‹ Essai biographique sur M.F. de La MennaisChapitre 4 sur 12 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

POURQITOI M. DE LA MEXNAIS A CESSÉ d'ÈTRE CaTBOLIQLE.

Dans le premier volume de V Essai, M. de La Mennais s'était appliqué à combattre l'indifférence religieuse et à prouver l'importance de la religion par rapport à l'homme, à la société, à Dieu. Ayant ensuite à établir la vérité du Christianisme, il dut d'abord rechercher si l'homme peut connaître certainement la vérité, à quels signes il la reconnaît, en un mot, s'il existe pour lui un critérium philosophique de la certitude. La question ainsi posée indique une modification importante de son es-

prit.

Dans ses premiers écrits on lit :

« il faut que la vérité se donne elle-même à

l'homme. Quand elle se donne, il la reçoit ; voilà tout ce qu'il peut : encore faut-il qu'il la reçoive de confiance et sans exijïer qu'elle montre ses titres ; car il n'est pas en état de les vérifier *.» M. de La Mennais affirmait donc l'impuissance de la raison à connaître la vérité. En vain l'homme cherche par lui-même à y atteindre; un acte de foi seul, sous l'empire de la grâce , supplée à son insuffisance.

Maintenant il se demande comment on peut humainement la posséder : donc il admet que la raison est capable d'arriver à une affirmation. Mais quelle est cette raison? Est-ce la raison individuelle ou la raison générale?

En soi , la question de la certitude renferme deux éléments, le vrai indépendant de la raison, et la raison qui perçoit le vrai. L'infaillible assurance de le percevoir actuellement, de le connaître, constitue la certitude, selon sa notion la plus étendue. Or, la raison n'étant essentiellement que la faculté de percevoir le vrai, il s'ensuit que la certitude n'est que la raison même essentielle, et que dès lors cette question : Qu'est-ce que la certitude? se réduit à celle-ci : Qu'est-ce que la raison?

' Premiers Mélanges, pensées diverses; OIÎuv. compi., l. VI, p. 411.

De sorte que là où est la raison la plus parfaite, là aussi nécessairement est la certitude la plus grande. Or, on peut distinguer dans l'humanité, non pas deux raisons diverses, mais deux degrés de la même raison une et identique : la raison particulière de l'individu, la raison commune de l'espèce. Celle-ci étant évidemment supérieure à l'autre , puisqu'elle renferme tout ce qu'il y a de commun dans les raisons particulières, qu'elle est, à notre égard , la faculté de connaître élevée à sa plus haute puissance, elle constitue dès lors la véritable raison humaine, et, par conséquent , la certitude n'est pour l'homme en général que cette raison même percevant le vrai selon sa nature, et, pour chaque homme individuellement, que cette même raison manifestant par un moyen quelconque ses invariables perceptions '.

Il est incontestable que la raison générale ainsi définie renferme une plus grande somme de vérité que la raison individuelle qui est plus bornée et assujettie aux passions qui tendent à obscurcir ses perceptions et à pervertir ses jugements. Rien, en effet, de plus variable et de plus trompeur que nos sentiments , nos sens et nos raisonnements. Il

■ Préface des troisièmes Mélanges, p. ix.

n'est pas une vérité essentielle qui, soumise à la raison privée, n'ait é(é l'objet de solutions contradicloires. Or, la vérité constitue la vie intellectuelle et morale de l'humanité, elle renferme tout ce qui est nécessaire à sa conservation et à son développement. Elle est donc une, sans cela elle serait à la fois ce qui est et ce qui n'est pas ; elle est universelle, car partout la même , elle est indispensable à tous ; elle est perpétuelle, car si elle cessait d'être, elle ne serait plus nécessaire. Dès lors que la vérité est une, universelle, perpétuelle, elle est invariable en soi ; ce qui varie par rapport à nous, c'est la connaissance plus ou moins parfaite que nous en avons. Elle doit aussi avoir un si^tne certain auquel on puisse la reconnaître, autrement elle serait pour les hommes comme si elle n'était pas. Ce signe, c'est l'acquiescement de la raison générale. Cette raison constitue la foi du genre humain , et ici la foi n'est pas prise dans le sens purement théologique, mais dans un sens plus général, et elle consiste, non pas à concevoir une chose, mais à la croire d'après le témoignage d'une raison supérieure.

La règle de la raison individuelle ne pouvant être qu'une raison plus étendue, plus siire, et l'homme, dans son état présent, n'ayant de rap-

port extérieur, immédiat qu'avec des iiitelliiTences semblables à la sienne ou avec les autres hommes, il s'ensuit ou que la raison de chaque individu n'a aucune règle infaillible ou que cette règle est la raison de tous, la raison générale, la raison humaine. Ce que la raison humaine atteste être vrai est donc nécessairement vrai, et ce qu'elle atteste être faux est donc nécessairement faux ; autrement il n'existerait ni vérité ni erreur pour l'homme.

La raison générale, admise comme règle de certitude pour (oui ce qui se rapporte aux vérités essentielles aux êtres vivant en socieîé, ne détruit pas l'action de la raison individuelle, elle la suppose au contraire. Par cela que l'homme est un être intelligent, il est capable de percevoir le vrai, et en comparant des vérités connues, d'en découvrir les rapports et d'en tirer des conséquences. Les sentiments, les sens et le raisonnement sont des moyens et même les seuls que l'on ail pour arriver à la constatation de la vérité, mais le fondement de la certitude ne se trouve dans aucun homme considéré individuellement; c'est-à-dire qu'il ne suffit pas qu'un seul homme soit profondément convaincu qu'une chose est vraie, pour qu'il soit certain qu'elle est vraie, que sa convie-

tion repose sur le témoignage de son sentiment, de ses sens ou sur son raisonnement. En un mot, la raison de chaque homme pris à part n'est point infaillible ; l'infaillibilité qui constitue la certitude n'appartient qu'à la raison commune ou générale qui est la raison humaine, et tout ce qui est certifié par la raison générale devant être cru par cela qu'elle l'atteste, constitue l'ordre de foi.

Mais, en même temps, il est dans la nature de l homme de chercher à concevoir ce qu'il croit, ou , en d'autres termes , de passer de la simple foi à l'intelligence, autant que le comportent les limites de son esprit. De là Vordre de conception.

Les caractères distinctifs de chacun de ces deux ordres sont les suivants :

Tout ce qlii fait partie de l'ordre de foi est certain; tout ce qui n'est que pure conception est contestable, parce que toute raison individuelle est faillible.

L'ordre de foi est absolu ou le même pour tous, d'abord parce qu'il n'est que la même raison permanente, et ensuite parce que tous les individus sont également tenus de se soumettre à l'autorité de la raison générale : l'ordre de conception est relatif aux divers degrés de capacité.

Dans l'ordre de foi , l'esprit de chaque homme

est passif ; non pas en ce sens que l'acte par lequel il adhère à la raison générale soit indépendant de la volonté, mais en ce sens qu'il reçoit la vérité ; dans l'autre ordre, il est actif, parce qu'il produit lui-même ses propres conceptions.

L'ordre de foi ne subsiste que par la soumission des raisons individuelles à l'autorité de la raison générale, tandis que la liberté des raisons individuelles, à l'égard les unes des autres, est, pour l'ordre de conception, la condition même de son existence et sa loi inviolable.

Quant aux rapports de ces deux ordres, il est évident que l'ordre de conception est subordonné à l'ordre de foi, dans lequel se trouve et sa base et sa règle.

Il y a sa base, puisque l'activité de l'esprit humain ne trouverait rien sur quoi elle put s'exercer, si l'homme ne commençait par admettre de pure foi la vérité des notions primitives qui constituent l'intelligence. Toute conception suppose nécessairement une croyance antérieure, car on ne cherche à expliquer que ce dont on admet déjà l'existence. D'ailleurs, l'ordre do foi est l'ordre de certitude. Séparé de lui, l'ordre de conception ne pourrait avoir qu'une base relative et variable , comme les jugements de chaque raison indivi-

duelle : or, la notion même de base implique l'idée de quelque chose de flxe et d'absolu.

Il y a sa règle. Si donc un ensemble de conceptions se trouve en opposition, sur un point quelconque, avec l'ordre de foi, on est averti qu'il renferme, à cet égard du moins, une erreur. Plus au contraire il est en harmonie avec cet ordre, plus on a de raisons de croire que cet ensemble est juste.

On doit remarquer, en outre, que si l'ordre de conception est, par sa propre essence , contestable dans toutes ses parties, il peut recevoir de l'ordre de foi une consistance dont il n'a pas le principe eu lui-même. C'est ainsi qu'on retrouve partout où l'esprit humain a exercé son activité des conceptions qui, d'abord purement individuelles et incertaines, mais sanctionnées ensuite par le consentement de la plupart de ceux qui se sont occupés des mêmes matières, sont devenues, parce moyen, participantes, quoique dans un ordre inférieur, à la certitude qui appartient à l'ordre de foi proprement dit ' ,

Cette méthode de l'autorité ou du témoignage pour arriver à la certitude philosophique, ne dif-

' Sommaire d'un système des connaissances humaines; OKuv. comp., l. IX, p. 301 et suiv.

fère pas, sous un certain rapport, de celle employée par certains pères de l'Eglise pour afBrraer la vérité catholique. Saint Vincent de Lerins l'a exprimé dans des termes presque identiques : Quod uhique, quod semper, quod ah omnibus creditiim est, hoc est enim vere proprieque calhoUcum ' .

Au reste, M. de La Mennais n'avait pas entendu substituer, pour les catholiques, la raison générale h l'autorité de l'Eglise comme juge des matières de foi. « II n'est point question dans mon ouvrage de la foi divine, écrivait-il à M, Grandi, à l'occasion de quelques doutes soulevés dans l'esprit de ce théologien par lesecond volume de rJîs.sai; évidemment, je ne pouvais en parler aux incrédules, parmi lesquels il en est qui n'admettent pas même l'existence de Dieu ^ . » Ce qu'il s'était proposé, c'était de se servir de l'autorité de la raison commune pour prouver qu'il existait et qu'il avait toujours existé une vraie religion, et que cette religion était le christianisme. Et suivant lui, le christianisme ne datait pas de l'ère de Jésus-Christ, il avait commencé avec le monde : se développant dans l'humanité sans jamais changer au fond, sans jamais varier, il avait demeuré et devait demeurer perpétuelle-

' Vincenlis Lirinensis commonitorimn, c. 11.

2 Lettre à M. Grandi, en date du 9 décembre 182:2.

ment le même, perpétuellement un, comme en croissant l'homme demeure identiquement le même homme; el le développement de la vérité dans notre raison, depuis la première enfance jusqu'à l'âge de la pleine maturité, représente le développement de cette même vérité dans le genre humain'.

Il eût été plus exact de dire que le genre humain n'ayant jamais pu exister privé des vérités qui constituentsa vie spirituelle, il y avait toujours eu une Eglise universelle , dont le christianisme éuit une nouvelle phase, parce qu'il est une manifestation plus complète des vérités primordiales.

Origène^ et Clément d'Alexandrie^ ont aussi admis que l'Eglise a pour fondement, non seulement les apétrcs, mais encore les patriarches, et ils établissent une filiation directe entre les révélations d'Adam, de Moïse et de Jésus-Christ. Une différence essentielle les sépare de M. de La Mennais qui , considérant la révélation de Moïse comme exclusivement propre au peuple juif, ne reconnaît que la révélation d'Adam comme base des vérités communiquées au genre humain et

• E>isai, t. III, p. 28.

2 Orig. Cant. cant., lib. II.

^ Clem.'Alexand. Strom., c. vu.

conservées par sa tradition jusqu'à Jésus-Christ, ce qui Ole à la révélation mosaïque le caractère de l;i nécessité. Saint Paul lui-même en convient quand il dit : « Lorsque les Gentils qui n'ont pas la loi, hnt naturellement ce qui est la loi, n'ayant pas de loi, ils sont à eux-mêmes selon la loi : montrant l'œuvre de la loi écrite en leurs cœurs, leur conscience leur rendant témoignage, et leurs pensées s'accusant et se défendant l'une l'autre ' . . . » De ce passagesi remarquable de saint Paul, on peut même tirer une conclusion plus générale, c'est la négation de l'ordre surnaturel qui sert de base à la révélation en général. En effet, saint Paul ne parle pas au passé, mais au présent, et il déclare que ceux qui n'ont pas la loi peuvent faire naturellement ce qui est selon la loi ; c'est donc qu'ils ont un moyen naturel de connaître la vérité, de la posséder, de se conformer à ses préceptes, et, parconséquent, de se sauver en dehors de la révélation telle que le catholicisme la comprend , c'est-à-dire ayant sa source dans l'ordre surnaturel. M. de La Mennais, en acceptant la révélation d'Adam, tombait dans une contradiction évidente avec lui-même; car, après avoir établi que la raison

' Epiftt. ad Roman., 11, 14 et 15,

privée ne peut servir de base à la certitude, il faisait reposer sur le témoignage d'un seul homme, déchu catlioliquement parlant, et par conséquent faillible, la foi du genre humain.

