G. CARRON
' « M. l'abbé Carron a rendu un véritable service à la religion en publiant les Vies des Justes. Elles sont toutes éminemment propres à édifier, à instruire, à faire aimer et bénir la religion. Il en est une qui, si jamais elle est écrite, ne produira pas moins sûrement les mêmes effets, c'est celle de l'auteur.))
Ainsi s'exprimait M. de l.a Mennais en 1818; et en rendani
r^e 14 avril 1817, M. de La Mennais écrivait à mon père :
« La chose la plus essentielle est de mettre sa conscience à l'abri. Il n'y a que cela de solide et de durable. Tout le reste passe, et tristement, et bien vite. Plus je vis et plus je réfléchis, plus je me confirme dans la conviction qu'il n'existe ici-bas de sagesse et de bonheur que dans un christianisme pratique. Hors de là, je ne vois que folie et misère sans ressource. J'espère rendre ceci sensible pour tout homme de bonne foi, dans un ouvrage auquel je travaille depuis un an. » — L Esmi sur l'indifférence.
On comprend que M. de f^a Mennais, entraîné par son éducation, par ses premières études, par les circonstances particulières que je viens d'exposer, à se soumettre sans réserve à l'autorité catholique, ait été aussi absolu dans son affirmation de l'ordre spirituel auquel il avait acquiescé en vertu d'un acte de foi. ■( Un des caractères de la religion
ce témoignage de vénération à ce saint prêtre, il exprimait les sentiments de tous ceux qui l'ont connu. On ne pourrait mieux le définir qu'en lui appliquant ces paroles de l'Evangile : Transiit benefaciendo ; il a passé en faisant le bien. Aussi a-t-il laissé après lui un de ces longs et doux souvenirs qui sont comme le parfum de la vertu.
est de ne jamais raisonner avec les hommes. Elle dit aux sociétés : Hoc fac et vives. Rien de plus admirable que cette méthode, mais elle ne convient qu'à Dieu '. » Mahomet aussi a dit à ses Arabes : Croyez ou mourez; et les musulmans l'ont cru, parce que leur religion n'admet pas non plus qu'on raisonne avec elle. A Rome, comme à la Mecque, le fonds de la doctrine est la négation de la raison humaine et de la hberté dans sa manifestation la plus élevée, la liberté de conscience.
On comprend encore comment M. de LaMennais rejeta, à priori, la Réforme. Au lieu de la considérer comme la protestation de la liberté contre l'absolutisme théocratique, comme l'émancipation de la conscience asservie, il ne vit en elle que la révol te de la raison de l'homme contre la raison divine ayant le pape pour interprète, l'insurrection des passions contre le pouvoir spirituel. La Révolution française dut être condamnée au même titre, car elle procède du même principe. Ce qui le frappe, ce ne sont pas ses grandeurs, mais ses excès. Son triomphe lui semble ime orgie de l'enfer, et le salut du monde est dans le retour au règne de la papauté du moyen âge.
' Essai sur l'indifférence en matière de religion; OEuvres compl., t. I, p. 371 .
« 11 a existé une Sainte-Alliance; mais c'était dans les siècles que nous nommons avec tant de fierté les siècles de ténèbres. Toutes les nations chrétiennes se levant à la fois pour secourir les chrétiens d'Orient et pour délivrer le tombeau du Sauveur du monde, nous offrent le modèle d'une alliance sainte ; mais qui n'était possible que parce que ces nations unies dans une même foi reconnaissaient le pouvoir spirituel. Jusqu'à ce qu'elles soient rentrées dans cette unité sainte, il n'y aura point de Saint-Alliance, ou d'union spirituelle entre les peuples : la révolution subsistera malgré tous les efforts qu'on pourra tenter pour l'anéantir; et si jamais elle expire, ce sera au pied de la Croix que la main du pontife suprême élèvera au milieu de l'Europe soumise à son autorité paternelle. Alors, seulement alors, les trônes ébranlés se raffermiront, parce que l'homme, abjurant sa souveraineté sacrilése, obéira tout ensemble et au pouvoir religieux et au pouvoir politique, en obéissant à Dieu par qui les rois régnent *. )>
Enfin on comprend que dans la lutte ardente où il était enj^aiié, M. de La Mennais ait montré tant d'animosité contre les chefs de la Réforme, les
* De la Sainte- Alliance, OEuv. rompl , t. VIII, p. 273.
