME il passait devant la porte ouverte de mon jardin, il s'arrêta. Le vieux cheval qu'il tenait par la bride en fît de même et l'antique carriole oscilla sur ses roues branlantes... Je n'étais guère étonné ; on voit tant d'étranges véhicules et de singulières gens sur cette route qui longe la Brenta ! Venise n'est pas loin et Venise attire bien des étrangers. Celui-lcà était un bizarre bonhomme, long et maigre, et il ressemblait à un pantin démantibulé. D'où venait il? Sans doute il était las, car il jetait un regard d'envie sur mon jardin, sur ses belles

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perspectives, au fond desquelles se dressait ma villa avec son portique à colonnes, sa façade peinte et ses cheminées en hottes, à la vénitienne. Le pauvre diable, il aurait bien voulu se reposer sous mes ombrages et son cheval était certainement du même avis !

J'allais appeler pour que l'on donnât à l'homme une fiasque de vin et au cheval une botte de foin, quand l'inconnu me salua familièrement. Puis, ayant remis sur sa tête son feutre pelé, il éclata de rire et me cria :

— Eh quoi, signore Ascanio, vous ne me reconnaissez donc point? Il est vrai qu'il y a bien longtemps que nous ne nous sommes vus. A cette époque, vous étiez jeune et moi aussi. Vous ne vous souvenez pas de moi, et cependant j'étais

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moucheur de chandelles au théâtre San Samuele que vous fréquentiez assidûment. Par le fils de la Vierge ! Quel beau seigneur vous faisiez alors ! Et turbulent et querelleur! Vous étiez fou de théâtre. Vous siffliez ou vous applaudissiez à outrance. Tout vous passionnait furieusement, et le tragique et le comique, et le chant et la musique ! Vous étiez héroïque avec le héros, misérable avec la victime, et toujours du parti de l'amoureux. Je vous vois encore, signore Ascanio, sous le tricorne et la baùta, vous démenant comme un démon !

Il rit de nouveau et continua :

— Mais ce que vous préfériez à tout, en bon Vénitien, c'étaient les masques, les chers masques, les éternels masques, et vous aviez raison, sur mon salut! Ne

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sont-ils pas les majuscules enluminées et vivantes d'un alphabet dont nous ne déchiffrons guère les autres lettres, tandis que celles qu'ils figurent nous deviennent lisibles à leur seul aspect? Ne sont-ils pas des signes parlants ? Ah ! les beaux masques ! Ils n'ont qu'à se montrer pour qu'on les sache tout entiers ! Toute la vie s'exprime en eux. Ils en sont la caricature et l'arabesque. Ils sont tous les hommes. Ils sont le paresseux et le gourmand, le lâche et l'orgueilleux, le fanfaron et le rusé. Ils sont Brighella, Pantalon, Truffaldin ou Tartaglia. Et ils sont aussi le fumiste et l'amant, Léandre et Colombine, et le blanc visage de Pierrot vaut le noir museau d'Arlequin !

Il s'était rapproché de la grille et me parlant à travers les barreaux :

— Allons, soyez franc, ne les regrettez-vous pas quelquefois les beaux masques de la Comédie? Ah! je sais bien que vous êtes un sage et que vous vivez à l'écart du monde. Vous avez fermé votre porte aux passants de la route, mais quand vous vous promenez dans vos bosquets, n'entendez-vous jamais dans l'écho le flonflon des violons et le pincement des guitares?... N'avezvous jamais envie de revoir les beaux masques d'autrefois?

Il avait repris la bride de son vieux cheval et, d'un geste, me montrant sa carriole fermée de rideaux de serge :

— Voyons, signore Ascanio, laissezmoi entrer chez vous. Vous me donnerez quelques tonneaux, des vieilles planches et quelques bouts de chandelles et

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je VOUS montrerai Pantalon et Brighella, Truffaldin et Tartaglia, et Léandre et Arlequin! Tenez, l'occasion est bonne, profitez-en, je les ai là dans ma voiture, non pas comme vous les admiriez jadis, mais réduits à la mesure du souvenir, minuscules et rapetisses. Ali! seigneur Ascanio, les laisserez-vous donc partir, sans leur dire un dernier adieu !

Il avait tiré le rideau et tous les beaux masques étaient bien là, pendus à une tringle. Ils s'alignaient côte à côte, en leurs costumes bizarres, mais leurs attitudes étaient si tristes, si disloquées, si minables, leurs pauvres mines de pantins étaient èi lugubres que je me sentis envie de pleurer et que je fis signe au montreur de marionnettes de passer son chemin en lui lançant un sequin d'or qu'il ramassa avec un rire

ironique. Et comme il se baissait pour le ramasser, je vis, à son dos, sous la souquenille en loques, le moignon de deux grandes ailes déplumées.

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