Si le christianisme n'est que le développement de la vérité dans le temps, la révélation de Jésus- Christ cesse d'être nécessaire, à moins que la raison humaine ne la déclare telle; car cette autorité infaillible existait antérieurement à la dernière formule du christianisme, et était seule compétente pour la juger. Or, rien de semblable n'a existé; aussi n'est-ce pas dans la sanction de la raison humaine que l'on va chercher la preuve de la vérité du christianisme, c'est dans la foi à la révélation immédiate de Jésus-Christ, fils de Dieu, et Dieu lui-même comme deuxième personne de la Sainte Trinité. Mais la raison générale eut-elle acquiescé à la révélation chrétienne, cet acte de souveraineté ne pouvait, en aucune manière, transporter sa propre autorité à l'Eglise catholique. M. de La Mennais l'avait admis implicitement en reconnaissant que la raison générale suffit pour discerner la vraie religion, ce qui implique le droit de la juger, et il aurait dil en conclure que l'autorité de la raison générale est supérieure à l'autorité de l'Eglise, et que si celle-ci est infaillible,

c'est quand elle se trouve d'accord avec l'autorité infaillible du genre humain. En un mot, dans ce système, l'Eglise catholique n'était plus qu'une Eglise particulière dans le sein de l'Eglise universelle de l'humanité. Si M. de La Mennais n'a pas tout d'abord tiré cette dernière conséquence du principe qu'il avait posé, elle y est contenue néanmoins, et on peut établir dès à présent qnes'il a été catholique, c'est par un défaut de logique.

La doctrine du sens commun rencontra une certaine opposition dans une partie du clergé, moins parce qu'elle avait de contraire au principe de l'infaillibilité de l'Eglise, que parce qu'elle était en opposition avec la philosophie cartésienne enseignée depuis deux cents ans dans l'Ecole, Peu d'esprits aperçurent sa conséquence logique, pas même M. de La Mennais. Telle était sa bonne foi, sa soumission sans réserve au Souverain Pontife, que, dans la déûance de ses propres lumières, il résolut de demander à Rome une décision qui tranchât les doutes que sa méthode avait fait naître. Le 1" décembre 1821, il adressa la lettre suivante au Père Anfossi, maître du Sacré Palais :

'< Mon révérendissime Père, » N'ayant point l'honneur d'être connu de

VOUS, je lie prendrais pas la liberté de vous écrire, si je n'étais pas encouragé à cette démarche par monseigneur le Nonce Apostolique qui daigne avoir pour moi des bontés. L'affaire dont je vous prie de permettre que je vous entretienne intéresse la religion ; c'est mon excuse d'oser dérober quelque portion d'un temps que votre paternité emploie d'une manière si honorable pour elle et si utile à l'Eglise.

» Il n'est pas impossible que votre paternité connaisse un ouvrage intitulé : Tradition de l'Église sur l'institution des évêqites. Cet ouvrage, que, de concert avec mon frère, j'avais composé sous Buonaparte, à l'époque de la captivité de N. S. P. le pape Pie VII, et que je fis imprimer en 1814, m'a depuis suscité beaucoup de contradictions de la part de quelques personnes attachées aux funestes opinions gallicanes. Je n'ai pas néanmoins cessé de les combattre, spécialement dans une suite d'articles insérés dans les journaux, et où je rendais compte du bel ouvrage de mon illustre ami, M. le comte de Maistre, ayant pour titre : Dm Pape.

» Ces articles, publiés il y a dix-huit mois, renouvelèrent l'animosité des gallicans contre moi. Ils n'essayèrent pas de me répondre, mais ils

— od —

clierchèreni un prétexte pour me nuire, et ce prétexte, ils crurent le trouver dans le deuxième volume de VEssai sur nndifférence en matière de religion, qui devint l'objet de leurs attaques, quoiqu'il fût attaqué en même temps par les constitutionnels, les jansénistes et les impies. Et ce qui est remarquable, c'est que plusieurs de ceux qui s'élevèrent le plus fortement contre mon livre, disaient hautement qu'ils savaient bien qu'il ne contenait rien qu'on pût condamner, mais qu'ils voyaient bien aussi où j'en voulais venir ; que mon dessein était d'établir l'infaillibilité du Pape, et que c'était pour cela qu'il fallait discréditer ma doctrine. Un janséniste, nommé Tabaraud, répéta les mêmes choses dans la Chronique, journal rédigé par le fameux Grégoire, évêque constitutionnel et régicide.

» D'un autre coté, il est vrai aussi que des gens d» bonne foi s'étonnèrent de me voir attaquer la philosophie cartésienne, dans laquelle ils avaient été nourris, et ne comprirent nullement les principes que j'essayais de substituer à cette philosophie dangereuse. Mais déjà beaucoup d'entre eux, éclairés par la Défense que j'ai publiée l'été dernier, :-ont devenus les plus zélés j»artisans de ma doctrine qui n'est que le principe catholique : Qftod seniprr,

quod ubifjue, quod ah omnibus creditam eut, appliqué comme règle de jugement à toutes les connaissances humaines. »

)) Lorsque, au mois d'août 1820, je vis, de la retraite où je vivais alors, la tempête se former, je crus de mon devoir de soumettre au jugement du Saint-Siège le livre qui excitait une si vive opposition. Ne connaissant personne à Rome, j'engageai M. le comte de Maistre à demander en mon nom qu'il fut examiné, ne désirant rien davantage, s'il renfermait des erreurs, que d'en être averti pour les désavouer, les corriger, et condamnant d'avance tout ce que le Saint-Siège jugerait condamnable. M. le comte de Maistre, pour remplir mes vues, pria M. le marquis d'Azeglio, alors à Rome, d'y faire connaître mon désir et mes dispositions. Depuis ce temps, j'ignore ce qui s'est passé.

)) Cependant, de toutes parts, d'Angleterucî, d'Allemagne, d'Italie même, j'ai reçu les approbations les plus flatteuses de la part des hommes dont le sutfrage, exempt de toute prévention, pouvait le plus m' encourager ; et j'ai cru trouver un autre motif de me tranquilliser sur la tendance de mes principes dans les nombreuses conversions que mon ouvrage a opérées et continue

— ni —

d'opérer chaque jour parmi les incrédules et les protestants.

» Aucune objection ne m'est parvenue des pays étrangers à la France contre la partie philosophique du second volume de V Essai, et je n'ai pas connaissance qu'en ce qui tient à la théologie, on m'ait nulle part repro hé d'erreur; seulement deux théologiens italiens, d'une haute distinction, l'un desquels est l'ami de Monseigneur le nonce apostolique, ont eu la bonté de m'indiquer dans le treizième chapitre de ce volume, deux passages qu'ils désiraient que je corrigeasse, non que la doctrine en fût répréhensible au fond, mais parce qu'ils craignaient qu'on l'entendit mal et que l'on n'abusât de mes expressions qui leur paraissaient s'éloigner trop du langage théologique ordinaire dont il est dangereux de s'écarter, en parlant de Dieu et de sa nature incompréhensible. Déférant aussitôt à une observation si juste, je me suis empressé d'envoyer à ces doctes théologiens les corrections qu'ils souhaitaient. Ils les ont approuvées, et on les trouvera dans la prochaine édition de mon hvre, avec beaucoup d'additions et d'éclaircissements.

» Ces mêmes théologiens m'ont écrit qu'en détruisant le cartésianisme ou la philosophie du sens

privé, j'avais rendu à la religion et à la société civile olle-mème un service considérable, puisque le ju- «iement particulier, qui est la source de toutes les hérésies, est en même temps le principe de tonte incrédulité. Ma doctrine, en effet, tend à prouver (jiie la foi catholique et la raison humaine réposent sur le même fondement et sont soumises à la même règle, de sorte qu'à moins de tomber dans les plus absurdes inconséquences, il fout ou être catholique ou renoncer à toute raison.

)) Ces détails étaient nécessaires pour que votre paternité, parfaitement instruite de l'état des choses, put mieux juger de la demande qui me reste à lui faire. Celte demande n'est point personnelle. Je ne suis rien, et je désire être compté pour rien Je ne vois et ne veux voir en toutes choses que les sacrés intérêts de la vérité et de la religion. Appelé par la Providence à les défendre, j'ai obéi à ses ordres malgré la plus vive répugnance pour un genre de travail entièrement contraire à mes goûts. Mais si ce travail cessait d'être utile, sil'onôtaità mes paroles l'espèce d'autorité qui seule les peut rendre efficaces, Dieu luimême me délierait de l'obi iuation de continuer un sacrifice sans objet , et je retrouverais enfin , dans une douce obscurité, le repos et la paix, uniques

biens désirables encore quand on a connu la vie.

» Je n'ai écrit que pour soutenir les droits de l'autorité et particulièrement ceux du Saint-Siège. Personne n'est plus soumis que moi à ses décisions, personne ne les révère davantage. Si je me suis trompé sur quelque point, ce qui m' étonnerait moins que tout autre, je ne demande qu'à être éclairé. Parmi tant de sujets que j'ai traités, y a-til dans mon ouvrage des choses qu'on juge convenable de changer, de corriger, je suis prêt à corriger, à changer tout ce qu'on voudra, et comme on le voudra. Ce qui me semble important, c'est de faire cesser la vague incertitude qu'on a jetée dans les esprits sur ma doctrine. Je sais bien que Rome ne peut se prononcer sur des questions purement philosophiques; aussi n'est-ce pas là ce que j'entends : mais ne pourrait-on pas examiner théologiquement mon livre, et si on n'y trouve rien de répréhensible, ou, dans le cas contraire, après avoir corrigé ce qui aurait besoin de correction , déclarer qu'il ne renferme rien que d'orthodoxe? Une pareille déclaration ramènerait les âmes craintives, et me permettrait de faire quelque bien dans l'avenir.

» Au reste, quel que soit le parti qu'on prenne à cet égard, et quoi qu'il arrive de mon livre et de

moi , j'aurai toujours lieu d'être content, et soit que je continue, soit que je cesse de combattre publi- (juement les ennemis de l'Eglise, ma profonde vénération et mon amour pour son chef, pour le centre et le lien de l'unité catholique, demeureront invariablement les mêmes jusqu'à la fin de ma vie, et je bénirai le Dieu qui l'assiste, qui le soutient, qui fait descendre d'en haut sa sagesse dans ses conseils et qui prête sa propre infaillibilité à ses jugements.

» Dès que la nouvelle édition du second volume de VEssai paraîtra, c'est-à-dire, dans quelques mois, je prendrai la liberté d'en faire hommage à voire paternité. En attendant, je la prie de permet- Ire que je lui offre ma Défense de l'Essai, avec une copie des deux passages corrigés sur les observations qu'on m'a faites. Ce que je me propose d'ajouter d'ailleurs n'a d'autre objet que d'éclaircir les endroits du livre qu'on paraît avoir eu le plus de peine à comprendre.

» Je suis avec une profonde vénération de votre jtaternité, etc.

Cette lettre indique clairement que, dans sa pensée intime, M. de La Mennais attachait une telle

importance à son système de philosophie que s'il était déclaré faux, le seul parti qu'il avait à prendre était celui du silence.

La réponse ne se fît pas attendre, et elle fut très-favorable. En 1822, parut à Rome une traduction italienne sans nom d'auteur, de la Défense de l'Essai, avec les approbations les plus formelles de la doctrine qui y est exposée. Ce livre est devenu rare ; et je crois devoir donner in extenso ces documents officiels de la cour de Rome.

APPROVAZIONI.

Nel légère per commissione del reverendissimo P. Maestro del Sacro Palazzo apostolico il manoscritto, che ha per titolo . Difesa delSaggio suW indifferenza in maleria di Religione del Sig. Ab. Francesco de La Mennais : vi ho ravvisato, che il ch. autore con buon ordine, con molta erudizione, e con profondità di raziocinio mette in chiaro il melodo tenuto nel Saggio per combattere gl' increduli, e fa vedere, che lungi dal recare alcun pregiudizio aile prove délia verità délia Religione cristiana, e dal camminare sulle erranti pedate de' filosofi, corne si erano alcuni immaginato, è anzi l'unico per giungere con sicurezza alla Verità. Mi

auguro, che questa lelteraria fatica riuscirà accettissima agîi amatori del vero ; onde giudico, che se ne possa permettere la stampa , non essendomi incontrato in cosa, che si opponga aile santé regole délia Fede, et délia Morale Cristiana.

Roma, S. Maria in Monticelli questo di 8 novembre 1821.

Pietro Glauda délia Congregazione délia Doltrina Cristiana, Lettore di S. Teologia.

— Ho letto per commissione del reverendissimo padre Maestro del S. Palazzo Apostolico la traduzione italiana dell' opéra del ch. Sig. Ab. Francesco de La Mennais, che ha per titolo : « Difesa del Saggio suW iiidifferenza in materia di Religione; » e non solamente non vi ho trovato nulla di contrario alla Reliuione medesima, ed ai buoni costumi, ma ho veduto che il sistema, dell' autorità stahilito dall' autore è perfettamente coerente ai principi di Religione manifestati da Dio ail' Uomo. In quanto poi alla parte fîlosoûca, stando sempre agli opportuni mezzi di giungere alla verità dichiarati dair autore stesso, pare che ragionevolmente altri non possa ripro varia.

Dalla Canonica di S. Pietro in Vincoli, questo di 15 aprile 1822.