philosophes et les hommes de la révolulion. Ils n'écoutaient pas l'Eghse, et dès lors ils devaient être traités comme des païens et des publicains : Si autem Enclesiam non audierit, sit tibi sicut elhnicus et publicanus. Luther est un moine apostat ' ; Voltaire, un poète énergumène qui déshonora le nom de philosophe "^ ; J.-J. Rousseau, un débauché, un menteur, un fripon; il n'a jamais exisié d'être plus odieux et plus méprisable ^ « Toutes les infamies philosophiques n'ont pas été révélées ; tout n'a pas été dit sur l'affreuse corruption de cette exécrable secte, et tout ne se peut dire : il est des horreurs qui doivent être ensevelies dans un silence éternel. " » Nos pères de la Convention sont des bourreaux ^ et les révolutionnaires des hommes pervers. « Pour mieux entendre combien la rehgion les importune, considérez quels sont leurs desseins. Ils attaquent la dynastie légitime, la justice, puisque le crime n'est à leurs yeux qu'une opinion qui doit avoir dans les Chambres ses repré-
1 De la religion considérée; OEuv. comp., t. VIII, p. 108. ^ Réflexions sur l'état de l'Église en France; ibid., t. VI, p. 22.
3 Ilnd., ibid., p. 38.
* Ibid., ibid., p. 30. 5 Vingt-un Janvier; OEuv. compl., t. VIII, p. 264.
sentants; la morale, puisqu'ils ne reconnaissent d'autre droit que la possession; en un mot, ils attaquent l'ordre social tout entier. Il leur faut donc nécessairement renverser la religion, qui est le fondement et la garantie de toutes les légitimités, qui consacre tous les droits, condamne tous les crimes, et oppose ainsi une barrière invincible aux révolutions'... »
Dans un écrit publié en 1814, avec cette épigraphe : Parcere personis, dicere de vitiis : il s'exprime ainsi sur Napoléon qu'en 1808 il avait défini « l'homme de génie qui a refondé en France la monarchie et la religion ^. « « De toutes les conceptions de Bonaparte, la plus effrayante pour l'homme qui réfléchit, la plus profondément antisociale, en un mot, la plus digne de lui, c'est l'Université. Lorsque le tyran crut avoir assuré par tant d'horribles lois le malheur de la génération présente, il éleva ce monstrueux édifice comme un monument de sa haine pour les générations futures, et sembla vouloir ravir au genre humain l'espérance même... Qu'on se représente, s'il est
' Sur les causes de la haine qu inspire à certains hommes la religion catholique : ibid., ibid., p. 174.
2 Réflexions sur l'état ik l'Église en France; loc. cit., p. 57, en note.
possible, ce que devait devenir une nation que son gouvernement plaçait entre une ignorance absolue et la plus hideuse dépravation ; où l'on épiait la naissance de l'enfant pour se hâter de le corrompre, pour étouffer dans son cœur le germe de la conscience, pour lui apprendre, dès le berceau, h bégayer le blasphème et à abjurer Dieu que son intelligence ne concevait pas encore... Etudier le génie de Bonaparte dans les institutions qu'il forma, c'est sonder les noires profondeurs du crime et chercher la mesure de l'humaine perversité ' . »
Il dit ailleurs :
« Indifférent au bien et au mal, il accomplissait l'un sans joie et l'autre sans remords, comme un esclave exécute un ordre. Sa mission, car il en avait une, sa mission remplie, il disparut : l'univers connaît sa fin. L'esprit qui le poussait s'était retiré : il ne restait pas même un homme. Ce je ne sais quoi de faible et d'ignoble qu'on appelait encore l'empereur, s'éteignit sur un rocher; et la mort de ce soldat, à qui la révolution devait tant d'amour et l'Europe tant de vengeance, eut cela d'étrange
' De rUniursUé impériale; OEuv. compl., t. VI, p. 308 et suiv.