Don Paolo Del Signore Canonico Reg. Lateranese,

pubblico professore di antichità cristiane, e di storia ccdesiastka neW archiginnasio Romano.

— Ho letto per commissione datami dal reverendissimo P. Maestro del S. Palazzo Apostolico la bella traduzione dalla francese nella nostra lingua italiana délia Difesa del Saggio suiï indifferenza in materia di Religione del Sig. Ab. Francesco de La Mennais. In questa Difesa il dotto autore prende a sviluppare, e meltere nel suo chiaro lume il principio da lui stabilito nel secondo tomo del suddetto Saggio; che nella ricerca délia verità non dobbiamo mettere il principio di certezza nell' uomo individuale : ma bensi tener per vero ciô, che lutti gli uomini credono invincibilmente. Tali, e tante sono leragioni, con le quali rinforza il suo assunto, che a me sembra averlo ormai chiaramente dimostrato. Piaccia a Dio, che dalla lettura di questa operetta restino disingannati tutti coloro, che per non aver voluto sottomettere gli scarsi lumi délia propria ragione alla infaillibile autorité délia Chiesa Cattolica , hanno miseramente perduta la vera fede. Questo è lo scopo cui mira il dotto, e pio autore nella sua Difesa; quindi la giudico vantaggiosissima, e pero degna di essere pubblicata colle stampe , quando cosi piaccia cui spetta.

Dal collegio dei Penitenzieri di S. Pietro, 29 Aprile 1822.

Fra Basilio Tomaggian Arciv. di Durazzo.

— Imprimatur si videbitur R"" patr. sacr. Pal. Apost. Mag.

J. Délia Porta vicesgerens.

— Imprimatur. Fr. Philippus Anfossi , Ord. Praed.S.P. A. Mag. \

Certes, l'autorité ecclésiastique ne pouvait pas approuver plus formellement le système philosophique de M. de La Mennais. Comment expliquer la condamnation non moins explicite qu'en porta Grégoire XVI, dans son Encyclique du 15 juillet 183-4? Mais n'anticipons pas.

En descendant dans l'arène des partis qui divisaient alors la France, M. de La Mennais s'était rangé, par un acte de foi, sous la bannière du catholicisme ultramontain. Le prêtre avait conclu à la théocratie; quoi de plus naturel? Mais toutes les théories absolues, alors même qu'elles sont vraies au fond, trouvent dans leur application des difficultés très-grandes ; celles que M. de La Men-

* Difesa del Saggio suW indifferenza in materia di reli-

gione, del sig. abbate Francesco de La Mennais, p. 155, 156.

Roraa, presso Carlo Mordachini, 1822, Con approvazione.

nais avait empruntées à un autre âge n'avaient plus de réalisation possible. Après avoir vécu avec les morts, il entrait dans le monde des vivants, il se trouvait en présence d'une génération nouvelle nourrie de la philosophie du xvni" siècle , pleine de sève et d'ardeur, qui, après avoir brisé avec le passé, marchait d'un pas assuré dans la voie de la liberté. Il ne tarda pas à s'en apercevoir. Ses doctrines religieuses et politiques n'eurent pas seulement pour contradicteurs ceux qu'il appelait les révolutionnaires, mais encore une partie du clergé et les royalistes constitutionnels. La bourgeoisie leur était hostile, le peuple les repoussait avec énergie. En vain, il cherchait à passionner les esprits en faveur de la souveraineté absolue de la papauté, il n'entraîna qu'un très-petit nombre de catholiques ; la masse, qui s'en tient à des pratiques religieuses, restait indifférente. Ses éloges de l'inquisition et des jésuites paraissaient exagérés même aux plus fervents. Les conséquences de son opinion sur l'intolérance civile excitaient une vive répulsion ; ses idées sur la monarchie absolue, la dotation du clergé, les biens de main-morte, le rétablissement des congrégations religieuses, l'éducation cléricale, n'étaient plus en harmonie avec les faits sociaux. La réforme radicale qu'il demandait, n'é-

tait rien moins, en définitive, que le renversement des institutions existantes, c'était le retour à un passé à jamais détruit.

Etrange spectacle que celui d'un grand esprit qui, semblant étranger au mouvement de son siècle, lui parle un langage qu'il n'entend plus et épuise ses efforts à vouloir faire remonter le torrent vers sa source. Et cependant, c'est précisément parce qu'il comprenait que c'en était fait du catholicisme, si la société ne changeait pas de direction, que M. de La Mennais soutenait une lutte désespérée. Dans celte campagne' de Rome, il ne se tint pas sur la défensive, il vint se placer hardiment sur le terrain de la démocratie. La philosophie avait attaqué le catholicisme au nom de la liberté; c'est au nom de la liberté et avec ses propres armes qu'il attaqua la révolution. Sans y prendre garde, il faisait ainsi une concession aux nécessités de son temps, il acquiesçait à des principes hostiles à sa foi.

Il écrivait à mon père en 1819 :

« Le ministère travaille à gagner des voix en faveur de la loi sur la hberté de la presse. Il a pour cela des moyens plus sûrs que les discours de M. de Cases. Toutefois il est douteux qu'il l'emporte. Tous les partis ne savent pas trop ce qu'ils veulent, mais personne ne veut de ce qui est. Pour moi ,

je désire la liberté de la presse, non que je la croie bonne en elle-même , mais parce qu'elle existe de fait pour le mal et pour le mal seul ; et encore parce qu'elle bâtera l'époque d'une crise désormais inévitable. »

M. de La Mennais acceptait encore, il est vrai, la censure des journaux pour réprimer la licence des écrivains impies et des opinions anarcbiques ; il apprit par sa propre expérience que la censure aux mains des agents du pouvoir a pour but, moins de protéger la société contre des doctrines quelles qu'elles soient, que de servir les intérêts particuliers de ceux qui administrent. Sous la Restauration, elle laissait tout dire ou à peu près, pourvu que l'on ne s'en prît pas aux gens en place, aux ministres surtout. Il reconnut que la vérité ne peut que gagner à la liberté de discussion'. Il était évident, en effet, que, dans l'état des cboses, la liberté de la presse était le seul moyen possible d'agir sur l'opinion publique et de ramener à l'Eglise ceux qui s'en étaient séparés. C'était aussi le seul moyen de défendre l'Eglise contre les attaques dont elle était l'objet; attaques plus ou moins justifiées, car l'intolérance était souvent

' Quelques réflexions sur la censure; OEuvres complètes, l. VIIT, p. 193.

des deux côtés, et si l'Eglise a pu quelquefois se plaindre avec raison de l'envahissement de son domaine spirituel , quelquefois aussi elle a été portée à s'attribuer des droits qu'elle n'avait pas.

La liberté des cultes garantie par la Charte et qui a donné lieu à tant de diatribes des catholiques qui accusaient l'Etat d'athéisme, parce qu'il assurait à chacun le droit d'adorer Dieu selon sa croyance, était aussi un fait qu'il fallait nécessairement accepter. M. de La Mennais dut donc admettre la liberté de conscience, car en la niant aux autres, il se l'interdisait à lui-même.

La liberté de conscience ne consiste pas seulement dans la liberté des cultes, elle implique encore la liberté d'enseignement. Concéder à l'Etat le privilège exclusif de l'instruction et de l'éducation , ce serait reconnaître son droit de déterminer les croyances qu'il lui plairait d'imposer. Qui est maître de l'éducation est maître de tout l'homme, parce que l'homme reçoit tout de l'éducation, religion, morale, sentiments, habitudes. L'Etat qui fait de l'enseignement un monopole à son proût, n'usurpe pas seulement la puissance paternelle, il viole la liberté morale et crée la servitude de l'esprit. M. de La Mennais en combattant ce monopole, en réclamant pour les ca-

tholiques le droit d'enseigner, servait donc la cause de la liberté. Voilà comment , pour défendre le catholicisme, il fut conduit progressivement à affirmer la liberté de la presse , la liberté de conscience, la liberté d'enseignement.

L'exercice de ces libertés morales suppose la liberté politique et civile. Or, deux doctrines politiques étaient en présence ; celle de la monarchie de droit divin et celle de la souveraineté du peuple. Dans la première, le roi est institué immédiatement par Dieu et son pouvoir est inamissible. Maître absolu des personnes et des choses, sa volonté est sa règle unique. Il peut disposer arbitrairement de la vie de ses sujets et de leurs biens, sans qu'aucune résistance active puisse lui être légitimement opposée. Il ne doit compte qu'à Dieu.

« Le Roy donc en Israël représentant l'Eglise à advenir, qui est la présente, qu'est il? N'est-il pas juge sur tous? Chef de son armée? Le plus hault et le plus souverain de tous? N'est-il pas en sa puissance de prendre les enfants de ses subjectz, et les mettre à ses charriots? N'est-il pas en luy d'en faire des centeniers, des grans mareschaux, des laboureurs de ses terres, des moissonneurs de ses bleds, des armuriers et des charrons? Il a la puissance de prendre les filles de ses subjectz, etem-

ployer les unes à lui faire unguents et parfums, les autres tenir pour concubines, les autres panetières: somme, il peult contisquer les champs et héritages, vignes et lieux plantez d'ohviers de ses subjectz, s'ils viennent à faillir, et en faire donation à qui bon luy semblera ; et prendre la dixième partie du revenu des bleds et vignes des siens, et à la parfin commander corvées, ou à chacun en particulier, ou à tous en général. Voilà donc que c'est d'un rov en l'Eslise ; ie dis l'Eglise, c'est-à-dire au peuple régénéré par l'eau et le Saint-Esprit, avec une confession du nom du Christ, du temple et maison de Dieu, colonne et firmament de vérité, delà Sainte-Vierge de l'Eglise catholique, chaste épouse du Christ, tirée de ses os et de sa chair, qui est sans macule et ride aucune, gardant inviolablement les droictz et ordonnances divines; en l'Eglise, dy-je, tout ce que dessus y est pour sûr ; et ce est la dignité royalle ' . »

Il ne faut pas s'étonner de ce langage; la plupart des écrivains catholiques professent au fond la même doctrine. Ainsi, d'après Malebranche, le prince, image de Dieu et son ministre sur la terre, ne tient que de Dieu seul son autorité sur les autres

* Traictez des droictz et libertez de l'Église gallicane. Paris, 1612, p. 108.

hommes. Il a l'autorité de faire des lois et il n'y est point soumis. Tl peut agir avec empire sans rendre raison de sa conduite à personne *. Les sujets doivent obéir aveuglément, lorsqu'il n'y va que de leur propre intérêt. C'est s'établir juge du souverain que de critiquer sa conduite. C'est mépriser la puissance et se révolter que de prétendre qu'elle doit raison de ses actions à d'autres qu'à celui qui l'a établie, à Dieu. Mais, à la différence de l'auteur précédent, Malebrancbe n'admet pas que le droit du prince aille jusqu'à tenir pour concubines les filles de ses sujets; car l'obéissance que l'on doit au souverain n'étant due et ne se rapportant qu'à Dieu seul, il est clair, dit-il, qu'on peut et qu'on doit lui désobéir, lorsqu'il commande ce que Dieu défend^.

M. de La Mennais avait été plus absolu que Maiebranche. Dans un &rùc\e suv la Restauration de la science politique de M. de Haller ^, il avait admis avec cet écrivain que, selon le bon sens, un souverain n'est qu'un homme fort et possédant des domaines étendus, indépendant par cela même et en

' Traité de morale, seconde partie, p. 143, 144. Edition de Lyon de 1697.

^Ibid., p. 161, J62.

3 OEuvres complètes, p. 412 et suiv.

état de défendre son indépendance. Le droit de propriété, droit qui a sa source dans la nature et est antérieur à tout contrat, est le fondement de sa puissance ou de sa souveraineté. Le prince est un propriétaire ijidépcndant qui administre ses propres affaires; sans maître, puisqu'il est indépendant, nul ne peut lui imposer des lois, et il a le droit d'en imposer ou de fixer les conditions auxquelles il reçoit et protège ceux qui s'attachent à son service. Des rapports semblables, mais qui supposent tous une supériorité préexistante d'oii ils tirent leur origine, s'établissent au-dessous du souverain entre les divers membres de la communauté. C'est le propriétaire qui impose des conditions ou des lois à son fermier, et celui-ci à ses serviteurs qui ne sauraient lui en imposer aucune. Ainsi se forme la hiérarchie sociale par une suite d'engagements volontaires, tacites ou exprès, et dans laquelle chacun, possédant les mêmes droits essentiels, les exerce seulement selon le degré de sa puissance native ou acquise, dans une sphère plus resserrée ou plus étendue. Tels sont, selon la nature et la raison, les rapports extérieurs dont ïeîisemble forme le droit politique et civil. — « Il faut voir dans l'ouvrage même, dit M. de la Mennais, combien cette idée si simple est féconde en vérités importantes,

combien elle jette de lumières sur les grandes questions de l'établissement du pouvoir et de sa transmission, combien elle est favorable à la vraie liberté, à la paix et au bonheur des peuples, nécessairement détruits, ainsi que la dignité réelle de l'homme, par les systèmes opposés. »

Les gallicans, sous la restauration, n'étaient pas éloignés de comprendre la dignité royalle comme leurs devanciers du xvif siècle. M. Frayssinous, évèque d'Hermopolis, déclare que quiconque arrive au pouvoir selon la forme établie par les lois politiques du pays, ne peut plus, en aucun cas, être privé de son droit ou cesser d'être souverain légitime, fût-il tyran, hérétique, persécuteur, impie; qu'il n'est jamais permis de se soustraire à son empire ni d'opposer à ses volontés une résistance active, et, qu'à quelque degré qu'il opprime le peuple, celui-ci est tenu de souffrir l'oppression par l'ordre de Dieu '.

» Fidèles à Dieu, disait un autre évêque, ainsi que vous le fûtes toujours, vous continueriez d'obéir, dans l'ordre civil, à celui qui tiendrait du ciel la puissance souveraine, quelque déréglées que fussent ses mœurs, quelle que fût sa croyance

* Les vrais principes de l'Eglise gallicane, p. 71.

religieuse, quels que pussent être les abus apparents ou réels de son gouvernement, quelque impies et tyranniques que fussent les lois qu'il dicterait pour vous pervertir '. »

Telle est, dans son essence, la théorie de la monarchie de droit divin.

La doctrine opposée, celle de la souveraineté du peuple, a pour base l'égalité. Les droits des êtres dérivent de leur nature ; la nature humaine étant une, tous les hommes sont égaux, donc ils sont tous libres. La liberté consiste dans la manifestalion et le développement naturel de ses facultés par l'exercice de ses droits ; donc tous doivent avoir des droits égaux. Les droits se rapportent soit à l'organisation générale de la société, soit aux relations particulières qui existent entre les membres de la société : les premiers sont les droits politiques, les autres les droits civils. Les droits civils dérivent évidemment des droits politiques. Pour jouir de la liberté civile, il faut donc préalablement jouir des droits politiques, c'est-à-dire participer directement ou indirectement au pouvoir social. Ce pouvoir est législatif ou exécutif. Le pouvoir législatif fait les lois; le pouvoir exécutif les appli-

' Mandement de i'évêque de Saint-Brieuc pour le carême de 1830.

que. Le peuple étant souverain, il lui appartient de choisir le pouvoir législatif auquel il délègue momentanément sa souveraineté. Celui-ci est plus ou moins vrai, selon qu'il représente plus ou moins l'esprit général ; il est plus ou moins juste, selon qu'il représente plus ou moins les intérêts généraux. Il représente d'autant mieux l'esprit général et les intérêts généraux qu'il est l'expression d'un plus grand nombre de citoyens. Donc tous les hommes égaux en tant qu'hommes, et également intéressés en tant que citoyens à ce que le pouvoir législatif soit le meilleur possible, et partant les lois qui en émanent, doivent jouir également du droit de concourir à sa formation. Le pouvoir exécutif ayant pour fonction d'appliquer les lois est nécessairement subordonné au pouvoir législatif et soumis comme ce dernier au peuple, juge souverain des actes de ses délégués. Il est donc essentiellement révocable.

M. de La Mennais en acquiesçant à la doctrine de la monarchie de droit divin, avait fait acte de soumission au principe catholique dont elle émane. Il n'avait fait que réproduire, et quelquefois en les outrant encore , les vieilles idées de l'école. Il n'est pas un argument qui lui soit propre et que l'on ne trouve chez les écrivains qu'il

avait adoptés comme ses maîtres en théologie et en politique. L'exagération même de ces idées devait amener une réaction dans son esprit , et nous le voyons modifier, sous l'influence du temps et de la réflexion , ses théories les plus absolues. C'est ainsi que plus tard le souverain devient pour lui, selon la parole de saint Paul , le ministre de Dieu pour le bien. ' ; il est pouvoir non pour lui, mais pour le peuple qu'il est appelé à conduire, à sauver. C'est à celte condition qu'il est légitime, et la violation de son mandat peut entraîner sa déchéance. M. de La Mennais ne reconnaît pas encore, il est vrai, au peuple le droit de la résistance active ; le pape seul peut le délier de l'obéissance ; mais il y a déjà une notable difl'érence entre cette théorie qui admet entre le souverain et le peuple des droits et des devoirs réciproques et celle qui présente l'Etat comme propriété du prince. Cependant cet idéal tant vanté par les ultraoïontains d'une souveraineté qui embrasse l'ordre spirituel et l'ordre temporel , d'un pontife juge suprême des peuples et des rois, est, au fond, la consécration du despotisme le plus lourd qui se puisse imaginer, car il ne pèserait pas seulement sur le

* Ep. ad. Rom. xni, 4.

corps, il enchaînerait la conscience et livrerait l'humanilé désarmée à une volonté unique et arbitraire.

M. de La Mennais avait repoussé l'idée fondamentale de la démocratie, parce qu'il avait cru voir une contradiction dans l'énoncé même de la théorie de la souveraineté du peuple. Il pose en principe que la souveraineté absolue n'appartient qu'à Dieu, source de toute puissance, de toute intelligence, de tout amour. Il faut remonter jusqu'à lui pour trouver la raison obligatoire de la loi car les hommes étant naturellement égaux, nul n'a le droit de contraindre un autre à lui obéir, et la société elle-même n'a ce droit, qu'autant que ses décisions sont conformes à la loi divine. Or, la société ne crée pas l'idée de justice, elle la reçoit de Dieu. Toute loi pour être obligatoire implique donc l'affirmation de Dieu, la reconnaissance de sa souveraineté et sa conformité avec la justice.

Cette doctrine est en réalité celle de la démocratie. Rousseau admet que toute puissance vient de Dieu *, ainsi que toute justice "^ ; ce qui est bien el conforme à l'ordre est tel par la nature des

' Du Contrat social, liv. i, ch. 4.

» Ibid., ibid, cb. 6.

choses et indépendamment des conventions humaines '. La souveraineté telle qu'il l'entend c'est l'action exercée par le corps social dirigé par la volonté générale. La volonté générale est toujours droite et tend toujours à l'intérêt public^ . De lui-même le peuple veut toujours son bien, mais de lui-même il ne le voit pas toujours. La volonté générale est toujours droite, mais le jugement qui la guide n'est pas toujours éclairé ^ Il faut lui faire voir les objets tels qu'ils sont, quelquefois tels qu'ils doivent lui paraître, lui montrer le bon chemin qu'elle cherche , la garantir des séductions des volontés parùculières, rapprocher à ses yeux les lieux et les temps. Des lumières publiques résulte l'union de l'entendement et de la volonté dans le corps social ; de là l'exact concours des

' Du Contrat social, liv. ii, ch. 6.

' Ibid., ibid., ch. 3.

2 Malebranche a exprimé la même idée : « Il est clair que nous ne pouvons pas haïr le bien, puisque voulant invinciblement être heureux, nous ne pouvons pas nous séparer de celui qui nous rend heureux. iNéanmoins nous pouvons par erreur prendre le bien pour le mal, et alors haïr le bien par la haine, que nous avons pour le mal. Mais cette haine, dans le fond, n'est qu'un mouvement d'amour. »

(Traité de morale, seconde partie, p. 51.)

parties et enfin la plus grande force du tout. '. Ainsi le peuple n'est souverain que dans l'ordre du contingent ; Dieu est souverain dans l'ordre du nécessaire, de l'immuable, du vrai en un mot.

M. de La Mennais tombait donc dans une grave méprise en accusant la démocratie d'athéisme, en attribuant à la doctrine de la souveraineté du peuple la négation de l'ordre spirituel. Si on considère cette question de la souveraineté en ellemême et par rapport à la société, abstraction faite des plus et des moins que l'on trouve sur toutes choses dans les théories particulières, sa solution, loin d'être incompatible avec le système de l'autorité tel qu'il l'avait établi , en est une déduction logique. Le genre humain étant en possession de la vérité, doit être apte à déterminer son application à l'organisation sociale. Or. le genre humain n'est pas une abstraction ; il se compose de sociétés particulières qui, chacune selon son caractère propre , concourent à réaliser dans le temps la vérité perçue par la raison générale. Cette réalisation appartient évidemment à chaque société particulière et non à quelques-uns des individus qui la composent pris isolément; car,

' Du Contrat social, liv. n, ch. 6.

d'une part, la raison sociale est plus éclairée que la raison individuelle, et, d'autre part, sa participation à une plus grande somme de vérité doit, en fait, produire un résultat plus conforme à la justice et partant à l'intérêt général. De là la souveraineté du peuple, et il faut l'accepter de toute nécessité si on veut ne pas tomber dans l'anarchie ou le despotisme qui ont la même origine, savoir la révolte de la raison {)arliculière et de l'intérêt particulier contre l'autorité sociale.

Si cette doctrine est une conséquence rigoureuse du système philosophique de M. de La Mennais, il ne la tira pas immédiatement, mais il devait y arriver. La rectitude de son esprit et de sa conscience- l'entraînait naturellement dans la voie de la vérité, comme la brise pousse le navire battu par les flots vers le rivage lointain où il doit aborder. Ce qu'il y a de remarquable en lui, c'est la marche logique et constante de ses idées. Il se modiûe progressivement, s'assimilant la vérité à mesure qu'il la perçoit et éliminant l'erreur qui s'était mêlée à ses jugements antérieurs. Tandis que certains hommes mettent un sot amourpropre à vouloir restreindre leurs idées dans des limites qu'ils se sont tracées eux-mêmes, comme si la pensée humaine ne se modiûait pas sans cesse

sous l'influence du travail interne qui s'opère dans la société et qui est la loi des êtres vivants ; M. de La Mennais, loin de résister à l'action exercée sur lui par l'intelligence générale, l'acceptait au contraire avec cette joie intime que l'on éprouve à sentir en soi un accroissement de la puissance vitale. Son livre sur les Progrès de la Révolution, publié en 1829, montre dans tout son jour celte disposition d'esprit qui indique l'indépendance de son caractère. Le mouvement qui emporte la société vers la démocratie ne lui paraît plus une violation de ses lois, mais une légitime aspiration à un ordre plus parfait.

« Nous le disons sans détour, ce raouvenieni est trop général, trop constant, pour que l'erreur et les passions en soient l'unique principe. Dégagé de ses fausses théories et de leurs conséquences, le libéralisme est le sentiment qui partout où règne la religion du Christ, soulève une partie du peuple au nom de la liberté. Ce n'est autre chose que l'impuissance où toute nation chrétienne est de supporter un pouvoir purement humain, qui ne relève que de lui-même et n'a de règle que sa volonté. Jamais une pareille domination ne s'établira d'une manière durable sur ceux que la vélité, que Jésus-Christ a affranchis. Si les peuples

catholiques sont aujourd'hui plus agités , s'ils se montrent plus que les autres impatients du joug de l'homme, c'est que parmi eux le Christianisme est plus vivant et que son esprit pénètre la société entière : Mens agitât molem. Continuant de développer par sa force interne le sentiment de la perfection morale dans les individus, alors même que les gouvernements s'étaient soustraits à son action, il a rendu impossible désormais un despotisme stable et tranquille ; car où est l'esprit de Dieu , là est la liberté. La loi évangélique ayant élevé l'intelligence sociale jusqu'aux plus hautes notions du droit, nulle puissance ne saurait obtenir une vraie soumission, si elle n'est fondée sur le droit et ne gouverne selon le droit ' . »

La révolution de Juillet fut une éclatante sanction de ces idées. M. de La Mennais vit en elle une protestation contre l'arbitraire, et pour l'humanité une ère nouvelle qu'il caractérisa en deux mots : Dieu et la liberté. Ces paroles prophétiques que Voltaire avait prononcées sur la tète des petits enfants de Franklin , devinrent la devise du journal V Avenir. M. de La Mennais crut que le catholicisme pouvait encore prétendre à diriger la société,

' Des progrès de la Rérolution et de la guerre œntre rÉglm\ OEuv. conipl., t. IX, p. 22.

et il chercha à le réconcilier avec la Révolution, En prenant cette initiative hardie et généreuse, il obéissait à cette conviction que l'Eglise était infailliblement et à toujours compromise si elle n'unissait sa cause à celle de la liberté. Les circonstances lui paraissaient d'autant plus favorables que, dans les dernières années de la Restauration, il s'était opéré un rapprochement entre les hommes éminents du parti libéral et du parti catholique. « Le temps, l'expérience et, on doit le dire à l'honneur du siècle, des discussions sérieuses et loyales ont commencé, de part et d'autre, à diminuer les préjugés. Déjà le vrai libéralisme, et il est aujourd'hui incomparablement le plus nombreux, comprend que la liberté doit être égale pour tous, ou qu'elle n'est assurée pour personne, que les catholiques y ont le même droit que ceux qui professent d'autres doctrines '. «

M. de La Mennais se rallia sans arrière-pensée aux institutions de Juillet , croyant alors, — il ne larda pas à être détrompé, — que la royauté constitutionnelle devait être -la meilleure des républiques. « Une république, en effet, est un mode de gouvernement qui, excluant le pouvoir absolu

' VArniir, du 16 octobre 1830.

d'un seul, place le droit de législation dans le peuple ou dans une partie du peuple ; ce qui fait la différence de la république démocratique et de la république aristocratique, et l'une est préférable à l'autre, l'une est possible et l'autre ne l'est pas, selon la nature des éléments dont se compose actuellement le peuple La France, sous la Charte

de 1830, est une véritable république, et nous sommes convaincu que si l'on ne fausse pas la loi fondamentale, si l'on n'en viole pas le principe, si l'on en déduit toutes les conséquences légitimes et qu'on les coordonne dans des lois secondaires, les Français jouiront d'une liberté qui doit satisfaire tous les vœux, d'une liberté telle qu'à nulle époque n'en a joui aucun peuple européen '. »

Celte opinion paraît très-éloignée de celle exprimée, quelques années auparavant, par M. de La Mennais dans son livre sur la Religion considérée dans SCS rapports avec l' ordre. polilique cl civil. Alors, il jugeait la démocratie inconciliable avec le christianisme, parce qu'uneautorilé suprême et invariable dans l'ordre religieux est incompalitde avec une autorité qui varie sans cesse dans l'ordre po-

' VAvpiiir, (\u 9 mnr? 1831.

litique , et parce que, suivant lui, la souveraineté du peuple avait son principe en dehors de l'ordre spirituel , et qu'elle en irnpliquait nécessairement la négation. Ce dernier point éclairci, il est évident que la démocratie loin d'être contraire à l'idée d'unité l'implique; seulement cette unité, au lieu d'être placée en un homme, est placée dans le peuple. Le pouvoir aussi est un, puisque simple agent révocable de la volonté générale, il ne peut vouloir que ce qu'elle veut elle-même, et le principe de l'élection tend précisément à assurer ce résultat. D'ailleurs, il n'y avait pas à choisir entre la démocratie et la monarchie. La démocratie était un fait et le seul possible dans les circonstances, et il s'agissait de savoir si le catholicisme était ou n'était pas conciliable avec la liberté; en d'autres termes, si les catholiques devaient jouir des droits communs dans un état social donné, ou s'ils devaient se condamner à un ilotisme volontaire et abdiquer leur qualité de citoyen.