qu'elle n'inspira ni pitié, ni joie, ni douleur '. » Le parti libéral excite toute sa colère. « La violence des passions que, depuis quatre ans, la faiblesse a nourries, protégées, parce qu'elle n'osait les craindre; les désordres, les fureurs, les assassinats, les conjurations; les efforts publics et secrets des factieux pour consommer une révolution déjà si avancée, ne sont pas ce qu'il y a de plus frappant dans le spectacle dont nous sommes témoins. Il est naturel que l'homme de crime veuille goûter le fruit de ses œuvres. S'il lui échappait, que lui resterait-il? Tous les moyens lui sont égaux pour arriver à son but. Il intrigue, il complote, il tue, selon les circonstances Je ne
vois rien d'extraordinaire en cela; le crime tel qu'on le connaissait, suffit pour l'expliquer. Mais ce qui nous semble inouï dans l'histoire des peuples les plus dégradés, ce qui indique un degré de perversité intellectuelle dont on n'avait encore nulle idée, c'est le concert de tout un parti et sa hardiesse dans le mensonge. Jamais on ne combina l'imposture avec plus de profondeur et moins de remords, jamais on ne la proféra solennellement avec plus d'audace... Prise en flagrant délit de conspiration
' De la Sainte-Alliance: ibid., t. VIII, p. 268, 269.
et de révolte, à l'instant même la faction crie qu'on l'opprime, qu'il n'y a plus de liberté, de sûreté pour les défenseurs du peuple. En 93, au moins, les bourreaux ne se plaignaient pas d'être des victimes; le crime parlait son langage, mais il parlait sans désjuisemenl : on s'entendait dans la Convention. En enfer même, on sait ce qui est vrai et ce qui est faux; on ne nie pas la vérité, on la brave. Mais ce n'est pas assez pour les êtres pervers que la révolution nous a faits. Us ont créé dans l'enfer même un enfer plus profond, plus ténébreux, oij aucune vérité ne pénètre. La parole n'éclaire plus, elle obscurcit : elle parcourt la terre disant au mal : ïu es le bien ; et au bien ; Tu es le mal. Les peuples écoutent, ils hésitent, et la raison publique affaiblie ploie sous le poids de l'imposture '. »
Accuser de faiblesse le gouvernement de la Restauration ! Les massacrés de Marseille, de Nîmes et d'Uzès ; l'assassinat de Brune, de Laii;arde et do Uamel; la mort des frères Faucher, de Labedoyère, (leNey, de Didier, de Plaifi;nier, de Caibonneau, de ToUeron, de Chartran, de Mielton, de Mouton- Ouvernet, des deux Carron, des sergents delà Rochelle, de Berton, de Caffé, de Juglin, de Sauge ;
' Sur un caractère de la faction révolutionnaire; OEuvres compl., t. VIIJ, p. 238, 239.
les exécutions sanglantes de Paris, de Grenoble, de Lille, de Lyon, du Ludre, de Montpellier, deCarcassonne, etc.; les condamnations de Lavalette, deïravot. de Dehelle, de Boyer-Peyrelau, de Bonnaire, deLefebvre Desnouettes, de Rigaud, de Gilly, de Gruyer, de Radet, de Drouet-d'Erlon, des frères l>,allemand, de Clausel, de Brayer, d'Ameilh, et de tant d'autres, témoignent assez haut de la clémence des Bourbons et de la modération des royalistes.