Les doctrines de V Avenir peuvent se résumer en peu de mots. Soumis sans restriction à celles du Sainl-Siége, il repoussait les opinions gallicanes, parce qu'opposées à la tradition, elles consacrent l'anarchie dans la société spirituelle et le despotisme dans la société politique. la justice est le

fondement nécessaire du droit, et seule elle constitue la légitimité du pouvoir qui doit encore être légal, c'est-à-dire déterminé dans sa forme et dans son ordre de transmission par des lois positives humaines. D'où il résulte que si la légitimité est invariable comme la justice même, la légalité, arbitraire en soi, peut varier et varie de fait selon les temps, les lieux et les circonstances; car elle ne crée qu'un droit relatif et subordonné, droit qui cesse à l'instant où il se trouve en opposition radicale avec le droit immuable dont il dérive, avec la justice.

D'après ces principes et dans ces limites, l'Avenir adhérait au gouvernement établi, et lui promettait soumission et concours tant qu'il obéirait luimême à sa loi fondamentale ; se réservant de le combattre s'il violait la liberté, et pour que l'on ne se méprît pas sur ses sentiments, il prit soin de les expliquer.

]j Avenir demanda la liberté de conscience ou la liberté de religion, pleine, universelle, sans distinction et sans privilège, et, par conséquent, en ce qui touchait le catholicisme, la totale séparation de l'Eglise et de l'Etat, séparation écrite dans la Charte qui ne reconnaissait plus de religion de l'Etat. L'indépendance absolue du clergé étant ad-

mise, le prêtre n'en restait pas moins soumis aux lois du pays comme les autres citoyens. Le pouvoir, placé en dehors de toutes les communions, ne devait avoir d'autorité sur aucune d'elles, mais les protéger toutes également. Elles devaient être pleinement libres dans leurs doctrines, leur enseignement, leur culte et leur régime intérieur. Comme conséquence de ce qui précède, l'Avenir demanda la libre communication avec Rome, l'abrogation du concordat de concert entre le gouvernement et le pape, et surtout la non-interven- (lon de l'autorité civile dans le choix des évêques, choix qui, dans l'état actuel des choses, laissait à des hommes dont la foi pouvait n'être pas catholique, pas même chrétienne, une influence directe sur les premiers pasteurs. Et comme, en définitive, il n'y a pas d'indépendance entre celui qui est payé et celui qui paye, quel que soit d'ailleurs le titre plus ou moins légitime auquel on est payé, Y Avenir indiquait la suppression du salaire que l'Etat accorde annuellement au clergé, comme une condition nécessaire à l'affranchissement du catholicisme.

V Avenir demanda la liberté d'enseignement ,

parce qu'elle est de droit naturel et, pour ainsi

dire, la première loi de la famille, parce qu'il

n'existe sans elle ni de liberté religieuse, ni de liberté d'opinions, parce qu'enfin elle était expressément stipulée dans la Charte.

L Avenir demanda la liberté de la presse, parce qu'à ses yeux la presse était comme un bienfait divin, un moyen puissant, universel, de communication entre les hommes, et l'instrument le plus actif qui leur eût été donné pour hâter les progrès de l'intelligence générale,

L' .4 yenir demanda la liberté d'association, parce que partout où il existe soit des intérêts, soit des opinions, soit des croyances communes, il est dans la nature humaine de se rapprocher et de s'associer; parce que c'est là encore un droit naturel, parce que là où toutes classes, toutes corporations ont été dissoutes, de sorte qu'il ne reste que des individus, nulle défense n'est possible à aucun d'eux, si la loi les isole l'un de l'autre et ne leur permet pas de s'unir pour une action commune.

VÀi'cnir demanda qu'on étendit le principe de l'élection, de manière à ce qu'il pénétrât jusque dans le sein des masses, afin de mettre les institutions d'accord avec elles-mêmes et d'affermir tout à la fois et le pouvoir et l'ordre public ; et enfin qu'on abolît le système de la centralisation administrative et qu'on organisât le département et la

commune sur les bases de la plus large liberté.

Tel est le programme des idées que M. de La Mennais développa avec le concours de collaborateurs bien connus. S'il rencontra quelques sympathies dans les rangs inférieurs de la hiérarchie religieuse, il en fut autrement de la grande masse du clergé et surtout de l'épiscopat. Convaincu que la séparation de l'Eglise et de l'Etat était indispensable à l'indépendance du catholicisme, il n'avait pas reculé devant sa conséquence immédiate, la suppression du budget ecclésiastique. « Ministres de celui qui naquit dans une crèche et mourut sur une croix, remontez à votre origine, retrempez-vous volontairement dans la pauvreté, dans la soufrance, et la parole du Dieu souffrant et pauvre reprendra sur vos lèvres son efticacité première. Sans aucun autre appui que cette divine parole, descendez, comme les douze pêcheurs, au milieu des peuples et recommencez la conquête du monde '. »

Il ne fut pas entendu et cependant jamais peutêtre ses avertissements n'avaient été plus opportuns. Voici, en effet, comment M. Portalis appréciait, le 29 janvier 1831, à la Chambre des pairs,

^V Avenir, du 18 octobre 1830.

le caractère attaché au liaitemeut du clergé : « Le salaire public des ministres d'un culte est accordé dans l'intérêt de l'Etat plus encore que dans l'intérêt de ce culte même Sans examiner une question résolue par l'expérience, et dont la discussion nous mènerait trop loin, celle de savoir s'il convient ou non que l'Etat entretienne les ministres de la religion et subvienne aux frais des cultes, qu'il nous suffise de remarquer que les traitements de ces ministres ont pour objet, en maintenant les institutions religieuses, en assurant le service public des cultes, en accordant à ceux de ia grande majorité des Français l'appui et le secours que réclame leur importance, de mettre l'Etat mieux à portée d'exercer le droit de surveillance qui lui appartient sur les matières religieuses et la conduite des ministres des cultes. Le salaire public qu'ils reçoivent, constitue un contrat synallagmatique entre la société religieuse et la société politique, au moyen duquel celte dernière promet sa tutelle et l'autre sa soumission. »

« Le traitement pour le ministre du culte, disait à la Chambre M. Augustin Giraud, comme pour tout autre fonctionnaire de l'ordre civil, ne peut être que le résultat de la fidélité à un contrat, c'est-à-dire , de servir avec honneur et con-

science celui qui vous paye et vous emploie '. » Et comme sanction de cette idée, M. Dupin ajoutait : « Je saisis cette occasion pour dire que, sans aucune difficulté, le droit de saisir le temporel des ecclésiastiques qui s'écartent de leur devoir, existe encore dans les mains du Ministre des cultes ^. »

Après ces paroles, toute équivoque est puérile. En fait, le clergé, par cela qu'il reçoit un salaire de l'Etat, fait acte de soumission au pouvoir civil et il reconnaît implicitement que le sacerdoce est une fonction publique au même tilre que toutes celles qui sont l'objet d'un traitement. Supposons que dans l'intérêt de son indépendance, il renonçât à ce traitement qui, dans l'état actuel, le laisse en beaucoup de lieux dans un état fort précaire, il est douteux que le corps sacerdotal pût se recruter. Dans plusieurs diocèses, le nombre des ministres du culte est déjà jugé insuffisant par l'autorité cléricale. Notre siècle est très-positif, il se préoccupe plus du bien-être matériel que de la vie spirituelle, et si le prêtre n'avait pas d'autre moyen d'existence que les dons volontaires, il est certain que, dans les campagnes surtout, il lui serait im-

' Moniteur, du 15 février 1832.

"^ Moniteur, du 16 février 1832.

possible de vivre de sa profession. Or, il est peu d'hommes qui se résignent d'eux-mèrbes au dénûment. Ce qui s'est produit à des époques de foi ardente ne peut plus se réaliser dans un état social donné, et le prêtre ne serait pas seul à souffrir ; le pauvre aurait aussi droit de se plaindre; le culte lui serait interdit parce qu'il n'aurait pas le moyen de le payer. En ne considérant les choses qu'aux divers points de vue que je viens d'indiquer, et il y en a plusieurs autres qui ne sont pas moins importants, il faut reconnaître que la séparation de l'Eglise et de l'Etat devait exciter dans le clergé de France une opposition très-vive. Il en fut de même de la plupart des idées qui formaient le programme de VAcenir.

Un grand nombre d'évèques à la tète desquels était l'archevêque de Toulouse, dénoncèrent à Home les doctrines de M. de La .Mennais comme dangereuses par leur nouveauté. Les jésuites, devenus ses implacables ennemis à dater du jour où il avait écrit que leur institut n'est pas exempt (ï inconvénients même graves \ envenimèrent une situation déjà très-délicate. Les événements politiques des Etats pontificaux en 1830 et 1831 de-

' Des progrès de la Révolution; OEuvres complètes, t. IX, p. 118.

vaient nalurelleraenl rendre le pape peu disposé à approuver des doctrines qui avaient failli lui arracher sa couronne.

Il y a dans le pape deux personnes très-distinctes, le sou\4erain spirituel qui a à sauvegarder l'intérêt général de l'Eglise, et le souverain temporel qui a à défendre son intérêt particulier et qui, par cet intérêt, rentre dans le système monarchique européen. Donc tout ce qui tend à ébranler celui-ci, tend au même degré à détruire son pouvoir civil qui, par une fatalité singulière, est tellement défectueux qu'il ne peut se soutenir qu'à l'aide des baïonnettes étranfrères En unissant sa cause à celle des peuples, le pape brisait avec les rois qui le soutiennent de leurs armes ; il abdiquait, par conséquent, sa souveraineté temporelle qui le fait vivre. En confirmant son alliance avec les rois, il conservait ses états et assurait à la hiérarchie en général les avantages matériels qu'elle tient des princes et le maintien d'une sorte d'harmonie entre elle et les gouvernements qui, en lui imposant leur tutelle, en réduisant de plus en plus son autorité spirituelle, lui accordent, en une certaine mesure, avec des revenus qui la consolent, une protection qu'ils savent tourner à leur profit. Il y a sans doute beaucoup de calcul humain dans cette

conduite, mais il faut tenir compte des nécessités de l'époque ; et nous ne sommes plus au temps des apôtres. Comme toutes les institutions, les religions ont leur période de grandeur et de déclin.

Que dans le pape le souverain temporel puisse réagir sur le souverain spirituel, c'est cependant ce qu'il n'est pas possible d'admettre à un catholique. Le chef de l'Eglise est toujours et nécessairement infaillible dans ses jugements et l'encyclique dont j'aurai à parler plus loin doit être regardée comme une règle de foi absolue. Il n'y a donc pas lieu d'examiner si, en fait, le pape appréciait exacte- , ment la révolution de juillet et l'état véritable de la France ; mais il n'est pas sans intérêt de connaître l'opinion d'un homme considéré par /'c7cn(/«c c/c SCS lumières, par lélévation de son esprit et par les qualités plus hautes encore qui viennent de iâme \ comme une des lumières du parti ultramontain. Dans un écrit publié en 1831, au sujet des doctrines politiques de Y Avenir, le Père Ventura, général de l'ordre des ïhéatins, divisait le peuple en deux classes, lepalricial et lacanaille. ïellesétaient les dispositions que M. de La Mennais devait ren-

• De La Mennais; OEutres complètes, t. VIII, p. 210.

contrer à Rome chez les personnes les plus éclairées. Que dire des autres?

La publication de V Avenir était devenue moralement impossible, en présence des résistances et des protestations nombreuses qui s'étaient élevées dans le clergé. Il fallait sortir d'une position chaquejour plus difficile et plUs équivoque. On ne se bornait pas à des injures, à des calomnies, on faisait parler Rome et sans qu'il fût possible de reconnaître ce qu'il y avait de vrai ou de faux dans les bruits répandus et propagés avec un zèle infatigable *. De l'avis commun de tous les rédacteurs, le journal fut suspendu le 15 novembre 1831, treize mois après sa fondation. M. de La Mennais l'annonça en ces termes :

« Si nous nous retirons un moment, ce n'est point par lassitude, encore moins par découragement, c'est pour aller, comme autrefois, les soldats d'Israël, consuUer le Seigneur en Silo. On a mis en doute notre foi et nos intentions mêmes, car, en ce temps-ci, que n'altaque-t-on point? Nous quittons un instant le champ d^ bataille, pour remplir un autre devoir également pressant. Le bâton du voyageur à la main, nous nous acheminerons vers

* Affaires de Rome; OEuv. compl,, t. XII, p. 6.

— lOi» —

la chaire éternelle, et là, prosternés aux pieds du pontife que Jésus-Christ a préposé pour guide et pour maître à ses disciples, nous lui dirons : 0 Père, daignez abaisser vos regards sur quelquesuns d'entre les derniers de vos enfants, qu'on accuse d'être rebelles à votre infaillible et douce autorité : les voilà devant vous; lisez dans leur âme, il ne s'y trouve rien qu'ils veuillent cacher ; si une de leurs pensées, une seule, s'éloigne des vôtres, ils la désavouent, ils l'abjurent. Vous êtes la règle de leurs doctrines ; jamais, non jamais, ils n'en connurent d'autre. 0 Père, prononcez sur eux la parole qui donne la vie, parce qu'elle donne la lumière, et que votre main s'étende pour bénir leur obéissance et leur amour '. »

Quelques jours après celte déclaration, M. de La Mennais , accompagné de M. Lacordaire et de M. de Montalembert, prenait le chemin de la capitale du monde chrétien.

Huit ans auparavant, il avait reçu dans la cité papale l'accueil le plus bienveillant, Léon XII, qui lui porta toujours l'affection d'un père, avait voulu que, pendant son séjour à Rome, il demeurât au Vatican ^ ; il lui avait offert, dans l'espoir de le re-

' L'Avenir, du 15 novembre 1831.

"^ Je trouve ce fait consigné dans une lettre de M. de La

— lOi — tenir auprès de lui, le chapeau de cardinal. M. de La Mennais avait refusé ; il n'accepta que la dispense du bréviaire, pensant qu'il emploierait son temps plus utilement pour l'Eglise à écrire des

Mennais. En revenant d'Italie, il était descendu à Paris, rue de Bourbon, n° 2, chez son frère, M. l'abbé Jean, qui venait de se démeure des fondions de vicaire général de la Grande Aumônerie pour avoir voté, au collège électoral de Saint- Brieuc, contre le candidat ministériel. Le prince de Croy, archevêque de Rouen et Grand Aumônier de France, eut l'inconcevable idée de s'en formaliser. 11 en écrivit à M. le comte de Senflt. De là les deux lettres suivantes qui lui furent adressées.

Paris, l" octobre 1824.

« Monseigneur,

» Personne n'était moins propre que moi au rôle d'ambassadeur auprès de M. l'abbé F. de La Mennais ; mais, Monseigneur, vous avez parlé à quelqu'un qui s'honore d'avoir pour lui les senlimenls d'un autre lui-même, et vous étiez sûr par là de voir vos intentions remplies. Mon ami viendra dès demain demeurer chez moi.

» Agréez, je vous supplie, l'hommage du profond respect avec lequel, etc.

» Le comte de Senfft. »

Paris, i^' octobre 1824.

« Monseigneur,

» M. le comte de SenfTt m'a remis la lettre que vous lui avez écrite le 29 septembre.

» En descendant, à mon retour de Rome, dans une maison

livres qu'à réciter des psaumes. Lorsqu'il fît ses adieux au souverain pontife, celui-ci l'exhorta à continuerde marcherdans la voie qu'il avait suivie et qu'il approuvait complètement, et il lui donna, comme marques de ses bontés, entre autres objets précieux, dans un écrin qui porte ses armes, un chapelet de jaspe monté en or, dont, à son retour en France, mon oncle tit présent à ma mère, et que je conserve comme un bien cher souvenir.

En arrivant à Rome, à la fin de 1831, le rédacteur en chef de Y Avenir j rencontra des dispositions très-différentes. « Un petit nombre de personnes, dit-il, aussi éminentes par leur position que distinguées par leurs lumières et respectées

où mon frère a encore pour quelques jours ses neveux et ses domesliques, je croyais descendre chez lui, et non pas chez vous. Vous m'aftprenez que je me suis trompé. Dans une heure, je serai sorti du logement que vous m'invitez h. quitter promplement.

» H y a trois semaines, le Souverain Pontife me demandait avec instances d'accepter un appartement au Vatican. Je vous rends grâces de m'avoir mis en si peu de temps à même d'apprécier la différence des hommes et des pays.

» J'ai l'honneur d'être, avec les sentiments que je vous dois,' etc.

» F. DE La Mennais. »

Cette anecdote fait voir quels étaient, à celte époque, les sentiments des courtisans pour M. de La Mennais.

par leurs vertus, nous témoignèrent une bienveillance que nous oublierons d'autant moins qu'il fallait du courage pour oser nous connaître seulement. Du reste, isolement complet. Un ami désira nous présenter au cardinal Zurla, vicaire du pape. Il consentit d'abord à nous recevoir, puis il refusa. Il nous importait d'obtenir une audience du pape même. Des intrigues se nouèrent pour l'empêcher. Elle nous fut accordée cependant, mais à la condition qu'il n'y serait parlé en aucune manière de ce qui nous amenait à Rome. Le cardinal de Roban , choisi pour être témoin de ce silence convenu, nous présenta ; le pape nous reçut avec bonté, et, quant à notre affaire, nous demeurâmes au point précis où nous étions en arrivant. Le mécontentement était manifeste : mais que blàmaiton spécialement dans notre conduite et dans nos écrits? que voulait-on de nous? Nous avions soumis au Saint-Siège une exposition exacte et nette de nos doctrines. Jamais, que nous sachions, elle n'a été examinée. Cependant il semble que c'était là surtout qu'il fallait chercher nos sentiments, les principes que l'on devait condamner ou approuver. On en jugea différemment; sur quels motifs , nous l'ignorons. Il ne paraît pas qu'on éprouvât un désir excessivement vif de connaître

— lOi —

nos pensées et d'en occuper les consulteurs romains. Pas un mot ne nous fut dit sur l'objet de notre voyage, pas une explication ne nous fut demandée *. »

Que s'était-il donc passé, de 1824 à 1831, pour motiver un changement si profond dans les sentiments de la papauté à l'égard deM. de La Mennais? En 1826, dans son livre : De la Religion considérée, il avait exalté les droits du Souverain Pontife, et son zèle à défendre les doctrines ultramonlaines l'avait conduit devant le tribunal correctionnel , où il avait subi une condamnation. Loin de se décourager, il avait soutenu les mêmes idées , en 1829, dans les Progrès de la Révolution, et il avait excité contre lui l'animosité du parti gallican. En 1830, alors que le clergé atterré par les événements de Juillet, compromis dans son alliance avec l'ordre de choses renversé, tremblait devant la révolution ; qu'à Paris, les prêtres n'osaient plus sortir que sous un déguisement, que la religion semblait en péril, M. de La Mennais, se jetant résolument au milieu des partis hostiles, avait revendiqué, au nom du catholicisme, les libertés qui, suivant lui, étaient devenues les conditions

« Affairea de Rnmp ; OEiiv. compl., t. XTf, p. 32, 33.

indispensables à son existence. Deux procès devant la cour d'assises témoignaient de l'ardeur et du désintéressement de sa conviction et de son inaltérable dévouement à la cause de l'Eglise et de son chef. Et puis, lorsque des doutes s'étaient élevés dans son esprit, moins sur le fond de ses idées que sur l'opportunité de les produire, il avait suspendu V Avenir, spontanément, sans attendre une injonction de Rome, un simple avertissement, et, liumble chrétien, avec une foi naïve, il était venu soumettre ses doctrines et ses actes au Chef de l'Eglise, déclarant qu'il était résolu à accepter sa décision, quelle qu'elle fut. Comment donc expliquer cette sévérité silencieuse, cet accueil glacial? Tant que M. de La Mennais avait défendu la Rome spirituelle, celle-ci avait encouragé ses efforts ; mais lorsque, prenant fait et cause pour les peuples, il énonça des vœux dont l'accomplissement eût ébranlé le système auquel se lient les intérêts de la Rome temporelle, à la bienveillance succéda l'irritation. Les gouvernements, d'ailleurs, étaient intervenus ; des noies diplomatiques de l'Autriche, de la Prusse, de la Russie sollicitaient la condamnation des audacieux qui, au nom du Christ et de la liberté, prêchaient la justice et le respect des droits de tous, ce que l'on traduisait en

appel à la révolte et à la sédition. Le gouvernement de Louis-Philippe avait agi dans le même sens. Dès lors plus de doute sur l'issue du procès porté devant la cour romaine. M. de LaMennais demanda à être entendu pour exposer ses pensées, pour justifier tout au moins ses intentions. Ce que dans les pays où la justice n'est pas un vain nom, on accorde à tout accusé, fut durement refusé au prêtre qui avait rendu à la religion des services éminents. Après plusieurs mois d'attente , il se décida à quitter Rome, en annonçant sa résolulion de recommencer ses travaux. Cette démarche eut pour effet de mettre le pape dans la nécessité de se prononcer, et il le fit dans une lettre encyclique adressée à tous les patriarches, primats, archevêques et évêques, le 15 août 1832, neuf mois après la suspension de V Avenir.

Après avoir rappelé que le jugement sur la saine doctrine et le gouvernement de toute l'Eglise appartiennent au Pontife romain , à qui la pleine puissance de paître, de régir et de gouverner l'Eglise universelle a été donnée par Jésus-Christ, Grégoire XVI déclare que « de la source infecte de lindi Iférenlisme découle celle maxime absurde cl erronée, ou plutôt ce délire quil faut assurer et garantir à qui que ce soit la liberté de conscience. On

prépare la voie à celte pernicieuse erreur par la îiberlé d'opinions pleine et sans bornes qui se répand au loin pour le malheur de la société religieuse et civile, quelques-uns répétant avec impudence qu'il en résulte quelque avantage pour la religion. »

Ainsi, les catholiques doivent réprouver la liberté de conscience comme un délire ; c'est pour eux une obligalion morale de ne tolérer aucune croyance opposée à celle de l'Eglise, et, par conséquent, d'user de tous les moyens en leur pouvoir pour l'étoufïer, même de la contrainte. Avec votre libcrlè que deviendrait l' Inquisition ? disait un cardinal à M. de La Mennals. Si on considère l'élat actuel de l'Europe, les croyances diverses qui partiigent les esprits, l'application de la doctrine do l'encyclique ne tendrait à rien moins qu'à renouveler les luttes sanglantes, les guerres de religion qui ont désolé une autre époque. Par rapport à la Frince, celte doctrine est en opposition avec le droit public consacré par la constitulion depuis 1789, une excitation à la haine entre les citoyens, une cause de désordre et d'anarchie dans l'Etat.

Si, grâce à Dieu, sa réalisation n'était pas impossible, elle serait d'autant phis désastreuse qu'elle

atteindrait non -seulement la conscience, mais l'intelligence même qui, privée de toute liberté, ne pourrait plus se mouvoir que dans le cercle tracé par la papauté. C'est bien ce qu'entend l'encyclique, lorsqu'elle condamne la liberté de la presse, liberté funeste que l'on ne saurait jamais assez exécrer ni détester : Delerrima illa , ac nunquam sntis exccrandn et detestahilis lihertas artis libraricp ad scripta quœlibct edenda in vulgus II est certain que le pape ne condamne pas la presse catholique, mais celle qui ne l'est pas, c'est-à-dire en principe, la liberté de discussion et d'examen ; et, comme en définitive, c'est le pape qui juge ce (|ui est ou non conforiKC à la foi, c'est lui qui décide ce qu'il est permis ou défendu d'écrire : il se déclare a priori le suprême régulateur de la pensée humaine dans tous les ordres. Et attendu que toutjugement doit avoir une sanction, tout écrit condamné comme non orthodoxe doit être saisi et livré aux flammes. L'encyclique prend soin de rappeler à cette occasion les paroles de Clément XIII : Pugnardum est acriter, quantum res ipsa efflagitat et pro viribus tôt librorum mortifera exterminanda pernicies ; nunquam enim moteria subtrahetur erroris, nisi pravitatis facinorosa elementa in flammis rombusla depereant. Quand on

brûle les livres , on n'est pas loin de brûler les hérétiques.