11 n'est pas inutile de rappeler ces faits qui, rapprochés des citations que nous avons données de 31. de LaMennais, expliquent l'état des esprits à celte époque. M. de La Mcnnais ne parlait pas qu'en son nom, il était l'expression du parti religieux et politique dans lequel ses idées premières l'avaient égaré. La plupart des historiens qui ont retracé , à des points de vue divers , les événements de la Restauration, en ont trouvé l'explication dans l'exaspération des passions politiques, dans les rancunes du parti de l'émigration , et dans la résistance jalouse du parti libéral qui ne voulait rien céder des avantages de position qui lui avaient été créés par les gouvernements antérieurs. Sans aucun doute, il convient de faire aux passions une large part, mais si on veut se rendre
compte du malaise de la société, il faut en chercher la cause dans un ordre supérieur. Au fond, la lutte était moins entre les individus qu'entre les principes. Le passé se retrouvait en présence delà révolution. Or, le passé, c'était le catholicisme avec ses prétentions souveraines et l'intolérance civile ; la monarchie de droit divin avec son cortège suranné de privilèges de toute nature. Là révolution, c'était la négation de l'intervention de l'Eglise dans l'ordre temporel , la liberté dé conscience, la souveraineté du peuple en vertu de l'égalité des droits.
Les royalistes et les libéraux ne voyaient pas tous la question aussi nettement posée ; le peuple, qui a l'intuition des grandes choses, ne s'y trompa point. Le retour de l'empereur en 1815, fut pour lui l'occasion de le manifester. L'enthousiasme avec lequel les paysans et les ouvriers des villes accueillirent le grand capitaine, n'avait pas seulement pour causes la douleur de l'invasion et le désir de venger nos désastres, un autre sentiment les groupait encore autour de lui. Pour le peuplé, Napoléon était le représentant de la révolution. Ses fautes n'avaient pas effacé de son front le signe indélébile de son origine démocratique.
Si la France devait à l'Assemblée constituante et à la Convention son unité politique, administrative et judiciaire , son organisation militaire et universitaire et ses grands établissements scientifiques , Napoléon , en déjouant la conspiration bourbonnienne prête à éclater à son arrivée d'Egypte, en retardant la Restauration jusqu'en 18H, avait donné aux institutions et aux faits essentiels de la révolution dans l'ordre moral et matériel le temps de jeter de profondes racines dans le sol national ; ses victoires avaient sauvé la révolution. Suivant la belle expression d'Edgar Quinet, quinze années d'un soleil éclatant furent données pour mûrir le grain semé dans la tempête '. Voilà pourquoi le peuple aima Napoléon et lui resta fidèle. (1 ne voulait plus être attaché à la glèbe, payer les dîmes aux nobles et au clergé, subir les vexations de ses anciens maîtres, être dépouillé du droit de posséder la terre; en un mot, il voulait garder les libertés conquises et qu'il voyait menacées par les prétentions mal déguisées des partisans de l'ancien régime.
Dun autre côté , les esprits clairvoyants du
* Le Christianisme et la Béwlution: OEuv. corapl., t. III, p. 253. Pagnerre, t8ô7.
parti uitramontain et royaliste ne se faisaient pas d'illusion sur la situation. Céder sur les principes, accepter les institutions nouvelles, c'était abdiquer. Qu'était devenue la religion catholique dans le système de la monarchie constitutionnelle? Elle était descendue de son trône. Cette reine du passé, qui, dans la personne de son chef, s'était attribué une juridiction coërcitive sur le pouvoir temporel, qui, en sa qualité de suprême puissance, avait mis le sacerdoce au-dessus de l'empire, n'était elle-même rentrée en France avec les émigrés qu'après avoir fait acte de soumission à l'autorité civile. Elle avait du se résoudre à accepter le contrôle du gouvernement, sans l'autorisation duquel les actes de la cour de Rome ne peuvent être reçus ni publiés. Reconnue par la Charte comme religion de l'Etat, simple déclaration constatant qu'elle était professée par la majorité des Français, elle n'avait pas d'autre existence légale que celle dont jouissaient les sectes dissidentes : évoques, consistoires, prêtres, minisires, rabbins, tous étaient cgauv aux yeux de la loi.