Le système catholique de soumission absolue h la papauté, en matière de religion, se lie étroitement au système politique de soumission non moins absolue aux puissances. « Que tous, dit l'encyclique, considèrent que, suivant l'avis de l'Apôtre, il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu. Ainsi celui qui résiste à la puissance, résiste à l'ordre de Dieu, et ceux qui résistent s'attirent la condamnation à eux-mêmes. Ainsi les lois divines et humaines s'élèvent contre ceux qui s'elforcent d'ébranler, par des trames honteuses de révolte et de sédition, la fidélité aux princes, et de les précipiter du trône. C'est pour cela et afin de ne pas contracter une si honteuse souillure que les premiers chrétiens, au milieu de la fureur des persécutions , surent cependant bien servir les

empereurs et travailler au salut de l'empire

Ces beaux exemples de soumission inviolable aux princes, qui étaient une suite nécessaire des saints préceptes de la religion chrétienne, condamnent la détestable insolence et la méchanceté de ceux qui, tout enflammés do l'ardeur immodérée d'une liberté audacieuse, s'appliquent de toutes leurs forces à ébranler et à renverser tous les droits des

puissances, tandis qu'au fond ils n'apportent aux peuples que l'incertitude sous le masque de la liberté. »

Il résulte de là que le pape nie formellement non-seulement le principe de la souveraineté du peuple, non-seulement la subordination de son obéissance à certaines conditions de justice générale ainsi qu'à l'exécution d'engagements récipro ques ayant pour objet de garantir la société de l'anarchie ou du despotisme, mais qu'il considère comme légitime toute puissance de fait, quelle que soit son origine, quel que soit son but, quels que soient les moyens qu'elle emploie pour maintenir sa domination. Toute résistance à l'oppression est une violation de la loi divine. Les empereurs en persécutant les chrétiens exerçaient un droit qu'ils tenaient de Dieu, car s'ils n'avaient pas eu ce droit, on n'eût pas été tenu de leur oHéir. Résister à la persécution qui avait pour objet de détruire la loi de Dieu, c'eut été résister à l'ordre de Dieu. Ainsi Jésus-Christ n'aurait pu sans crime se soustraire au supplice de la croix. Cette conséquence logique de la doctrine de l'encyclique avait précédemment été tirée par l'empereur Nicolas. Dans un catéchisme imprimé à Wilna et professé officiellement dans toutes les églises et dans toutes les écoles de

la sainte Russie, l'autocrate enseigne qu'on doit le chérir du fond du cœur, lui obéir quoiqu'il ordonne, et ne jamais se permettre une plainte même secrète, à l'exemple de Jésus-Christ qui se soumit sans murmurer au jugement de mort pronojicé contre lui par l'autorité légitime. Le pape ne se borne pas à nier la liberté politique, il réprouve encore la liberté civile ', c'est-à-dire qu'il refuse au peuple le droit de contraindre le pouvoir à respecter les personnes et les propriétés. Il faut se soumettre aux puissances existantes, non-seulement pour éviter la colère de Dieu, mais aussi à cause de la conscience. Ces paroles de saint Paul sont citées dans le bref aux évoques de Pologne — juillet 1832 — qui enjoint aux Polonais de courber la tète sous le joug d'un prince schismatique qui opprime leur nationalité, persécute leur religion, enlève leurs enfants, confisque leurs biens et se livre, à leur égard, à tous les excès de la tyrannie la plus sauvage.

On se demande comment au xix** siècle, lorsque, sous l'influence des progrès de l'esprit humain, les peuples éclairés sur leurs droits et sur leurs de-

' Lettre du cardinal Pacca à M. de La Mennais, en date du 16 août 1832. — Affaires de Rome; OEuvres complètes, t. XII, p. 131.

voirs, abjurant leurs vieilles haines fomentées par l'ignorance et par l'égoisme des princes et des prêtres, tendent à se rapprocher, à s'unir, à se constituer dans la liberté et la justice, on ose, au nom du Christ libérateur, au nom de la conscience, imposer aux hommes les dogmes désolants de l'intolérance et de la servitude. Mais c'est en vain que Rome, projetant son ombre sur l'humanité, cherche à l'enchaîner à l'inexorable destin , ses doctrines ne prévaudront pas, car elles sont en contradiction formelle avec les principes qui dominent actuellement dans tous les pays civilisés, el particulièrement dans la plupart des pays qui professent la religion catholique. Les Etals despoti- , (pies eux-mêmes sont entraînés dans ce mouvement général , qui est d'autant plus irrésistible qu'il n'est autre chose que la force interne et toute spirituelle qui pousse invinciblement la société à se modifier incessamment , en vertu du progrès dans la connaissance qui se réalise toujours, sous une forme plus ou moins rationnelle, dans les institutions politiques et civiles. Or, la société peut-elle rétrograder vers son passé? L'histoire démontre le contraire ; si, par le fait de commotions violentes, elle a paru quelquefois s'arrêter, on l'a toujours vue rentrer dans le lit qu'elle s'était creusé. On ne

peut supposer que les peuples renonceront volontairement à leurs conquêtes dans l'ordre spirituel et dans l'ordre temporel, et il n'est pas de force humaine qui puisse jamais les y contraindre. La destinée finale du catholicisme est donc un isolement de plus en plus complet.

M. de La Mennais a fait connaître, dans les AIJatrcs de Rome, l'impression produite sur son esprit par l'encyclique de Grégoire XVI. les objections qui se présentaient en foule contre ses doctrines, même au point de vue de l'ensei'Tnement catholique, les doutes qu'il ne pouvait résoudre qu'en attribuant au pape une infaillibilité absolue dans les matières de foi, et aussi dans tout ce qui est l'objet de la connaissance. Il se rendit cependant, mais de guerre lasse, pour conserver la paix, et en déclarant à l'archevêque de Paris qui, dans toute celte affaire, apporta une modération et une bienveillance qu'on ne saurait trop louer, qu'en signant la formule exigée de lui, c'est-à-dire l'adhésion pure et simple à l'encyclique, il signait implicitement que le pape était Dieu, et qu'il le signerait explicitement quand on le voudrait, pour la même fin. Toutefois, dans les rapports qu'à cette occasion M. de La Mennais avait eus avec M. de Quelen, il s'était réservé sa liberté de parole

et (l'action en ce qui touchait l'ordre temporel. La lettre suivante qu'il lui adressa pour expliquer son refus d'écrire au pape pour le remercier du bref qu'il lui avait envoyé le 28 décembre 1838, constate nettement la position qu'il avait entendu prendre à cet égard.

« Monseigneur,

» Rien au monde ne saurait m'ètre plus pénible que de ne pouvoir faire une chose que vous désirez. Mais, quelque simple qu'elle paraisse en soi au premier abord, il serait possible qu'elle eut pour moi des conséquences si jfraves, que je manquerais à toute prudence si je me laissais aller au sentiment qui, en cette occasion comme en toutes les autres, me porterait à vous complaire, aussi bien qu'à témoigner au souverain pontife mon humble et profond respect. Je suis averti qu'en ce moment on ourdit contre moi de nouvelles intrigues et j'en ai la preuve entre les mains. Il m'importe donc extrêmement de ne rien faire ni de rien écrire dont mes ennemis puissent abuser plus tard pour me placer dans une position fausse ou équivoque. Or, la lettre dont vous m'envoyez le modèle, et toute lettre semblable, serait certainement de na-

ture à leur procurer cet avantage. On la présenterait comme un engageraentde concourir, au moins par mon silence, au système politique de Rome ; et cet engagement, je ne puis le prendre; ma conscience me le défend. Je ne promettrai jamais ce que je ne suis pas résolu à tenir. En souscrivant aveuglément à tout ce qu'on m'a demandé, j'ai voulu prouver que j'étais, quoi qu'on en eût dit, un homme de paix; et tout ce que j'ai supporté, sans répondre un seul mot, de provocations, d'injures, d'outrages et de calomnies, le prouve encore assez. Cette paix à laquelle j'ai fait des sacrifices qui peut-être un jour honoreront ma mémoire, celte paix que de toute mon âme j'ai voulu pour les autres, qu'on m'en laisse jouir à mon tour, j'y ai droit. Ce n'est pas moi qui la trouhlerai. J'ai déclaré que dorénavant je ne m'occuperais en aucune façon de rien de ce qui touche la religion catholique et l'Eglise. Que demanderait-on de plus? Voudrait-on qu'étranger à ma patrie, à l'humanité, je demeurasse indifférent à ce qui les intéresse? Mais quelle puissance pourrait me dispenser de mes devoirs envers elles? Quoi qu'il arrive, je les remplirai dans mon étroite sphère ; et si de nouvelles persécutions devaient être le prix de ma fidélité à ces devoirs sacrés. Dieu me donnera, je n'en

doute nullement, la force de les supporter avec la constance qui sied à un homme plein de foi dans l'éternelle justice et peu soucieux de ce qui n'est que du temps.

» La position où je me trouve placé est si particulière, si en dehors des communes circonstances de la vie, qu'elle justifiera, je l'espère, à vos yeux, ma persistance dans une résolution qui n'a, comme mes actes précédents, pour objet que la conservalion de la paix.

» Daignez agréer l'hommage du respect et de l'attachement avec lesquels je suis, etc.

» Paris, 29 mai 1834 '. »

Peu de semaines après, les Paroles d'un Croyant révélaient la pensée politique de M. de La Mennais. Celte publication fut un acte de courage et de conscience : décourage, car elle eut lieu quelques jours après la tentative, à Paris et à Lyon, d'une insurrection dont l'insuccès avait jeté les républicains dans un morne abattement et surexcité les passions violentes du parti contraire; de conscience, la lettre suivante en fait foi. Voici pourquoi elle

' Affaires de Rome; OEuv. compl., t. XII, p. 166 et suiv.

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fut écrite. Les Paroles d'un Croyant étaient sous presse ; mon père, alors à Paris, prévoyant qu'elles susciteraient degraves embarras à M. de LaMennais lui écrivit pour le prier de retarder la publication. M. de La Mennaisqui avait, ajuste titre, une grande confiance dans son jugement et dans son amitié, y consentit d'abord, mais le même jour, il revint sur sa première détermination et il en explique ainsi les motifs :

« La Chênaie, 27 avril 1834.

« Je reçus hier votre lettre à cinq heures. Vous aurez vu par les deux mots que je vous écrivis surle-champ, que mon premier mouvement fut de consentira ce que vous paraissiez désirer vivement. J'aurais mieux fait de prendre un peu de temps pour réfléchir, car, deux heures après, je reconnus que j'avais eu tort de me laisser aller à un sentiment aussi naturel cependant que celui qui m'avait d'abord uniquement préoccupé. Ce n'est pas que je sente moins en ce moment le prix de vos conseils; au contraire, je ne saurais en être trop reconnaissant, et je vous en remercie mille fois Ils sont pour moi une nouvelle preuve de votre bonne et tendre affection, et c'est cette affection même qui

a fait naître en vous les craintes peu fondées, je crois, qui ont déterminé les instances auxquelles je me suis trop hâté de céder. Vous en conviendrez vous-même, je l'espère, après les éclaircissements que je vais vous donner,

» L'écrit en question n'est pas du tout une boutade d'humeur soudaine et passagère, mais le fruit de mûres réflexions. Il y a près d'un au qu'il est achevé. Ni M. Gerbet ', ni aucun de ceux à qui je l'ai lu, n'y ont rien trouvé qui blesse en aucune manière la religion : sur ce point nulle difficulté. Il n'est pas davantage en contradiction avec rien de ce que j'ai écrit au pape et dit à l'archevêque. J'ai, au contraire toujours déclaré, et dernièrement encore dans une lettre à celui-ci, que je réservais ma pleine liberté pour tout ce que je croirais intéresser mon pays et l'humanité, et que ma conscience ne me permettait pas de concourir, même par mon silence, au système politique de Rome. C'est donc là une chose bien entendue des deux côtés, quoique certainement je ne croie pas plus que vous que certaines gens soient satisfaits de cette liberté que je me suis formellement réservée en dehors de l'ordre religieux. Je suis, en en

' Aujourd'hui évêque de Perpignan.

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usant, persuadé que je remplis un devoir, et à ce sujet je vous confierai qu'il y a peu de temps le cardinal Micara me faisait dire que je devais parler, parce qu'autrement on en conclurait que mes opinions avaient été condamnées, ce qui n'était pas. Reste donc uniquement la crainte d'une poursuite judiciaire. J'avoue qu'elle est possible, quoique, en y regardant de près, elle offre de grandes difficultés. Il y a plus, ce me semble, à parier contre que pour. Dans tous les cas, je ne saurais, sans une extrême faiblesse, me laisser arrêter par cette crainte.

» Les motifs que j'ai de publier cet écrit sont : 1° la conscience qu'en le faisant je remplis un devoir, parce que je ne vois de salut pour le monde que dans l'union de l'ordre, du droit, de la justice et de la liberté ; 2° la nécessité de fixer ma position qui, aux yeux du public, est maintenant équivoque et fausse ; de laver mon nom dans l'avenir du reproche d'avoir connivé à l'horrible système de tyrannie qui pèse aujourd'hui partout sur les peuples.

» S'il faut souffrir pour cela, peu importe, je je ne le regretterai pas. Il y a, pour chaque position, un genre de courage dont il est honteux de manquer. D'ailleurs , mon ouvrage est déjà en

quelque sorte public. Tout le monde l'attend. S'il ne paraissait pas, on m'accuserait très-justement d'avoir reculé par peur, et toutes les conséquences que vous appréhendez relativement à une certaine classe d'opinion, n'en existeraient pas moins, peutêtre même seraient pires. Je suis donc résolu à laisser les choses suivre leur cours. J'écris à Elie ' dans ce sens. Veuillez lui remettre ce billet que je renferme dans cette lettre. Si l'on avait déjà, sur ma lettre d'hier, parlé à Renduel ^, je désire qu'il soit prévenu sur-le-champ que ce qu'on lui avait dit est comme non-avenu. J'espère encore une fois que vous approuverez le parti que je prends. Tout autre ouvrirait pour moi des abîmes, et ne me laisserait dans l'àme aucun repos. S'il en résulte pour moi des inconvénients, il est de ma destinée de souffrir, et Dieu me donnera pour cela la force dont j'ai besoin. Je vous réitère, en finissant, l'expression de ma reconnaissance, et vous embrasse tendrement, ainsi que mes neveux.

» Votre frère ,

.' F, DE La Mennais^ »

' Elie de Kertangiiy qui, en 183G, épousa ma sœur, instituée par M. de La Mennais sa légataire universelle. 2 Premier éditeur des Paroles d'un Croyant. ^ La première édition des Paroles d'un Croyant renferme

Les reproches de mauvaise foi, d'ambition déçue, de colère, d'orgueil blessé, prodigués à M. de La Meunais, à l'occasion des Paroles d'un Croyant, tombent devant ces explications si nobles et si sincères. Sa parole fut toute son âme, a-t-il dit quelque part, et rien n'est plus vrai. Jamais il n'a reculé devant ce qu'il a cru son devoir; aucune considération humaine n'aurait pu l'arrêter. Il fut toujours, même dans ses erreurs, l'homme de la conscience; c'est là le grand côté de son caractère. Dans les circonstances actuelles, il ne se dissimulait pas ce que sa résolution pouvait avoir de périlleux ; mais peu lui importait. Comme le soldat qui marche au feu, un saint enthousiasme exaltait son courage. La patrie qui lui fut si chère, l'humanité qu'il embrassait de son amour, le zèle de la vérité, occupaient seuls son esprit et son cœur ; il lui était doux de souffrir pour elles.

Un immense acclamation accueillit les Paroles à un Croyant; des traductions anglaises, allemandes, polonaises, espagnoles, portugaises, flamandes, italiennes, etc., les répandirent dans le

quarante-un chapitres; les éditions suivantes en contiennent quarante-deux. Le cliapitre x fut ajouté par M. de La Mcnnais, sur l'observation que lui tit mon père que l'on pourrait peutêtre mal interprélor certains passages relatifs à la propriété.

monde entier. Le pape se montra très-irrité. Une nouvelle encyclique, datée du 15 juillet 1834 , frappa ce livre peu considérable par son volume , mais immense par sa perijersité, détestable production d'impiété cl d'audace, sortie des ténèbres pour laruine des sociétés, où se trouve entassé tout ce qui peut produire le bouleversement des choses divines et humaines. Le lanuaQ-e officiel de la cour de Rome contraste singulièrement avec l'eflet qu'il produit. Ses vieilles formules n'excitent plus, comme autrefois, des terreurs mais des sourires. En vain, le Vatican lance ses foudres ; le monde distrait n'y prend plus garde et poursuit son chemin.

L'encyclique ne condamna pas seulement les Paroles d'un Croyant, elle réprouva encore le système philosophique qui place dans la raison générale la rèfifle de la certitude.

« Il est bien déplorable de voir dans quel excès de délire se précipite la raison humaine lorsqu'un homme se laisse prendre à l'amour de la nouveauté, et que. malgré l'avertissement de l'Apôtre, s'eflorçant d'être plus sage qu'il ne faut, trop confiant aussi en lui-même, il pense qu'on doit chercher la vérité hors de l'Eglise catholique où elle se trouve sans le mélange impur de l'erreur, même la plus légère, et qui est par là même appelée, et

est en effet la colonne et l'inébranlable soutien de la vérité.

» Vous comprenez très bien, vénérables frères, qu'ici nous parlons aussi de ce fallacieux système de philosophie récemment inventé, et que nous devons tout à fait improuver, système où, entraîné par un amour téméraire et sans frein des nouveautés, on ne cherche plus la vérité là où elle est certainement , mais où , laissant de côté les traditions saintes et apostoliques, on introduit d'autres doctrines vaines, futiles, incertaines, qui ne sont point approuvées par l'Eglise, et sur lesquelles les hommes les plus vains pensent faussement qu'on puisse établir el appuyer la vérité. »

Cette condamnation du système philosophique de M. de La Mennais, après les approbations les plus formelles que nous avons rapportées textuellement, pourrait laisser supposer que Rome a diverses opinions suivant les circonstances. Il n'en est rien , les théologiens si savants qu'ils soient se trompent; le pape seul est infaillible, el sa décision fait loi urbi et orbi. Donc , lorsqu'il déclare que chercher la certitude dans la raison générale est un délire, les catholiques doivent le croire.

En effet, on ne peut pas admettre qu'il existe

à la fois deux aulorités contradictoires infaillibles, l'une reposant sur la révélation et la tradition des apôtres; l'autre ayant pour base la raison et la tradition de l'bumanité. M. de La Mennais avait posé en principe qu'il y a, en dehors de l'Eglise romaine, un moyen certain de dislinguer la vraie religion ; que ce moyen n'est pas la raison individuelle essentiellement variable, mais la raison de l'espèce, la raison générale, la raison humaine dans sa plus large manifestation. Il en avait déduit la vérité de la religion catholique, et, dès 1821, ainsi que je l'ai constaté, il écrivait au père Anfossi, Maître du Sacré-Palais, que si sa doctrine était désapprouvée, il devrait cesser de combattre les ennemis de l'Eglise, évidemment parce qu'il n'aurait plus d'arguments décisifs à leur opposer. Comment, ainsi qu'il le mandait en 1822 à un autre théologien éminent, M. Grandi, aurait-il pu invoquer la foi contre les incrédules, parmi lesquels il en est qui n'admettent même pas l'existence de Dieu? Le pape, en condamnant comme fallacieux le système de la raison générale, renversait donc la base philosophique de l'Eglise, telle que M. de La Mennais l'avait conçue, car si la raison générale peut errer, l'Eglise n'a plus rien de certain. Donc, aussi d'après la doctrine de l'ency-

clique, M. de La Mennais n'avait plus de motif rationnel de croire à l'Eglise.

Ce système ne pouvait pas d'ailleurs être applique à la démonstration du catholicisme. Celui-ci repose sur la révélation entendue non comme la manifestation naturelle de Dieu à l'humanité, mais comme un l'ait appartenant à l'ordre surnaturel. La raison humaine ne peut donc affirmer le catholicisme, car cette affirmation ne serait pas un acte libre de l'intelligence, mais une aveugle adhésion à un dogme en dehors et au-dessus d'elle, qu'elle n'aurait point examiné primitivement, qu'elle ne devrait point ensuite essayer de concevoir, parce qu'elle l'essayerait vainement, et dont elle ne saurait dès lors rien conclure.

Enfin, ainsi que je l'ai déjà observé, il y avait contradiction à établir l'infaillibilité de la raison humaine et à déplacer ensuite cette infaillibilité en la transportant à l'Eglise ; car si la raison peut discerner la vraie religion, c'est qu'elle est compétente pour la juger; donc elle lui est supérieure. Par ces motifs encore, le système philosophique de M. de La Mennais devait logiquement, lot ou tard, le jeter hors des voies du catholicisme.

M. de La Mennais, il est vrai, avait antérieurement accepté la révélation comme règle de sa foi ;

mais plus tard compienaDl qu'après tout il faut une raison de croire, il avait cherché à établir la preuve de la révélation. Cette preuve est déclarée fausse. Il n'avait donc plus qu'à s'incliner devant la révélation sans en rechercher la légitimité. La foi ainsi conçue est un acte non de l'intelligence, mais de la volonté aidée du secours de la grâce. Le catholicisme est vrai pour celui qui y croit; il cesse de l'être pour celui qui n'y croit pas. Or, ne croit pas qui veut ; la foi est un don de Dieu. Comment M. de La Mennais aurait-il pu croire encore, lorsque le pape réprouvant ex cathedra et la raison humaine dans son expression la plus certaine et tous les progrès réalisés dans l'ordre moral et dans l'ordre politique, retranche l'Eglise de l'humanité, et après avoir exigé des catholiques une soumission absolue dans l'ordre spirituel, les livre dans l'ordre temporel, à l'arbitraire du despotisme, à l'action brutale de la force?

Ayant à choisir entre l'Eglise et l'Humanité, M. de La Mennais ne pouvait pas hésiter, et cependant il ne se rendit pas tout d'abord ; on ne renonce pas facilement à une doctrine que l'on a tenue pour vraie et que l'on a défendue pendant vingt ans avec conviction et désintéressement. Il ût tous ses etforls pour ne pas sortir de l'Eglise; son ad-

hésion à l'encyclique du 15 août 1832 en est la preuve. Alors même que sa raison se refusait à accepter ses décisions, il se soumit pour conserver la paix. Ce ne fut pas de sa part un acte de faiblesse, il l'a fait voir depuis, mais un acte de vertu. Il se déûait de lui-même, il craignait de céder à un mouvement d'orgueil, et aussi d'inquiéter la conscience de ceux qu'il avait entraînés par sa parole et par son exemple, et que sa résistance eût jetés peut-être dans des négations extrêmes. L'esprit humain est ainsi fait qu'il se tient rarement dans un juste milieu , il procède toujours par réaction ; le temps seul, par la réflexion qu'il amène en diminuant l'intensité des forces qui le sollicitent, ralentit son ardeur et le ramène progressivement ;i sa position d'équilibre.

Il y a une grande responsabilité à détourner les âmes des sentiers où on les a conduites, convaincu que ces sentiers étaient ceux de la vérité; à ébranler les croyances sur lesquelles repose leur vie morale et intellectuelle. Il est grave de dire aux hommes : je me suis trompé et je vous ai trompes sur des points essentiels; ce que je vous ai affirmé comme la vérité, c'était l'erreur. Recommençons ensemble une nouvelle vie sur des errements nouveaux. Combien peu possèdent assez d'indépen-

dance, assez d'énergie pour écouter sans trouble cette parole, assez d'abnégation pour un pareil renoncement? Ceux qui ont vu M. de La Mennais à l'époque où se fil en lui cette transformation, savent que ses préoccupations avaient pour objet les autres bien plus que lui-même; car il n'avait pas à abandonner ses idées fondamentales, son critérium de la certitude, mais à les appliquer à un autre ordre de choses. Il ne calcula pas les périls qui devaient résulter pour lui de sa détermination ; il ne recula ni devant les injures et les calomnies de ses ennemis, ni devant la défection du plus grand nombre de ses amis, ni devant la défaveur qui s'attache à un changement d'opinions. Il avait cette inébranlable fermeté qui a sa source dans le sentiment profond du devoir. Comme les roches de granit de sa vieille et chère Armorique, contre lesquelles viennent se briser les vagues mugissantes , impassible il défiait les tempêtes et souriait aux clameurs du monde.

M. de Lamartine a dit de lui :

a II tomba de cheval, non pas sur la route de Damas, mais sur la route de Rome; il devint le saint Paul d'une autre religion; comme l'Apôtre, il avait gardé les manteaux des bourreaux pendant qu'ils lapidaient les justes. Il y eut un grand cou-

rage dans cette tmiisliguraiioii. Renier la première moitié de sa vie pour l'homme qui n'a qu'une vie à vivre, c'est un martyre d'esprit dont peu d'esprits sont capables. »

C'est qu'il y a quelque chose au-dessus du génie, c'est la conscience. Le génie est un don de la nature ; la conscience détermine le droit et le devoir, et celui-là seul est vraiment grand qui soumet son esprit et sa volonté à ce juge intérieur.

Affranchi des entraves du catholicisme, des idées préconçues qui le lui avaient fait adopter et qu'il eut la force de réformer, M. de La Mennais se rangea sous le drapeau du progrès; il lui est resté fidèle. Il n'entre pas dans mon dessein de le suivre aujourd'hui dans cette nouvelle phase du développement de son esprit. Un jour, je l'espère, je lui rendrai un hommage moins imparfait, en donnant à cette étude si incomplète les développements qu'elle comporte, et en publiant les nombreux documents que j'ai recueillis et qui me paraissent propres à éclairer certaines parties de sa vie qui sont restées dans l'ombre. Le but que je me suis proposé ici, c'est de prouver que, du moment où il est sorti de l'ordre de foi pure pour entrer dans l'ordre de conception, il a suivi une marche logique qui l'a conduit là où il devait arri-

ver, à la négation de l'ordre surnaturel, à l'afGrraation de la liberté en religion et en politique, et, par conséquent, que sa bonne foi ne peut pas être suspectée. Pour tout homme sensé et impartial, sa justification est dans ses livres, dans sa vie employée à la recherche de la vérité , et dans sa mort qui fut celle d'un juste.

La nécessité de rétablir des faits controuvés ou mal présentés relatifs aux derniers moments de M. de La Mennais, à ses dispositions testamentaires et à la publication de ses œuvres posthumes, m'oblige à entrer dans quelques détails qui seront l'objet des chapitres suivants.

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