L'intervention dans les actes de l'état civil et dans l'ordre politique lui était interdite; en un mot, le prêtre était prêtre dans l'église, comme le ministre dans le temple, comme le rabbin dans
la synagogue; hors delà, il n'élait plus qu'un simple citoyen :
Quantum mutalus ab illo !
Quant au roi, en vain prétendait-il avoir octroyé la Charte, son pouvoir n'était qu'une Cction. La souveraineté réelle résidait dans les deux Chambres ; car celles-ci votaient l'impôt. La Chambre des Députés, bien qu'élue par un corps électoral restreint, la Chambre des Pairs elle-même qui ne pouvait représenter une aristocratie qui n'existait pas, étaient l'expression imparfaite mais réelle pourtant de la démocratie. Que pouvait le roi contre elles? Dissoudre la Chambre des Députés? mais celle-ci en appelait immédiatement au corps électoral qui, décidant entre elle et le roi , faisait acte de souveraineté. La Chambre des Pairs était héréditaire et, par conséquent, indépendante du pouvoir royal.
Le roi nommait les ministres, il est vrai ; mais les ministres étaient moins ses agents que ceux du Parlement qui les contraignait à se retirer, s'ils se trouvaient en contradiction avec lui. Le roi proposait les lois ; mais c'était le Parlement qui les acceptait ou les rejetait. Le roi faisait les traités.
déclarait la guerre, nommait aux emplois de tous les services publics; mais il n'agissait que par ses ministres placés dans la dépendance du Parlement qui, en refusant l'impôt, réduisait à néant l'action de la royauté.
Donc les Chambres exerçaient la souveraineté ; les prérogatives royales étaient fictives. Le roi régnait aux Tuileries par la grâce des Chambres qui avaient iixé sa liste civile ; la démocratie gouvernait la France.
Les catholiques romains, les vrais catholiques, les royalistes de droit divin, les vrais royalistes, pouvaient-ils accepter une situation aussi manifestement en opposition avec leurs principes religieux et politiques? Non, évidemment. Leur droit, je dis plus, leur devoir était de protester contre l'ordre nouveau qui blessait leur foi dans ce qu'elle avait de fondamental. La foi ne transige pas ; les intérêts seuls peuvent se faire des concessions réciproques, parce qu'ils ont un caractère essentiellement individuel. En admettant son point de départ, M. de La Mennais était donc logique quand il cherchait à faire prévaloir le système de la papauté et de la monarchie de droit divin. Après tout, pour un croyant, c'est une grande et belle institution que cette Eglise romaine qui,
remontant par la tradition apostolique jusqu'à Jésus-Christ, afûrme, en vertu d'une autorité infaillible, les vérités qui constituent la vie spirituelle. Des dogmes étroitement enchaînés l'un à l'autre, desquels découlent des préceptes définis, forment un corps de doctrine qui, transmise par un pouvoir hiérarchique que maintient une sévère discipline, constitue dans une puissante unité l'univers catholique : Unus Dcus, una fidcs, iiniuii bapiisma '. Etendant son action sur la société temporelle, exerçant sur elle par son chef suprême la puissance directive et ordinative, sinon civile et juridique ^, la contraignant à conformer ses actes extérieurs aux prescriptions de la loi dont elle est l'interprète, l'Eglise une, universelle, perpétuelle et infaillible, réalise ainsi l'unité sociale selon la parole évangélique : Erit vmiin ovile et vnus pastor^. Son origine divine donne à son enseiûincment un caractère de certitude incontestable pour tout ce qu'il importe essentiellement à l'homme de connaître, une rèiile de ses jugements et de ses actes. La beauté de ses dogmes et la pureté de sa morale offrent à l'esprit tout un
* Epist. ai EpJies. iv, 5.
' Fénelon. De Summi pontif. auctor., cap. xxvn.
* Joann. x, 16.
ordre de conceptions et à l'àme des consolations el des espérances immortelles.
Cet idéal, auquel il manque malheureusement une base rationnelle, était bien fait pour séduire M. de LaMennais. Nul n'a Ml mieux ressortir que lui les grandeurs du catliolicisme. L'Essai sur lindifférence resiera comme une magnifique apologie de la religion chrétienne et une critique trèsconcluante du protestantisme dogmatique. Son livre sur la Religion considérée dans ses rapports arec l'ordre politique cl civil, est l'exposition la plus claire et la plus logique de la théocratie romaine. Ce n'est pas un des moindres services qu'il aura rendus. Il importait à notre siècle, étranger aux discussions théologiques qui ont passionné un autre âge, d'avoir une formule nette de cet ultramontanismc qui plusieurs fois abattu s'est toujours relevé, et menace encore le pouvoir temporel et la liberté des peuples.
Au milieu de ces pages éloquentes, empreintes d'une conviction si sincère, d'un désintéressement si pur, on regrette de trouver parfois une aprclé de langage, qui choque d'autant plus qu'elle paraît moins justifiée : la vérité ne s'accommode p.-is de ces exagérations, et la justice les repousse. La recherche de la vérité est une voie laborieuse.
dans laquelle les esprits les plus éclairés, les cœurs les plus droits sont sujets à s'égarer. On a donc mutuellement beaucoup à se pardonner. « On ne doit pas en cette vie, a dit Malebranche, espérer une entière félicité, parce qu'ici-bas on ne doit pas prétendre à l'infaillibilité; maison doit travail 1er sans cesse à ne point se tromper, puisqu'on souhaite sans cesse se délivrer de ses misères; en un mot, comme on désire avec ardeur un bonheur sans l'espérer, on doit tendre avec effort à l'infaillibilité sans y prétendre '. »
Si on se reporte au temps oii M. de La Mennais écrivait, on voit que l'exagération n'était pas seulement de son côté. La colère était dans toutes les bouches, parce que la haine était dans tous les cœurs. On combattait pour ses dieux et pour ses foyers, et dans la lutte chacun cherchait à frapper son ennemi.
Un langage acerbe n'a d'ailleurs rien qui doive étonner dans des discussions théologiques ; l'infaillibilité n'est pas tolérante. M. de La Mennais se laissait entraîner avec d'autant moins de défiance à cette intempérance de paroles, qu'elle était accueillie autour de lui avec une complaisance qui
' J> h rpcherehe de In vérité, liv. î*', chnp. 1".
tenait de l'enthousiasme. On se ferait difficilement une idée de l'exaltation du noyau ultramontain qui vivait des miettes de son esprit et quelquefois de sa table. M. deLaMennais n'aimait pas la contradiction, il n'acceptait les observations qu'avec impatience ; on le savait, et on approuvait sans réserve. Il faut avouer qu'il n'était pas facile de discuter contre lui. Toute idée vraie ou fausse prenait dans son esprit une forme logique, et son argumentation, vive, acérée, insolente de conviction, déconcertait les plus habiles. On le redoutait autant qu'on l'admirait. Quelle vie, en effet, que la sienne ! Lorsqu'il aurait pu prétendre, s'il avait eu une ambition vulgaire, aux plus hautes dignités ecclésiastiques, il leur avait préféré l'humble existence d'un simple prêtre. La gloire de Dieu et le triomphe de la vérité étaient son unique et constante pensée. Qu'avait-il à gagner dans la lutte qu'il avait entreprise avec tant d'abnégation? La suite l'a fait voir : la haine implacable des puissants qu'il avait combattus, des persécutions qui ne se sont pas lassées, l'abandon do ceux dont il avait embrassé la défense, la défection de ses amis. Quand le jour d'épreuve arriva, il se trouva seul ; mais il ne se découragea pas, parce que sa conscience lui rendit témoignage.
Il y a dans la pensée du devoir accompli une joie secrète de l'àme qui console de la sottise et de l'injustice des hommes.